désastre; la servante était toujours là; très honnêtement, elle lui
rendit son chapeau et le reste des diamants éparpillés. Harry la
remercia de tout son coeur; n'étant plus d'humeur à faire des économies,
il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en
voiture.
À son arrivée, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque
catastrophe était arrivée dans la famille, et les domestiques,
rassemblés sous le porche, ne retinrent pas leur hilarité en voyant la
mine piteuse, les habits déguenillés du secrétaire. Il passa devant eux,
avec autant de dignité qu'il put en assumer et alla directement au
boudoir de sa noble maîtresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle
qui ne laissa pas de l'étonner en l'inquiétant fort se présenta devant
ses yeux; car il vit réunis le général et sa femme et, qui l'eût pensé?
Charlie Pendragon lui-même, discutant gravement quelque sujet
d'importance! Harry comprit aussitôt qu'il lui restait peu de chose à
expliquer: une confession plénière avait évidemment été faite au général
du vol prémédité contre lui et du résultat lamentable de ce projet; ils
s'étaient tous ligués, malgré leurs différends, pour conjurer le danger
commun.
«Grâce au ciel! s'écria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le
carton!»
Mais Harry se tenait debout, silencieux et désespéré.
«Parlez! ordonna-t-elle, parlez! Où est le carton?»
Et les deux hommes, avec des gestes menaçants, répétèrent la demande.
Harry sortit une poignée de diamants de sa poche. Il était très pâle.
«Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas
de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique
quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours,
d'autres, j'en suis sûr, peuvent encore être retrouvés.
--Hélas! s'écria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je
dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes!
--Madame, répliqua le général, vous auriez pu faire des dettes pour
cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me dépouiller de
la couronne et de l'anneau de ma mère, que j'aurais peut-être eu la
lâcheté de vous pardonner quand même. Mais, vous avez volé le diamant du
Rajah, l'oeil de la lumière, comme les Orientaux le nommaient
poétiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du
Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre
nous!
--Croyez-moi, général, répondit-elle; voici un des plus agréables
discours que j'aie jamais entendu tomber de vos lèvres; et, puisque nous
devons être ruinés, je pourrai presque bénir ce changement, s'il me
délivre de votre présence. Vous m'avez assez souvent répété que je vous
avais épousé pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je
me suis toujours cruellement repentie de ce marché. Si vous étiez encore
à marier, quand vous posséderiez un diamant plus gros que votre tête, je
dissuaderais même ma femme de chambre d'une union aussi peu séduisante.
Quant à vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le
secrétaire, vous avez suffisamment montré dans cette maison vos
précieuses qualités; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez
totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-même; je
n'ai qu'un conseil à vous donner: éloignez-vous sur-le-champ, et ne
revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme créancier
dans la banqueroute de mon ex-mari.»
Hartley avait à peine compris ces paroles insultantes, que le général
lui en adressait d'autres:
«Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire
de police. Vous pouvez en imposer à un soldat crédule, mais l'oeil de la
loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues
avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la misère, j'entends du
moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une très
grande satisfaction, si, à partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez
pas de l'étoupe jusqu'à votre dernière heure.»
Là-dessus, le général poussa Harry hors du salon, lui fit descendre
vivement l'escalier et l'entraîna dans la rue, jusqu'au poste de police.
Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON À CHAPEAU.
Mais pour notre infortuné secrétaire, cette aventure fut le commencement
d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa aisément
convaincre de son innocence, et, après qu'il eut fourni toute l'aide
possible dans les recherches qui suivirent, il fut même complimenté par
un des chefs du service des _Détectives_, pour l'honnêteté et la
droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'intéressèrent à ce jeune
homme si malheureux; à peu de temps de là, une tante non mariée, dans le
Worcestershire, lui laissa par héritage une certaine somme d'argent.
Avec cela, il épousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou,
suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort
et ayant devant lui le meilleur avenir.
HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN
Le Révérend Mr. Simon Rolles s'était fort distingué dans les sciences
morales et spécialement dans l'étude de la théologie. Son essai sur «la
doctrine chrétienne des devoirs sociaux» lui acquit, au moment de sa
publication, une certaine célébrité à l'Université d'Oxford, et c'était
chose connue dans les cercles cléricaux que le jeune Mr. Rolles avait en
préparation un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de
l'autorité des Pères de l'Église. Ces hautes capacités, ces travaux
ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa
première cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une
partie peu fréquentée de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un
jardin délicieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait,
l'amenèrent à fixer sa résidence chez Mr. Raeburn, le pépiniériste de
Stockdove Lane.
Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque après-midi,
après avoir travaillé sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint
Jean Chrysostome, de se promener un peu en rêvant au milieu des roses,
et c'était là d'ordinaire un des moments les plus féconds de sa journée.
Mais l'amour même de la méditation et l'intérêt des plus graves
problèmes ne suffisent pas toujours à préserver l'esprit d'un philosophe
des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr.
Rolles trouva le secrétaire du général Vandeleur dans une si étrange
situation, les vêtements déchirés, le visage sanglant, en compagnie de
son propriétaire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour être
réunis, changer de couleur et s'efforcer d'éluder ses questions,
surtout, lorsque le premier nia sa propre identité avec une assurance
inqualifiable, oublia-t-il complètement et les Saints et les Pères de
l'Église pour céder à un très vulgaire sentiment de curiosité.
«Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de
doute. Comment s'est-il mis dans cet état? Pourquoi cache-t-il son nom?
Que peut-il avoir à faire avec un Raeburn?»
Pendant qu'il réfléchissait, une autre particularité attira l'attention
de Rolles. La tête du pépiniériste apparut à une fenêtre de la maison,
et, par hasard, ses yeux rencontrèrent ceux de l'ecclésiastique. Il
parut déconcerté, voire même inquiet, et aussitôt la jalousie fut
violemment baissée.
«Tout cela peut être fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en
doute. Pour craindre autant d'être observés, pour mentir avec cet
aplomb, il faut que ces deux individus étrangement accouplés complotent
quelque action peu honorable.»
L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'éveilla chez Mr.
Rolles et éleva la voix très haut; d'un pas vif et impatient, qui ne
ressemblait guère à sa démarche habituelle, le jeune homme se mit à
faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le théâtre de l'escalade
de Hartley, ses yeux remarquèrent aussitôt les branches rompues d'un
rosier et sur le sol des traces de piétinements. Il regarda en l'air et
vit des briques endommagées, même un lambeau de pantalon qui flottait,
accroché à un tesson de bouteille. C'était donc là, vraiment, le mode
d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'était de cette
façon que le secrétaire du général Vandeleur venait admirer un parterre
de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant
qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver
l'endroit où Harry était tombé après son escalade; il reconnut le large
pied de Raeburn là où il s'était profondément enfoncé, alors qu'il
relevait le malencontreux secrétaire par le collet de son habit; même,
après une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de
doigts tâtonnants, comme si quelque chose avait été répandu et ramassé à
la hâte.
«Ma foi, se dit-il, la chose devient extrêmement intéressante.»
Et, au même instant, il aperçut un objet, aux trois quarts enfoui. Il
eut vite fait de le déterrer; c'était un élégant écrin en maroquin, avec
des ornements et des fermoirs dorés. Cet écrin avait été foulé aux pieds
jusqu'à disparaître dans le terreau épais,--de sorte qu'il avait échappé
aux recherches précipitées de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'écrin,
et, saisi d'étonnement, presque de terreur, il étouffa un cri. Là,
devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur
prodigieuse et de la plus belle eau. Il était de la dimension d'un oeuf
de canard, magnifiquement taillé, sans un défaut; lorsque le soleil
donna dessus, il renvoya une lumière semblable à celle de l'électricité
et parut brûler de mille feux intérieurs dans la main qui le tenait.
Mr. Rolles se connaissait peu en pierres précieuses, mais le diamant du
Rajah était une de ces merveilles célèbres qui s'expliquent
d'elles-mêmes; un sauvage, s'il l'eût trouvé, se serait prosterné devant
lui en adoration comme devant un fétiche. La beauté de la pierre charma
les yeux du jeune clergyman; la pensée de son incalculable valeur
accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait là dépassait de
beaucoup les revenus longuement accumulés d'un siège archiépiscopal, que
cela suffisait pour bâtir des cathédrales plus splendides que celle de
Cologne, que l'homme qui possédait un tel objet était à jamais délivré
de la malédiction de la gêne et pouvait suivre ses propres inclinations,
sans inquiétude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacité, les
rayons jaillirent plus éblouissants encore et semblèrent pénétrer
jusqu'au fond de son coeur.
Nos actions décisives sont souvent résolues en un moment et sans que
notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda
autour de lui et, de même que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin
en fleur, éclairé par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la
maison avec ses fenêtres aux jalousies baissées; en un clin d'oeil, il
eut refermé l'écrin, le fit disparaître dans sa poche et courut vers son
cabinet de travail avec la précipitation d'un criminel. C'en était fait.
