grand et fort, à cheveux blancs, et portant au travers du visage une
cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqué se laisse reconnaître.
--Sans doute; merci de votre obligeance.
--Il ne doit pas être bien loin; en vous dépêchant vous pourrez
peut-être le rejoindre.»
Francis ne se le fit pas répéter deux fois et, s'élançant hors du
théâtre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions.
Malheureusement plus d'un homme à cheveux blancs était en vue, et, bien
qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns après les autres,
pas un n'avait le coup de sabre. Pendant près d'une demi-heure il
explora les rues du voisinage, jusqu'à ce que, reconnaissant la folie de
cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur
pour calmer son émotion; car le brave garçon avait été profondément
troublé par cette quasi-rencontre avec celui qui était, il n'en pouvait
douter, l'auteur de ses jours.
Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au
boulevard extérieur, et ce hasard-là le servit mieux que tous les
calculs; bientôt, en effet, il aperçut deux hommes qui, assis sur un
banc, semblaient absorbés dans un dialogue des plus animés. L'un était
jeune, brun, de belle apparence et portait, malgré son habit séculier,
le sceau indélébile de l'ecclésiastique; l'autre répondait en tous
points à la description donnée par l'employé du théâtre. Francis sentit
son coeur battre à se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix
de son père! Faisant un détour, il vint sans bruit s'asseoir derrière le
couple en question, qui, tout entier à ses affaires, ne prit pas garde à
lui. La conversation avait lieu en anglais.
«Vos soupçons perpétuels commencent à m'ennuyer, Rolles, disait le
vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure
pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne
vous ai-je pas écouté par pure complaisance, vous, un étranger, et ne
vivez-vous pas de mes générosités?
--Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, répliqua vertement le jeune
homme.
--Avances, si vous voulez, et intérêt au lieu de complaisance si vous le
préférez, fit le vieillard d'un ton irrité. Je ne suis pas ici pour
chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous
rappellerai que les vôtres sont trop louches pour les airs que vous
prenez. Fiez-vous à moi ou adressez-vous à un autre; mais, de grâce,
trêve à vos jérémiades.
--J'apprends à connaître le monde, dit le jeune homme, et je vois
maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en
avez aucun, en revanche, pour agir honnêtement. Moi non plus, je
n'éplucherai pas les mots: c'est pour vous-même que vous voulez le
diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas
déjà contrefait ma signature et fouillé mon logement en mon absence? Je
comprends la raison de tous ces délais; vous guettez votre proie,
parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honnêtes ou non vous
l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas à bout
ou je vous promets une surprise de ma façon.
--C'est bien à vous de menacer! répondit Vandeleur. Deux autres, vous le
savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon frère est à Paris, la police
est sur ses gardes, et, si vous persistez à me fatiguer de vos plaintes,
je vous préparerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne
sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler hébreu?
Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi à sept heures,
pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de
vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable;
bon voyage.»
Ce disant, le dictateur se leva; secouant la tête et brandissant sa
canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de
Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans
l'attitude d'un découragement profond.
Quant à Francis, comment dire sa consternation, son épouvante?
L'espérance et la tendresse qui agitaient son coeur au moment où il
s'était assis sur ce banc avaient fait place à l'horreur, au désespoir
le plus complet; sa pensée se porta involontairement vers le vieux
Scrymgeour, qui lui apparut comme un père autrement bon et respectable
que cet intrigant irascible et dangereux. Néanmoins il garda sa présence
d'esprit, et, sans perdre une minute, s'élança sur les pas du vieillard
balafré, à qui la colère semblait donner des ailes. Absorbé dans des
pensées furieuses, John Vandeleur marchait sans songer à regarder
derrière lui. Il s'arrêta très haut dans la rue Lepic, devant une maison
à deux étages garnie de persiennes vertes; de là on devait dominer tout
Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fenêtres donnant
sur la rue étaient hermétiquement closes; quelques arbres montraient
leur tête par-dessus un mur élevé que hérissaient des pointes de fer;
John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut.
