Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du récit. Le prince, il

est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi

jusqu'à ce jour, son autorité et son influence les poussent dans leur

carrière publique, tandis que sa bienveillante amitié remplit de charme

leur vie privée. Rassembler, continue mon auteur, tous les événements

dans lesquels le prince a joué le rôle de la Providence, serait remplir

de livres tout le globe habité.... Mais les histoires qui relatent les

aventures du diamant du Rajah, sont trop intéressantes, néanmoins, pour

être passées sous silence.

Suivant prudemment et pas à pas cet Oriental érudit, nous commencerons

donc la série à laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON À

CHAPEAU.

LE DIAMANT DU RAJAH

HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU

Jusqu'à l'âge de seize ans, d'abord dans un collège particulier, puis

dans une de ces grandes écoles pour lesquelles l'Angleterre est

justement renommée, Harry Hartley avait reçu l'instruction habituelle

d'un gentleman. À cette époque, il manifesta un dégoût tout particulier

pour l'étude et, le seul parent qui lui restât étant à la fois faible et

ignorant, il fut autorisé à perdre son temps, désormais, c'est-à-dire

qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agrément qui

contribuent à l'élégance.

Deux années plus tard, demeuré seul au monde, il tomba presque dans la

misère. Ni la nature ni l'éducation n'avaient préparé Harry au moindre

effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-même

discrètement au piano; bien que timide, c'était un gracieux cavalier; il

avait un goût prononcé pour les échecs, et la nature l'avait doué de

l'extérieur le plus agréable, encore qu'un peu efféminé. Son visage

blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre,

exprimait un séduisant mélange de douceur et la mélancolie; mais, pour

tout dire, il n'était homme ni à conduire des armées ni à diriger les

conseils d'un État.

Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent

atteindre la position de secrétaire particulier du major général, sir

Thomas Vandeleur. Sir Thomas était un homme de soixante ans, à la voix

forte, au caractère violent et impérieux. Pour quelque raison, en

récompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de

perfides insinuations qui provoquèrent autant de démentis, le rajah de

Kashgar avait autrefois offert à cet officier un diamant, évalué le

sixième du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beauté.

Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un

soldat obscur l'un des lions de la société de Londres. Le diamant du

Rajah fut un talisman grâce auquel son possesseur pénétra dans les

cercles les plus exclusifs. Il arriva même qu'une jeune fille, belle et

bien née, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux,

fût-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom

Vandeleur. On citait à ce propos le proverbe: «Qui se ressemble

s'assemble.» Un joyau, en effet, avait attiré l'autre; non seulement

lady Vandeleur était par elle-même un diamant de la plus belle eau, mais

encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse

monture; maintes autorités respectables l'avaient proclamée l'une des

trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.

Le service de Harry comme secrétaire n'était pas des plus pénibles; mais

nous avons dit qu'il avait une extrême répugnance pour tout travail

régulier: il lui était désagréable de se mettre de l'encre aux doigts;

comment s'étonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et

l'éclat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothèque au

boudoir?

Les manières de Harry vis-à-vis des femmes étaient les plus charmantes

du monde; cet Adonis savait causer agréablement de chiffons, et n'était

jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou

portait un message à la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas

tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.

Un jour, le général, qui était l'un des moins patients parmi les

commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent

accès de colère, et, par un de ces gestes péremptoires très rarement

employés entre gentlemen, signifia une bonne fois à son secrétaire trop

négligent que désormais il se passerait de ses services. La porte étant

malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tête en avant, au bas de

l'escalier.

Il se releva un peu contusionné, au désespoir, en outre. Sa situation

dans la maison du général lui convenait absolument; il vivait, sur un

pied plus ou moins douteux, dans une très brillante société, faisant peu

de chose, mangeant fort bien, et avant tout il éprouvait auprès de lady

Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tiède,

mais que dans son coeur, il qualifiait d'un note plus énergique. À peine

avait-il été outragé de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas

qu'il se précipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta

ses chagrins.

