Il est impossible de décrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel

complot se tramait donc là, devant lui? Il se sentait moralement obligé

d'intervenir, mais comment? C'était peut-être une simple plaisanterie,

et quelle mine ferait-il dans le cas où son avertissement tomberait à

faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dénoncer et perdre

l'homme auquel il devait la vie? Il commença là-dessus à s'apercevoir

qu'il jouait un rôle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle;

son coeur avait des palpitations irrégulières, ses jambes fléchissaient

sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha

défaillant à l'appui de la fenêtre.

Plusieurs minutes, des siècles, se passèrent. La conversation semblait

languir; tout à coup on entendit un verre se briser, en même temps qu'un

autre bruit, sourd celui-là, comme si quelqu'un fût tombé le front sur

la table. Puis un cri perçant déchira l'air.

«Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.

--Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis

ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les

talons, je vais le tenir par les épaules.»

Des sanglots lui répondirent.

«M'entendez-vous, reprit la même voix rude, ou faut-il vous faire obéir

de force? Choisissez, mademoiselle.»

Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins

violent:

«Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison.

Ah! si j'étais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais

aujourd'hui, l'âge, les dangers, tout est contre moi... mes mains

tremblent et il faut que vous m'aidiez.

--C'est un crime! dit la jeune fille.

--Je suis votre père.»

Cet appel parut produire son effet; Francis entendit piétiner le

gravier, une chaise tomba, puis il vit le père et la fille traverser

l'allée et disparaître sous la véranda, portant un corps inanimé,

affreusement pâle, dont la tête pendait. Était-il mort ou vivant? En

dépit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis était fort inquiet. Un

crime venait d'être commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la

maison aux persiennes vertes. À son grand étonnement, Francis sentit

l'horreur et le mépris faire place chez lui à un sentiment de pitié pour

le vieillard et pour l'enfant qu'un grand péril menaçait sans doute. Un

élan généreux le poussa; lui aussi lutterait avec son père contre le

monde, la justice et la fatalité; relevant brusquement la jalousie, il

sauta sur la fenêtre, étendit les bras et se jeta, les yeux fermés, dans

le feuillage du marronnier.

Les branches craquaient sous lui sans qu'il pût en saisir une; enfin un

rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques

secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un

cri d'alarme partit de la maison: sa singulière entrée n'était point

passée inaperçue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la

véranda.

Dans une petite pièce, tapissée de nattes et entourée de vitrines

remplies d'objets rares et précieux, Mr. Vandeleur était penché sur le

corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose

glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin

d'oeil; à peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla

que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et

qu'après l'avoir regardé un millième de seconde, il l'avait rapidement

passé à sa fille. Tout cela s'était produit en moins de temps qu'il n'en

faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en

l'air.

Se précipitant aux genoux du dictateur:

«Père! s'écria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en père et

vous trouverez chez moi tout le dévouement d'un fils.»

Une explosion de jurons formidables fut toute la réponse qu'il obtint.

«Père, fils, fils, père! Qu'est-ce que cette comédie? Comment êtes-vous

entré dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui êtes-vous? que

voulez-vous?»

Abasourdi, Francis se releva sans mot dire.

Tout à coup, comme frappé d'un trait de lumière, John Vandeleur se mit à

rire bruyamment.

«Je vois, s'écria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Très bien,

Mr. Scrymgeour, très bien, je vais vous mettre en quelques mots au

courant de votre situation. Vous vous êtes introduit chez moi par force,

sinon par ruse, à coup sûr sans y être invité, et vous choisissez pour

m'accabler de vos protestations de tendresse le moment où un hôte vient

de s'évanouir à ma table. Je ne suis pas votre père; puisque vous tenez

à le savoir, vous êtes le fils naturel de mon frère et d'une marchande

de poissons. J'avais pour vous une indifférence qui touche de près à

l'antipathie, et d'après ce que je vois de votre conduite, votre esprit

me paraît digne de votre extérieur. Je livre ces quelques remarques à

vos méditations, et je vous prie avant tout de me débarrasser de votre

présence. Si je n'étais pas occupé, ajouta-t-il avec un geste menaçant,

vous recevriez la plus belle rossée que ce bras ait jamais donnée!»

Francis était pétrifié; il eût voulu être à cent lieues de cette maison

maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il

demeurait planté comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur

rompit le silence.

«Père, vous êtes en colère... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour

a pu se tromper, mais ses intentions étaient bonnes.

--Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois

devoir faire à M. Scrymgeour. Mon frère, monsieur, a été assez absurde

pour vous accorder une pension. Il a eu la présomption et la sottise de

vouloir vous marier à cette demoiselle; vous lui avez été montré il y a

deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repoussé avec

dégoût l'idée d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai

beaucoup d'influence sur mon frère, et qu'il ne tiendra pas à moi

qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoyé sans le sou à votre

paperasserie.»

