était mon projet en vous enlevant ainsi. J'espère que la soirée ne vous
aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'était
pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une
circonstance critique. Vous êtes tous des gentlemen, continua-t-il,
votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure
garantie. Donc, je le dis sans aucun détour, je viens vous demander de
me rendre un service à la fois dangereux et délicat; dangereux, car vous
y risquerez votre vie; délicat, parce qu'il me faut exiger de vous la
plus absolue discrétion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et
d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument étranger, la
requête est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un
d'entre vous recule devant une périlleuse confidence et un acte de
dévouement digne de Don Quichotte, je suis donc prêt à lui tendre la
main avec toute la sincérité possible, en lui souhaitant une bonne nuit,
à la garde de Dieu.»
Un homme très grand et très brun, au dos voûté, répondit immédiatement à
cet appel.
«J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je
ne fais pas de réflexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez
quelque méfiance. Je m'en vais, je le répète, et peut-être
trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles à l'exemple
que je donne.
--Au contraire, répliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous
dites. Il serait impossible d'exagérer la gravité de mon dessein.
--Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en
s'adressant aux autres. Nous avons mené assez loin cette fredaine
nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous
approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans
reproche, vous reverrez le soleil.»
Celui qui parlait prononça ces derniers mots avec une intonation qui
ajoutait à leur force, et sa figure portait une singulière expression de
gravité. Un des assistants se leva précipitamment et, d'un air alarmé,
se prépara aussitôt à prendre congé. Deux seulement restèrent fermes à
leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond;
ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard
d'intelligence rapidement échangé entre eux, semblaient absolument
étrangers à la discussion qui venait de finir.
Mr. Morris conduisit les déserteurs jusqu'à la porte, qu'il ferma sur
leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de
soulagement. S'adressant aux deux officiers:
«J'ai choisi mes hommes comme le Josué de la Bible, dit-il, et je crois
maintenant avoir l'élite de Londres. Votre physionomie séduisit mes
cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveillé votre conduite au
milieu d'une étrange société et dans les circonstances les plus
singulières; j'ai remarqué comment vous jouiez et de quelle façon vous
supportiez vos pertes; enfin, tout à l'heure, je vous ai mis à l'épreuve
d'une annonce stupéfiante et vous l'avez reçue comme une invitation à
dîner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai été pendant des
années le compagnon et l'élève du prince le plus courageux et le plus
sage de toute l'Europe.
--À l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze
volontaires, et, répondant à mon appel, tous les troupiers sortirent du
rang. Mais une société de joueurs n'est pas la même chose qu'un régiment
sous le feu. Vous pouvez vous féliciter, je suppose, d'en avoir trouvé
deux, et deux qui ne vous manqueront pas à l'assaut. Quant aux animaux
qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux
que j'aie jamais rencontrés. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant à
Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps,
et je ne doute pas que vous ne connaissiez également mon nom. Je suis le
major O'Rooke.»
Et le vétéran tendit sa main, qui était rouge et tremblante, au jeune
lieutenant.
«Qui ne le connaît? répondit Brackenbury.
--Lorsque cette petite affaire sera réglée, dit Mr. Morris, vous jugerez
que je vous ai suffisamment récompensés; car à aucun de vous deux je
n'aurais pu rendre un service plus précieux que de lui faire faire la
connaissance de l'autre.
--Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel?
--C'est un duel d'une certaine sorte, répondit Mr. Morris, un duel avec
des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel à mort. Je
dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi,
s'il vous plaît, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de
celui d'une personne à qui j'espère vous présenter avant peu, vous me
ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas à les
découvrir vous-mêmes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle
disparut soudain de chez lui, et jusqu'à ce matin je n'ai pas reçu le
moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inquiétude,
quand je vous aurai dit qu'il est engagé dans une oeuvre de justice
privée. Lié par un malheureux serment, trop légèrement prononcé, il
croit nécessaire de purger la terre du dernier des misérables, traître,
meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. Déjà deux de nos amis
(l'un d'eux mon propre frère) ont péri dans cette entreprise. Lui-même,
ou je me trompe fort,--est pris dans les mêmes trames fatales. Mais du
moins il vit encore, il espère toujours, comme le prouve suffisamment ce
billet.»