«Vous savez, mon cher Harry,--dit lady Vandeleur,--car elle l'appelait

par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,--vous savez

très bien que jamais, grâce à un hasard quelconque, vous ne faites ce

que le général vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage,

direz-vous, mais cela est différent; une femme peut obtenir le pardon de

toute une année de désobéissance, par un seul acte d'adroite soumission;

et d'ailleurs, personne n'est marié à son secrétaire particulier. Je

serai fâchée de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus

longtemps dans une maison où vous avez reçu cette mortelle insulte, il

faut bien nous dire adieu. Soyez sûr que le général me payera son

inqualifiable conduite.»

Harry perdit contenance; les larmes lui montèrent aux yeux et il regarda

lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.

«Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui

ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec

des affections. Mais rompre un lien si cher, m'éloigner de vous...»

Il fut incapable de continuer; son émotion l'étrangla et il se mit à

pleurer.

Lady Vandeleur le regarda curieusement.

«Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine être amoureux de moi. Pourquoi

ne passerait-il pas à mon service, au lieu d'être à celui du général? Il

a un bon caractère, il est complaisant, il s'entend à la toilette; de

plus cette prétendue passion le préservera de certaines sottises. Il est

positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.»

Le soir, elle en parla au général, déjà un peu honteux de sa vivacité,

et Harry passa dans le département féminin, où sa vie devint une sorte

de paradis. Il était toujours vêtu avec une recherche excessive, portait

des fleurs rares à sa boutonnière et savait recevoir les visiteurs avec

tact; son amabilité était imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet

esclavage auprès d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady

Vandeleur comme autant de faveurs, bref il était ravi de se montrer aux

autres hommes (qui se moquaient de lui et le méprisaient) dans ses

fonctions ambiguës de _monsieur de compagnie_. Il faisait même grand cas

de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les désordres

et leurs résultats funestes eussent effrayé sa conscience délicate, au

lieu que les émotions douces et innocentes des journées passées chez une

noble dame à s'occuper uniquement de futilités, ne troublaient en rien

son repos dans cette manière d'île enchantée, où il avait jeté l'ancre

au milieu des orages.

Un beau matin il vint dans le salon et se mit à ranger quelques cahiers

de musique sur le piano. Lady Vandeleur, à l'autre bout de la pièce,

causait avec son frère, Charlie Pendragon, vieux garçon très usé par les

excès et très boiteux d'une jambe. Le secrétaire particulier, à l'entrée

duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'empêcher d'entendre une

partie de cette conversation singulièrement animée.

«Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce

sera fait aujourd'hui.

--Aujourd'hui, s'il le faut, répondit son frère en soupirant. Mais c'est

un faux pas désastreux, une erreur déplorable, ma chère Clara; nous nous

en repentirons longtemps, croyez-moi.»

Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air étrange.

«Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir à la fin.

--Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous êtes la coquine la

plus dénuée de coeur de toute l'Angleterre!

--Vous autres hommes, répliqua-t-elle, vous êtes trop grossièrement

faits, pour pouvoir apprécier les nuances d'une intention. Vous êtes

vous-mêmes rapaces, violents, impudiques et indifférents à toute espèce

de sentiments élevés; n'importe, le moindre calcul vous choque de la

part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous

mépriseriez, chez le plus bête de vos semblables, les scrupules

imbéciles que vous vous attendez à trouver en nous.

--Vous avez raison probablement, répondit son frère. Vous fûtes toujours

bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la

famille avant tout.

--Oui, Charlie, répliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je

connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-même. «Et

Clara avant la famille!» N'est-ce pas? En vérité, vous êtes le meilleur

des frères et je vous aime tendrement.»

Mr. Pendragon se leva, comme s'il eût été un peu confus de ces

épanchements fraternels.

«Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon rôle

à merveille et j'aurai l'oeil sur le chat domestique.

