Silas, la figure bouleversée, se tenait entre le docteur et le lit, mais

ne trouvait pas la force de répondre.

«Vous êtes dans l'obscurité, poursuivit le docteur, et vous n'avez même

pas commencé à vous déshabiller. Vous ne me persuaderez pas aisément

contre toute apparence que vous n'ayez besoin en ce moment ni d'un ami

ni d'un médecin. Voyons lequel des deux doit se mettre à votre service?

Laissez-moi vous tâter le pouls; il est souvent l'indice certain de

l'état du coeur.»

Le docteur s'avança vers Silas qui continuait à reculer devant lui et

essaya de le saisir par le poignet; mais la tension des nerfs du jeune

Américain était devenue insupportable. Il s'échappa, d'un mouvement

fébrile, se jeta sur le parquet, éclata en sanglots.

Aussitôt que le docteur Noël aperçut le cadavre sur le lit, sa figure

s'assombrit. Courant vers la porte qu'il avait laissée entr'ouverte, il

la ferma vivement à double tour.

«Debout! cria-t-il à Silas d'un ton de commandement. Ce n'est pas

l'heure de pleurer. Qu'avez-vous fait? Comment ce corps est-il dans

votre chambre? Parlez franchement à un homme qui saura vous aider.

Croyez-vous que ce morceau de chair morte sur votre oreiller puisse

diminuer en quoi que ce soit la sympathie que vous m'avez inspirée? Non,

l'odieux qu'une loi injuste et aveugle attache à certaines actions ne

retombe pas sur leur auteur aux yeux de quiconque aime celui-là; si je

voyais un ami revenir vers moi à travers des flots de sang, mon

affection pour lui n'en serait nullement altérée. Relevez-vous,

répéta-t-il; le bien et le mal sont des chimères; il n'y a rien dans la

vie, si ce n'est la fatalité, et, quoi qu'il arrive, quelqu'un est

auprès de vous qui vous soutiendra jusqu'à la fin.»

Ainsi encouragé, Silas rassembla ses forces, et, d'une voix entrecoupée,

réussit enfin, grâce aux questions du docteur, à expliquer les faits

tant bien que mal. Cependant il omit le colloque entre le prince et

Geraldine, ayant à peine saisi le sens de cet entretien et ne pensant

guère qu'il pût avoir quelque rapport avec son propre malheur.

«Hélas! s'écria le docteur Noël, ou je me trompe fort ou vous êtes tombé

entre les mains les plus dangereuses de toute l'Europe. Pauvre, pauvre

garçon! Quel abîme a été creusé devant votre crédulité! Vers quel mortel

péril vos pas imprudents ont-ils été conduits! Cet homme, cet Anglais

que vous avez vu deux fois, et que je soupçonne d'être l'âme de cette

ténébreuse affaire, pouvez-vous me le décrire? Était-il jeune ou vieux,

grand ou petit?»

Mais Silas, qui, malgré toute sa curiosité, était incapable de la

moindre remarque judicieuse, ne put fournir aucun renseignement en

dehors de généralités insignifiantes, d'après lesquelles il était

impossible de reconnaître quelqu'un.

«Je voudrais que ceci fût dans le programme d'éducation de toutes les

écoles, s'écria le docteur avec rage. À quoi servent et la vue et la

parole, si un homme n'est capable ni d'observer ni de se souvenir des

traits de son ennemi? Moi, qui connais tous les antres de l'Europe,

j'aurais pu fixer son identité et acquérir de nouvelles armes pour votre

défense. Cultivez cet art dans l'avenir, mon pauvre enfant, vous en

retirerez d'énormes avantages.

--L'avenir! répéta Silas; quel avenir m'est réservé, sauf les galères?

--La jeunesse est toujours lâche, répliqua le docteur, et à chacun ses

propres difficultés paraissent plus grosses qu'elles ne le sont en

effet. Je suis vieux, moi, et cependant je ne désespère jamais.

--Puis-je raconter une semblable histoire à la police? demanda Silas....