Là-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'était autre que le colonel
Geraldine, montra une lettre conçue en ces termes:
«Major Hammersmith,--Mercredi, à trois heures du matin, vous serez
introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House,
Regent's Park, par un homme qui est entièrement à ma dévotion. Je vous
prie de ne pas me faire attendre, fût-ce une seconde. Apportez, s'il
vous plaît, ma boîte d'épées, et, si vous pouvez les trouver, amenez un
ou deux hommes d'honneur et d'une discrétion absolue, à qui ma personne
soit inconnue. Mon nom ne doit pas paraître dans cette affaire.
T. GODALL.»
--Ne fût-ce que du droit que lui donne son caractère, mon ami est de
ceux dont la volonté s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile
de vous dire, par conséquent, que je n'ai même pas visité les alentours
de Rochester-House et que je suis comme vous dans des ténèbres absolues,
touchant la nature de ce dilemme. Aussitôt que j'eus reçu ces ordres, je
me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la
maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de fête. Mon plan
était au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a
valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich.
Mais les habitants de cette rue auront un étrange réveil. Ils trouveront
demain matin, déserte et à vendre, la maison qui cette nuit était pleine
de lumières et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les
affaires les plus graves ont un côté plaisant.
--Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer
Brackenbury.»
Le colonel consulta sa montre.
«Il est maintenant près de deux heures, dit-il; nous avons une heure
devant nous, et un cab bien attelé est à la porte. Puis-je compter sur
votre aide, messieurs?
--De toute ma vie, déjà longue, répondit le major O'Rooke, je n'ai
jamais reculé devant quoi que ce fût, ni seulement refusé une gageure.»
Brackenbury se déclara prêt, dans les termes les plus corrects, et après
qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit à
chacun un revolver chargé. Tous trois montèrent ensuite dans le cab et
partirent pour l'endroit en question.
Rochester-House était une magnifique résidence sur les bords du canal;
la vaste étendue des jardins l'isolait d'une façon exceptionnelle de
tout ennui de voisinage; on eût dit le Parc aux Cerfs de quelque grand
seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la
rue, aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la maison, qui avait un
aspect délaissé comme si le maître en eût été depuis longtemps absent.
Le cab fut congédié et les trois compagnons ne tardèrent pas à découvrir
la petite porte, une sorte de poterne plutôt, ouvrant sur un sentier
entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze
minutes que l'heure fixée ne sonnât. La pluie tombait lentement et nos
aventuriers, à l'abri sous un grand lierre, parlaient à voix basse de
l'épreuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer
silence, et tous trois écoutèrent avec attention. Au milieu du bruit
continu de la pluie, on distinguait de l'autre côté du mur le pas et la
voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'ouïe
était remarquablement fine, put même saisir quelques fragments de leur
conversation.
«La fosse est-elle creusée? demandait l'un.
--Elle l'est, répondit l'autre, derrière la haie de lauriers. Lorsque
notre besogne sera terminée, nous pourrons la recouvrir avec un tas de
bois.»
L'individu qui avait parlé le premier se mit à rire et cette gaieté
parut horrible à ceux qui écoutaient derrière le mur.
«Dans une heure d'ici», reprit-il.
D'après le bruit des pas, il fut évident que les deux interlocuteurs se
séparaient et continuaient leur marche dans une direction opposée.
Presque aussitôt, la porte secrète s'entr'ouvrit avec précaution, une
figure pâle se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de
mort les trois hommes suivirent leur guide à travers plusieurs allées de
jardin, jusqu'à l'entrée de la maison du côté des cuisines. Une seule
bougie brûlait dans la vaste cuisine dallée, qui manquait absolument de
tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commençait à
monter les étages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causés
par les rats, témoignèrent plus sûrement encore de l'abandon du logis.
