Minuit était déjà sonné depuis quelque temps quand Silas, poussé par le

soupçon, ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le corridor

faiblement éclairé par un seul bec de gaz. À quelque distance, il

aperçut un garçon d'hôtel, endormi sur le plancher. Il s'approcha

furtivement, à pas de loup, et se pencha sur le dormeur; celui-ci était

couché de côté, son bras droit relevé lui cachant la figure. Tout à

coup, il déplaça ce bras et ouvrit les yeux; Silas se trouva de nouveau

face à face avec l'espion de Box-Court.

«Bonsoir, monsieur», dit l'homme d'un ton de bonne humeur.

Mais Silas était trop profondément impressionné pour trouver une réponse

et il regagna sa chambre silencieusement.

Vers le matin, épuisé par la peur, il s'endormit dans son fauteuil et

tomba, la tête en avant, sur la malle. En dépit d'une position aussi

contrainte et d'un si hideux oreiller, son sommeil fut long et profond;

il ne fut réveillé qu'à une heure tardive par un coup violent frappé à

sa porte.

Se hâtant d'ouvrir, il vit un domestique qui attendait.

«C'est Monsieur qui est allé hier à Box-Court?» demanda celui-ci.

Silas, avec un frisson, reconnut qu'il y était allé.

«Alors, cette lettre est pour vous», ajouta le domestique, lui

présentant une enveloppe cachetée.

Silas la déchira précipitamment et y trouva ce mot: «Midi.»

Il fut exact à l'heure dite; la malle fut portée devant lui par

plusieurs vigoureux gaillards et on l'introduisit dans une chambre, où

un homme se chauffait, assis devant le feu, le dos tourné à la porte. Le

bruit de tant de monde, entrant et sortant, et le grincement de la malle

quand on la déposa sur le plancher, ne réussirent pas à attirer

l'attention de celui-ci; Silas attendit debout, dans une véritable

agonie, qu'il daignât s'apercevoir de sa présence.

Cinq minutes peut-être s'écoulèrent, avant que se retournât lentement le

prince Florizel de Bohême.

«Ainsi monsieur, dit-il, en interpellant Scuddamore avec la plus grande

sévérité, c'est de cette manière que vous abusez de ma complaisance!

Vous vous joignez à des personnes de qualité, dans le seul but

d'échapper aux conséquences de vos crimes; je puis facilement comprendre

votre embarras, lorsque je vous adressai la parole hier.

--Je jure, s'écria Silas, que je suis innocent de tout, si ce n'est de

mon infortune!»

Là-dessus, d'une voix entrecoupée, avec la plus parfaite ingénuité, il

raconta au prince toute l'histoire de ses malheurs.

«Je vois que j'ai été induit en erreur, dit Florizel lorsqu'il eut

écouté jusqu'au bout. Vous n'êtes qu'une victime et puisque je ne suis

pas forcé de punir, vous pouvez être sûr que je ferai mes efforts pour

vous aider. Maintenant, continua-t-il, à l'oeuvre! Ouvrez immédiatement

votre caisse et laissez-moi voir ce qu'elle contient.»

Silas changea de couleur et gémit tout bas:

«J'ose à peine....

--Quoi, répliqua le prince, ne l'avez-vous pas déjà regardé? Ceci est

une espèce de sensiblerie à laquelle il faut résister, monsieur. La vue

d'un malade que l'on peut secourir doit nous émouvoir plus fortement que

celle d'un mort, auquel on ne peut plus faire ni bien ni mal. Commandez

à vos nerfs.»

Et, voyant que Silas hésitait de plus belle:

«Je voudrais, cependant, ne pas être obligé de donner un autre nom à ma

requête», ajouta-t-il.

Le jeune Américain se réveilla comme d'un rêve et, avec un frisson

d'horreur, se mit à ouvrir la serrure de sa malle. Le prince se tenait

auprès de lui, le surveillant d'un air calme, les mains derrière le dos.

Le corps était complètement raidi et il fallut à Silas un grand effort,

à la fois physique et moral, pour le déloger de sa position et découvrir

le visage.

Aussitôt Florizel recula, en jetant une exclamation de douloureuse

surprise.