Le ton du vieillard était, s'il est possible, plus blessant encore que

ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la tête; il

cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.

Miss Vandeleur intervint de nouveau.

«Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des

paroles de mon père. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au

contraire, j'ai demandé à faire avec vous plus ample connaissance; ce

qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime

et de pitié.»

À ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait à

lui, n'ayant absorbé qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha,

examina son visage, puis se releva en disant:

«Allons, puisque vous êtes si satisfaite de sa conduite, prenez une

lumière, mademoiselle, et montrez à ce bâtard le chemin de la porte.»

La jeune fille s'empressa d'obéir.

«Merci, lui dit Francis dès qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du

fond de l'âme. Vos paroles resteront dans ma mémoire comme un souvenir

consolateur attaché à cette nuit, qui a été la plus cruelle de ma vie.

--J'ai dit ce que je pensais, répondit-elle, j'étais indignée de vous

voir si injustement traité.»

Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa

lumière sur le gravier, se mit à détacher les chaînes.

«Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir?

--Hélas! vous avez entendu mon père. Je ne peux qu'obéir.

--Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gré... que ce n'est pas

vous qui me chassez.

--Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honnête garçon.

--Alors, donnez-moi un gage.»

La main sur la dernière serrure, elle s'arrêta un instant; tous les

verrous étaient tirés, il ne restait plus qu'à pousser la porte.

«Si j'y consens, répondit-elle, promettez-vous de m'obéir de point en

point?

--Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacré.»

Elle tourna la clef et ouvrit la porte.

«Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il

arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus

vite que vous pourrez jusqu'à ce que vous ayez atteint les quartiers

éclairés et fréquentés, et là encore tenez-vous sur vos gardes; vous

êtes en péril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas

regarder ce gage avant que vous ne soyez en sûreté.

--Je le promets», répondit Francis.

Elle lui mit dans la main un mouchoir roulé, et, le poussant dans la rue

avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable:

«Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!»

La porte retomba, loquets et verrous furent replacés.

«Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...»

Et il descendit rapidement la rue. Il n'était pas à cinquante pas de la

maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la

nuit. Instinctivement, il s'arrêta, un autre passant en fit autant, les

habitants des maisons voisines se mirent aux fenêtres. Cet émoi semblait

l'oeuvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de désespoir, comme une

lionne à qui l'on a volé ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris

qu'effrayé d'entendre son nom s'élever au milieu d'une volée de jurons

en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arrière; mais, se

rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux était de hâter

le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, tête nue,

cheveux au vent, criant et gesticulant, passa à côté de lui comme un

boulet de canon.

«Je l'ai échappé belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me

vouloir, mais il n'est certes pas bon à fréquenter pour le quart

d'heure, et je ferai mieux d'obéir à cette aimable fille.»

Il retourna sur ses pas pour prendre une rue latérale et gagner la rue

Lepic, se laissant poursuivre de l'autre côté. Le calcul était mauvais.

Il n'avait en réalité qu'une chose à faire: entrer dans le plus proche

café, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis

n'avait pas l'expérience de la guerre, sa conscience très nette ne lui

faisait appréhender rien de plus qu'une entrevue désagréable, chose dont

il lui semblait avoir fait ce soir-là un apprentissage plus que

suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit.

Le souvenir de ses contusions lui rappela tout à coup que son chapeau

était resté dans sa chambre et que ses vêtements avaient tant soit peu

souffert de son passage à travers les branches du marronnier. Il entra

dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre à larges bords

et fit réparer sommairement le désordre de sa toilette. Quant au gage de

miss Vandeleur, toujours dissimulé sous son mouchoir, il l'avait mis en

sûreté dans la poche de son pantalon.

À quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main

s'abattit sur son épaule, tandis qu'une bordée d'injures lui entrait

dans les oreilles. C'était le dictateur, qui, ayant renoncé à rattraper

sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic.

Francis était un robuste garçon, mais il ne pouvait lutter ni de force

ni d'adresse avec un tel adversaire; après quelques efforts stériles, il

se rendit.

«Que me voulez-vous? demanda-t-il.

--C'est ce que vous saurez là-bas», répondit l'autre d'un air farouche.

Et il entraîna le jeune homme du côté de la maison aux persiennes

vertes.

Tout en paraissant renoncer à la lutte, Francis guettait l'instant

propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se dégagea, laissant

le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa

course dans la direction du boulevard. Les chances étaient retournées;

si John Vandeleur était le plus fort, Francis était de beaucoup le plus

agile des deux, et il fut bientôt perdu dans la foule. Il reprit haleine

un instant, puis, de plus en plus intrigué et inquiet, il continua de

marcher rapidement jusqu'à la place de l'Opéra, éclairée comme en plein

jour par la lumière électrique.

