--Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince.

Des joyaux d'un tel prix devraient être réservés pour la collection d'un

prince ou le Trésor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains

du commun des mortels, c'est mettre à prix la vertu elle-même. Si le

rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumières, désirait

exercer une vengeance éclatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait

difficilement pu imaginer mieux, pour arriver à l'accomplissement de son

projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honnêteté

assez robuste pour résister à pareille épreuve. Moi-même, qui ai de

grands devoirs et de grands privilèges, moi-même, Mr. Vandeleur, je

pourrais à peine manier avec sécurité ce morceau de cristal affolant.

Quant à vous, qui êtes un chercheur de diamants, par goût et par

profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous

ne soyez prêt à commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez disposé

à trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en

admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez même

vos enfants,--et tout cela pourquoi? Non pas pour être plus riche, non

pas pour avoir plus de bien-être et plus d'honneurs, mais simplement

pour appeler le diamant «vôtre», pendant une année ou deux, jusqu'à

votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort

et le contempler comme on contemple un tableau!

--C'est vrai, répondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la

chasse à l'homme et à la femme jusqu'à la chasse aux moustiques. J'ai

plongé pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres,

et je déclare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a

la beauté et la valeur; lui seul nous récompense réellement des fatigues

de la chasse. À l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut

l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair sûr, une grande expérience;

je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon frère,

comme un berger connaît son troupeau. Et que je meure, si je ne les

retrouve pas toutes sans exception.

--Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le

prince.

--Je n'en suis pas très sûr, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur

m'en devra, Thomas ou John,--Pierre ou Paul, nous sommes tous des

apôtres.

--Je ne comprends pas bien...» dit le prince avec quelque dégoût.

Au même instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture

était à la porte.

Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller.

Cette coïncidence le frappa d'une façon désagréable, car il désirait ne

plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants.

Un travail excessif ayant un peu ébranlé ses nerfs, le jeune clergyman

avait pris l'habitude de voyager de la façon la plus luxueuse; cette

fois, il avait retenu une place dans le _sleeping-car_.

«Vous serez à votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le

compartiment, seulement un vieux gentleman à l'autre bout.»

L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aperçut

son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aidèrent à monter;

certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'eût préféré le

voisinage, car c'était le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du

Paraguay.

Les _sleeping-cars_, sur la ligne, étaient divisés en trois

compartiments, un à chaque bout pour les voyageurs, et un au centre,

muni de tous les aménagements d'un cabinet de toilette. Une porte

roulant sur des coulisses séparait chacun des deux premiers du lavabo;

mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en

somme, sur un terrain commun.

Quand Mr. Rolles eut étudié sa position, il se reconnut sans défense.

S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il

ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune

possibilité de barricade et restait découvert devant l'attaque comme

s'il eût été couché au milieu des champs. Cette situation lui causa une

véritable angoisse. Il se souvint avec inquiétude des propos cyniques

qu'il avait surpris à table, pendant le dîner, de la profession de foi

immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalisé. Il se

rappela aussi avoir lu que certaines personnes étaient douées d'une

singulière vivacité de perception pour sentir le voisinage de métaux

précieux: à travers les murs et même à une distance considérable,

dit-on, elles devinent la présence de l'or. Ne pouvait-il en être de

même pour les pierreries? Et, s'il en était ainsi, qui donc était plus

apte à posséder ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom

de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout à craindre; aussi

fit-il des voeux ardents pour l'arrivée du jour.

En même temps, il ne négligea aucune précaution, cacha son diamant dans

la poche la plus intime de tout un système compliqué de pardessus, et

dévotement se mit sous la garde de la Providence.

Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, égale et rapide;

la moitié du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne commençât à

l'emporter sur l'inquiétude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque

temps il résista à son influence; mais, de plus en plus, la fatigue

s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'étendre sur un des

lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussitôt le

jeune clergyman perdit conscience de la réalité. Sa dernière pensée fut

pour son terrible voisin.

Lorsqu'il s'éveilla, il eût fait encore nuit noire sans la flamme

vacillante de la lampe voilée, et le grondement, la trépidation continus

prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte

de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'être tourmenté

par les rêves les plus pénibles. Quelques secondes se passèrent avant

qu'il ne redevînt maître de lui, et même quand il eut repris l'attitude

horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait étendu, tout

éveillé, le cerveau dans un état de violente agitation, les yeux fixés

sur la porte du cabinet de toilette. Enfonçant son feutre ecclésiastique

sur son front, pour se protéger contre la lumière, il eut recours aux

expédients habituels, tels que compter jusqu'à mille, sans penser à

rien, par lesquels les malades d'expérience ont l'habitude d'appeler le

sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans

efficacité; il était harassé par une douzaine d'inquiétudes différentes.