«Hélas! s'écria-t-il, vous ne savez pas quel présent cruel vous

m'apportez. Ceci est un jeune homme de ma propre suite, le frère de mon

plus fidèle ami; et c'est dans une affaire relevant de mon service qu'il

a péri par les mains de malfaiteurs infâmes. Pauvre Geraldine,

continua-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même, dans quels termes

vous apprendrai-je le sort de votre frère? Comment pourrai-je m'excuser

à vos yeux et aux yeux de Dieu des projets présomptueux qui l'ont mené à

cette mort sanglante et prématurée? Ah Florizel! Florizel! quand

apprendrez-vous la prudence qu'il faut dans cette vie mortelle? quand ne

serez-vous plus ébloui par le fantôme de puissance qui est à votre

disposition? La puissance! cria-t-il; qui donc est plus impuissant que

moi? Je regarde ce jeune homme que j'ai sacrifié, oui, sacrifié, Mr.

Scuddamore, et je sens combien c'est peu de chose que d'être prince.»

L'Américain, très ému, essaya de balbutier quelques paroles de

consolation et fondit en larmes. Florizel, touché de sa bonne intention

évidente, se rapprocha et lui prit la main.

«Calmez-vous, dit-il. Nous avons tous deux beaucoup à apprendre, et tous

deux nous deviendrons, je gage, meilleurs par suite de notre entrevue

d'aujourd'hui.»

Silas remercia silencieusement d'un regard affectueux.

«Écrivez-moi l'adresse du docteur Noël sur ce morceau de papier,

continua le prince. Et laissez-moi vous recommander d'éviter la société

de cet homme dangereux, lorsque vous serez de retour à Paris. Dans cette

affaire, cependant, il a, je crois, agi d'après une inspiration

généreuse; s'il eût été complice de la mort du jeune Geraldine, il

n'aurait jamais expédié son cadavre à l'assassin lui-même.

--À l'assassin lui-même! répéta Silas stupéfait.

--C'est ainsi, reprit le prince. Cette lettre, que la volonté de Dieu a

si étrangement fait tomber entre mes mains, était adressée à un homme

qui n'est autre que le criminel en personne, l'infâme président du

_Suicide Club_. Ne cherchez pas à pénétrer plus profondément dans ces

périlleux labyrinthes, contentez-vous d'avoir miraculeusement échappé et

quittez cette maison sans perdre une minute. J'ai des affaires

pressantes, je dois m'occuper tout de suite de cette pauvre dépouille,

qui, il y a si peu de temps encore, était le corps bien vivant d'un beau

et noble jeune homme.»

Silas prit congé du prince Florizel avec gratitude et déférence; mais,

poussé par sa curiosité ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'à

ce qu'il l'eût vu s'éloigner en équipage, se rendant chez le colonel

Henderson, de la police. Républicain comme il l'était, ce fut avec un

sentiment presque de dévotion que le jeune Américain ôta son chapeau

pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir même, il prit le train

pour retourner à Paris.

Voilà (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'_Histoire d'un

médecin et d'une malle_. Passant sous silence quelques réflexions sur la

toute puissante intervention de la Providence, très convenables dans

l'original, mais peu appropriées à notre goût d'Occident, j'ajouterai

que Mr. Scuddamore a déjà commencé à monter les degrés de la renommée

politique, et que, d'après les dernières nouvelles, il était shérif de

sa ville natale.

L'AVENTURE DES CABS

Le lieutenant Brackenbury Rich s'était singulièrement distingué aux

Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait

un chef prisonnier. Sa bravoure était universellement reconnue; aussi,

quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fièvre des

jungles, il revint en Angleterre, la société se montra-t-elle disposée à

le fêter comme une célébrité au moins de second ordre. Mais la marque

distinctive du caractère de Brackenbury Rich était une sincère modestie;

si les aventures lui étaient chères, il se souciait fort peu des

compliments; il alla donc attendre tantôt sur le continent, dans des

villes d'eaux, tantôt à Alger, que le bruit de ses exploits se fût

éteint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, dès le

commencement de la saison, un homme sage put rentrer à Londres

incognito. Comme il n'avait que des parents éloignés, demeurant tous en

province, ce fut presque à la façon d'un étranger qu'il s'installa dans

la capitale du pays pour lequel il avait versé son sang.

Le lendemain de son arrivée, il dîna seul au cercle militaire, donna des

poignées de main à quelques vieux camarades et reçut leurs chaleureuses

félicitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un

autre, et il fut bientôt laissé complètement à lui-même. Brackenbury

était en tenue du soir, ayant formé le projet d'aller au théâtre: il ne

savait cependant de quel côté diriger ses pas. La grande ville lui était

peu familière; il avait passé d'un collège de province à l'école

militaire et, de là, était parti directement pour l'Orient. Du reste,

les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait

nombre de jouissances variées dans l'exploration de ce monde inconnu.

