et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la
Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas
précisément renommée pour de pareilles qualités. Bien qu'il fût
excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte
exact de ses dépenses, et il avait fait choix, pour s'initier aux
plaisirs de Paris, d'un septième étage dans ce qu'on appelle un Hôtel
meublé au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa
parcimonie, et sa vertu fort étonnante, vu le milieu où il se trouvait,
était principalement fondée sur la défiance de soi et sur une grande
jeunesse.
La chambre voisine de la sienne était habitée par une dame, très
séduisante d'allure et très élégante de toilette, qu'à son arrivée il
avait prise pour une comtesse. Par la suite, il apprit qu'elle était
connue sous le nom de Zéphyrine. Quelle que fût la situation qu'elle
occupât dans le monde, ce n'était assurément pas celle d'une personne
titrée. Mme Zéphyrine, sans doute dans l'espoir de charmer le jeune
Américain, avait pris l'habitude de le croiser sur l'escalier; et là,
après un signe de tête gracieux, un mot jeté tout naturellement et un
regard fascinateur de ses yeux noirs, elle disparaissait avec un
froufrou de soie, laissant apercevoir un pied et une cheville
incomparables. Mais ces avances, bien loin d'encourager Mr. Scuddamore,
le plongeaient dans des abîmes de découragement et de timidité.
Plusieurs fois, elle était venue chez lui, demander de la lumière ou
s'excuser des méfaits imaginaires de son caniche. Hélas! en présence
d'une créature aussi supérieure, la bouche de l'innocent étranger
restait close; il oubliait son français, et, jusqu'à ce qu'elle fût
partie, ne savait plus qu'ouvrir de grands yeux et bégayer. Cependant,
leurs rapports si fugitifs suffisaient pour qu'il lançât parfois des
insinuations dignes d'un fat, lorsque, seul avec quelques camarades, il
se sentait en sûreté.
La chambre de l'autre côté de celle du jeune Américain,--car il y avait
trois chambres par étage dans l'hôtel,--était occupée par un vieux
médecin anglais, d'une réputation plutôt équivoque. Le docteur Noël, tel
était son nom, avait été forcé de quitter Londres, où il jouissait d'une
clientèle nombreuse et chaque jour croissante; on racontait que la
police n'avait pas été étrangère à ce changement de résidence. En tous
cas, lui qui avait tenu jadis un certain rang, vivait maintenant au
Quartier-Latin, dans la solitude et avec la plus grande simplicité,
consacrant la majeure partie de son temps à l'étude. Mr. Scuddamore
avait fait sa connaissance, et il leur arrivait de dîner frugalement
ensemble, dans un restaurant, de l'autre côté de la rue.
Silas Q. Scuddamore, quoique vertueux, nous l'avons dit, avait nombre de
petits défauts et, pour les satisfaire, ne reculait pas devant les
moyens les plus répréhensibles. Le premier parmi ces vices, relativement
véniels, était la curiosité. Il était bavard de naissance; la vie, et
surtout tels côtés de la vie dont il n'avait pas l'expérience,
l'intéressaient passionnément. Il questionnait avec audace, et
l'opiniâtreté qu'il déployait dans ses enquêtes n'avait d'égale que son
indiscrétion. Silas Scuddamore était de ceux qui, lorsqu'ils se chargent
de porter une lettre à la poste, la soupèsent, la retournent dans tous
les sens et en étudient avec soin la suscription. Il ne faut donc pas
s'étonner si, ayant aperçu d'aventure une fente dans la cloison qui
séparait sa chambre de celle de Mme Zéphyrine, il se garda de la
boucher, mais l'élargit au contraire et l'augmenta si bien, qu'il put
s'en servir comme d'un observatoire pour espionner les faits et gestes
de sa voisine.
Vers la fin de mars, sa curiosité augmentant à mesure qu'il la
satisfaisait, il agrandit encore davantage l'ouverture de manière à
pouvoir inspecter un autre coin de la chambre; mais, ce soir-là,
lorsque, comme d'habitude, il voulut se mettre à surveiller les
mouvements de Mme Zéphyrine, Silas fut tout étonné de trouver le trou
bouché d'une singulière façon, et encore plus honteux lorsque,
l'obstacle ayant été subitement enlevé, un éclat de rire frappa son
oreille. Quelques plâtras avaient évidemment trahi son secret, et sa
voisine lui apprenait le proverbe: À bon chat, bon rat! Scuddamore
éprouva un sentiment de vive contrariété; il blâma impitoyablement Mme
Zéphyrine et s'adressa même quelques reproches par la même occasion;
mais, quand il s'aperçut le lendemain qu'on n'avait pris aucune
précaution pour le priver de son passe-temps favori, il continua sans
scrupules à profiter d'une négligence si favorable à sa frivole
curiosité.
