--Vraiment? s'écria Harry; comme c'est étrange! En vérité, depuis

quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question

cependant, je puis sûrement vous la faire sans indiscrétion: cette

maison lui appartient-elle?

--Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement.

Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur?

--Je suis son secrétaire particulier, répondit Harry rougissant d'un

modeste orgueil.

--Elle est jolie, n'est-ce pas?

--Oh! très belle! s'écria Harry. Infiniment charmante et non moins

bonne.

--Vous paraissez vous-même un assez bon garçon, répliqua la jeune fille,

goguenarde à demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une

douzaine de lady Vandeleur.»

Harry fut absolument scandalisé.

«Moi! s'écria-t-il, je ne suis qu'un secrétaire!

--Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme

de chambre?»

Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit à la vue de la confusion de

Harry:

«Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et

j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady

Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme

vous porter un carton en plein jour!»

Pendant cet entretien, ils étaient restés dans leur première position:

elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-tête pour avoir

plus frais, et tenant le carton sous son bras.

Mais à ces derniers mots, Harry, qui n'était capable de supporter ni de

pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont

ils étaient accompagnés, se mit à jeter des regards inquiets à droite et

à gauche. Au moment où il tournait la tête vers le bas de la ruelle, ses

yeux épouvantés rencontrèrent ceux du général Vandeleur. Le général,

dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la colère et une course

effrénée étaient cause, battait les rues à la poursuite de son

beau-frère; mais à peine eut-il aperçu le secrétaire coupable que son

projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en

tempêtant, avec des gestes et des vociférations farouches.

Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice

devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur.

«Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on

frappait le marteau à faire résonner tous les échos de la maison.

--Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce

vieux monsieur?

--S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a

poursuivi toute la journée, il porte une canne à épée et il est officier

de l'armée des Indes.

--Ce sont là de jolies manières, dit la petite; et, s'il vous plaît,

quel peut être son nom?

--C'est le général, mon maître, répondit Harry. Il court après le

carton.

--Quand je vous le disais! s'écria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je

vous répète que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si

vous aviez des yeux dans la tête, vous verriez ce qu'elle est, même pour

vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!»

Le général recommença son attaque désordonnée sur le marteau, et, sa

colère croissant avec l'attente, se mit à donner des coups de pied et

des coups de poing dans les panneaux de la porte.

«Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la

maison; votre général peut frapper jusqu'à ce qu'il se fatigue, personne

n'est là pour lui ouvrir. Suivez-moi!»

En prononçant ces mots, elle emmena Harry à la cuisine, où elle le fit

asseoir, et elle-même se tint auprès de lui, une main sur son épaule,

dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage

augmentait d'intensité, et, à chaque nouveau coup, l'infortuné

secrétaire tremblait jusqu'au fond du coeur.

«Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre.

--Harry Hartley, répondit-il.

--Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous?

--Beaucoup, dit Harry. Mais, écoutez comme le général frappe à la porte.

Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je à attendre sinon la mort?

--Vous vous agitez sans raison, répondit Prudence. Laissez votre général

cogner à son aise, il n'arrivera qu'à se donner des ampoules aux mains.

Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'étais sûre de vous

sauver? Oh! que non! Je suis une amie fidèle pour ceux qui me plaisent;

et nous avons une porte par derrière, donnant sur une autre ruelle.

Mais, ajouta-t-elle en l'arrêtant, car à peine avait-il entendu cette

nouvelle agréable, qu'il s'était levé,--je ne vous montrerai où elle est

que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry?

--Certes, je le veux! s'écria-t-il, avec une vivacité qui ne lui était

guère habituelle. Non pas à cause de votre porte dérobée, mais parce que

vous êtes bonne et jolie.»

Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure.

Alors Prudence le mena droit à la porte de derrière et, posant sa main

sur la clef:

«Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle.

--Je viendrai sûrement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie?

--Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que

vous pourrez, car je vais laisser entrer le général.»

Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit à

fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il échapperait à

cette pénible épreuve, il retournerait auprès de lady Vandeleur la tête

haute et en sécurité. Mais ces quelques pas n'étaient point encore

franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec

force malédictions, et, regardant par-dessus son épaule, il aperçut

Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le

choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond,

Harry était déjà arrivé d'ailleurs à un tel état de surexcitation

nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'accélérer le pas et

de poursuivre sa course. Il aurait dû se rappeler la scène de Kensington

Gardens et en conclure que là où le général était son ennemi, Charlie

Pendragon ne pouvait être qu'un ami. Mais, tels étaient la fièvre et le

trouble de son esprit, qu'il ne fut frappé par aucune de ces

considérations, et continua seulement à fuir d'autant plus vite le long

de la ruelle.

Évidemment Charlie, d'après le son de sa voix et les injures qu'il

hurlait contre le secrétaire, était exaspéré. Lui aussi courait tant

qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'étaient

pas de son côté; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam

s'éloignèrent de plus en plus.

Harry reprit donc espoir. La ruelle était à la fois très escarpée et

très étroite, mais solitaire, bordée de chaque côté par des murs de

jardins où retombaient d'épais feuillages, et aussi loin que portaient

ses regards, le fugitif n'aperçut ni un être vivant ni une porte

ouverte. La Providence, lasse de le persécuter, favorisait maintenant

son évasion.

Hélas! comme il arrivait devant une porte de jardin couronnée d'une

touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra

dans une allée, la silhouette d'un garçon boucher, portant un panier sur

l'épaule. À peine eut-il remarqué ce fait qu'il gagna du terrain; mais

le garçon boucher avait eu le temps de l'observer; très surpris de voir

un gentleman passer à une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la

ruelle et se mit à interpeller Harry avec des cris d'ironique

encouragement.

La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle idée à Charlie

Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il fût, il éleva de

nouveau la voix.

«Arrête, voleur!» cria-t-il.

Immédiatement le garçon boucher saisit le cri et le répéta en se

joignant à la poursuite.

Ce fut un cruel moment pour le secrétaire traqué. Il se sentait à bout

de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses

persécuteurs, sa situation dans cette étroite ruelle serait en vérité

désespérée.

«Il faut que je trouve un endroit où me cacher, pensa-t-il; et cela en

une seconde, ou, tout est fini pour moi!»

À peine cette idée avait-elle traversé son esprit que la rue, faisant un

coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances

dans lesquelles les hommes les moins énergiques apprennent à agir avec

vigueur et décision, où les plus circonspects oublient leur prudence et

prennent les résolutions téméraires. Une de ces circonstances se

présenta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent été bien

surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arrêta net, jeta le carton

par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilité

incroyable, il saisit des deux mains la crête de ce mur, puis se laissa

rouler de l'autre côté.

Il revint à lui un moment après et se trouva assis dans une bordure de

petits rosiers. Ses mains et ses pieds déchirés saignaient, car le mur

était protégé contre de pareilles escalades par une ample provision de

bouteilles cassées; il éprouvait une courbature générale et un vertige

pénible dans la tête. En face de lui, à l'autre extrémité du jardin,

admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums délicieux, il aperçut

le derrière d'une maison. Elle était très grande et certainement

habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant,

elle était délabrée, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur

du jardin, de tous côtés il lui parut intact.

Harry constata machinalement ces détails, mais son esprit restait

incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle

de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le

gravier, aucune pensée de défense ni de fuite ne lui vint à l'esprit.

Le nouvel arrivant était un grand et gros individu, fort sale, en

costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche.

Quelqu'un de moins troublé eût éprouvé une certaine alarme à la vue des

proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais

Harry était encore trop profondément ému par sa chute pour pouvoir même

être terrifié; quoiqu'il se sentît incapable de détourner ses regards du

jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui,

le prendre par les épaules et le remettre brutalement debout, sans le

moindre signe de résistance.