Il se dirigea donc, en balançant sa canne, vers la partie ouest de

Londres. La soirée était tiède, déjà sombre, et, de temps en temps, la

pluie menaçait. Cette multitude de figures, se succédant à la lumière du

gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il

pourrait marcher éternellement dans cette atmosphère troublante et

environné par le mystère de quatre millions d'existences. Regardant les

maisons, il se demanda ce qui se déroulait derrière ces fenêtres

vivement éclairées; il examinait chaque passant et les voyait tous

tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit généreux, qu'il eût

voulu deviner.

«On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de

bataille de l'humanité.»

Et alors il s'étonna d'avoir marché si longtemps déjà sur une scène

aussi compliquée, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre

compte.

«Tout vient à son heure, se dit-il enfin. Je serai forcément entraîné

dans le tourbillon, avant peu.»

La nuit était assez avancée, lorsqu'une grosse averse très froide, tomba

soudain. Brackenbury s'arrêta sous quelques arbres et, pendant qu'il

cherchait à se garantir, il aperçut le cocher d'un de ces fiacres qu'on

appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il était libre. L'offre

tombait à propos; il leva sa canne pour toute réponse et eut vite fait

de se mettre à l'abri.

«Où faut-il aller, monsieur? demanda le cocher.

--Où vous voudrez», répondit Brackenbury.

Immédiatement, à une allure vertigineuse, le cab partit à travers la

pluie et un dédale de villas. Chaque villa, avec son jardin en façade,

était tellement semblable à l'autre, il était si difficile de distinguer

les rues désertes et faiblement éclairées, les places, les tournants par

lesquels le cab précipitait sa course, que Brackenbury perdit bientôt

toute idée de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que

le cocher s'amusait à le faire tourner dans un même quartier; mais non,

l'homme avait un but; il se hâtait vers un endroit déterminé, comme si

quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, étonné de son

habileté à se reconnaître au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet

aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait

entendu raconter des histoires sinistres d'étrangers, auxquels il était

arrivé malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque

association sanguinaire? Et lui-même était-il entraîné vers une mort

violente?

Ce soupçon s'était à peine présenté à son esprit que le cab tourna un

angle et s'arrêta net sur une large avenue, devant la grille de certaine

villa brillamment illuminée. Un autre fiacre s'éloignait à l'instant, et

Brackenbury put voir un gentleman, reçu à la porte d'entrée par

plusieurs laquais en livrée. Il s'étonna que le cocher se fût justement

arrêté devant une maison où il y avait réception, mais il ne douta pas

que ce ne fût par suite d'un accident et continua de fumer

tranquillement jusqu'à ce qu'il entendît le vasistas se relever

au-dessus de sa tête:

«Nous voici arrivés, monsieur.

--Arrivés? répéta Brackenbury, arrivés où?

--Vous m'avez dit de vous conduire où il me plairait, répondit le cocher

en riant, et nous y voici.»

Brackenbury fut frappé du ton singulièrement doux et poli de cet homme

d'une classe inférieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait

été mené et remarqua que le cab était plus élégant que la majorité des

voitures publiques.

«Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il.

Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que

c'est à moi que le choix appartient.

--Certainement, le choix vous appartient, répondit le cocher; mais,

quand j'aurai tout dit, je crois savoir de quelle façon se décidera un

gentleman de votre sorte. Il y a là une réunion de messieurs; je ne sais

si le propriétaire est un étranger qui n'a dans Londres aucunes

connaissances, ou si c'est simplement un original, mais, ce qu'il y a de

certain, c'est que j'ai été loué, pour lui amener, aussi nombreux que

possible, des messieurs seuls, en tenue de soirée, et de préférence des

officiers de l'armée. Vous n'avez qu'à entrer et à dire que Mr. Morris

vous a invité.

--Êtes-vous ce Mr. Morris? demanda le lieutenant.

--Oh non! répondit le cocher. Mr. Morris est le maître de la maison.

--Ce n'est pas une manière banale de rassembler des convives, dit

Brackenbury; mais un homme excentrique peut fort bien se passer cette

fantaisie sans aucune mauvaise intention. Supposez que je refuse

l'invitation de Mr. Morris, qu'arrivera-t-il alors?