--Assurément non, répondit le docteur. D'après ce que je vois de la

machination dans laquelle vous êtes pris, votre cas, de ce côté-là,

serait désespéré; pour des juges vulgaires vous êtes le coupable. Et

souvenez-vous que nous ne connaissons qu'une partie du complot; les

mêmes artisans infâmes ont dû combiner maintes autres circonstances,

qui, mises au jour par une enquête de police, rejetteraient le crime

encore plus sûrement sur votre innocence.

--Alors, je suis perdu en vérité!

--Je n'ai pas dit cela, répliqua le docteur Noël, car je suis un homme

prudent.

--Mais, regardez! sanglota Silas en montrant le cadavre. Là, dans mon

lit, cette chose impossible à expliquer... impossible à voir sans

horreur!

--Sans horreur, dites-vous? Non; quand cette sorte d'horloge s'arrête,

ce n'est plus pour moi qu'une ingénieuse pièce de mécanique bonne à

fouiller au scalpel. Lorsque le sang est une fois figé, ce n'est plus du

sang humain; lorsque la chair est morte, elle n'est plus cette chair que

nous désirons chez nos maîtresses et que nous respectons chez nos amis.

La grâce, le charme, la terreur, tout en est sorti avec l'esprit qui

l'animait. Habituez-vous à contempler cela tranquillement, car, si mon

projet est praticable, il vous faudra vivre plusieurs jours en compagnie

constante avec ce qui, à cette heure, vous effraie.

--Votre projet? s'écria Silas. Quel est-il? Dites-le-moi vite, docteur,

car, il me reste à peine assez de courage pour continuer à vivre.»

Sans répondre, le docteur Noël s'approcha du lit et se mit à palper le

cadavre.

«Absolument mort, murmura-t-il; oui, ainsi que je le supposais... les

poches vides... le chiffre de la chemise coupé. Leur oeuvre a été

accomplie tout entière. Heureusement il est de petite taille.»

Silas recueillait ces paroles avec une ardente anxiété. Son examen

terminé, le docteur prit une chaise et s'adressa au jeune homme en

souriant:

«Depuis que je suis dans cette chambre, dit-il, bien que mes oreilles et

ma langue aient été si occupées, mes yeux ne sont pas restés inactifs.

J'ai remarqué tout à l'heure, que vous aviez là, dans un coin, une de

ces monstrueuses constructions que vos compatriotes emportent avec eux

dans toutes les parties du globe,--en un mot une malle de Saratoga.

Jusqu'à présent, je n'avais jamais pu deviner l'utilité de ces

monuments; mais aujourd'hui je commence à la soupçonner. Était-ce pour

plus de commodité dans la traite des esclaves, était-ce pour obvier aux

conséquences d'un emploi trop prompt du couteau, je ne sais.... Mais je

vois clairement une chose,--le but d'une pareille caisse est de contenir

un corps humain.

--En vérité, s'écria Silas, ce n'est pas le moment de plaisanter!

--Bien que je m'exprime avec une sorte de gaieté, répliqua le docteur,

le sens de mes paroles est extrêmement sérieux. Et la première chose que

nous ayons à faire, mon jeune ami, est de débarrasser votre coffre de

tout ce qu'il contient...»

Silas céda docilement à l'autorité du docteur Noël. La malle de Saratoga

une fois vidée,--ce qui produisit un désordre considérable sur le

plancher,--le cadavre fut retiré du lit, Silas le prenant par les talons

et le docteur le tenant par les épaules, puis, après quelques

difficultés, on le plia en deux et on l'inséra tout entier dans le

coffre. Grâce à un effort vigoureux des deux hommes, le couvercle se

rabattit sur ce singulier bagage et la caisse fut fermée, cadenassée,

cordée par la propre main du docteur, pendant que Silas chargeait tout

ce qu'elle avait contenu, dans un cabinet et dans la commode.

«Maintenant, dit le docteur, le premier pas vers la délivrance est fait.