Ce vieillard, à l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes

les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa

poche lui causait une sensible souffrance physique. Il brûlait, il était

trop gros, il lui meurtrissait les côtes, et il y avait

d'infinitésimales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait

presque envie de le jeter par la fenêtre.

Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva.

La porte à coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement

entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'était pas voilée et à sa

lumière, par l'ouverture éclairée, Simon Rolles put voir la tête

attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier

s'arrêtait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la

conservation le poussa aussitôt à retenir son souffle et à réprimer le

moindre mouvement; les yeux baissés, il surveilla en dessous

l'indiscret. Un moment après la tête disparut et la porte du cabinet de

toilette fut refermée.

Le dictateur n'était pas venu pour attaquer, mais pour observer; son

action n'était pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle

d'un homme menacé lui-même. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait

que, lui, de son côté, ne fût pas très tranquille sur le compte de Mr.

Rolles. Il était venu, probablement, pour se convaincre que son unique

compagnon de route dormait; rassuré sur ce point, il s'était aussitôt

retiré.

Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extrême terreur avait fait place à

une réaction de témérité. Il réfléchit que le bruit du train filant à

toute vapeur étouffait tout autre bruit, et il résolut, coûte que coûte,

de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se dépouillant de son

manteau, qui eût pu entraver la liberté de ses mouvements, il entra dans

le cabinet de toilette et s'arrêta pour écouter. Comme il l'avait

pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en

marche; posant sa main sur la porte du côté le plus éloigné, il se mit,

avec précaution, à l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arrêta et

ne put retenir une exclamation de surprise.

John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans

pour protéger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express,

expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins,

qu'il ne leva pas la tête, et poursuivit son étrange occupation. Entre

ses jambes était une boîte à chapeau ouverte. D'une main il tenait la

manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un énorme couteau, avec

lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait

lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et

comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il

n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais là,

devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car

John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et

même, pendant que le jeune clergyman continuait d'épier, il put voir les

pierres tomber en étincelant, l'une après l'autre, au fond de la boîte à

chapeau.

Rivé au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les

diamants étaient pour la plupart petits et difficiles à distinguer.

Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courbé sur sa

tâche, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'après un effort

considérable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants;

pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner,

avant de la placer avec le reste, dans la boîte à chapeau. Cette

couronne fut un trait de lumière pour Mr. Rolles; il la reconnut

immédiatement, comme ayant fait partie du trésor volé à Harry Hartley

par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle était

exactement telle que l'agent de police l'avait décrite; il y avait les

étoiles de rubis avec une grosse émeraude au centre; il y avait les

croissants entrelacés, il y avait les pendants taillés en poire, chacun

formé d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singulière à la

couronne de lady Vandeleur.

Mr. Rolles fut immensément soulagé; le dictateur était impliqué dans

l'affaire autant que lui-même; aucun des deux ne pourrait rien dire

contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa

échapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arrêt de

sa respiration, comme sa gorge était sèche, le soupir fut

involontairement suivi d'une petite toux.

Mr. Vandeleur leva la tête; une sombre et implacable colère contracta

ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent démesurément et sa mâchoire

inférieure s'abaissa avec une expression d'étonnement qui approchait de

la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la boîte avec son

manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regardèrent en

silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit à Mr. Rolles; ce

novice était, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une

décision dans les occasions graves; il résolut d'agir d'une manière

singulièrement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie

sur un hasard, il parla le premier:

«Excusez-moi», dit-il.

Le dictateur frissonna légèrement, et, lorsqu'il répondit, sa voix était

rauque.

«Que cherchez-vous ici, monsieur?

--Les diamants ont pour moi un intérêt tout particulier, répondit Mr.

Rolles d'un air aussi calme que s'il eût été en pleine possession de

lui-même. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai là une

bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-être me servir

d'introduction.»

Ce disant il tira tout naturellement l'écrin de sa poche, fit étinceler,

l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussitôt en

sûreté.

«Il était jadis à votre frère», ajouta-t-il.

John Vandeleur continuait à le considérer d'un air ahuri, mais il ne

parla ni ne bougea.

«J'ai été charmé de constater, reprit le jeune homme, que nous avions

des pierres de la même collection.»

L'autre se taisait, anéanti par la surprise.

«Pardon, dit-il enfin, je commence à m'apercevoir que je deviens vieux!

Je ne suis positivement pas préparé à de certains petits incidents comme

celui-ci. Mais éclairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou

êtes-vous tout de bon un ecclésiastique?

--Je suis dans les ordres, répondit Mr. Rolles.

--Bien! s'écria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre

jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit.

--Vous me comblez, dit Mr. Rolles.

--Oui, pardonnez-moi, répéta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous

n'êtes pas un lâche, il me reste cependant à savoir si vous n'êtes pas

le dernier des fous. Peut-être, continua-t-il en se renversant sur son

siège, peut-être consentirez-vous à me donner quelques détails. Je dois

supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi

stupéfiante, et j'avoue que je suis curieux de le connaître.

