--Il est permanent dans un sens bien différent, répliqua M. Malthus.

J'ai été gracieusement épargné jusqu'ici, mais, enfin, tôt ou tard, je

dois partir. Lui ne joue jamais; il mêle et donne les cartes et fait les

arrangements nécessaires. Cet homme, Mr. Hammersmith, est l'adresse

même. Depuis trois ans il poursuit à Londres son utile profession, que

je pourrais appeler un art, et jamais l'ombre d'un soupçon ne s'est

élevée contre lui. Moi-même, je le crois inspiré. Sans doute, vous vous

rappelez ce cas célèbre, il y a six mois, d'un gentleman

accidentellement empoisonné dans une pharmacie? Et ce ne fut encore

qu'une de ses inventions les moins riches. Mais comme c'était simple, et

comme il est sorti sauf de l'aventure!

--Vous m'étonnez, dit le colonel; ce malheureux était-il une des...--il

allait dire victimes; mais il se reprit à temps,--un des membres du

Club?»

En même temps il se rappela que Mr. Malthus lui-même n'avait pas paru

ambitieux de mourir pour son propre compte; il ajouta avec empressement:

«Mais je m'aperçois que je suis encore dans l'obscurité. Vous parliez de

mêler et de donner les cartes; dans quel but? Puisque vous avez l'air

plutôt mal disposé à mourir qu'autrement, je dois avouer que je ne puis

concevoir ce qui vous amène ici.

--Vous dites vrai, vous êtes dans les ténèbres, répliqua Mr. Malthus

avec plus d'animation. Cher monsieur, ce Club est le temple même de

l'ivresse; si ma santé affaiblie pouvait mieux supporter de pareilles

excitations, je viendrais plus souvent, je vous le jure. Il faut tout le

sentiment du devoir, qu'engendre une longue habitude de mauvaise santé

et de régime rigoureux, pour me retenir d'abuser de ce qui est, je puis

le dire, mon dernier plaisir. Je les ai épuisés tous, monsieur,

continua-t-il en posant sa main sur le bras de Geraldine, tous sans

exception, et je vous déclare, sur mon honneur, qu'il n'y en a pas un

dont le prix n'ait été grossièrement exagéré. On joue avec l'amour; moi,

je nie que l'amour soit une forte passion. La peur en est une plus

forte; c'est avec la peur qu'il faut badiner, si l'on veut goûter les

joies intenses de la vie. Enviez-moi, enviez-moi, ajouta-t-il avec un

ricanement ignoble, je suis poltron.»

Geraldine ne parvint à dissimuler son dégoût qu'avec peine, mais il prit

sur soi et poursuivit l'interrogatoire:

«Comment cette excitation peut-elle être si habilement prolongée? Il y a

donc quelque élément d'incertitude?

--Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est

choisie, répondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre

membre qui est destiné à jouer le rôle d'instrument entre les mains du

Club, à devenir le grand prêtre de la mort.

--Mon Dieu! ils s'entre-tuent donc alors?

--Le tourment du suicide est supprimé de cette manière, dit Malthus avec

un signe de tête.

--Miséricorde! s'écria le colonel, et pouvez-vous... puis-je...

peut-il... mon ami... je veux dire... quelqu'un de nous peut-il être

condamné ce soir à devenir le meurtrier du corps et de l'âme d'un autre

être? Des choses semblables sont-elles possibles entre hommes nés de la

femme? Oh! infamie des infamies!»

Dans son effroi, il était sur le point de se lever, lorsqu'il rencontra

le regard du prince. Ce regard courroucé était fixé sur lui à travers la

chambre. En un instant Geraldine eut repris son calme.

«Après tout, ajouta-t-il, pourquoi pas? Et, puisque vous dites que le

jeu est intéressant, vogue la galère! Je suis du Club!»

Mr. Malthus avait joui d'une façon toute particulière de l'effroi de son

interlocuteur.