Une fois seul, Francis s'arrêta et regarda autour de lui. Le quartier
était désert et l'hôtel isolé au milieu du jardin; il devenait
impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif
lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison située à quelques
pas de là donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fenêtre était
percée. Il interrogea la façade et vit suspendu un écriteau: _Chambres
non meublées à louer_ _au mois_. Il s'informa; la chambre ayant vue sur
le jardin se trouvait précisément vacante. Francis n'hésita pas: il prit
cette chambre, paya d'avance et retourna à son hôtel chercher ses
bagages.
Que le vieillard au coup de sabre fût ou non son père, que la piste
qu'il suivait fût fausse ou non, en tout cas, il avait évidemment mis le
doigt sur un noir mystère et il se promit de ne pas quitter son
embuscade tant qu'il ne l'aurait point débrouillé.
De la fenêtre de son nouveau logis, Francis dominait complètement le
jardin de la maison aux persiennes vertes. Immédiatement en dessous de
lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur
lesquelles on devait dîner durant les grandes chaleurs de l'été. À part
une étroite allée sablée conduisant de la véranda à la porte de la rue,
et un petit espace laissé libre entre les tables et la maison, le sol
était entièrement recouvert par une végétation épaisse. Posté derrière
sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention,
Francis observait la place sans rien voir de très significatif quant aux
moeurs de ses habitants. En somme, c'était un jardin de couvent et la
maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait guère déduire de ce fait
que des habitudes de retraite et le goût de la solitude. Les persiennes
étaient toutes closes, la porte de la véranda fermée, le jardin, autant
qu'il en pouvait juger, absolument désert; une petite fumée bleuâtre,
s'échappant discrètement d'une des cheminées, révélait seule la présence
d'êtres vivants.
Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait
acheté une géométrie d'Euclide en français. Assis par terre et appuyé au
mur, il se mit à copier et à traduire, le dos de sa valise lui servant
de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps à autre il
allait jeter un coup d'oeil sur la maison aux persiennes vertes: les
fenêtres restaient obstinément fermées et le jardin vide.
Sa vigilance persévérante n'était pas récompensée et il commençait à
s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira
brusquement de sa torpeur; il se précipita vers son observatoire et
arriva à temps pour entendre grincer des serrures et remuer des chaînes.
Mr. Vandeleur, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir et coiffé
d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne à la main, sortit de
la véranda et atteignit la porte grillée de la rue. Nouveau bruit de
verrous et de ferraille, puis Francis vit le mystérieux vieillard
revenir en escortant un individu de mine abjecte.
Une demi-heure après, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant
sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous
le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue
aucun de ses gestes, crut deviner à ses sourcils froncés et à la
contraction de ses lèvres, qu'une pensée pénible le préoccupait. Tout à
coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison.
«Dix heures! criait-elle.
--J'y vais», répondit John Vandeleur.
Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la
véranda. Dès que la porte fut fermée, l'obscurité et le silence le plus
complet régnèrent autour de la maison, et Francis eut beau écarquiller
les yeux, il ne put découvrir le moindre rayon de lumière entre les
lames des persiennes. Les chambres à coucher, pensa-t-il, étaient de
l'autre côté. Il comprit la véritable raison de ce fait quand, le
lendemain, il revint à son observatoire dès l'aube, la dureté de sa
couche sur le plancher ne l'engageant pas à prolonger son sommeil. Les
persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort intérieur, et
découvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques,
qui se relevèrent par un procédé analogue. Pendant une heure, les
chambres restèrent ouvertes à l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur
referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec
étonnement toutes ces précautions, la porte de la maison s'ouvrit et une
jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux
minutes après, mais ces deux minutes suffirent pour révéler aux yeux
éblouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition
n'excita pas seulement sa curiosité, elle lui remit au coeur le courage
et l'espérance. Les allures suspectes de son père supposé cessèrent de
hanter son esprit; dès ce moment il adopta avec joie sa nouvelle
famille; que la jeune fille dût devenir sa soeur ou bien sa femme, il ne
doutait pas qu'elle ne fût un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il
réfléchit qu'après tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se
tromper en suivant Mr. Vandeleur.
Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce
peu avait quelque chose de mystérieux et d'équivoque. Le locataire du
petit hôtel voisin était un Anglais prodigieusement riche et très
excentrique dans ses allures. Il possédait d'importantes collections, et
c'était pour les protéger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur
le mur, ces contrevents métalliques et tous ces systèmes compliqués de
serrures. Il vivait là seul avec Mademoiselle et une vieille servante,
ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il
semblait avoir des affaires.
«Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis.
--Certainement, répondit le portier, c'est la fille de la maison, et
vous ne vous en douteriez guère à la voir travailler! Riche comme il
l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sa _demoiselle_ au marché, le
panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante.
--Mais les collections? reprit Francis.
--Monsieur, il paraît qu'elles valent beaucoup d'argent, voilà tout ce
que je sais. Depuis l'arrivée de ces gens-là, personne dans le quartier
n'a seulement dépassé leur porte.
--Cependant, vous devez bien avoir quelque idée de ce qu'elles peuvent
être. Sont-ce des tableaux, des étoffes, des statues, des bijoux, quoi?
--Ma foi, monsieur, répondit le bonhomme en haussant les épaules, ce
seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous
voyez bien que la maison est gardée comme une forteresse.»
Désappointé, Francis retournait à sa chambre quand le portier le
rappela.
«Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit
un jour que son maître avait été dans toutes les parties du monde et
qu'il en avait rapporté beaucoup de diamants. Si c'est ça, on doit avoir
un joli coup d'oeil derrière ces volets.»
Le fameux dimanche arriva. Aussitôt le théâtre ouvert, Francis fut à sa
place. Le fauteuil qui avait été pris pour lui était à deux ou trois
stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires
d'avant-scène. Comme cette place avait été choisie exprès, il n'était
pas douteux que sa situation ne fût significative; Francis jugea
d'instinct que la loge qui était à sa droite allait figurer sous une
forme quelconque dans le drame où il se trouvait lui-même jouer un rôle.
Et, de fait, cette loge était placée de telle sorte que ceux qui
l'occupaient pourraient le dévisager tout le temps du spectacle, en
échappant à son observation, si bon leur semblait, grâce aux écrans et à
la profondeur du réduit. Francis se promit donc de faire bonne garde;
tout en paraissant absorbé par la pièce, il surveillait la loge vide du
coin de l'oeil.
Le second acte était commencé et déjà avancé même quand la porte
s'ouvrit; deux personnes se dissimulèrent dans le coin le plus obscur de
la loge. Francis étranglait d'émotion. C'étaient Mr. Vandeleur et sa
fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la
tête lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'éveiller les soupçons;
son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du
blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la scène lui parut à
une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs
ridicules et impertinents. Enfin il se risqua à jeter un coup d'oeil
dans la direction qui l'intéressait et il sentit aussitôt que son regard
avait croisé celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il
vit à la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas
donné pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, père et
fille! Que n'aurait-il pas donné pour oser prendre sa lorgnette et pour
pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se décidait dans
cette loge, et lui, cloué sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni
même suivre le débat, était condamné à souffrir dans une anxiété
impuissante.
Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se préparèrent à sortir. Il était
naturel qu'il en fit autant; mais alors, force était de passer devant la
loge en question. Faisant appel à tout son courage et regardant
obstinément le bout de ses souliers, il se leva et s'avança lentement,
car un vieux monsieur asthmatique le précédait. Qu'allait-il faire?
Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le
camélia de sa boutonnière? Relèverait-il la tête et jetterait-il un
regard de tendresse sur la jeune personne qui était sa soeur ou sa
fiancée? Tandis qu'il se débattait, aux prises avec ces alternatives
diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence à la banque
d'Écosse, et un regret fugitif du passé traversa son âme. Mais il
arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait
faire, il tourna la tête et leva les yeux. Une exclamation de
désappointement lui échappa, la loge était vide; pendant ses réflexions
la famille Vandeleur était partie.
Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage;
machinalement il se remit à marcher et se laissa porter par la foule. Il
se retrouva dans la rue; là il s'arrêta, et l'air frais de la nuit remit
promptement l'équilibre dans ses facultés; mais sa tête pesait
lourdement sur ses épaules et, à sa grande surprise, il chercha
vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un
irrésistible besoin de sommeil succédait à tant d'agitations; hélant un
fiacre, il se fit reconduire chez lui, brisé de fatigue et dégoûté de la
vie.
Le lendemain matin, Francis alla aux abords du marché, guetter le
passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas trompée; vers huit
heures, il la vit déboucher d'une des rues. Elle était simplement et
presque pauvrement mise, mais dans sa démarche, dans sa taille, jusque
dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de ménagère, il y
avait une grâce, une distinction à laquelle on ne pouvait se méprendre.
Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui
sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette délicieuse personne et
dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le dépasser, puis il
sortit de sa cachette et l'appela par son nom:
«Miss Vandeleur!»
Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant.
«Pardon, continua-t-il; Dieu m'est témoin que je ne voulais pas vous
effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien à craindre d'un serviteur aussi
dévoué que moi. Croyez-le, je n'ai ni la liberté ni le choix des moyens.
Je sens que nous avons beaucoup d'intérêts communs, mais sans comprendre
rien de plus. Je suis dans les ténèbres, dans l'impossibilité d'agir,
ignorant même qui sont mes amis ou mes ennemis.»
La jeune fille murmura:
«Je ne sais qui vous êtes.
--Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-même. Sur
ce point surtout, daignez m'éclairer: dites-moi... poursuivit-il en
suppliant, qui suis-je? qui êtes-vous? et comment nos destinées
sont-elles entremêlées? Venez à mon secours, mademoiselle, un mot, un
seul mot, le nom de mon père, si vous voulez; et ma reconnaissance sera
sans bornes.
--Je ne veux pas vous tromper, répondit la jeune fille. Je sais qui vous
êtes, mais je ne suis pas autorisée à vous l'apprendre.
--Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai
aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne à une
ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas à mes angoisses la
crainte de vous avoir pour ennemie.
--Ce que vous avez fait était très naturel, et je n'ai rien à vous
pardonner. Adieu.
--Ce doit donc être _adieu_? dit-il tristement.
--Mais je n'en sais rien moi-même. Adieu quant à présent, si vous le
préférez.»
Et sur ces mots elle s'éloigna d'un pas rapide.
Francis rentra chez lui en proie à une violente émotion.
L'Euclide fit peu de progrès ce jour-là et il passa plus de temps à la
fenêtre qu'à son bureau improvisé. Pourtant, à part le retour de miss
Vandeleur, qui retrouva son père savourant un londrès sous la véranda,
il n'eut rien à noter jusqu'à l'heure du déjeuner.
Après avoir apaisé sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune
homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un
domestique à cheval et tenant la bride d'une jument sellée se promenait
de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adossé
contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la
contemplation de ce spectacle inusité.
«Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe bête! Un frère de M.
Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un général de
votre pays; vous devez bien le connaître de réputation.
--Je n'ai jamais entendu parler d'un général Vandeleur, répondit
Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs
mes occupations ont été exclusivement civiles.
--C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes;
vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parlé!