Le jour suivant, Mme Zéphyrine reçut la visite d'un homme grand et
fortement charpenté, d'une cinquantaine d'années ou peut-être davantage,
que Silas n'avait encore jamais vu. Son costume de tweed et sa chemise
de couleur, non moins que ses favoris hérissés, indiquaient un Anglais;
son oeil gris et morne produisit sur Silas une sensation de froid.
Pendant tout l'entretien, qui eut lieu à voix basse, le jeune Américain
resta l'oreille tendue, la figure plaquée contre l'ouverture traîtresse.
Plus d'une fois, il lui sembla que les gestes des deux interlocuteurs
désignaient son propre appartement; mais la seule phrase complète qu'il
pût recueillir, en y apportant une scrupuleuse attention, fut cette
remarque faite par l'Anglais sur un ton un peu plus haut, comme s'il eût
combattu quelque hésitation ou quelque refus:
«J'ai étudié ses goûts à fond, et je vous répète que vous êtes l'unique
femme sur laquelle je puisse compter.»
Pour toute réponse, Mme Zéphyrine prit l'air triste et résigné, d'une
personne qui cède à une autorité absolue.
Cet après-midi-là, l'observatoire fut définitivement masqué par une
armoire placée de l'autre côté. Pendant que Silas se lamentait sur cette
infortune qu'il attribuait à une jalouse suggestion de l'Anglais, le
concierge lui apporta une lettre d'une écriture féminine. Elle était
conçue en français, d'une orthographe peu rigoureuse, et, dans les
termes les plus engageants, invitait l'Américain à se trouver vers onze
heures, le même soir, dans un endroit indiqué du bal Bullier. La
curiosité et la timidité se combattirent longtemps dans son coeur;
tantôt il n'était que vertu puritaine, tantôt il se sentait tout feu et
tout audace. Le résultat de cette lutte intéressante fut que, longtemps
avant dix heures, Mr. Silas Q. Scuddamore, dans une tenue irréprochable,
se présenta à la porte des salons de Bullier et paya son entrée avec un
sentiment de hardiesse libertine qui ne manquait pas de charme.
On était en plein carnaval, le bal était nombreux et bruyant. D'abord
les lumières et la foule intimidèrent notre jeune aventurier; mais
bientôt, ces influences, lui montant à la tête comme une sorte
d'ivresse, le rendirent au contraire plus vaillant qu'il ne l'avait
jamais été. Il se sentait prêt à affronter le démon en personne et
pénétra fièrement dans la salle de bal avec la crânerie d'un mauvais
sujet. Pendant qu'il se pavanait ainsi, il aperçut Mme Zéphyrine et son
Anglais en conférence derrière une colonne. Son instinct félin
d'espionnage le ressaisit aussitôt. À pas de loup, il se glissa par
derrière, plus près du couple, plus près encore, jusqu'à ce qu'il fît à
portée d'entendre.
«Voilà l'homme, disait l'Anglais,--là-bas, avec de longs cheveux blonds,
parlant à cette fille en vert.»
Silas remarqua un charmant garçon de petite taille, qui évidemment était
l'objet de cette désignation.
«C'est bien, dit Mme Zéphyrine, je ferai de mon mieux; mais,
souvenez-vous-en, les plus adroites peuvent échouer en pareille
occurrence.
--Bah! répliqua son compagnon, je réponds du résultat. Ne vous ai-je pas
choisie entre trente? Allez, mais méfiez-vous du prince. Je ne puis
comprendre quelle maudite chance l'a amené ici cette nuit. Comme s'il
n'y avait pas à Paris une douzaine de bals plus dignes de sa présence
que cette orgie d'étudiants et de sauteuses de comptoir! Regardez-le,
assis là-bas, plus semblable à un Empereur rendant la justice qu'à une
Altesse en vacances!»
