L'homme demanda: «C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire?»

L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit

contenance, balbutia: «Mais non... mais non... Seulement, j'ai sauté du

lit pour vous demander cette lettre... Je dormais... Vous comprenez?...»

Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien soldat.

Il reprit: «Qué lettre?

--Celle que vous allez me rendre.»

Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas

naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret

de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il

connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux

élections.

Il demanda: «A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?

--A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon

ami!»

Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait.

Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses

doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une

faute grave ou de se faire un ennemi du maire.

Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la

lettre et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il

s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir,

coûte que coûte.

Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:

--Non, j' peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la

justice, j' peux pas.

Une angoisse affreuse étreignit le cœur de Renardet, qui balbutia:

--Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon

écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.

--J' peux pas.

--Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je

vous dis que j'en ai besoin.

--Non. J' peux pas.

Un frisson de colère passa dans l'âme violente de Renardet.

--Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi,

et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans

tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous

ordonne maintenant de me rendre ce papier.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 12 / 63 题