Tous deux se regardèrent dans le blanc des yeux, Harry fasciné, l'homme

avec une expression dure et méprisante.

«Qui êtes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui êtes-vous pour venir

ainsi, par-dessus mon mur, briser mes _Gloire de_ _Dijon_? Quel est

votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir à faire

ici?»

Harry ne réussit pas à prononcer un seul mot d'explication.

Mais au même instant, Pendragon et le garçon boucher passaient dans la

ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques résonnèrent bruyamment de

l'autre côté du mur:--Au voleur! au voleur!

Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire

menaçant, il dévisagea Harry.

«Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre

métier, car vous êtes habillé comme un prince depuis la tête jusqu'aux

pieds. N'êtes-vous pas honteux de vous exposer aux galères dans une

telle toilette, alors que d'honnêtes gens, j'ose le dire, s'estimeraient

heureux d'acheter de seconde main une si élégante défroque? Parlez,

chien que vous êtes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte

avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste.

--Mon Dieu, dit Harry, voilà une épouvantable méprise! Si vous voulez

venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous

certifier que tout sera éclairci. Les gens les plus honnêtes, je le vois

maintenant, peuvent être entraînés dans des situations suspectes.

--Mon garçon, répliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le

poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute,

charmé de faire une promenade avec vous jusqu'à Eaton Place et de

prendre une tasse de thé avec vos nobles relations. Sir Thomas

Vandeleur, en vérité! Peut-être pensez-vous que je ne suis pas capable

de reconnaître un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un

saute-ruisseau comme vous? Malgré vos affiquets, je puis lire en vous

comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-être coûté aussi cher

que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne

vient pas de la foire aux haillons; quant à vos bottes...»

L'homme dont les yeux s'étaient abaissés vers le sol, s'arrêta net dans

son insultante énumération et resta un moment immobile, regardant avec

stupeur quelque chose à ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix était

singulièrement changée.

«Qu'est-ce? bégaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?»

Harry, suivant la direction de son regard, aperçut une chose qui le

rendit muet de terreur et d'étonnement. Dans sa chute, il était retombé

verticalement sur le carton et l'avait crevé d'un bout à l'autre. Un

flot de diamants s'en était échappé, et maintenant les pierres gisaient

pêle-mêle les unes enfoncées dans la terre, les autres disséminées sur

le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait là une

splendide couronne héraldique qu'il avait souvent admirée sur les

cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des

boucles d'oreilles et des bracelets, même des brillants non montés,

répandus çà et là parmi les buissons, comme des gouttes de rosée le

matin. Une fortune princière couvrait le sol, entre les deux hommes, une

fortune sous la forme la plus séduisante, la plus solide et la plus

durable, pouvant être emportée dans un tablier, magnifique par elle-même

et dispersant la lumière du soleil en des millions d'étincelles

prismatiques.

«Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!»

Son esprit, avec l'incalculable rapidité de la pensée, se reporta vers

les aventures de la journée; il commença vaguement à comprendre, à

grouper les événements et à reconnaître le fatal imbroglio dans lequel

sa propre personne avait été enveloppée. Regardant autour de lui, il

parut chercher du secours; mais non, il était dans le jardin, seul avec

les diamants répandus et un redoutable interlocuteur; en prêtant

l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des

feuilles et les battements précipités de son coeur. Il n'y avait rien

d'étonnant à ce que le jeune homme se sentît à bout de courage et

répétât d'une voix brisée sa dernière exclamation.

«Je suis perdu!»

Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais

aucune tête ne paraissait à aucune fenêtre et il sembla respirer plus à

l'aise.

«Reprenez courage, idiot que vous êtes! dit-il enfin. Le pire est passé.

Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour

deux? Pour deux? répéta-t-il; bah! pour deux cents plutôt. Mais partons

d'ici où nous pouvons être observés, et, vite remettez votre chapeau

droit sur votre tête, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire

deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.»

Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, à

genoux, rassembla les joyaux épars et les remit dans le carton. Toucher

ces pierres précieuses fit passer un frisson d'émotion dans l'enveloppe

épaisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brillèrent

de convoitise; en vérité, il semblait qu'il prolongeât voluptueusement

son occupation et qu'il caressât chaque diamant en le ramassant avec

soin. À la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe à Harry,

puis, en le précédant, se dirigea vers la maison.

Près de la porte, ils rencontrèrent un jeune clergyman, brun et d'une

beauté remarquable, très correctement vêtu, selon la coutume de ceux de

son état. Le jardinier fut visiblement contrarié de cette rencontre,

mais il aborda l'ecclésiastique d'un air obséquieux.

«Une belle journée, Mr. Rolles! commença-t-il; une belle journée, aussi

sûr que Dieu la fit! Et voici un ami à moi qui a eu la fantaisie de

venir admirer mes roses. J'ai pris la liberté de le faire entrer,

pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconvénient.

--Quant à moi, répondit le Révérend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela

va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne

doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y

promener, il serait singulier de vous empêcher de recevoir qui bon vous

semble. Mais, en réfléchissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et

moi, nous nous sommes déjà rencontrés. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je

vois avec regret que vous avez fait une chute.»

Et il tendit la main à Harry.

Une sorte de dignité craintive, jointe au désir de retarder le plus

possible les explications, poussa celui-ci à refuser une chance

inespérée de secours et à nier sa propre identité. Il préféra la pitié

clémente du jardinier, qui, du moins, lui était inconnu, à la curiosité

et peut-être au soupçon de quelqu'un de sa connaissance.

«Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de

Raeburn.

--Vraiment? s'écria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!»

Raeburn, qui avait été sur les épines pendant ce colloque, jugea qu'il

était grand temps de le terminer.

«Je vous souhaite une promenade agréable, monsieur, dit-il».

En prononçant ces mots, il entraîna Harry vers la maison et ensuite dans

une chambre qui donnait sur le jardin. Là, son premier soin fut de

baisser les jalousies, car Mr. Rolles était resté à l'endroit où ils

l'avaient laissé, dans une attitude de perplexité et de réflexion. Puis

il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains,

demeura en contemplation devant le trésor ainsi étalé aux regards, avec

une expression d'avidité extatique. La vue de cette ignoble figure

devenue tout à fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion,

ajouta une nouvelle torture à celles dont Harry souffrait déjà. Il lui

semblait impossible, que, de sa vie de frivolité innocente et douce, il

fut ainsi subitement jeté dans des relations criminelles. Il ne pouvait

reprocher à sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition

du péché sous sa forme la plus aiguë et la plus cruelle s'appesantissait

sur lui: l'effroi du châtiment, les soupçons des bons et la promiscuité

flétrissante avec des natures inférieures. Il sentit qu'il donnerait sa

vie avec joie pour sortir de la chambre et pour échapper à la société

d'un Raeburn.

«Et maintenant, dit ce dernier, après qu'il eut divisé les bijoux en

deux parts à peu près égales et attiré devant lui la plus grosse, et

maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr.

Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caractère

très accommodant; ma bonne nature a été pour moi une pierre

d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je

pourrais empocher la totalité de ces jolis cailloux, et vous n'auriez

pas un mot à dire; mais je n'ai pas le coeur de vous tondre de si près.

Par pure bonté, je propose donc de partager comme ceci.--Le drôle

indiquait les deux tas.--Voilà des proportions qui me semblent justes et

amicales. Avez-vous quelque objection à soulever, Mr. Hartley, je vous

le demande? Je ne suis pas homme à discuter pour une broche.

--Mais, monsieur, s'écria Harry, ce que vous me proposez est impossible.

Les joyaux ne sont pas à moi; avec n'importe qui, et en quelque

proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient à un

autre.