«Voilà qui suffirait, je pense, à miss Vandeleur», se dit-il.

Tournant à gauche, il suivit le boulevard, entra au bar américain et

demanda un bock. L'établissement était à peu près désert; il était trop

tôt ou trop tard pour les habitués. Deux ou trois messieurs étaient

dispersés à des tables isolées; mais Francis, absorbé dans ses propres

réflexions, ne remarqua pas leur présence.

Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet

qu'entourait ce mouchoir se trouva être un élégant étui en maroquin,

qui, s'ouvrant par un ressort, découvrit aux yeux épouvantés du jeune

homme un diamant de taille monstrueuse et d'un éclat extraordinaire. Le

fait était si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si

évidemment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta pétrifié,

anéanti, les yeux rivés sur l'écrin grand ouvert, dans l'attitude d'un

homme frappé d'idiotisme.

Une voix, calme et impérieuse tout ensemble, lui glissa ces mots:

«Fermez cet écrin et faites bonne contenance.»

En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la

plus distinguée, jeune encore et vêtu avec une élégante simplicité; il

avait quitté l'une des tables voisines et, apportant son verre, était

venu s'asseoir près de Francis.

«Fermez cet écrin, répéta l'étranger, et remettez-le dans votre poche,

où je suis persuadé qu'il n'aurait jamais dû se trouver. Tâchez de

perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'étais une personne de

votre connaissance, rencontrée par hasard. Allons, vite, trinquez avec

moi. Voilà qui est mieux. Vous n'êtes qu'un amateur, monsieur, je

suppose?»

L'inconnu prononça ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se

renversa sur sa chaise en lançant dans l'air une ample bouffée de tabac.

«Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous êtes et ce que

veut dire tout ceci. J'obéis à vos injonctions, et vraiment je ne sais

pas pourquoi; mais j'ai traversé ce soir tant d'aventures bizarres, et

tous ceux que je rencontre se conduisent si singulièrement, que j'en

arrive à croire que j'ai perdu la tête ou que je voyage dans une autre

planète. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez

être un homme d'expérience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous

m'abordez ainsi.

--Chaque chose a son temps, répondit l'étranger; j'ai le pas sur vous.

Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah

soit en votre possession.

--Le diamant du Rajah! répéta Francis.

--À votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant

du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun

doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la

collection de sir Thomas Vandeleur.

--Sir Thomas Vandeleur?... Le général... mon père!

--Votre père! Je ne savais pas que le général Vandeleur eût des enfants.

--Monsieur, je suis fils naturel», répondit Francis en rougissant.

L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui

s'excuse silencieusement auprès de son égal, et Francis se sentit

aussitôt rassuré, réconforté, toujours sans savoir pourquoi. La présence

de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui

semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le

poussa tout à coup à ôter son chapeau, comme s'il se fût trouvé en

présence d'un supérieur.

«Je vois, dit l'étranger, que vos aventures n'ont pas été d'un genre

précisément pacifique. Votre col est déchiré, votre visage porte des

égratignures et vous avez une blessure à la tempe. Peut-être

excuserez-vous ma curiosité si je vous demande de m'expliquer la cause

de ces accidents et comment il se fait qu'un objet volé de pareille

valeur se trouve dans votre poche.

--Détrompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacité; je ne

possède aucun objet volé. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai

reçu, il n'y a pas une heure, des mains mêmes de miss Vandeleur, rue

Lepic.

--Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'intéressez plus que vous ne croyez,

monsieur. Continuez, je vous prie.

--Ciel!...» s'écria Francis.

Un éclair venait de traverser sa mémoire. N'avait-il pas vu Mr.

Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive évanoui pour y

saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la

certitude, c'était un étui en maroquin!

«Vous trouvez une piste? demanda l'étranger.

--Écoutez, répondit Francis; je ne sais qui vous êtes, mais je vous

crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation

inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y

invitez, je vais tout vous dire.»

Et il lui raconta brièvement son odyssée depuis le jour où il avait été

appelé chez l'avoué, à Édimbourg.

«Cette histoire n'est pas banale, dit l'étranger, quand le jeune homme

eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens

vous conseilleraient de chercher votre père pour lui remettre le

diamant; quant à moi, j'ai d'autres vues.--Garçon! cria-t-il, priez le

directeur de l'établissement de venir me parler.»

Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau

l'habitude évidente du commandement. Le garçon s'éloigna et revint

bientôt suivi du gérant de l'endroit, qui se confondait en saluts

obséquieux.

«Ayez la bonté de dire à monsieur mon nom, fit l'étranger en désignant

Francis.

--Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune

Scrymgeour, vous avez l'honneur d'être assis à la même table que Son

Altesse le prince Florizel de Bohême.»

Francis se leva précipitamment et s'inclina devant le prince, qui le

pria de se rasseoir.