«Après un premier moment de surprise, vous êtes, je le vois, en état

d'apprécier les délices de notre Société, monsieur.... Elle réunit les

émotions de la table de jeu, celles du duel et celles d'un amphithéâtre

romain. Les païens étaient allés assez loin déjà, certes, et j'admire

les raffinements de leur imagination en pareille matière; mais il était

réservé à un pays chrétien d'atteindre cet extrême degré, cette

quintessence, cet absolu du plaisir poignant. Vous comprenez combien

tous les amusements doivent paraître fades à l'homme qui a pris le goût

de celui-ci. La partie que nous jouons, continua-t-il, est d'une extrême

simplicité. Un jeu complet.... Mais... venez donc, vous êtes à même de

voir la chose par vos propres yeux. Voulez-vous me prêter l'appui de

votre bras? Malheureusement, je suis paralysé.»

En effet, tandis que Mr. Malthus commençait sa description, une autre

porte à deux battants s'était ouverte; le Club entier se mit à défiler,

non sans quelque hâte, dans la pièce voisine.

Elle était en tout semblable à celle que l'on venait de quitter, mais un

peu différemment meublée. Le centre en était occupé par une longue table

à tapis vert, devant laquelle le président était assis; il mêlait un jeu

de cartes avec beaucoup de soin. Même avec l'aide de sa canne et du bras

de Geraldine, Mr. Malthus marchait avec tant de difficulté que chacun

fut assis avant que ce couple et le prince qui les attendait entrassent

dans l'appartement; par conséquent tous les trois prirent place côte à

côte, au bout inférieur de la table.

«C'est un jeu de cinquante-deux cartes, dit tout bas Malthus. Veillez

sur l'as de pique, qui est le signe de mort, et sur l'as de trèfle, qui

désigne l'exécuteur de cette nuit. Heureux jeunes gens que vous êtes!

Vous avez de bons yeux et pouvez suivre la partie! Hélas! je ne saurais

reconnaître un as d'un deux à travers la largeur d'une table...»

Et il plaça sur son nez une seconde paire de lunettes.

«Je veux au moins observer les physionomies», expliqua-t-il.

En quelques mots rapides, Geraldine informa le prince de tout ce qu'il

avait appris par la bouche du membre honoraire et de l'alternative

possible qui leur était réservée. Le prince eut un frisson, une

contraction au coeur; il promena ses regards de côté et d'autre, comme

un homme abasourdi.

«Un coup hardi, dit tout bas le colonel, et nous pouvons encore nous

échapper.»

Mais cette suggestion rappela le courage du prince.

«Silence, dit-il. Faites-moi voir que vous savez jouer en gentilhomme,

l'enjeu fût-il sérieux.»

Maintenant, il avait recouvré en apparence tout son sang-froid, quoique

son coeur battit lourdement et qu'il eût une sensation de chaleur

désagréable dans la poitrine. Les membres du Club étaient tous

attentifs; chacun d'eux très pâle; mais nul ne l'était autant que Mr.

Malthus. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa tête se balançait, sur

la colonne vertébrale par un mouvement d'oscillation involontaire; ses

mains, l'une après l'autre, se portaient à sa bouche pour tirailler ses

lèvres livides et frémissantes.

«Attention, messieurs!» dit le président qui se mit à donner lentement

les cartes.

Il s'arrêtait jusqu'à ce que chaque membre eût montré la sienne. Presque

tous hésitaient; vous auriez vu les doigts trembler avant de réussir à

retourner le funeste morceau de carton qui portait l'arrêt du destin. À

mesure que le tour du prince approchait, il éprouvait une émotion

grandissante, qui faillit le suffoquer; mais sans doute il avait quelque

peu le tempérament d'un joueur, car il reconnut qu'un certain plaisir se

mêlait à cette angoisse. Le neuf de trèfle lui échut; le trois de pique

fut donné à Geraldine et la dame de coeur à Mr Malthus, incapable de

réprimer un soupir de soulagement. Le jeune homme aux tartes à la crème,

presque immédiatement après, retourna l'as de trèfle et resta glacé

d'horreur, car il n'était pas venu pour tuer, mais pour être tué. Et le

prince, dans sa sympathie généreuse, oublia presque, en le plaignant,

l'extrême danger qui était encore suspendu au-dessus de lui-même et de

son ami.