--Ils ne sont pas à vous? Bah!... répliqua Raeburn; et vous ne sauriez

les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je

me vois obligé de vous conduire au poste. La police! réfléchissez-y,

continua-t-il. Pensez à la honte pour vos respectables parents; pensez,

poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et

au jour du jugement.

--Je n'y puis rien! gémit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez

pas venir avec moi à Eaton Place?

--Non, répondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et

j'entends partager ici ces joujoux avec vous.»

Disant cela, très violemment et à l'improviste, il tordit le poignet du

jeune homme.

Harry ne put réprimer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-être

la souffrance et la peur éveillèrent-elles son intelligence, mais

assurément toute l'aventure se révéla à ses yeux sous un nouveau jour;

il vit qu'il n'y avait rien à faire, sauf de céder aux propositions du

misérable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour

lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que

lui-même serait à l'abri de tout soupçon.

«Je consens, dit-il.

--Voilà un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu'à la fin vous

comprendriez votre intérêt. Ce carton, continua-t-il, je le brûlerai

avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconnaître des gens

curieux; quant à vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre

poche.»

Harry se mit à obéir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en

temps, celui-ci, tenté par quelque scintillement, enlevait un bijou de

la part du secrétaire pour l'ajouter à la sienne.

Quand ce fut terminé, tous les deux se dirigèrent vers la porte de la

rue, que Raeburn ouvrit avec précaution pour inspecter les alentours.

Ils étaient probablement déserts; car soudain ce brutal saisit Harry par

la nuque, et, lui maintenant la tête baissée de façon à ce qu'il ne pût

voir que la route et les marchés des maisons, il le poussa ainsi devant

lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-être

l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que

son bourreau ne relâchât l'étreinte sous laquelle il fléchissait; alors,

criant: «Filez» le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien

appliqué, l'envoya rouler au loin la tête la première.

Lorsque Harry se releva, à moitié assommé et saignant du nez, Mr.

Raeburn avait disparu. Pour la première fois, la colère et la douleur

dominèrent tellement le jeune homme, qu'il éclata en une crise de larmes

et resta sanglotant au milieu du chemin.

Lorsqu'il eut ainsi un peu calmé ses nerfs, il se mit à regarder autour

de lui et à lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait

laissé. Il était toujours dans une partie peu fréquentée du quartier

ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il

aperçut à une fenêtre quelques personnes qui évidemment avaient assisté

à son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui

offrir un verre d'eau. Au même moment, un vagabond, qui rôdait alentour,

s'approcha, de l'autre côté.

«Pauvre garçon! dit la servante; comme on vous a traité méchamment! Vos

genoux sont tout percés et vos vêtements en loques! Connaissez-vous le

gredin qui vous a battu ainsi?

--Oui, certes! s'écria Harry, un peu rafraîchi par le verre d'eau, et je

le poursuivrai en dépit de ses précautions. Il paiera cher sa besogne

d'aujourd'hui, je vous en réponds.

--Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous

brosser, continua la servante. Ma maîtresse vous recevra de bon coeur,

ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel!

cria-t-elle, si vous n'avez pas semé des diamants tout le long de la

route!...»

En effet, une bonne moitié de ce qui lui restait après le pillage de

maître Raeburn, était tombé hors de sa poche par la secousse de son saut

périlleux, et, une fois de plus, gisait, étincelant sur le sol. Il bénit

la fortune de ce que la servante avait eu l'oeil prompt. «Rien de si

mauvais qui ne puisse être pire», pensa-t-il. Retrouver ces quelques

joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout

le reste. Mais, hélas! comme il se baissait pour recueillir ses trésors,

le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras

il renversa à la fois Harry et la servante, ramassa deux poignées de

diamants et se sauva le long de la rue avec une vélocité incroyable.

Le volé, aussitôt qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de

poursuivre son voleur; mais ce dernier était trop léger à la course et

probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque côté qu'il

se tournât, le pauvre Hartley n'aperçut aucune trace du fugitif.

Nouvelles mille et une nuits · 第 11 / 16 段