--N'y manquez pas, répondit-elle. C'est un être abject; il pourrait tout

perdre.»

Délicatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon

Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier.

«Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussitôt qu'ils

furent seuls, j'ai une commission à vous donner ce matin. Mais vous irez

en cab; je ne puis admettre que mon secrétaire intime s'expose à prendre

des taches de rousseur.»

Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil à demi

maternel qui fit éprouver une véritable jouissance au pauvre Harry; il

se déclara donc charmé de pouvoir lui être utile.

«C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et

personne n'en doit rien savoir, sauf mon secrétaire et moi. Sir Thomas

ferait un esclandre des plus fâcheux; et si vous saviez combien je suis

fatiguée de toutes ces scènes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer

ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non,

n'est-ce pas? Vous êtes le seul de votre sexe qui n'entende rien à ces

grossièretés; vous êtes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins,

vous savez être l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les

autres encore plus repoussants, par comparaison.

--C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui êtes la bonté

même.... Mon coeur en est tout éperdu. Vous me traitez comme....

--Comme une mère, interrompit lady Vandeleur. Je tâche d'être une mère

pour vous. Ou du moins,--elle se reprit avec un sourire,--presque une

mère. J'ai peur d'être un peu jeune pour le rôle, en réalité. Disons une

amie, une tendre amie.»

Elle s'arrêta assez pour permettre à ses paroles de produire leur effet

sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour

qu'il pût répondre.

«Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle gaîment.

En résumé, vous trouverez un grand carton du côté gauche de l'armoire à

robes en chêne. Il est sous la _matinée_ rose que j'ai mise mercredi

avec mes malines; vous le porterez immédiatement à cette adresse-ci,--et

elle lui donna un papier,--mais ne le laissez à aucun prix sortir de vos

mains avant qu'on ne vous ait remis un reçu signé de moi.

Comprenez-vous? Répondez, s'il vous plaît, répondez; ceci est

extrêmement important et je dois vous prier de me prêter quelque

attention.»

Harry la calma en lui répétant ses instructions à la lettre, et elle

allait lui en dire davantage, lorsque le général, rouge de colère, et

tenant dans la main une note de couturière, longue et compliquée, entra

avec fracas dans l'appartement.

«Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la

bonté de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez épousé pour

mon argent et je crois n'avoir montré déjà que trop de patience; mais,

aussi sûrement que Dieu m'a créé, nous mettrons un terme à cette

prodigalité honteuse.

--Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que

vous avez à faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite?

--Arrêtez, dit le général, s'adressant à Harry; un mot avant que vous ne

vous en alliez?»

Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur:

«Quelle est la commission que vous venez de donner à ce précieux jeune

homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai

confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre

principe d'honnêteté il dédaignerait de rester dans cette maison, et ce

qu'il fait pour mériter ses gages est un mystère qui intrigue tout le

monde. De quoi est-il chargé cette fois, madame? Et pourquoi le

renvoyez-vous si vite?

--Je supposais que vous aviez quelque chose à me dire en particulier,

répondit lady Vandeleur.

--Vous avez parlé d'une commission, reprit le général. N'essayez pas de

me tromper dans l'état de colère où je suis. Vous avez certainement

parlé d'une commission.

--Si vous tenez à rendre nos gens témoins de nos humiliantes querelles,

répliqua Lady Vandeleur, peut-être ferai-je bien de prier Mr. Hartley de

s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley;

je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela

pourra vous être utile.»

Aussitôt Harry s'échappa du salon; tout en montant l'escalier, il

entendit gronder la voix du général; à chaque pause nouvelle, le timbre

clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.

Comme il admirait cette femme! Avec quelle habileté elle savait éluder

une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle répétait

ses instructions sous le canon même de l'ennemi! En revanche, comme il

détestait le mari!

Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les événements de la matinée.