Demain, ou plutôt aujourd'hui, votre tâche sera d'apaiser les soupçons

de votre portier en lui payant tout ce que vous devez; pendant ce temps,

vous pourrez vous fier à moi pour prendre d'autres dispositions

nécessaires. En attendant, accompagnez-moi dans ma chambre, où je vous

donnerai un narcotique indispensable, car, quoi que vous deviez faire,

il vous faut du repos...»

La journée suivante fut la plus longue dont Silas put se souvenir. Il

semblait qu'elle ne dût jamais s'achever, cette journée maudite....

L'Américain défendit sa porte et s'assit à l'écart, les yeux fixés sur

la malle de Saratoga, dans une lugubre contemplation. Ses anciennes

indiscrétions lui furent rendues avec usure: le trou dans la muraille

ayant été ouvert de nouveau, il eut conscience d'une surveillance

presque continuelle dirigée sur lui de l'appartement de Mme Zéphyrine.

Ce sentiment d'être épié devint même si pénible, qu'à la fin il se vit

obligé de boucher l'ouverture de son côté. Lorsque, par ce moyen, il fut

à l'abri de tout regard importun, Scuddamore passa son temps en larmes

de repentir et en prières.

La soirée était fort avancée quand le docteur Noël entra dans la

chambre, portant à la main deux enveloppes cachetées, sans adresses,

l'une, plutôt volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide.

«Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous

expliquer le plan que j'ai formé pour vous sauver. Demain matin, de très

bonne heure, le prince Florizel de Bohême retourne à Londres, après

avoir passé quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il

m'a été donné, il y a longtemps déjà, de rendre au colonel Geraldine,

son écuyer, un de ces services, si fréquents dans ma profession et qui

ne sont jamais oubliés, ni d'un côté ni de l'autre. Je n'ai pas besoin

de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve;

qu'il me suffise de dire que je le sais prêt à m'aider de toutes

manières. Or il était urgent que vous pussiez gagner Londres sans que

votre malle fût ouverte; à cela, n'est-ce pas, la douane semblait

opposer une difficulté insurmontable. Mais il me revint à l'esprit, que,

par courtoisie, les bagages de l'héritier d'un trône devaient être

exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et

obtins une réponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six

heures à l'hôtel où demeure le prince, vos bagages seront transportés

avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-même ferez le

voyage comme membre de la suite de Son Altesse.

--Je crois avoir déjà vu le prince de Bohême et le colonel Geraldine;

j'ai même entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre

soir, au bal Bullier.

--C'est possible, car le prince veut connaître tous les milieux. Une

fois arrivé à Londres, votre tâche est presque terminée. Dans cette

grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser à son

destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la désignation de la

maison où vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera

alors enlevée et ne vous embarrassera pas davantage.

--Hélas! dit Silas, j'ai un vif désir de vous croire, mais comment

serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irréalisable, je le

crains bien! Soyez généreux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.»

Le docteur Noël parut péniblement impressionné.

«Enfant, répondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me

demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri désormais

contre l'humiliation, et il serait étrange de vous refuser cela, après

vous avoir tant accordé. Sachez donc que, bien que je sois maintenant

d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonné à l'étude, mon nom,

quand j'étais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les

plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'extérieurement

j'étais entouré de respect, ma véritable puissance s'appuyait sur les

relations les plus secrètes, les plus terribles, les plus criminelles.

C'est à un de ceux qui m'obéissaient alors que je m'adresse aujourd'hui

pour vous délivrer de votre fardeau. Ces hommes étaient de nationalités

et d'aptitudes diverses, mais tous liés par un serment formidable; tous

agissaient dans le même but; ce but était l'assassinat; et, moi qui vous

parle, j'étais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande

redoutable.

--Quoi, s'écria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le

meurtre était un métier?... Puis-je toucher votre main désormais?

Dois-je même accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous

abuser de ma détresse pour vous gagner un complice?»

Le docteur se mit à rire amèrement.

«Vous êtes difficile à contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous

laisse le choix entre la société de l'assassiné et celle d'un assassin.