Aussitôt qu'il put se débarrasser de son concierge, Francis escalada ses
étages et courut à la fenêtre. Les deux Vandeleur étaient assis sous le
marronnier et causaient tout en fumant. Le général, petit homme rubicond
et sanglé dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son
frère, bien qu'il en fût plutôt la caricature; il avait quelque chose de
sa démarche dégagée et hautaine, mais il était beaucoup moins grand,
plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine à
côté du dictateur.
Penchés tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec
animation, mais si bas que Francis attrapait à peine un mot par-ci
par-là, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la
conversation roulait sur lui-même et sur sa carrière. Il saisit
distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de
Francis.
Tout à coup le général se leva, en proie à une violente colère et se
répandit en exclamations.
«Francis Vandeleur!» cria-t-il en soulignant le second nom. «Francis
Vandeleur, vous dis-je!»
Le dictateur fit de tout le corps un geste moitié affirmatif, moitié
méprisant, mais sa réponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme.
Ce Francis Vandeleur, était-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom
on allait le marier? Lui-même était-il bien éveillé et ses sens égarés
ne l'abusaient-ils pas?
L'entretien avait repris à voix basse; puis, la discussion s'élevant
sans doute de nouveau entre les deux frères, la voix du général éclata
furieuse.
«Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la tête. Qu'on ne m'en parle
plus; son nom même m'est odieux.»
Et les jurons s'entremêlaient aux coups de poing qui pleuvaient sur la
table.
Son frère parut chercher à l'apaiser, et peu après le reconduisit. Ils
échangèrent une poignée de mains suffisamment cordiale, mais, à peine la
porte se fut-elle refermée sur le visiteur, que John Vandeleur partit
d'un éclat de rire qui vint sonner comme un écho diabolique aux oreilles
de Francis.
La journée s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'était
guère plus avancé que la veille, mais il se consolait en pensant que le
lendemain était le fameux mardi; le sort s'acharnât-il contre lui, il ne
pouvait manquer de faire quelque découverte importante.
La journée fut longue; comme l'heure du dîner approchait, les
préparatifs commencèrent sous le marronnier. Sur une des tables que
Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes,
les ingrédients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert,
mais le feuillage la cachait presque entièrement à Francis et il devina
plutôt qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche.
Mr. Rolles arriva à sept heures précises; il avait l'air méfiant d'un
homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au
contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux
modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des drôleries en
imitant l'accent de différents pays. Avant même qu'ils eussent fini leur
vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le
jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire
de vieux amis.
Miss Vandeleur fit enfin son entrée, apportant la soupière. Rolles se
précipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y
eut un échange général de plaisanteries qui devaient avoir trait à cette
manière primitive de se servir soi-même.
«On est plus à l'aise», déclarait Mr. Vandeleur.
Un instant après ils étaient assis autour de la table et Francis les
perdit de vue; malheureusement, il n'entendait guère plus qu'il ne
voyait. À en juger par le babillage animé, par le bruit incessant de
couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas était
gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put
se défendre d'un mouvement d'envie.
Les convives causaient entre chaque plat et s'attardèrent plus
longuement encore sur un dessert exquis arrosé d'un vin vieux débouché
avec soin par le dictateur lui-même. La nuit était pure, étoilée, sans
une brise; il commençait à faire sombre cependant et deux bougies furent
apportées sur le dressoir. Des flots de lumière émergeaient en même
temps de la véranda. Le jardin se trouva donc absolument illuminé.
Pour la dixième fois peut-être, miss Vandeleur rentra dans la maison;
elle revint cette fois portant la cafetière, qu'elle posa sur le
dressoir; au même instant son père se leva en disant:
«Le café, c'est de mon département.»
Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de
causer par-dessus son épaule avec les autres convives, il remplit les
deux tasses; puis, par un mouvement de véritable prestidigitation, versa
dans l'une d'elles le contenu d'une très petite fiole. La chose fut si
vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut à peine le
temps de s'en apercevoir. Une seconde après, Mr. Vandeleur était
retourné près de la table apportant les deux tasses.
«Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici»,
dit-il.