IV

M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants,

et il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il

tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau

d'ardoise et que nous appelions «le linge à craie.» Un peu rouge,

la voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses

souvenirs, allant doucement, à travers les choses anciennes et les

vieux événements qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en

se promenant, dans les vieux jardins de famille où l'on fut élevé,

et où chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les houx pointus,

les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse

s'écrase entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit fait de

notre vie passée, un de ces petits faits insignifiants et délicieux

qui forment le fond même, la trame de l'existence.

Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains

appuyées sur ma queue de billard inutile.

Il reprit, au bout d'une minute: «Cristi, qu'elle était jolie à

dix-huit ans... et gracieuse... et parfaite... Ah! la jolie... jolie...

jolie... et bonne... et brave... et charmante fille! Elle avait des

yeux... des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai

jamais vu de pareils... jamais!

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 21 / 63 题