--Mes ordres sont de vous ramener là où je vous ai pris, monsieur, et de

continuer à chercher d'autres voyageurs jusqu'à minuit:--Ceux qui ne

sont pas tentés par une telle partie de plaisir, a dit Mr. Morris, ne

sont pas les hôtes qu'il me faut.»

Ces paroles décidèrent le lieutenant.

«Après tout, se dit-il, en mettant pied à terre, je n'ai pas attendu

longtemps mon aventure.»

Il avait à peine touché le trottoir et il était encore en train de

chercher de l'argent dans sa poche quand le cab fit demi-tour et,

reprenant le chemin par lequel il était venu, s'éloigna à la même allure

de casse-cou. Brackenbury appela le cocher, qui n'y fit aucune attention

et continua de filer; mais le son de sa voix fut entendu de la maison;

de nouveau la porte s'ouvrit, projetant un flot de lumière sur le

jardin, et un domestique accourut, tenant un parapluie.

«Le cab a été payé», fit observer cet homme d'un ton obséquieux.

Après quoi il se mit à escorter Brackenbury le long de l'allée et sur

les marches du perron.

Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le débarrassèrent de son

chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant

un numéro, et très poliment le firent monter par un escalier orné de

fleurs tropicales, jusqu'à la porte d'un appartement au premier étage.

Là, un majestueux maître d'hôtel, lui demanda son nom puis, annonçant le

lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, où un jeune

homme, grand, mince et singulièrement beau, l'accueillit d'un air noble

et affable tout à la fois.

Des centaines de bougies éclairaient cette pièce, qui, ainsi que

l'escalier, était parfumée de plantes rares et superbes, en pleine

floraison. Dans un coin, une table s'offrait, chargée de viandes

appétissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes

de champagne. Il y avait dans le salon à peu près seize personnes, rien

que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient dépassé la

première jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils

étaient divisés en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre

entourant une table de baccarat.

«Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu

clandestine et le cocher était un racoleur.»

Son regard, ayant embrassé tous les détails qui motivaient cette

conclusion, se reporta sur l'hôte qui l'avait reçu avec tant de bonne

grâce et qui le tenait encore par la main. L'élégance naturelle de ses

manières, la distinction, l'amabilité qui se lisaient sur ses traits, ne

convenaient pas pourtant au propriétaire d'un tripot, son langage

semblait indiquer un homme bien né. Brackenbury ressentit une sympathie

instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se blâmât lui-même de cette

faiblesse.

«J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en

baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charmé de vous connaître.

Votre apparence est bien d'accord avec la réputation qui vous a précédé:

on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez à

oublier l'irrégularité de votre présentation, je regarderai non

seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en

éprouverai un très sincère plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouchée

d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas

être scandalisé par une infraction, même sérieuse, à l'étiquette.»

Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques

rafraîchissements.

«Ma parole, pensa le lieutenant, voilà l'un des plus charmants

compagnons que j'aie rencontré jamais, et, je n'en doute pas, l'une des

plus agréables sociétés de Londres.»

Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant

que plusieurs personnes étaient en train de fumer, alluma un manille,

avant de se diriger vers la table de roulette, où il risqua son enjeu.

Ce fut alors qu'il s'aperçut que tous les invités étaient soumis à un

examen très serré. Mr. Morris allait de-ci de-là, occupé en apparence de

ses devoirs d'hospitalité, mais, cependant, il jetait tout autour de lui

des regards scrutateurs. Personne n'échappait à son oeil perçant; il

observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il évaluait

le montant des mises, il écoutait les conversations; en un mot il

semblait guetter le moindre indice de caractère et en prendre note.

Brackenbury sentit renaître ses soupçons. Était-il vraiment dans une

maison de jeu? Que signifiait cette enquête? Il épia Mr. Morris dans

tous ses mouvements, et, quoique celui-ci eût un sourire toujours prêt,

il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et

préoccupée. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs

jeux; mais les invités n'inspiraient plus aucun intérêt à Brackenbury.

«Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque

dessein profond; pourvu qu'il me soit donné de le découvrir!»