Si votre conscience est trop timorée pour accepter mon aide, dites-le,

et je vous quitte sur-le-champ. Dorénavant vous pourrez agir avec votre

caisse et son contenu comme il conviendra le mieux à votre âme délicate.

--Je reconnais mes torts, répliqua Silas; j'aurais dû me souvenir de la

générosité avec laquelle vous avez offert de me protéger, avant même que

je ne vous eusse convaincu de mon innocence; pardon, je continuerai à

écouter vos conseils et à en être reconnaissant.

--C'est bien, répondit le docteur, vous commencez à profiter des leçons

de l'expérience.

--Mais, reprit l'Américain, puisque vous êtes, d'après votre propre

aveu, habitué à ces besognes tragiques, puisque les gens auxquels vous

me recommandez sont vos anciens associés et vos amis, ne pourriez-vous,

monsieur, vous charger vous-même du transport de la malle et me délivrer

tout de suite de sa présence abhorrée?

--Par ma foi, répliqua le docteur, je vous admire, jeune homme! Si vous

trouvez que je ne me suis pas déjà suffisamment mêlé de vos affaires,

moi, du fond du coeur, je pense le contraire. Prenez ou dédaignez mes

services tels que je les offre, et ne m'ennuyez pas davantage avec vos

remerciements, car je fais encore moins de cas de votre estime que de

votre intelligence. Un temps viendra où, s'il vous est donné de vivre

sain d'esprit un certain nombre d'années, vous jugerez différemment tout

ceci et rougirez de votre conduite de cette nuit.»

En prononçant ces mots, le docteur se leva, répéta brièvement et

clairement ses indications, puis quitta la chambre sans laisser à Silas

le temps de répondre.

Le lendemain matin, Silas Scuddamore se présenta à l'hôtel, où il fut

poliment reçu par le colonel Geraldine et délivré de toute crainte

immédiate au sujet de la malle et de son hideux contenu. Le voyage se

passa sans incident, quoique le jeune homme fut terrifié d'entendre les

matelots et les porteurs du chemin de fer se plaindre entre eux du poids

extraordinaire des bagages. Silas monta dans la voiture de suite, le

prince voyageant seul avec son écuyer. À bord du paquebot cependant,

Florizel remarqua l'attitude mélancolique de ce jeune homme, debout, en

contemplation devant une pile de malles.

«Voilà un individu, dit-il, qui doit avoir quelque sujet de chagrin.

--C'est l'Américain pour lequel j'ai obtenu la permission de voyager

avec votre suite, répondit Geraldine.

--Vous me rappelez que j'ai manqué de courtoisie», dit le prince.

S'avançant vers Silas, avec la plus parfaite urbanité, il lui adressa la

parole:

«J'ai été charmé, monsieur, de pouvoir satisfaire le désir que vous

m'avez fait exprimer par le colonel Geraldine.»

Après cette entrée en matière, il lui fit quelques questions sur la

situation politique de l'Amérique, auxquelles Silas répondit avec tact

et bon sens.

«Vous êtes encore un très jeune homme, dit le prince; je vous trouve

bien sérieux pour votre âge. Peut-être laissez-vous votre esprit

s'absorber outre mesure dans des études ardues. Mais peut-être, d'autre

part, suis-je moi-même indiscret en touchant à quelque sujet pénible.

--J'ai, en effet, une excellente raison pour être au désespoir, dit

Silas; jamais un être plus innocent que moi ne fut plus abominablement

trompé.

--Je ne veux pas forcer vos confidences, répliqua Florizel, mais

n'oubliez pas que la recommandation du colonel Geraldine est un

passeport assuré, et que je suis non seulement désireux de vous rendre

service à l'occasion, mais peut-être plus en état que beaucoup d'autres

de le faire.»

Silas fut charmé de l'amabilité d'un si grand personnage; néanmoins son

esprit revint bientôt à ses sombres préoccupations; car rien, pas même

la courtoisie d'un prince à l'égard d'un républicain, ne peut décharger

de ses soucis un coeur souffrant.