--C'est très simple, répondit le clergyman; cela vient de ma grande

inexpérience de la vie.

--J'aimerais à en être persuadé», riposta Vandeleur.

Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure où il avait

trouvé le diamant du Rajah dans le jardin d'un pépiniériste, jusqu'au

moment où il avait quitté Londres par le train express. Il y ajouta un

rapide aperçu de ses sentiments et de ses pensées durant le voyage et

conclut par ces mots:

«Quand je reconnus la couronne, je sus que nous étions dans une

situation identique vis-à-vis de la société, et cela m'inspira une idée

que, j'espère, vous ne trouverez pas mal fondée. Je me dis que vous

pourriez devenir en quelque sorte mon associé dans les difficultés et

dans les profits de mon entreprise. À quelqu'un de votre savoir spécial

et de votre incontestable expérience, la vente du diamant donnerait peu

d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilité.

D'autre part, j'ai réfléchi que la somme que je perdrais en coupant le

diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de

vous payer très généreusement votre aide. Le sujet était délicat à

entamer et je manque peut-être de tact. Mais je dois vous prier de vous

souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je

suis entièrement ignorant de l'étiquette en usage. Je crois, sans

vanité, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une manière très

acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de

marché ne figurait pas sur la liste de mes talents.

--Je n'ai pas l'intention de vous flatter, répondit Vandeleur, mais, sur

ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie

criminelle.... Vous possédez plus de talents que vous ne pouvez

l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les différentes

parties du monde, je n'en ai jamais rencontré un qui fût aussi cynique

que vous. Réjouissez-vous, monsieur, vous êtes enfin dans votre

véritable voie! Quant à vous aider, vous pouvez me commander à votre

volonté. Je dois simplement passer une journée à Édimburg, pour des

affaires qui concernent mon frère; ceci terminé, je retourne à Paris, où

je réside habituellement. Libre à vous de m'accompagner. Et, avant un

mois, j'aurai amené, je pense, notre petite besogne à une conclusion

satisfaisante.»

Ici, contrairement à toutes les règles de son art, notre auteur arabe

arrête l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels

procédés; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour

la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain numéro de la

série, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.

HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES

Francis Scrymgeour, domicilié à Édimbourg, employé à la banque

Écossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosphère d'une vie

paisible, honorable et toute de famille. En bas âge, il perdit sa mère;

son père, homme de sens et d'une extrême probité, lui fit donner une

excellente éducation scolaire, en même temps qu'il lui inculquait des

habitudes d'ordre et d'économie. Affectueux et docile, Francis profita

avec zèle de ces avantages et, dans la suite, se consacra coeur et âme à

des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient

en une promenade chaque samedi, un dîner de famille de temps à autre et

une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou

même sur le continent. Il gagnait à vue d'oeil dans l'estime de ses

supérieurs et jouissait déjà d'un traitement de deux cents livres

sterling, avec espérance de le voir s'élever ultérieurement jusqu'au

double de cette somme. Peu de jeunes gens étaient plus satisfaits de

leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux

et, aussi remplis de bonne volonté. Le soir, après avoir lu le journal,

il jouait quelquefois de la flûte pour amuser son père, qui lui

inspirait le plus tendre respect.

Un jour, il reçut d'une étude d'avoué très connue dans la ville un

billet réclamant la faveur d'une entrevue immédiate. La lettre portait

sur son enveloppe les mots «personnelle et confidentielle», et lui était

adressée non pas chez lui, mais à la banque; deux détails insolites qui

excitèrent au plus haut point sa curiosité.

Il se rendit donc avec empressement à cette sommation. L'avoué

l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu

d'un homme d'affaires consommé, procéda, sans plus de préambules, à

l'exposé de la question.

Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les

raisons possibles de considérer, bref, un personnage de quelque

notoriété dans le pays, désirait faire à Francis une pension annuelle de

cinq cents livres sterling, le capital étant confié aux soins de l'étude

et de deux dépositaires qui devaient également garder l'anonyme. Cette

libéralité était subordonnée à de certaines conditions, dont aucune,

d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de déshonorant.

L'avoué répéta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer

le désir de ne pas s'engager davantage.

Francis lui demanda de quelle nature étaient ces conditions.

«Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, répondit-il, elles ne sont

ni excessives ni déshonorantes; mais en même temps je ne puis vous

dissimuler qu'elles sont d'une espèce peu commune. En vérité, le cas est

dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires

que si j'ai consenti à m'en charger, c'est par égard pour la réputation

du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr.

Scrymgeour, poussé par l'estime que des rapports, bien fondés, je n'en

doute pas, m'ont inspirée pour votre personne.»

Francis le supplia d'être plus explicite.

«Vous ne sauriez croire, dit-il, à quel point ces conditions

m'inquiètent.