Le guide, qui marchait en avant, avec la lumière, était un vieillard
maigre, très courbé, mais encore agile; il se retournait de temps en
temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel
Geraldine suivait sur ses talons, la boîte d'épées sous le bras et un
revolver tout prêt dans la main. Le coeur de Brackenbury battait
violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tôt, mais jugea, d'après la
hâte de leur conducteur, que le moment de l'action devait être proche.
Les péripéties de cette aventure étaient si obscures et si menaçantes,
le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un
homme, même plus âgé que Brackenbury, eût été excusable de ressentir
quelque émotion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier
tournant.
Arrivés en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite
pièce éclairée seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au
coin de la cheminée était assis un homme, jeune, d'une apparence robuste
mais en même temps élégante et altière. Son attitude et sa physionomie
témoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement
un cigare, et, sur une table à portée de sa main était posé un grand
verre contenant quelque boisson gazeuse qui répandait une odeur agréable
dans la chambre.
«Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je
savais que je pouvais compter sur votre exactitude.
--Sur mon dévouement, répondit le colonel en s'inclinant.
--Présentez-moi à vos amis», continua le prétendu Godall.
Quand cette cérémonie fut accomplie:
«Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus
attrayant. Les affaires sérieuses ne sont point à leur place au début de
relations nouvelles, mais la force des événements l'emporte parfois sur
les conventions du monde. J'espère et je crois que vous me pardonnerez
cette soirée désagréable; pour des hommes de votre sorte il suffit de
savoir qu'ils rendent un service considérable.
--Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis
incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soupçonnais le
major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper.
Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince
Florizel de Bohême, c'est trop réclamer de la fortune.
--Le prince Florizel!» s'écria Brackenbury stupéfait.
Et avec l'intérêt le plus profond il contempla les traits du célèbre
personnage qui était devant lui.
«Je ne regrette pas la perte de mon incognito, répondit le prince, car
cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorité. Vous
eussiez fait, j'en suis sûr, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le
prince de Bohême, mais ce dernier pourra peut-être, en retour, faire
davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec grâce.
L'instant d'après, il entretenait les deux officiers de l'armée des
Indes et des troupes d'indigènes,--prouvant que, sur ce sujet comme sur
tous les autres, il possédait un fonds remarquable d'information avec
les idées les plus justes.
Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme,
impassible à l'heure d'un péril mortel, que Brackenbury se sentit
pénétré d'une admiration respectueuse; il n'était pas moins sensible au
charme de sa parole et à la surprenante amabilité de son accueil. Chaque
intonation, chaque geste, était non seulement noble en lui-même, mais
encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait;
Brackenbury enthousiasmé s'avoua dans son coeur que celui-là était un
souverain pour lequel on eût donné sa vie avec ivresse.
Quelques minutes s'étaient écoulées, quand l'individu qui avait
introduit le trio, et qui depuis lors était resté assis dans un coin, sa
montre à la main, se leva et murmura un mot à l'oreille du prince.
«C'est bien, docteur Noël, répondit celui-ci à haute voix.»--Puis,
s'adressant aux autres: «Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous
laisser dans l'obscurité. Le moment approche.»
Le docteur Noël éteignit la lampe. Un jour faible et blafard, précurseur
de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour éclairer la
chambre; quand le prince se leva, il était impossible de distinguer ses
traits, ni de deviner la nature de l'émotion qui évidemment
l'étreignait. Il se dirigea vers la porte et se plaça tout contre, dans
une attitude défensive.
«Vous aurez la bonté, dit-il, de garder un silence absolu et de vous
dissimuler dans l'ombre le plus possible.»
Les trois officiers et le médecin se hâtèrent d'obéir, et, pendant dix
minutes à peu près, le seul bruit dans Rochester House fut produit par
les excursions des rats derrière les boiseries. Au bout de ce temps, un
grincement de gonds tournant sur eux-mêmes éclata dans le silence et,
presque aussitôt, ceux qui écoutaient purent entendre un pas lent et
circonspect gravir l'escalier de service. À chaque marche, le nouvel
arrivant semblait s'arrêter et prêter l'oreille; pendant ces longs
intervalles, une angoisse profonde étouffait ceux qui faisaient le guet.