Le train arriva à Charing-Cross; la douane eut les égards habituels pour

l'auguste bagage. Des voitures attendaient, et Silas fut conduit, en

même temps que toute la suite, à la résidence du prince. Là, le colonel

Geraldine alla le chercher et lui exprima sa satisfaction d'avoir pu

obliger un ami du docteur Noël, pour lequel il professait la plus haute

considération.

«J'espère, ajouta-t-il, que vous ne trouverez aucune de vos porcelaines

brisées. Des ordres spéciaux ont été donnés le long de la ligne, afin

que les bagages de Son Altesse fussent traités avec précaution.»

Puis, commandant aux domestiques de mettre une voiture à la disposition

du jeune homme, le colonel lui serra la main et s'en alla vaquer aux

devoirs de sa charge.

Alors, Silas ouvrit l'enveloppe qui cachait l'adresse de son protecteur

inconnu et dit au majestueux laquais de le conduire à Box-Court, du côté

du Strand. L'endroit n'était probablement pas inconnu à celui-ci, car il

parut stupéfait et se fit répéter l'ordre en question. Ce fut l'âme

pleine d'alarmes poignantes que Silas monta dans le carrosse princier et

fut mené à destination. L'entrée de Box-Court était trop étroite pour le

passage d'une voiture; c'était un simple chemin de piétons, entre deux

barrières, avec une borne à chaque bout; sur l'une de ces bornes était

assis un homme, qui aussitôt sauta à terre et échangea un signe amical

avec le cocher, pendant que le valet de pied ouvrait la portière et

demandait à Silas s'il devait descendre la malle, et à quel numéro elle

devait être portée.

«S'il vous plaît, dit Silas, au numéro trois.»

Le valet de pied et l'homme qui venait de quitter la borne eurent

beaucoup de peine, même avec l'aide de Silas, à transporter la caisse;

avant qu'on ne l'eût déposée devant la porte du numéro trois, le jeune

Américain fut terrifié de voir une vingtaine de badauds le considérer

d'un oeil curieux. Cependant il souleva le marteau en gardant la

meilleure contenance possible, et présenta la seconde enveloppe à celui

qui vint lui ouvrir.

«Il n'est pas à la maison, monsieur; si vous voulez me remettre votre

lettre et revenir demain matin, je m'informerai de l'heure à laquelle il

pourra vous recevoir. Désirez-vous laisser la caisse?

--De tout mon coeur!» s'écria Silas.

Mais aussitôt il regretta sa précipitation et déclara avec une égale

énergie qu'il préférait emporter sa malle avec lui à l'hôtel.

La foule se moqua de son indécision et le suivit jusqu'à la voiture avec

force quolibets insultants; et Silas, couvert de honte, éperdu de

terreur, supplia les domestiques de le conduire à quelque hôtel

tranquille des environs.

L'équipage du prince déposa ce malheureux à l'hôtel Craven, dans

Craven-Street, puis s'éloigna immédiatement, le laissant seul avec les

gens de l'hôtel. L'unique chambre vacante, lui dit-on, était un cabinet,

au quatrième étage, donnant sur le derrière. À cette espèce de cellule,

avec des peines et des plaintes infinies, deux solides porteurs

montèrent la malle. Il est superflu d'ajouter que, pendant toute

l'ascension, Silas les suivit de près, ne quittant pas leurs talons, et

qu'à chaque marche son coeur défaillait.--Un simple faux pas, se

disait-il, et la caisse peut, en passant par-dessus la rampe, rejeter

son fatal contenu, révélé au grand jour, sur le pavé du vestibule.

Dans sa chambre, il s'assit au pied du lit, pour se remettre de

l'angoisse qu'il venait de subir; mais il avait à peine pris cette

position qu'il fut épouvanté de nouveau par le mouvement d'un des

porteurs, qui, à genoux près de la malle, était en train d'en défaire

les attaches compliquées.