Le Révérend Simon Rolles avait volé le diamant du Rajah.
De bonne heure, dans l'après-midi, la police arriva avec Harry Hartley.
Le pépiniériste, éperdu de terreur, apporta aussitôt son butin; les
joyaux furent reconnus et inventoriés en présence du secrétaire. Quant à
Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer
franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire
davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir.
«Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre tâche est presque terminée?
--Pas du tout», répondit le policier.
Il raconta le second vol dont Harry avait été victime, en décrivant les
bijoux les plus importants parmi ceux qui n'étaient pas encore
retrouvés, et en s'étendant particulièrement sur le fameux diamant du
Rajah.
«Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles.
--Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur.
--Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit être difficile
de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible à déguiser,
et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente
la cathédrale de Saint-Paul.
--Oh! sûrement! lui répondit-on; mais, s'il est intelligent, il le
coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le
rendre riche.
--Merci, dit le _clergyman_; vous ne pouvez imaginer combien votre
conversation m'intéresse.»
Là-dessus, l'agent, visiblement flatté, reconnut que, dans sa
profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit
congé ensuite.
Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu
que d'habitude; jamais les matériaux de son grand ouvrage ne lui avaient
offert aussi peu d'intérêt, et il regarda sa bibliothèque d'un oeil de
mépris. Il prit, volume par volume, plusieurs Pères de l'Église, et les
parcourut; mais ils ne contenaient rien qui pût convenir à sa
disposition d'esprit actuelle.
«Ces vénérables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des
écrivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de
la vie. Me voici assez savant pour être évêque, et incapable néanmoins
d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant volé. J'ai recueilli une
indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que
moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver à me servir de son
idée. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'éducation
universitaire.»
Là-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau,
sortit à grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il
faisait partie. Dans un lieu de réunion mondaine, il espérait trouver de
bons conseils, réussir à causer avec un membre quelconque qui eût cette
grande expérience de la vie dont les Pères de l'Église étaient
dépourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de
prêtres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui
avait écrit sur les Métaphysiques supérieures jouaient au _pool_; rien à
faire avec ceux-ci! À dîner, les plus vulgaires seulement des habitués
du club montrèrent leurs figures banales et effacées. Aucun d'entre eux
non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne
serait capable de le tirer des difficultés présentes.
À la fin, dans le fumoir, il découvrit un gentleman du port le plus
majestueux et vêtu avec une affectation de simplicité. Il fumait un
cigare et lisait la _Fortnightly Review;_ sa figure était
extraordinairement libre de tout indice de préoccupation ou de fatigue;
il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter à la
confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait
ses traits, plus il était convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui
pouvait, entre tous, offrir un avis utile.
«Monsieur, commença-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans
préambules, d'après votre apparence, je juge que vous devez être avant
tout, un homme du monde.
--J'ai en effet de grandes prétentions à ce titre, répondit l'étranger
en déposant sa revue avec un regard mélange de surprise et d'amusement.
--Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un étudiant,
un compulseur de bouquins. Les événements m'ont fait reconnaître ma
sottise depuis peu et je désire apprendre la vie. Quand je dis la vie,
ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de
Thackeray, mais les crimes, les aventures secrètes de notre société, et
les principes de sage conduite à tenir dans des circonstances
exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle
être apprise dans les livres?
--Vous me mettez dans l'embarras, dit l'étranger; j'avoue n'avoir pas
grande idée de l'utilité des livres, sauf comme amusement pendant un
voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques
traités très exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire
des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains
que vous ne trouviez rien de véridique. Cependant, attendez,
ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?»
Mr. Rolles avoua qu'il n'avait même jamais entendu ce nom.
«Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du
moins suggestif; et, comme c'est un auteur très étudié par le prince de
Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie.
--Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de
votre obligeance.
--Vous m'avez déjà plus que payé, répondit l'autre.
--Comment cela? demanda le naïf Simon.
--Par l'originalité de votre requête», riposta l'étranger. Et, avec un
geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture
de la _Fortnightly Review_.
Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres
précieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces
derniers, jusqu'à une heure avancée de la nuit; mais, bien qu'ils lui
ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y découvrir, nulle
part, ce qu'on devait faire d'un diamant volé. Il fut du reste fort
ennuyé de trouver ces informations peu complètes, répandues au milieu
d'histoires romanesques, au lieu d'être présentées sobrement, comme dans
un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup réfléchi sur
ces sujets, il manquait totalement de méthode. Cependant, il accorda son
admiration au caractère et aux talents de M. Lecoq.