Le docteur Noël, accoutumé cependant aux pires émotions, était tombé
dans une prostration physique qui faisait pitié; sa respiration sifflait
dans ses poumons; ses dents grinçaient l'une contre l'autre, et, lorsque
nerveusement il changea de position, ses jointures craquèrent tout haut.
À la fin, une main se posa sur la porte et le pêne fut soulevé avec un
léger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle
Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-même,
comme s'il se préparait à quelque effort extraordinaire. Alors la porte
s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumière du matin; la
silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arrêta immobile. Il
était grand et tenait un couteau à la main. Même dans le crépuscule, on
pouvait voir briller les dents de sa mâchoire supérieure, sa bouche
étant ouverte comme celle d'un chien prêt à s'élancer. Il sortait de
l'eau évidemment, car, pendant qu'il se tenait là, des gouttes
continuaient à ruisseler de ses vêtements mouillés et clapotaient sur le
plancher.
Un moment après, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri étouffé,
une lutte, et, avant que le colonel Geraldine eût trouvé le temps de
voler à son aide, le prince tenait l'homme désarmé et sans défense par
les épaules.
«Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.»
Abandonnant alors la garde de son prisonnier à Geraldine et à
Brackenbury, il traversa la pièce et se plaça le dos à la cheminée.
Aussitôt que la lampe brilla de nouveau, tous remarquèrent que les
traits du prince étaient empreints d'une sévérité extraordinaire. Ce
n'était plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'était le prince de
Bohême, justement irrité, et animé d'une résolution implacable; il leva
la tête, et, s'adressant au captif, le président du _Suicide Club_:
«M. le président, dit-il, vous avez tendu votre dernier piège, et vos
pieds se sont pris dedans. Le jour se lève: c'est votre dernier matin. À
l'instant, vous venez de traverser à la nage le Regent's Canal; ce sera
votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur Noël, bien
loin de me trahir, vous a livré entre mes mains pour être jugé, et la
tombe que vous aviez creusée pour moi cette après-midi servira, avec la
permission de Dieu, à cacher aux hommes votre juste châtiment.
Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de
cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos
iniquités.»
Le président ne répondit ni par une parole ni par un geste; il
continuait à tenir la tête baissée et à fixer le sol d'un air sombre,
comme s'il avait eu conscience du regard opiniâtre et sans pitié du
prince.
«Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la
conversation, voici un individu qui m'a longtemps échappé, mais
qu'aujourd'hui je tiens, grâce au docteur Noël. Raconter l'histoire de
ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons à notre
disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes,
je crois que le misérable ne serait guère plus sec que vous ne le voyez
en ce moment. Même dans une affaire de cette sorte, je désire conserver
cependant des formalités d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs,
ceci est plutôt une exécution qu'un duel, et laisser à ce coquin le
choix des armes serait pousser trop loin une question d'étiquette. Je ne
puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en
ouvrant la boîte qui contenait les épées, et comme une balle de pistolet
est trop souvent emportée sur les ailes de la chance, comme l'adresse et
le courage peuvent être vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai
décidé, et je suis sûr que vous approuverez ma détermination, de vider
cette question par l'épée.»
Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles étaient
spécialement adressées, eurent exprimé leur approbation:
«Vite, monsieur, dit le prince à son adversaire, choisissez une lame et
ne me faites pas attendre. J'ai hâte d'en avoir à tout jamais fini avec
vous.»
Pour la première fois, depuis qu'il avait été saisi et désarmé, le
président releva la tête; il était clair qu'il commençait à reprendre
courage.
«L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment être décidée par les armes,
entre vous et moi?
--J'ai l'intention de vous faire cet honneur, répondit le prince.
--Allons! s'écria l'autre avec vivacité; en champ loyal, qui sait
comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre
Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la
main du plus galant homme de l'Europe.»