Cette fois encore, Silas eut du bonheur. Il aperçut un personnage assez
corpulent, d'une beauté de traits remarquable et d'un aspect majestueux
mais affable, assis devant une table en compagnie d'un autre homme de
quelques années plus jeune, qui l'entretenait avec une visible
déférence. Le nom de prince sonna agréablement aux oreilles
républicaines de Silas, et celui à qui ce titre était donné exerça sur
lui un charme particulier. Il laissa Mme Zéphyrine et son Anglais se
suffire l'un à l'autre, et, coupant à travers la foule, s'approcha de la
table que le prince et son confident avaient honorée de leur choix.
«Je vous déclare, Geraldine, disait le premier, que c'est pure folie.
Vous-même (je suis aise de m'en souvenir), avez choisi votre frère pour
cette mission périlleuse; vous êtes donc tenu en conscience de
surveiller sa conduite. Il a consenti à s'arrêter trop longtemps à
Paris; ceci déjà était une imprudence, si l'on considère le caractère de
l'homme contre lequel il doit lutter; mais maintenant qu'il est à
quarante-huit heures de son départ, et à deux ou trois jours de
l'épreuve décisive, je vous le demande, est-ce ici l'endroit où il doit
passer son temps? Sa place serait plutôt dans une salle d'armes à se
faire la main; il devrait dormir de longues heures et s'imposer un
exercice modéré; il devrait se mettre à une diète rigoureuse, ne boire
ni vin blanc ni liqueurs. Le gaillard s'imagine-t-il que nous jouons
tous une comédie? La chose est terriblement sérieuse, Geraldine.
--Je connais trop mon frère pour intervenir, répliqua le colonel; je lui
ferais injure en m'alarmant. Il est plus circonspect que vous ne pensez
et d'une fermeté indomptable. S'il s'agissait d'une femme, je n'en
dirais pas autant; mais je lui ai confié le président sans une minute
d'appréhension, d'autant qu'il a deux hommes pour lui prêter main-forte.
--Eh bien, dit le prince, votre confiance ne suffit pas à me
tranquilliser. Les deux prétendus domestiques sont des policiers
émérites, et pourtant le misérable n'a-t-il pas déjà trois fois réussi à
tromper leur surveillance? Il a pu passer plusieurs heures en affaires
secrètes et probablement fort dangereuses.... Non, non, ne croyez pas que
ce soit le hasard. Cet homme sait ce qu'il fait et a en lui-même des
ressources exceptionnelles.
--Je pense que l'affaire relève maintenant de mon frère et de moi-même,
répondit Geraldine avec une nuance de dépit dans la voix.
--Je permets qu'il en soit ainsi, colonel, repartit le prince. Peut-être
devriez-vous, justement pour cette raison, accepter mes conseils. Mais
en voilà assez. Cette petite en jaune danse bien.»
Et la conversation revint aux sujets habituellement traités dans un bal
de carnaval à Paris.
Le souvenir de l'endroit où il était revint à Silas; il se rappela que
l'heure du rendez-vous était proche. Plus il y réfléchissait, moins il
en aimait la perspective; et un remous du public l'ayant poussé, au
moment même, dans la direction de la porte, il se laissa entraîner sans
résistance. La houle humaine le fit échouer dans un coin, sous une
galerie, où son oreille fut immédiatement frappée par le son de la voix
de Mme Zéphyrine. Elle causait en français avec le jeune homme blond qui
lui avait été signalé par l'étrange Anglais, moins d'une demi-heure
auparavant.
«J'ai une réputation à ménager, disait-elle; sans cela je n'y mettrais
pas d'autres conditions que celles qui me sont dictées par mon coeur.
Mais vous n'avez qu'à dire ces mots au concierge et il vous laissera
passer.
--Pourquoi, diable, cette histoire de dette? objecta son compagnon.
--Bon! s'écria Zéphyrine, pensez-vous que je ne sache pas manoeuvrer
dans mon hôtel?»
Et elle passa, tendrement suspendue au bras du jeune homme. Ceci rappela
d'une façon troublante à Silas Scuddamore le billet qu'il avait reçu.
«Dans dix minutes! se dit-il. Pourquoi pas?... Dans dix minutes, il se
peut que je me promène avec une femme non moins belle que celle-ci,
mieux mise, même, avec une vraie grande dame,--cela s'est vu,--avec une
femme titrée.»
Mais il se souvint de l'orthographe et fut un peu découragé.
«Il est possible qu'elle ait fait écrire par sa femme de chambre»,
pensa-t-il.