Harry s'acquittait à chaque instant pour lady Vandeleur de missions

secrètes, qui avaient principalement rapport à sa toilette. La maison,

il le savait trop, était minée par une plaie incurable. La prodigalité,

l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues

qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorbé sa fortune

personnelle et menaçaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son

mari. Une ou deux fois, chaque année, le scandale et la ruine semblaient

imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, débitant de

petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total,

jusqu'à ce qu'un nouvel arrangement se fût produit, jusqu'à ce que

Mylady et son fidèle secrétaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour

un double motif, était corps et âme de ce côté de la guerre; non

seulement il adorait lady Vandeleur et haïssait le général, mais il

sympathisait naturellement avec le goût effréné de sa protectrice pour

la parure; la seule folie qu'il se permît, quant à lui, était son

tailleur.

Il trouva le carton là où on le lui avait dit, s'habilla, comme

toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil était ardent, la

distance qu'il avait à parcourir considérable et il se rappela avec

consternation que la soudaine irruption du général avait empêché lady

Vandeleur de lui remettre l'argent nécessaire pour prendre un cab. Par

cette journée brûlante, il y avait des chances pour que son beau teint

rose fût compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de

Londres avec un carton sous le bras, c'était une humiliation presque

insupportable pour un jeune homme de son caractère. Il s'arrêta et tint

conseil avec lui-même. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but

de sa course était près de Notting-Hill; à la rigueur, il pouvait, à

cette heure matinale, traverser le parc, en évitant les allées

fréquentées.

Impatient de se débarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite

qu'à l'ordinaire, et il était déjà à une certaine profondeur dans les

jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des

arbres, il se trouva face à face avec le général.

«Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de côté, car Sir Thomas

Vandeleur était juste dans son chemin.

--Où allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.

--Je fais une petite promenade», répondit le secrétaire.

Le général frappa le carton de sa canne.

«Avec cette chose sous le bras? s'écria-t-il. Vous mentez, monsieur,

vous savez que vous mentez.

--En vérité, sir Thomas, répliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'être

questionné sur un ton pareil.

--Vous ne comprenez pas votre situation, dit le général. Vous êtes mon

serviteur et un serviteur sur lequel j'ai conçu les plus graves

soupçons. Sais-je si votre boîte n'est pas remplie de cuillères

d'argent?

--Elle contient un chapeau qui appartient à un de mes amis, dit Harry.

--Très bien, reprit le général. Alors je désire voir le chapeau de votre

ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air féroce, une curiosité singulière sur le

chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour entêté.

--Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis désolé; mais vraiment

il s'agit d'une affaire particulière.»

Le général le saisit rudement par l'épaule, d'une main, tandis que, de

l'autre, il levait sa canne de la façon la plus menaçante. Harry se vit

perdu; mais, au même instant, le ciel lui envoya un défenseur inattendu,

en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derrière les arbres.

«Allons, allons, général, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment,

n'est ni courtois ni digne d'un homme.

--Ah! ah! cria le général faisant volte-face sur son nouvel adversaire,

Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le

malheur d'épouser votre soeur, je souffrirai d'être agacé et contrecarré

par un libertin perdu de dettes et déshonoré tel que vous? Mon alliance

avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlevé toute espèce de goût pour les

autres membres de sa famille.

--Et vous imaginez-vous, général Vandeleur, répliqua Charlie, sur le

même ton, que parce que ma soeur a eu le malheur de vous épouser, elle

ait, par cela même, perdu tous ses droits et tous ses privilèges de

femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a dérogé

autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une

Pendragon. Je fais mon affaire de la protéger contre tout outrage

indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas

que sa liberté soit entravée, ni que l'on maltraite ses messagers.

--Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le général. Mr. Pendragon

est de mon avis, paraît-il; lui aussi soupçonne lady Vandeleur d'avoir

quelque chose à voir dans le chapeau de votre ami.»

Charlie s'aperçut qu'il avait commis une inexcusable bévue, et se hâta

de la réparer.