Le président, lâché par ceux qui le retenaient, s'avança vers la table
et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une épée. Il
était fort excité et semblait ne douter nullement qu'il sortirait
victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs
alarmés conjurèrent le prince Florizel de renoncer à son projet.
«Bah! ce n'est qu'un jeu, répondit-il, et je crois pouvoir vous
promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.»
Le colonel essaya d'intervenir.
«Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir à une dette
d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.»
Enfin le président s'était décidé à choisir sa rapière; par un geste qui
ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se déclara prêt.
Même à cet odieux scélérat, l'approche du péril et un réel courage
prêtaient je ne sais quelle grandeur.
Le prince prit au hasard une épée.
«Geraldine et le docteur Noël, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre
ici. Je désire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqué dans
cette affaire. Major O'Rooke, vous êtes un homme rassis et d'une
réputation établie; laissez-moi recommander le président à vos bons
soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me prêter ses
services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'expérience en ces
sortes d'affaires.
--Je tâcherai, répondit Brackenbury, d'être à jamais digne de l'honneur
que me fait Votre Altesse.
--Bien, répliqua le prince Florizel; j'espère, moi, vous prouver mon
amitié dans des circonstances plus importantes.»
En prononçant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et
descendit l'escalier de service.
Les deux hommes, ainsi laissés à eux-mêmes, ouvrirent la fenêtre et se
penchèrent au dehors, en tendant toutes leurs facultés pour tâcher de
saisir quelque indice des événements tragiques qui allaient se passer.
La pluie avait maintenant cessé de tomber; le jour était presque venu,
les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du
jardin.
Le prince et ses compagnons restèrent visibles un moment, tandis qu'ils
suivaient une allée entre deux buissons en fleur; mais, dès le premier
tournant, un groupe d'arbres au feuillage épais s'interposa, et de
nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le
médecin. Le jardin était si vaste, le lieu du duel, évidemment si
éloigné de la maison, que le cliquetis même des épées n'arriva pas à
leurs oreilles.
«Il l'a conduit près de la fosse, dit le docteur Noël, en frissonnant.
--Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, défendez le bon droit!»
Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur
secoué par l'épouvante, le colonel tout baigné d'une sueur d'angoisses.
Un certain, temps s'écoula; le jour était sensiblement plus clair et les
oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas
ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et
les témoins qui entrèrent.
Dieu avait défendu le bon droit.
«Je suis honteux de mon émotion, dit Florizel; c'est une faiblesse
indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolongée de ce
chien d'enfer commençait à me ronger comme une maladie et sa mort m'a
rafraîchi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine,
continua-t-il, en jetant son épée à terre, voici le sang de l'homme qui
a tué votre frère. Ce devrait être un spectacle agréable; et
cependant... quel étrange composé nous sommes! Ma vengeance n'est pas
encore vieille de cinq minutes, et déjà je commence à me demander si,
sur ce précaire théâtre de la vie, la vengeance même est réalisable. Le
mal qu'a fait ce monstre, qui peut le défaire? La carrière dans laquelle
il amassa une énorme fortune, car la maison dans laquelle nous nous
trouvons lui appartenait, cette carrière fait maintenant et pour
toujours partie de la destinée de l'humanité. Et je pourrais, jusqu'au
jour du jugement dernier, exercer mon épée, que le frère de Geraldine
n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en
seraient pas moins déshonorés, perdus! L'existence d'un homme est une si
petite chose à supprimer, une si grande chose à employer! Hélas! y
a-t-il rien dans la vie d'aussi désenchantant que d'atteindre un but?
--La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voilà ce
que j'ai compris. La leçon, prince, a été cruelle pour moi; et j'attends
mon propre tour, dans une mortelle appréhension.
--Que disais-je donc? s'écria Florizel. J'ai puni, et voici auprès de
nous, l'homme qui peut m'aider à réparer. Ah! docteur, vous et moi nous
avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur!
Peut-être avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que racheté
vos anciennes fautes.
--Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus
vieil ami.»