L'aiguille de l'horloge n'était plus qu'à quelques secondes de l'heure
fixée. Chose singulière, l'approche d'un si grand honneur, d'un si grand
plaisir, lui procura un battement de coeur désordonné, plutôt pénible.
Enfin il se dit, avec un soupir de soulagement, qu'il n'était en aucune
manière tenu de se montrer. La vertu et la lâcheté étaient d'accord; de
nouveau il se dirigea vers la porte, mais cette fois de son propre
mouvement et en bataillant contre la foule qui se portait dans la
direction contraire. Peut-être cette résistance prolongée l'énerva-t-il,
ou bien peut-être était-il dans cette disposition d'esprit, où le seul
fait de poursuivre le même dessein pendant un certain nombre de minutes
amène une réaction et un projet différent; ce qui est certain, c'est que
pour la troisième fois il fit volte-face et ne s'arrêta que lorsqu'il
eut trouvé une place où il pût se dissimuler, à quelques pas de celle du
rendez-vous convenu.
Là, il passa par une véritable agonie d'esprit, pendant laquelle, à
plusieurs reprises, il pria Dieu de lui venir en aide, car Silas avait
été dévotement élevé. À ce point de sa bonne fortune, il n'avait plus le
moindre désir de rencontrer la dame; rien ne l'eût empêché de fuir,
n'eût été la sotte crainte d'être jugé poltron; mais cette crainte était
si puissante, qu'elle l'emporta sur toutes les autres considérations;
quoiqu'elle ne pût le décider à avancer, elle l'empêcha du moins de se
sauver définitivement. À la fin, l'horloge indiqua que l'heure était
dépassée de dix minutes.
Le jeune Scuddamore, reprenant ses esprits, regarda furtivement de son
coin, et ne vit personne à l'endroit désigné. Sans doute, sa
correspondante inconnue s'était lassée et avait dû partir.
Il devint alors aussi fanfaron qu'il avait été craintif jusque-là. Il
lui sembla que s'il paraissait au lieu du rendez-vous, fût-ce
tardivement, il échapperait au reproche de lâcheté. Maintenant il
soupçonnait même une plaisanterie, et se complimenta sur la finesse avec
laquelle il avait deviné et dépisté ses mystificateurs. Tellement vaine
est la cervelle d'un adolescent!
Enhardi par ces réflexions, il sortit bravement de son encoignure; mais
il n'avait pas fait plus de deux pas, qu'une main se posait sur son
bras. Silas se retourna et vit une femme robuste, imposante et de traits
altiers, mais sans aucune sévérité dans le regard.
«Je crois que vous êtes un séducteur bien sûr de lui-même, dit-elle, car
vous vous faites attendre. N'importe, j'étais décidée à vous rencontrer.
Quand une femme s'est une fois oubliée jusqu'à faire les premières
avances, il y a longtemps qu'elle a laissé de côté toute fausse pudeur.»
La haute taille et les attraits volumineux de sa conquête, ainsi que la
façon soudaine dont elle était tombée sur lui, avaient ahuri Silas, mais
la dame le mit bien vite à son aise. Elle était singulièrement expansive
et engageante, le poussant à faire des plaisanteries et applaudissant
ses moindres mots; bref, en très peu de temps, grâce à ses paroles
enjôleuses et à des libations de punch, elle l'amena, non seulement à se
croire amoureux, mais à déclarer sa passion dans les termes les plus
vifs.
«Hélas! répondit-elle, je ne sais si je ne dois pas déplorer ce moment,
quelque plaisir que me fasse votre aveu. Jusqu'ici j'étais seule à
souffrir; maintenant, pauvre enfant, nous serons deux. Je ne suis pas
maîtresse de mes actes. Je n'ose vous demander de venir chez moi, car je
suis surveillée par des yeux jaloux. Laissez-moi réfléchir,
ajouta-t-elle, je suis plus âgée que vous, quoique tellement plus
faible; et, tout en me fiant à votre courage et à votre résolution, il
faut que je vous fasse profiter de mon expérience du monde.»
Elle le questionna sur l'hôtel meublé où il logeait, puis sembla se
recueillir.
«Je vois, dit-elle enfin. Vous serez loyal et obéissant, n'est-ce pas?»
Silas protesta avec ardeur de sa soumission à ses moindres caprices.
«Alors, dans la nuit de demain, continua-t-elle avec un sourire
encourageant. Vous resterez chez vous toute la soirée; si quelque ami
vient vous voir, renvoyez-le aussitôt, sous un prétexte. Votre porte est
probablement fermée vers dix heures? ajouta-t-elle.