«Comment, monsieur, cria-t-il, je soupçonne, dites-vous?... Je ne

soupçonne rien. Là seulement où je rencontre un abus de force et un

homme qui brutalise ses inférieurs, je prends la liberté d'intervenir.»

Comme il disait ces mots, il fit à Harry un signe, que celui-ci, trop

stupide ou trop troublé, ne comprit pas.

«Comment dois-je interpréter votre attitude, monsieur? demanda

Vandeleur.

--Mais, monsieur, comme il vous plaira!» répondit Pendragon.

Le général leva sa canne de nouveau sur la tête de Charlie; mais ce

dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son élan

et saisit son adversaire à bras-le-corps.

«Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc,

imbécile!»

Harry demeura pétrifié un moment encore, regardant les deux hommes se

colleter dans une furieuse étreinte, puis il se retourna et prit la

fuite à toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derrière lui, il vit le

général abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts

désespérés pour renverser la situation; le parc semblait s'être rempli

de monde qui accourait de toutes les directions vers le théâtre du

combat. Ce spectacle donna des ailes au secrétaire, il ne ralentit le

pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jeté

au hasard dans une petite rue adjacente.

Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps à

corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait hâte d'oublier ce

tableau; il avait hâte surtout de mettre entre lui et le général la plus

grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait

rapport à sa destination et, tête baissée, tout tremblant, il courut

droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur était la femme

de l'un de ces gladiateurs et la soeur de l'autre, son coeur s'émut de

pitié pour l'adorable femme dont la vie était si douloureuse, et, en

face d'événements si violents, sa propre situation dans la maison du

général lui parut moins agréable que de coutume.

Il marchait depuis quelque temps plongé dans ces méditations, lorsqu'un

léger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait

sous son bras.

«Ciel! s'écria-t-il, où avais-je la cervelle? Où me suis-je égaré?»

Là-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise.

L'adresse y était, mais sans nom. Harry devait simplement demander «le

monsieur qui attendait un paquet envoyé par lady Vandeleur»; et, si ce

monsieur n'était pas chez lui, rester jusqu'à son retour. L'individu en

question, ajoutait la note, lui remettrait un reçu écrit de la main même

de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien mystérieux; ce qui étonna

surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalité du reçu. Il

avait fait à peine attention à ce mot, lorsqu'il était tombé dans la

conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'enchaînant à

d'autres particularités singulières, il fut convaincu qu'il était engagé

dans quelque affaire périlleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady

Vandeleur elle-même; car il estimait ces ténébreux procédés indignes

d'une grande dame et en voulait surtout à celle-ci d'avoir des secrets

pour lui. Mais l'empire qu'elle exerçait sur son âme était trop absolu;

il chassa de pénibles soupçons et se reprocha de les avoir seulement

admis.

Sur un point cependant, son devoir et son intérêt, son dévouement et ses

craintes étaient d'accord: se débarrasser du carton le plus promptement

possible.

Il arrêta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se

trouva qu'il n'était plus très loin du but; quelques minutes de marche

l'amenèrent dans une ruelle, devant une petite maison fraîchement peinte

et tenue avec la plus scrupuleuse propreté. Le marteau de la porte et le

bouton de la sonnette étaient brillamment polis; des pots de fleurs

ornaient l'appui des fenêtres, et des rideaux de riche étoffe cachaient

l'intérieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de

mystère; Harry en fut impressionné; il frappa encore plus discrètement

que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussière de

ses bottes.

Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussitôt et regarda le

secrétaire d'un oeil bienveillant.

«Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry.

--Je sais, répondit la soubrette, avec un signe de tête. Mais le

monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela?

--Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en séparer qu'à une

certaine condition, et je crains d'être obligé de vous demander la

permission d'attendre.

--Très bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous

laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne

me faites pas l'effet d'être homme à vouloir dévorer une jeune fille.

Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous

le dire.

Nouvelles mille et une nuits · 第 10 / 16 段