De temps en temps, Mr. Morris entraînait à l'écart un des visiteurs; et,

après un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne

reparaissait plus.... Ce manège, plusieurs fois répété, excita au plus

haut degré la curiosité de Brackenbury. Il résolut d'aller immédiatement

au fond de ce petit mystère, et, sortant d'un air de flânerie dans

l'antichambre, découvrit une embrasure de fenêtre très profonde, cachée

par des rideaux d'un vert à la mode. Là, il se dissimula à la hâte; il

n'eut pas à attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se

rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il

vit Mr. Morris qui escortait un personnage épais et coloré, ayant un peu

la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait déjà remarqué à

cause de son air commun. Tous deux s'arrêtèrent juste devant la fenêtre,

de sorte que celui qui écoutait ne perdit pas un mot du discours

suivant:

«Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise

politesse, vous me voyez fort embarrassé; mais dans une grande ville

comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est

d'y remédier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je

crains que vous ne vous soyez trompé et que vous n'ayez honoré ma

modeste demeure par mégarde; car, pour parler net, je ne puis nullement

me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans

circonlocutions inutiles, un mot suffira:--Chez qui pensez-vous être?

--Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse

confusion qui s'était visiblement emparée de lui pendant les dernières

minutes.

--John ou James Morris? demanda le maître de la maison.

--Je ne puis réellement le dire, repartit le malheureux invité; je ne

suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne

le suis avec vous-même.

--Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du même nom dans le bas

de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse.

Croyez que je me félicite du malentendu qui m'a pendant quelques

instants procuré le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous

exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une manière

plus régulière. D'ici là, je ne voudrais, pour rien au monde, vous

retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en élevant la

voix, voulez-vous aider monsieur à retrouver son pardessus?»

Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son hôte jusqu'à la porte de

l'antichambre, où il le laissa aux soins du maître d'hôtel. Comme il

passait devant la fenêtre, en retournant dans le salon, Brackenbury put

l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit était chargé

d'une grande anxiété et ses nerfs déjà lassés par la tâche qu'il

poursuivait.

Pendant près d'une heure, les cabs continuèrent à arriver avec une telle

fréquence, que Mr. Morris eut à recevoir un nouvel hôte pour chacun des

anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta

toujours à peu près le même. Mais au bout de ce temps, les arrivées

s'espacèrent de plus en plus, pour cesser enfin tout à fait, tandis que

les éliminations continuaient tout aussi activement. Le salon commença

donc à se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invité

prit de lui-même congé, sans qu'on essayât de le retenir; en même temps

Mr. Morris redoublait d'attentions empressées auprès de ceux qui

demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un à l'autre,

prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il était

moins hôte qu'hôtesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa manière

d'être, une sorte de coquetterie, de condescendance féminine qui prenait

le coeur de tous.

Comme l'assemblée se réduisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en

quête d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule;

mais il n'en eut pas plus tôt franchi le seuil, qu'il fut subitement

arrêté par une découverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries

avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier

stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques étaient occupés

à déménager la maison de tous les côtés; même quelques-uns d'entre eux

avaient déjà quitté leur livrée et se préparaient à s'en aller. C'était

comme la fin d'un bal à la campagne, où tout a été fourni en location.

Certes Brackenbury avait lieu de réfléchir. D'abord les invités, qui, en

somme, n'étaient pas réellement des invités, avaient été renvoyés; et

maintenant les serviteurs, qui évidemment n'étaient pas de vrais

serviteurs, se dispersaient en toute hâte.

«N'était-ce donc qu'un rêve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit

s'évanouir avant le jour?»

Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta

jusqu'aux étages supérieurs de la maison. C'était bien comme il l'avait

pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre

meuble, pas même un tableau accroché aux murs. Bien que les peintures

fussent fraîches et les papiers nouvellement posés, la maison était non

seulement inhabitée pour l'instant, mais n'avait certainement jamais été

habitée du tout. Le jeune officier se rappela avec étonnement l'air

élégant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son

arrivée. Ce n'était qu'à force de prodigieuses dépenses que l'imposture

avait pu être organisée sur une si grande échelle.

Qui donc était Mr. Morris? Quel était son but pour jouer ainsi, pendant

une nuit, le rôle d'un maître de maison dans ce coin reculé de Londres?

Et pourquoi rassemblait-il ses hôtes au hasard de la rue? Brackenbury se

souvint qu'il avait déjà tardé trop longtemps et se hâta de redescendre.

Pendant son absence, beaucoup de monde était parti, et, en comptant le

lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout à

l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un

sourire et se leva:

Nouvelles mille et une nuits · 第 8 / 16 段