--À onze heures, répondit Silas.
--À onze heures et quart, poursuivit l'inconnue, sortez de la maison.
Demandez simplement la porte et surtout ne parlez pas au concierge, car
cela ferait tout manquer. Allez droit au coin où le jardin du Luxembourg
rejoint le boulevard; là vous me trouverez, vous attendant; je compte
sur vous pour suivre mes indications de point en point; et souvenez-vous
que si vous y manquez par le plus petit détail, vous apporterez le
trouble dans l'existence d'une femme dont la seule faute est de vous
avoir vu et de vous avoir aimé.
--Je ne puis comprendre l'utilité de toutes ces instructions, dit Silas.
--Je crois que vous commencez déjà à parler en maître, s'écria-t-elle,
lui donnant un coup d'éventail sur le bras. Patience, patience; cela
viendra en son temps. Une femme aime à être obéie d'abord, bien que plus
tard elle mette son bonheur à obéir elle-même. Faites comme je vous en
prie, pour l'amour du ciel, ou je ne réponds de rien. En vérité,
ajouta-t-elle, de l'air de quelqu'un qui entrevoit une nouvelle
difficulté, à force d'y songer je découvre un plan meilleur pour vous
débarrasser des visites importunes. Dites au concierge de ne recevoir
âme qui vive, excepté une personne qui pourra venir dans la soirée vous
réclamer le payement d'une dette et parlez avec émotion, comme si vous
redoutiez cette entrevue, de façon à ce qu'il puisse prendre vos paroles
au sérieux.
--Je pense que vous pouvez vous fier à moi pour vous défendre contre les
intrus, dit-il, non sans une petite pointe de susceptibilité.
--Voilà comment je préfère que la chose soit arrangée, répondit-elle
froidement. Je vous connais, vous autres hommes. Pour vous la réputation
d'une femme ne compte pas.»
Silas rougit et baissa la tête; car, en effet, le projet qu'il avait
formé devait lui procurer une petite satisfaction de vanité vis-à-vis de
ses connaissances.
«Avant tout, ajouta-t-elle, ne parlez point au concierge quand vous
sortirez.
--Et pourquoi? De toutes vos recommandations, celle-ci me semble la
moins essentielle.
--Au commencement, vous avez douté de la sagesse des autres précautions
que maintenant vous jugez comme moi nécessaires, répliqua la dame.
Fiez-vous à ma parole, celle-ci a également son utilité. Et que
penserais-je de votre amour si, dès la première entrevue, vous me
refusiez de semblables bagatelles?»
Silas se confondit en explications et en excuses, au milieu desquelles,
regardant l'horloge et joignant les mains, la dame poussa un cri
étouffé.
«Ciel! murmura-t-elle, est-il si tard? Je n'ai pas un instant à perdre.
Hélas! pauvres femmes, quelles esclaves nous sommes! Que de risques
n'ai-je pas déjà courus pour vous!»
Après lui avoir répété ses instructions qu'elle entremêlait savamment de
caresses et de regards langoureux, elle lui dit adieu et disparut dans
la foule.
Toute la journée du lendemain, Silas fut gonflé du sentiment de son
importance; maintenant il en était sûr, c'était une comtesse! Quand le
soir arriva, il obéit minutieusement à ses ordres et fut, à l'heure
fixée, au coin du jardin du Luxembourg. Il n'y avait personne. Il
attendit près d'une demi-heure, dévisageant chaque passant et chaque
flâneur; il visita même les coins environnants du boulevard et fit tout
le tour de la grille du jardin, mais aucune belle comtesse n'était là,
prête à se jeter dans ses bras. Enfin, et bien à contre-coeur, il revint
sur ses pas et se dirigea vers l'hôtel. Chemin faisant, il se souvint
des paroles qu'il avait surprises entre Mme Zéphyrine et le jeune homme
blond; elles lui causèrent un vague malaise.
«Il paraît, se dit-il, que tout le monde s'entend pour débiter des
mensonges à notre portier.»
Il tira la sonnette, la porte s'ouvrit devant lui, et le concierge, en
vêtements de nuit, vint lui offrir une lumière.
«Est-il parti? demanda cet homme en même temps.
--Qui?... Que voulez-vous dire? répondit Silas d'un ton sec, car il
était irrité de sa mésaventure.