--Elles sont au nombre de deux, répliqua l'homme de loi, de deux

seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'élève

à cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans

frais.»

L'avoué fixa sur son nouveau client un regard solennel.

«La première, poursuivit-il, est extrêmement simple. Vous vous trouverez

à Paris dans l'après-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous

présenterez au bureau de location de la Comédie-Française, où vous

trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous êtes prié

de rester assis tout le temps du spectacle à la place retenue; voilà

pour la première condition.

--J'aurais certainement préféré que ce fût un jour de semaine, répondit

Francis, qui était très religieux, mais après tout, pour une fois....

--Et à Paris, cher monsieur, ajouta l'avoué d'un ton conciliant; je suis

moi-même quelque peu timoré, mais dans les circonstances présentes, et à

Paris, je n'hésiterais pas un instant.»

Et tous les deux de rire ensemble.

«L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon

client, prenant à votre bonheur un intérêt profond, désire vous guider

dans le choix d'une épouse. Il désire vous guider absolument,

entendez-le bien.

--Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je épouser

quiconque il plaira à cette invisible personne de me présenter, fille ou

veuve, blanche ou noire?

--Je puis vous assurer, répondit l'avoué, que votre bienfaiteur tiendra

compte des rapports d'âge et de position. Quant à la race, j'avoue que

ce point m'a échappé et que j'ai omis de m'en informer; qu'à cela ne

tienne, je vais, si vous le désirez, en prendre note, et vous en serez

avisé à bref délai.

--Monsieur, dit Francis, il reste à savoir si tout ceci n'est pas une

indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable,

invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni découvrir

quelque motif plausible, je vous déclare que je refuse de me prêter à

cette opération. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous

ne le devinez pas ou si vous n'êtes pas autorisé à le dire, je prends

mon chapeau et je retourne à ma banque.

--Je ne sais rien, répondit l'avoué, mais je devine souvent assez juste.

Pour moi, votre père seul est à la source de ce mystère.

--Mon père! s'écria Francis avec un geste de dédain. Le digne homme n'a

jamais rien eu de caché pour moi, ni une pensée ni un sou!

--Vous ne m'avez pas compris, dit l'avoué. Ce n'est pas à M. Scrymgeour

aîné que je fais allusion, car il n'est pas votre père. Quand sa femme

et lui s'établirent à Édimbourg, vous aviez déjà près d'un an et il y

avait trois mois à peine que vous étiez confié à leurs soins. Le secret

a été bien gardé, mais tel est le fait. Votre père est inconnu et,

encore une fois, je suis persuadé qu'il est l'auteur des offres que je

suis chargé de vous transmettre.»

Il serait difficile de peindre la stupéfaction de Francis à cette

communication imprévue.

«Monsieur, dit-il, confondu, après des révélations aussi foudroyantes,

vous voudrez bien m'accorder quelques heures de réflexion. Vous saurez

ce soir ce que j'aurai décidé.»

L'avoué loua sa prudence, et Francis, s'étant excusé à la banque sous un

prétexte quelconque, gagna la campagne, où il fit une longue promenade

solitaire pour mieux passer en revue les différents aspects de cette

curieuse aventure. Le sentiment, agréable à tout prendre, de son

importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais

cependant le résultat de ses méditations ne pouvait être douteux. La

chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les

conditions singulières qui y étaient attachées, tout cela avait un

attrait irrésistible. Il se découvrit une répugnance extrême pour ce nom

de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproché, puis il

commença à trouver bien méprisables les horizons bornés de sa vie

d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un

sentiment de liberté et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives

les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot à dire à

l'avoué et immédiatement un chèque représentant deux trimestres arriérés

lui fut remis, car, par une attention délicate, la rente était antidatée

du 1er janvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui;

l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la première fois

ses narines se révoltèrent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez

son père adoptif quelques insuffisances de manières, quelques manques de

distinction qui le surprirent et le choquèrent. Bref, il se décida à

partir dès le lendemain pour Paris.

Arrivant dans cette ville bien avant la date indiquée, il s'installa

dans un modeste hôtel fréquenté par des Anglais et des Italiens, et là,

il résolut de se perfectionner dans la connaissance de la langue

française. À cet effet, il prit un maître deux fois par semaine, engagea

de longues conversations avec des personnes errantes dans les

Champs-Élysées et fréquenta tous les théâtres. Ses habits avaient été

renouvelés, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui

donnait un air étranger et semblait effacer la vulgarité des années

écoulées. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du

Théâtre Français. À peine eut-il dit son nom qu'un employé lui remit le

coupon dans une enveloppe dont l'adresse était encore humide.

«On vient de le prendre à l'instant, dit ce personnage.

--Vraiment! s'écria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le

monsieur qui est venu?

Nouvelles mille et une nuits · 第 13 / 16 段