«Merci, dit le prince Florizel au gérant; je suis fâché de vous avoir

dérangé pour si peu de chose.»

Et, d'un signe de la main, il le congédia.

«Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le

diamant.»

L'écrin lui fut remis aussitôt en silence.

«Très bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous féliciterez

de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut être

assailli par des difficultés sans nombre; mais, s'il a l'intelligence

saine et le coeur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous

tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de

Dieu, je saurai les amener à une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous

plaît, jusqu'à ma voiture.»

Le prince se leva et, laissant une pièce d'or au garçon, il conduisit le

jeune homme à quelques pas du café, où l'attendaient deux domestiques

sans livrée et un coupé fort simple.

«Cette voiture, dit-il à Francis, est à votre disposition. Rassemblez

vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous

conduiront à une villa des environs de Paris où vous pourrez attendre

tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez là un

jardin agréable, une bibliothèque bien composée, un cuisinier passable,

de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. Jérôme,

ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que

je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez à ce

qu'il soit bien traité.»

Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance.

«Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre père vous

aura reconnu et que vous épouserez Miss Vandeleur.»

Sur ces mots, il s'éloigna, sans se presser, dans la direction de

Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au

cocher; un quart d'heure après, ayant congédié son cocher à l'entrée de

la rue, il sonnait à la porte de Mr. Vandeleur.

La grille fut ouverte avec précaution par le dictateur lui-même.

«Qui êtes-vous? demanda-t-il.

--Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur.

--Votre Altesse est toujours la bienvenue», répondit le vieillard en

s'effaçant.

Le prince pénétra dans le jardin, marcha droit à la maison et, sans

attendre son hôte, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes

assises: l'une était miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes

récentes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre

personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines

auparavant, l'avait abordé au club pour lui demander des renseignements

littéraires.

«Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatiguée.

Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'espère, monsieur, que vous avez tiré

profit de l'étude de Gaboriau.»

Le clergyman semblait absorbé dans des pensées amères; il ne répondit

pas et se contenta de saluer sèchement, tout en se mordant les lèvres.

«À quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre

Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derrière le prince.

--Je viens pour affaires, et, quand j'aurai terminé avec vous, je

prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr.

Rolles, je vous ferai remarquer, par parenthèse, que je ne suis pas

encore assis.»

Le jeune ecclésiastique sauta sur ses pieds en s'excusant; là-dessus le

prince prit un fauteuil près de la table, tendit son chapeau à

Vandeleur, sa canne à Rolles, et, les laissant debout près de lui,

s'exprima en ces termes:

«Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'étais

venu pour mon plaisir, j'aurais été fort mécontent de votre accueil.

Vous, Mr. Rolles, vous avez manqué de respect à votre supérieur; vous,

Vandeleur, vous me recevez le sourire aux lèvres, tout en sachant fort

bien que vos mains ne sont pas pures. Je prétends ne pas être

interrompu, monsieur, ajouta-t-il impérieusement, je suis ici pour

parler et non pour écouter; je vous prie donc de m'entendre avec respect

et de m'obéir à la lettre. Dans le plus bref délai possible, votre fille

épousera, à l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de

votre frère. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres

sterling de dot. Quant à vous, je vous destine une mission de quelque

importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par écrit.

Maintenant, monsieur, répondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non,

ces conditions?

--Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections,

dit Vandeleur.

--Je permets....

--Votre Excellence a appelé Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais soupçonné

qu'il fût l'objet d'un si grand privilège, je l'aurais traité avec un

respect proportionné à cette faveur.

--Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas

prendre à vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'eussé-je vu

jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas

moins catégoriques.

--Votre Altesse interprète ma pensée avec sa finesse habituelle, reprit

Vandeleur, et il ne me reste plus à ajouter que ceci: j'ai

malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je

retirer ou maintenir mon accusation de vol?

--À votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce

pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss

Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en

s'adressant à Vandeleur, équivaut, n'est-ce pas, à un consentement

formel?

--Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous

préviens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une dernière

lutte.

--Prenez garde, dit Florizel, vous êtes vieux et les années sont peu

favorables aux méchants; votre vieillesse sera plus mal avisée que la

jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement

rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la première fois que j'ai dû me

mettre en travers de votre route; veillez à ce que ce soit la dernière.»

Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de

le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit à

ouvrir une fois de plus les divers systèmes de fermeture si compliqués

derrière lesquels il s'était cru à l'abri de toute intrusion.

«Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se

retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos

menaces. Vous n'avez qu'à lever la main pour amener sur vous une ruine

immédiate et irrémédiable.»

Le dictateur ne répondit pas, mais à peine le prince lui eut-il tourné

le dos qu'il lança un geste de menace plein de haine furieuse; puis,

tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses

jambes jusqu'à la station de voitures la plus proche.

Nouvelles mille et une nuits · 第 15 / 16 段