La donne se renouvela, et, cette fois encore, la carte de la mort ne

sortit pas. Les joueurs retenaient leur souffle, haletants; le prince

eut un autre trèfle, Geraldine, un carreau; mais, lorsque Mr Malthus eut

retourné sa carte, un horrible bruit, semblable à celui de quelque chose

qui se brise, partit de sa bouche; il se leva et se rassit sans aucun

signe de paralysie. C'était l'as de pique. Le membre honoraire s'était

amusé de ses propres terreurs une fois de trop.

La conversation éclata de nouveau presque tout d'un coup. Les joueurs,

renonçant à leurs attitudes rigides, commencèrent à se lever de table et

revinrent en flânant, par deux et par trois, dans le fumoir. Le

président étirait ses bras et baillait comme un homme qui a fini son

travail journalier. Mais Mr. Malthus restait assis à sa place, la tête

dans ses mains, les mains sur la table, immobile, atterré.

Le prince et Geraldine s'échappèrent, l'impression d'horreur qu'ils

emportaient avec eux, redoublant dans le froid de la nuit.

«Ah! s'écria le prince, être lié par un serment dans une affaire comme

celle-ci, permettre que ce trafic de meurtre continue avec profit et

impunité! Si seulement j'osais manquer à ma parole!

--C'est impossible pour Votre Altesse, répliqua le colonel. Son honneur

est celui de la Bohême; mais je me charge, moi, de manquer à la mienne

avec bienséance.

--Geraldine, dit le prince, si votre honneur souffre en quelqu'une de

nos équipées, non seulement je ne vous pardonnerai jamais, mais ce qui,

je crois, vous affectera plus vivement encore, je ne me le pardonnerai

pas à moi-même.

--J'attends les ordres de Votre Altesse, répondit le colonel. Nous

éloignerons-nous de ce lieu maudit?

--Oui, dit le prince. Appelez un cab. J'essayerai de perdre dans le

sommeil le souvenir de cette abominable aventure.»

Mais il eut soin de lire le nom de l'impasse avant de la quitter.

Le lendemain, aussitôt que le prince fut éveillé, le colonel Geraldine

lui apporta un journal quotidien avec le paragraphe suivant intitulé:

«_Triste accident_.--Cette nuit, vers deux heures, Mr. Barthélemy

Malthus, domicilié n° 16 Chepstow place, Westbourne Grove, à son retour

d'une soirée, est tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square et

s'est fracturé le crâne en même temps qu'une jambe et un bras. La mort

dut être instantanée. Mr. Malthus, accompagné d'un ami, cherchait un cab

au moment de cet affreux accident. Comme Mr. Malthus était paralysé, on

pense que sa chute a pu être occasionnée par une nouvelle attaque. Ce

gentleman était bien connu dans les cercles les plus respectables et sa

perte sera généralement déplorée.»

«Si jamais une âme mérita d'aller droit à l'enfer, dit solennellement

Geraldine, c'est bien celle de ce paralytique.»

Le prince cacha son visage entre ses mains et resta silencieux.

«Je me réjouis presque, continua le colonel, de le savoir mort. Mais,

pour notre jeune homme aux tartes à la crème, ma pitié est grande, je

l'avoue.»

--Geraldine, dit le prince en relevant la tête, ce malheureux garçon

était, la nuit passée, aussi innocent que vous et moi, et, ce matin, le

poids d'un crime est sa conscience. Quand je pense au président, mon

coeur défaille au dedans de moi. Je ne sais comment cela se passera,

mais je veux tenir ce gredin à ma merci, comme il y a un Dieu au ciel.