«N'y touchez pas! cria Silas. Je n'aurai besoin de rien de ce qu'elle

renferme, pendant mon séjour ici.

--Vous auriez pu la laisser dans le vestibule, alors! grommela le

porteur. Une malle aussi grosse et aussi lourde qu'une cathédrale! Ce

que vous avez dedans, je ne peux l'imaginer. Si tout est de l'argent,

vous êtes plus riche que moi.

--De l'argent? répéta Silas très troublé. Qu'entendez-vous par de

l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot!

--Très bien, capitaine, répliqua le porteur avec un clignement d'oeil.

Personne n'en veut à ce qui vous appartient. Je suis aussi sûr que la

Banque elle-même, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je

boirais volontiers quelque chose à la santé de Votre Seigneurie.»

Silas lui présenta deux napoléons, non sans exprimer son regret de

l'embarrasser de monnaie étrangère. Et l'homme, grognant encore plus

fort, et portant ses regards, avec mépris, de l'argent qu'il faisait

sauter dans sa main, à la malle monumentale, puis encore de la malle à

l'argent, finit par consentir à s'en aller.

Depuis tantôt deux jours, le cadavre était emballé dans la caisse de

Silas; à peine fut-il seul que l'infortuné Américain approcha son nez de

toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus

angoissée. Mais le temps était froid et la malle réussissait encore à

cacher son abominable secret.

Il prit une chaise et médita, la tête ensevelie entre ses mains. À moins

qu'il ne fût promptement délivré, toute illusion était impossible, sa

perte paraissait certaine. Seul dans une ville étrangère, sans amis ni

complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus

de ressource.

Pathétiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour

l'avenir; il ne deviendrait plus le héros, l'homme célèbre de sa ville

natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait

amoureusement rêvé, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il

pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'être élu

président des États-Unis et de laisser derrière lui une statue, dans le

plus mauvais style possible, pour orner le Capitole à Washington. Quelle

destinée que celle de cet Américain enchaîné à un Anglais mort et plié

en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne réussissait pas à se

débarrasser de ce cadavre importun, c'en était fait. Il n'y avait plus

la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales!

Je n'oserais pas répéter ses imprécations contre le docteur, l'homme

assassiné, Mme Zéphyrine, les porteurs de l'hôtel, les serviteurs du

prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient été mêlés, même de la

façon la plus lointaine, à son horrible infortune.

Vers sept heures, il s'échappa et descendit dîner; mais la salle du

restaurant le glaça d'effroi; les yeux des autres dîneurs semblaient

s'arrêter sur lui avec méfiance et son esprit demeurait obstinément

là-haut, près de la malle. Lorsque le garçon vint lui présenter du

fromage, ses nerfs étaient tellement excités, qu'il sauta en l'air et

renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe.

Le garçon lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il eût préféré de

beaucoup retourner tout de suite auprès de son dangereux trésor, il

n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol

sans jour, éclairé au gaz, qui servait, et sert peut-être encore, de

café à l'hôtel Craven.

Deux hommes jouaient tristement au billard; assistés par un marqueur

hâve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils étaient les seuls

occupants de la salle. Mais, au second coup d'oeil, son regard tomba sur

un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baissés, de l'air le

plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir déjà

rencontré cette figure; malgré le changement complet de costume, il

reconnut l'homme qu'il avait trouvé assis sur la borne de Box-Court et

qui avait aidé à transporter sa malle. Aussitôt l'Américain se retourna

et, se mettant à courir, ne s'arrêta que lorsqu'il se fut enfermé et

verrouillé dans sa chambre.

Là, pendant toute la nuit, en proie aux plus terribles imaginations, il

veilla auprès de la caisse fatale remplie de chair morte. L'allusion du

porteur à sa malle pleine d'or le tenait en émoi, et la présence dans le

fumoir, sous un déguisement évident, de l'homme de Box-Court, lui

prouvait qu'il était, une fois de plus, le centre de ténébreuses

machinations.

Nouvelles mille et une nuits · 第 7 / 16 段