Il reprit: «Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.»

Elle hurla en se tordant pour s'échapper.

Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou

pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles.

Comme elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être

qui veut fuir la mort, il ferma sa main de colosse sur la petite gorge

gonflée de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il

serrait furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais simplement

pour la faire taire.

Puis il se dressa, éperdu d'horreur.

Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se

sauver, quand surgit, dans son âme bouleversée, l'instinct mystérieux

et confus qui guide tous les êtres en danger.

Il faillit jeter le corps à l'eau; mais une autre impulsion le poussa

vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de

la ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond

du ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la

Brindille.

Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense

détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de

l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à l'heure ordinaire en

racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.

Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de

brute, comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il

n'ouvrit les yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit,

torturé par la peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son

réveil.

Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la façon

des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses

et les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse,

dans ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes

catastrophes.

Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le cœur. A ce moment

il faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: «C'est

moi.» Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher

les sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.

Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il

fut calme, maître de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement

avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par

l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements.

Il prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs

perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils

suspectaient.

Mais, à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint

peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il

maîtrisât ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur;

il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds

à la tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin

impérieux de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses,

le tint debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.

Ce n'était point qu'il fût harcelé par des remords. Sa nature brutale

ne se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme

d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les

pays conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de

chasseur et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien

qu'il respectât l'Eglise, par politique, il ne croyait ni à Dieu,

ni au diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni

châtiment, ni récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour

toute croyance une vague philosophie faite de toutes les idées des

encyclopédistes du siècle dernier; et il considérait la Religion comme

une sanction morale de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par

les hommes pour régler les rapports sociaux.

Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par

accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût semblé

une chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son

esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti

une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis

d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce

de tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au cœur,

gardé dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts

d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur

épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A

tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il

s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur, avec

dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui,

attendant sans cesse le moment de réapparaître.

Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il

ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes;

mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs.

Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses

et les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres

naturels qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit

opaque, plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si

noire, si vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où

l'on sent errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un

danger inconnu, proche et menaçant. Lequel?

Il le sut bientôt. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un

soir qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre.

Il attendit, inquiet, le cœur battant; la draperie ne bougeait plus;

puis, soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle

s'agitait. Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et

pourtant il était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé

découvrir chez lui des voleurs.

Était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant

d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un

léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine

une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait

les yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de

sa peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta

largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme

des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable

s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout

en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aperçut une

lueur, une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha

son visage du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait

sans doute dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur

rampait au bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas

encore, Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement

cette lueur devint une clarté, et il aperçut la petite Roque nue et

sanglante sur la mousse.

Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y

resta quelques minutes l'âme en détresse, puis il s'assit et se mit à

réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination

venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son

fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime

jetât en lui, parfois, la vision de la morte.

S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait:

«Que vais-je faire, si cela recommence?» Et cela recommencerait, il

le sentait, il en était sûr. Déjà la fenêtre sollicitait son regard,

l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis

il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bientôt

s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur

un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué,

cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élança et le saisit

d'une main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla

avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au

dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver

la vie.

Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussitôt le désir le reprit de

regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé,

elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la

campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il

se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.

Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil.

Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit,

croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son

coude pour tâcher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours,

invinciblement. A force de chercher à voir, il aperçut quelques

étoiles; et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les

carreaux avec ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là-bas,

sous les arbres, le corps de la fillette luisait comme du phosphore,

éclairant l'ombre autour de lui!

Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au

matin, la tête cachée sous l'oreiller.

A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours

dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommençait. A

peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain.

Une force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme

pour appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au

lieu du crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que

le corps avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à

petits pas, ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière.

Elle s'en venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur

la corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air,

vers la fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était

venue le jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant

l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus,

sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant

derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il

le regardait, ce rideau, d'un œil fixe, s'attendant sans cesse à

voir sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là,

sous l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts

crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge

de la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre

dans le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son

cœur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait

jamais souffert.

Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annonçant le

jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre;

et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil

inquiet et fiévreux, où il recommençait souvent en rêve l'épouvantable

vision de ses veilles.

Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait

courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à

peine, hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit

suivante.

Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les

morts ne reviennent point, et que son âme malade, son âme obsédée par

une pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause

de son supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle,

appelée par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait

empreinte l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait

pas, qu'il n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire;

et il se résolut à mourir plutôt que de supporter plus longtemps ces

tortures.

Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de

simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide.

Car il tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on

soupçonnait la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime

inexpliqué, à l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à

l'accuser du forfait.

Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre

au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à

faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa

de lui casser les reins.

Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son

revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.

L'heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il

ne savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lâche maintenant

qu'il avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt,

fortifié, décidé, maître de son courage et de sa résolution; à

présent, il était faible et il avait peur de la mort, autant que de la

morte.

Il balbutiait: «Je n'oserai plus, je n'oserai plus»; et il regardait

avec terreur, tantôt l'arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait

sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait

lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre

peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était

pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le

décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.

Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n'oserai plus, je

n'oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu,

mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet,

regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où

luisait son revolver.

Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il

faut en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit

passer un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se

décidait à prendre aucune résolution, comme il sentait bien que le

doigt de sa main refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme,

il retourna cacher sa tête sous les couvertures de son lit, et il

réfléchit.

Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir,

inventer une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune

hésitation, aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les

condamnés qu'on mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il

pouvait prier quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son

âme, avouant son crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais,

obtenir de lui la mort. Mais à qui demander ce service terrible? A

qui? il cherchait parmi les gens qu'il connaissait. Le médecin? Non.

Il raconterait cela plus tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre

pensée traversa son esprit. Il allait écrire au juge d'instruction,

qu'il connaissait intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait

tout, dans cette lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait,

et sa résolution de mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il

employait pour forcer son courage défaillant. Il le supplierait au nom

de leur vieille amitié de détruire sa lettre dès qu'il aurait appris

que le coupable s'était fait justice. Renardet pouvait compter sur

ce magistrat, il le savait sûr, discret, incapable même d'une parole

légère. C'était un de ces hommes qui ont une conscience inflexible

gouvernée, dirigée, réglée par leur seule raison.

A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son cœur.

Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement,

puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur

de sa métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le

facteur, et quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait

la tête la première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il

prendrait soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son

bois. Il pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le

mât du drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une

secousse et se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et

il se tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.

Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire;

il n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie

d'angoisses, pas un détail des tortures de son cœur, et il termina

en annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter

le criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que

jamais on n'accusât sa mémoire.

En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était venu. Il la

ferma, la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers,

courut jusqu'à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la

ferme, et quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il

revint vite, referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa

tour pour attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de

mort.

Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!

Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il

l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le

ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la

plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil,

comme si elle eût été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête,

regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village

dont les cheminées commençaient à fumer pour le repas du matin.

A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il

s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait renaître dans cette belle

aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait,

l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs

l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur

la terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord

des étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses

qu'il aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son

souvenir, l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les

appétits vigoureux de son corps actif et puissant.

Et il allait mourir? Pourquoi? il allait se tuer subitement, parce

qu'il avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune

encore! Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une

absence, d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas

vue, l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur

autre chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait

encore dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La

terre était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?

Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans

le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait

apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.

Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et

il s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour

la réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il

courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il

arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même temps que le

piéton.

L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques

papiers déposés là par les habitants du pays.

Renardet lui dit:

--Bonjour, Médéric.

--Bonjour, m'sieu le maire.

--Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boîte une lettre dont j'ai

besoin. Je viens vous demander de me la rendre.

--C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.

Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de

Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de

noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe

mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point

couché.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16 · 第 11 / 63 题