Quelle expérience, quelle leçon que celle de ce jeu de cartes!

--Une leçon qu'il ne faudrait jamais recommencer», fit observer le

colonel.

Le prince resta si longtemps sans répondre que son fidèle serviteur

devint inquiet.

«Monseigneur, dit-il, vous ne pouvez penser à y retourner? Vous n'avez

déjà que trop souffert et vu trop d'horreurs, les devoirs de votre

situation vous défendent de tenter le hasard.

--Hélas! répliqua le prince, je n'ai jamais senti ma faiblesse d'une

manière aussi humiliante qu'aujourd'hui, mais elle est plus forte que

moi. Puis-je cesser de m'intéresser au sort du malheureux jeune homme

qui a soupé avec nous, il y a quelques heures? Puis-je laisser le

président poursuivre sa carrière d'infamie sans la surveiller? Puis-je

commencer une aventure aussi entraînante sans la continuer jusqu'à la

fin? Non, Geraldine, vous demandez au prince plus que l'homme n'est

capable d'accomplir. Cette nuit, encore une fois, nous irons prendre

place à la table de ce Club du suicide.»

Le colonel tomba sur ses deux genoux.

«Mon prince veut-il m'ôter la vie? s'écria-t-il. Elle est à lui; mais

qu'il n'exige pas que je la laisse affronter un pareil risque!

--Colonel, répliqua Florizel avec quelque hauteur, votre vie vous

appartient absolument. Je ne demande que de l'obéissance, et, si

celle-ci m'est accordée sans empressement, je ne la demanderai plus.»

Le grand écuyer, se retrouva sur pied en un clin d'oeil et dit

simplement:

«Votre Altesse veut-elle me dispenser de mon service durant

l'après-midi? Je ne puis me hasarder une seconde fois dans cette maison

fatale avant d'avoir parfaitement réglé mes affaires. Votre Altesse ne

rencontrera plus, je le promets, la moindre opposition de la part du

plus dévoué et du plus reconnaissant de ses serviteurs.

--Mon cher Geraldine, répondit le prince, je suis toujours aux regrets,

lorsque vous m'obligez à me rappeler mon rang. Disposez de votre

journée, comme bon vous semblera, et soyez ici avant onze heures sous le

même déguisement.»

Le Club, ce second soir, n'était pas aussi nombreux que la veille;

lorsque Geraldine et le prince arrivèrent, il n'y avait pas plus de six

personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le président à part et le

félicita chaleureusement au sujet de la démission de Mr. Malthus.

«J'aime, dit-il, à rencontrer des capacités, et, certainement, j'en

trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature très délicate,

mais je vois que vous vous en acquittez avec succès et discrétion.»

Le président parut touché des compliments que lui accordait un homme

aussi supérieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec

humilité.

Le jeune homme aux tartes à la crème était dans le salon, mais abattu et

silencieux. Ses nouveaux amis essayèrent en vain de le faire causer.

«Combien je voudrais, s'écria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans

ce bouge infâme! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous

aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et

le bruit de ses os sur le pavé! Souhaitez-moi, en admettant que vous

ayez encore quelque bonté pour un être dégradé comme je le suis,

souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!»

Quelques membres entrèrent dans le courant de la soirée, mais le diable

ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le

prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agréable se mêlait à

son inquiétude; mais il s'étonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il

ne l'était la nuit précédente.

«Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volonté

puisse opérer un si grand changement!

--Attention, messieurs!» dit le président;--et il se mit à donner.

Trois fois les cartes firent le tour de la table sans résultat. Lorsque

le président recommença pour la quatrième fois, l'émotion était générale

et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour

entier. Le prince, assis auprès de celui qui se tenait à la gauche du

banquier, avait à recevoir l'avant-dernière carte. Le troisième joueur

retourna un as noir, c'était l'as de trèfle; le suivant eut le carreau;

mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine,

assis à la gauche du prince, retourna sa carte: c'était un as, mais un

as de coeur.

Lorsque le prince Florizel vit sa destinée encore voilée sur la table

devant lui, son coeur cessa de battre. Il était homme et courageux, mais

la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent

pour être condamné. Il retourna la carte; c'était l'as de pique. Une

sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous

ses yeux. Il entendit le joueur assis à sa droite partir d'un éclat de

rire qui sonnait entre la joie et le désappointement; il vit la

compagnie se disperser, mais ses pensées étaient loin. Il reconnaissait

combien sa conduite avait été légère, criminelle même.

«Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi!»

Et aussitôt son trouble fit place à l'empire habituel qu'il avait sur

lui-même.

À sa grande surprise, Geraldine avait disparu. Il ne restait personne

dans la salle de jeu, excepté le bourreau destiné à l'expédier, qui se

concertait avec le président, et le jeune homme aux tartes à la crème.

Celui-ci se glissa vers le prince et lui souffla dans l'oreille, en

guise d'adieu:

«Je donnerais un million, si je le possédais, pour avoir la même chance

que vous.»

Son Altesse ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait vendu volontiers

cette chance beaucoup moins cher.

La conférence à voix basse était terminée. Le possesseur de l'as de

trèfle quitta la chambre avec un signe d'intelligence, et le président,

s'approchant de l'infortuné prince, lui tendit la main.

«Je suis content de vous avoir rencontré, monsieur, dit-il, et content

d'avoir été en état de vous rendre ce petit service. Au moins vous ne

pouvez vous plaindre d'un long retard. À la seconde soirée,--quel coup

de fortune!»

Le prince essaya vainement d'articuler une réponse quelconque, mais sa

bouche était sèche et sa langue semblait paralysée.

«Vous sentez-vous mal à votre aise? demanda le président d'un air de

sollicitude. Cela arrive à beaucoup de ces messieurs. Voulez-vous

prendre un peu d'eau-de-vie?»

Florizel fit un signe affirmatif.

«Pauvre vieux Malthus! répéta le président, tandis qu'il vidait son

verre. Il en a bu près d'un demi-litre, qui n'a paru lui faire que peu

de bien.

--Cela agit mieux sur moi, dit le prince, me voici redevenu moi-même,

comme vous voyez. Permettez-moi une question: où dois-je me rendre?

--Vous allez suivre le Strand dans la direction de la Cité, sur le

trottoir de gauche, jusqu'à ce que vous ayez rencontré l'individu qui

vient de s'en aller. Il vous donnera ses instructions et vous aurez la

bonté de vous y conformer; il est investi de l'autorité du club pour

cette nuit. Et maintenant, ajouta le président, je vous souhaite une

promenade agréable.»

Florizel répondit à ce salut avec une certaine gaucherie et se retira.

Il traversa le fumoir, où l'ensemble des joueurs restait encore à

consommer du champagne qu'il avait commandé et payé en partie, et fut

surpris de s'apercevoir qu'il les maudissait du fond de son coeur. Il

mit lentement son chapeau, son pardessus, choisit son parapluie dans un

coin. L'habitude qu'il avait de ces actes familiers et la pensée qu'il

les faisait pour la dernière fois le poussèrent à un éclat de rire qui

résonna d'une façon sinistre à ses propres oreilles. Il éprouvait une

répugnance à sortir de la maison et se tourna vers la fenêtre. La vue

des réverbères qui brillaient dans l'obscurité le rappela au sentiment

de la réalité.

«Allons, allons, il faut être un homme et m'arracher d'ici.»

Au coin de Box-Court, trois hommes tombèrent sur le prince Florizel à

l'improviste et il fut transporté sans façon dans une voiture qui partit

rapidement. Déjà, il s'y trouvait quelqu'un.

«Votre Altesse me pardonnera-t-elle mon zèle?» dit une voix bien connue.

Le prince se jeta au cou du colonel dans l'élan de son soulagement.

«Comment pourrai-je jamais vous remercier? s'écria-t-il. Et par quel

miracle cela s'est-il fait?»

Quoiqu'il eût accepté sa condamnation, il était trop heureux de céder à

cette violence amicale, de retourner une fois de plus à la vie et à

l'espérance.

«Vous pourrez me remercier effectivement, répliqua le colonel, si vous

évitez dans l'avenir de pareils dangers. Tout s'est produit par les

moyens les plus simples. J'ai arrangé l'affaire durant l'après-midi.

Discrétion a été promise et payée. Vos propres serviteurs étaient

principalement engagés dans l'affaire. La maison de Box-Court fut cernée

dès la tombée de la nuit, et cette voiture, l'une des vôtres, attendait

depuis une heure environ.

--Et le misérable voué à m'assassiner, qu'est-il devenu? demanda le

prince.

--Il a été arrêté au moment où il quittait le Club, répliqua le colonel;

maintenant il attend sa sentence au palais, où bientôt il sera rejoint

par ses complices.

--Geraldine, dit le prince, vous m'avez sauvé contrairement à mes ordres

absolus, et vous avez bien fait. Je vous dois non seulement la vie, mais

encore une leçon, et je serais indigne de régner si je ne témoignais de

la gratitude à mon maître. Choisissez votre récompense.»

Il y eut un silence pendant lequel la voiture continua de rouler à

travers les rues; les deux hommes étaient plongés chacun dans ses

propres pensées. Le silence fut rompu par le colonel.

«Votre Altesse, dit-il, a en ce moment un nombre considérable de

prisonniers. Il y a au moins un criminel dans ce nombre. Pour lui

justice doit être faite. Notre serment nous défend tout recours à la

loi, et la discrétion l'interdirait même si l'on nous dégageait du

serment. Puis-je demander les intentions de Votre Altesse?

--C'est décidé, répondit Florizel, le président tombera dans un duel. Il

ne reste qu'à trouver l'adversaire.

--Votre Altesse m'a permis de choisir ma propre récompense, dit le

colonel. Veut-elle confier à mon frère cette mission délicate? Il est

homme à s'en acquitter parfaitement.

--Vous me demandez là une méchante faveur, dit le prince, mais je ne

peux rien vous refuser.»

Le colonel lui baisa la main avec la plus grande affection, et, en ce

moment, la voiture roula sous le porche de la résidence splendide du

prince.

Une heure après, Florizel, revêtu de ses habits officiels et couvert de

tous les ordres de Bohême, reçut les membres du _Suicide Club_.

«Misérables insensés que vous êtes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous

ont été jetés dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des

secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser

à un potentat plus puissant et plus généreux que moi. J'éprouve de la

pitié pour vous tous, une pitié plus profonde que vous n'êtes capables

de l'imaginer, et, si vous répondez franchement, je tâcherai de remédier

à votre malheur. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers le

président, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par

quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir

à vous proposer.»

Posant sa main sur l'épaule du frère de Geraldine:

«Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui désire faire un tour sur le

continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans

cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en

changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux

hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'être préparé à tout.

Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez

le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens à

mettre à votre disposition; je suis connu, monsieur le président, pour

avoir la vue longue et le bras long.»

Par ces paroles prononcées avec sévérité, il termina son discours. Le

lendemain, les membres du Club reçurent des preuves de sa munificence et

le président se mit en route sous les auspices du frère de Geraldine,

qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dressés

dans le service du prince.

Enfin, des agents discrets occupèrent la maison de Box-Court: toutes les

lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient être

soumises à l'examen du prince Florizel en personne.

Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME, qui est

maintenant un propriétaire aisé de Wigmore street, Cavendish-square. Je

supprime le numéro de la maison pour des raisons évidentes. Ceux qui

désireraient connaître la suite des aventures du prince Florizel et de

ce scélérat, le président du _Suicide Club_, n'ont qu'à lire l'HISTOIRE

D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE.

HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE

Nouvelles mille et une nuits · 第 5 / 16 段