--Je ne l'ai pas vu sortir, continua le concierge; mais j'espère que
vous l'avez payé. Nous ne tenons pas, dans la maison, à avoir des
locataires endettés.
--Que le diable m'emporte, dit brutalement Silas, si je comprends un
traître mot à votre galimatias! De qui parlez-vous?
--Je parle du petit monsieur blond venu pour sa créance, répliqua le
bonhomme. C'est de lui que je parle; de qui cela pourrait-il être
puisque j'avais reçu vos ordres de ne laisser entrer aucun autre?
--Mais, grand Dieu! il n'est pas venu... je suppose!
--Je sais ce que je sais, reprit le portier en faisant claquer sa langue
contre sa joue d'un air passablement goguenard.
--Vous êtes un insolent coquin, riposta Silas, et, sentant qu'il
montrait une mauvaise humeur tout à fait ridicule, affolé de terreur en
même temps, sans bien savoir pourquoi, il se retourna et se mit à monter
l'escalier en courant.
--Vous n'avez donc pas besoin de lumière?» cria le portier.
Mais Silas ne s'arrêta que sur le palier du septième étage, devant sa
propre porte. Là, il reprit haleine, assailli par les plus funestes
pressentiments et redoutant presque d'entrer dans sa chambre.
Lorsqu'enfin il s'y décida, il éprouva un soulagement en la trouvant
sombre et, selon toute apparence, vide. Enfin il était donc de retour
chez lui en sûreté!... Cette première folie serait la dernière. Les
allumettes étaient sur une petite table près de son lit, et il se mit à
marcher à tâtons dans cette direction. Comme il avançait, ses craintes
lui revinrent de nouveau, et, son pied rencontrant un obstacle, il fut
heureux de constater que ce n'était rien de plus effrayant qu'une
chaise. Enfin il effleura des rideaux. D'après la situation de la
fenêtre, qui était faiblement visible, il reconnut qu'il devait se
trouver au pied du lit et qu'il n'avait qu'à continuer le long de ce lit
pour atteindre la table en question.
Il abaissa la main, mais ce qu'il toucha n'était pas seulement une
courte-pointe, c'était une courte-pointe avec quelque chose dessous
ayant la forme d'une jambe humaine. Silas retira son bras, et s'arrêta
pétrifié.
«Qu'est-ce donc? se dit-il. Qu'est-ce que cela signifie?»
Il écouta anxieusement; on n'entendait aucun bruit de respiration. De
nouveau, par un grand effort de volonté, il étendit le bout de son doigt
jusqu'à l'endroit qu'il avait déjà touché; mais cette fois, il fit un
bond en arrière, puis resta cloué au sol, frissonnant de terreur. Il y
avait quelque chose dans le lit. Ce que c'était, il n'en savait rien,
mais quelque chose était là. Plusieurs secondes s'écoulèrent sans qu'il
pût remuer. Alors, guidé par un instinct, il tomba droit sur les
allumettes, et, tournant le dos au lit, alluma un flambeau. Aussitôt que
la flamme eut brillé, il se retourna lentement et regarda ce qu'il
craignait de voir. En vérité, ses pires imaginations étaient réalisées.
La couverture, soigneusement remontée sur l'oreiller, dessinait les
contours d'un corps humain gisant inerte.... Il rejeta de côté les draps;
le jeune homme blond, qu'il avait vu la nuit précédente au bal Bullier,
lui apparut, les yeux ouverts et sans regard, la figure enflée, noircie,
un léger filet de sang coulant de ses narines....
Silas poussa un long et douloureux gémissement, laissa échapper le
flambeau et tomba à genoux près du lit.
Il fut tiré de la stupeur dans laquelle l'avait plongé cette horrible
découverte, par des coups discrets frappés à sa porte. Il lui fallut
quelques secondes pour se rappeler sa situation, et, lorsqu'il se
précipita pour empêcher qui que ce fût d'entrer, il était déjà trop
tard. Le docteur Noël, coiffé d'un haut bonnet de nuit, portant une
lampe qui éclairait sa longue silhouette blanche, regardant à droite, à
gauche, avec des mouvements de tête qui faisaient songer à quelque grand
oiseau, poussa doucement la porte, puis se glissa jusqu'au milieu de la
chambre.
«J'ai cru entendre un cri, commença le docteur, et, craignant que vous
ne fussiez souffrant, je n'ai pas hésité à me permettre cette
indiscrétion...»