«Celui-là, se dit-il, était vraiment un grand homme, connaissant le
monde comme je connais la théologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne
pût mener à bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'écria
soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une leçon? Ne dois-je pas
apprendre à tailler des diamants moi-même?...»
Cette idée le tirait de ses perplexités; il se souvint qu'il connaissait
un joaillier à Édimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que
de lui procurer l'apprentissage nécessaire. Quelques mois, quelques
années, peut-être, de travail pénible, et il serait assez expérimenté
pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en
débarrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre à loisir
ses savantes recherches, devenir un étudiant riche, élégant, envié et
respecté de tous. Des visions dorées accompagnèrent son repos et il se
leva avec le soleil, rafraîchi, le coeur léger.
La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-là, être fermée par la police;
il profita de ce prétexte pour hâter son départ. Préparant gaiement ses
bagages, il les transporta à la gare de King's Cross, laissa tout à la
consigne et retourna au club pour y passer l'après-midi.
«Si vous dînez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez
voir deux célébrités: le prince Florizel de Bohême et le vieux John
Vandeleur.
--J'ai entendu parler du prince, répondit Mr. Rolles, et j'ai rencontré
dans le monde le général Vandeleur.
--Le général Vandeleur est un âne! repartit l'autre. Celui-ci est son
frère, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres
précieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous
son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruautés quand
il était dictateur au Paraguay, son habileté pour retrouver les bijoux
de sir Samuel Levi, ses services pendant la rébellion des Indes,
services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa
pas reconnaître? En vérité votre étonnement me confond! Qu'est-ce donc
que la renommée ou même l'infamie? John Vandeleur a des droits
exceptionnels à l'une et à l'autre. Descendez vite, prenez une table
auprès d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante
conversation, ou je me trompe fort.
--Mais comment les reconnaîtrai-je? demanda le clergyman....
--Les reconnaître! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute
l'Europe, le seul être vivant qui ait l'air d'un roi; quant à John
Vandeleur, si vous pouvez vous représenter Ulysse à soixante-dix ans et
avec un coup de sabre à travers la figure, vous voyez l'homme. Les
reconnaître, en vérité! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et
l'autre dans la foule, un jour de Derby!»
Rolles se précipita dans la salle à manger. Son ami avait dit vrai. Il
était impossible de méconnaître les deux personnages en question. Le
vieux John Vandeleur était d'une force physique remarquable et
visiblement usé par une vie agitée. Il n'avait la tenue ni d'un
militaire, ni d'un marin, ni même d'un cavalier, mais c'était un composé
de tout cela, le résultat et l'expression de maintes habitudes, de
maintes capacités diverses. Ses traits étaient hardis et aquilins; sa
physionomie arrogante et rapace; son air était celui d'un oiseau de
proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante
chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du
nez à la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie à cette tête déjà
menaçante par elle-même.
Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le
gentleman qui lui avait recommandé d'étudier Gaboriau. Sans doute le
prince de Bohême, qui fréquentait rarement le club, dont, comme beaucoup
d'autres, il était membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand
Simon l'avait abordé le soir précédent.
Les autres convives s'étaient discrètement retirés dans les coins de la
salle, à distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa
retenir par aucun sentiment de déférence; avec hardiesse il s'installa
tranquillement à la table la plus proche. La conversation était neuve
pour les oreilles d'un étudiant en théologie. L'ex-dictateur du Paraguay
racontait nombre de choses extraordinaires qui lui étaient arrivées dans
les différentes parties du monde, et le prince y ajoutait des
commentaires plus intéressants encore que les événements eux-mêmes. Un
double sujet d'observation était ainsi offert au jeune clergyman, et il
ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de
l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui
parlait avec audace de ses risques et de ses épreuves ou de l'homme qui,
à l'égal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La
manière d'être de chacun des deux interlocuteurs s'accordait
parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller à des
brutalités de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se
refermait et retombait rudement sur la table; sa voix était forte et
impérieuse. Le prince, au contraire, semblait le type même de la
distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion,
chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime
passionnée de son compagnon. Même lorsque, comme cela devait souvent
arriver, il faisait allusion à quelque expérience personnelle, la chose
était si adroitement dissimulée qu'elle passait inaperçue.
À la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis
et sur le diamant du Rajah.
«Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince
Florizel.
--Comme je suis un Vandeleur, répliqua le dictateur du Paraguay, Votre
Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire.