Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par le bras pour lui enlever
son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant, leva
son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme: «Oh! ne me touchez
pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon devoir,
moi!»
Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant
comme un enfant qui pleure.
--Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous
récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.
L'homme tourna les talons et se mit en route.
Renardet le suivit, haletant, balbutiant:
--Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous
entendez, mille francs.
L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: «Je ferai
votre fortune... vous entendez, ce que vous voudrez... Cinquante mille
francs... Cinquante mille francs pour cette lettre... Qu'est-ce que ça
vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites...
cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille
francs.»
Le facteur se retourna, la face dure, l'œil sévère: «En voilà assez,
ou bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.»
Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se
retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.
Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec
stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore
comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.
Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la
tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis
il saisit le mât du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à
le briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se
lança dans le vide, les deux mains en avant.
Médéric s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il aperçut
les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident;
et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête
s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et
sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait
couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.
_La Petite Roque_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ du vendredi
18 décembre au mercredi 23 décembre 1885.