souper serait-il une folie comme mes tartes à la crème? Le diable
aurait-il rassemblé trois des siens pour une dernière débauche?
--Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, répondit le
prince, et je suis si charmé de cette coïncidence que, quoique nous ne
soyons pas absolument dans le même cas, je m'en vais mettre fin à cette
inégalité. Que votre conduite héroïque envers les dernières tartes à la
crème me serve d'exemple!»
En parlant, Florizel tira sa bourse et y prit un petit paquet de billets
de banque.
«Vous voyez, je suis en avance sur vous de huit jours environ; mais je
puis me rattraper et me rapprocher de plus en plus du poteau fatal.
Celui-ci, continua-t-il, en posant un des billets sur la table, suffira
pour la note. Quant au reste...»
Il jeta la liasse dans le feu, où elle disparut en flambant.
Le jeune homme avait essayé de saisir le prince par le bras; mais, comme
une table les séparait, son intervention arriva trop tard.
«Malheureux, s'écria-t-il, vous n'auriez pas dû les brûler tous.... Il
fallait garder quarante livres!
--Quarante livres, répéta le prince, pourquoi, au nom du ciel, quarante
livres?
--Pourquoi pas quatre-vingts? s'écria le colonel; il devait y en avoir
une centaine dans le paquet.
--Quarante livres suffisent, dit le jeune homme tristement, car sans
cela, il n'y a pas d'admission possible. La règle est absolue: quarante
livres pour chacun. Vie damnée que la nôtre! Un homme ne peut pas même
mourir sans argent.»
Le prince et le colonel échangèrent un coup d'oeil.
«Expliquez-vous, dit le dernier. J'ai encore un portefeuille
passablement garni et je n'ai pas besoin de dire que je suis prêt à
partager ma fortune avec Godall. Mais je désire savoir à quelle fin. Que
pensez-vous donc faire?»
Le jeune homme promenait des regards inquiets de l'un à l'autre, comme
au sortir d'un rêve. Il rougit violemment.
«Ne suis-je pas votre dupe? demanda-t-il. Êtes-vous tout de bon des gens
ruinés?
--Je le suis, pour ma part, autant qu'on peut l'être, répliqua le
colonel.
--Et, quant à moi, dit le prince, je vous en ai donné la preuve; je
reste sans le sou. Qui donc aurait jeté ces billets au feu, sauf un
homme ruiné? L'action parle d'elle-même.
--Un homme ruiné, oui, répondit l'autre d'un air de soupçon, ou bien un
millionnaire!
--Assez, monsieur, dit le prince; j'ai dit et je n'ai pas l'habitude
qu'on doute de ma parole.
--Ruinés? répéta le jeune homme. Êtes-vous vraiment mes pareils, arrivés
après une vie d'abandon à une situation telle que vous n'ayez plus
qu'une issue? Allez-vous donc,--il baissait la voix à mesure qu'il
parlait,--allez-vous donc vous donner ce dernier luxe? Comptez-vous fuir
les conséquences de vos désordres par la seule voie infaillible et
facile?»
Soudain il s'interrompit et essaya de rire.
«À votre santé! s'écria-t-il, en vidant son verre, bonne nuit, mes
joyeux camarades.»
Le colonel Geraldine le saisit par le bras, au moment où il allait se
lever.
«Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous
avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, décidés à mourir. Tôt ou
tard, isolément ou réunis, nous nous proposions d'aller au-devant de la
mort et de la défier là où elle se tiendrait prête. Puisque nous vous
avons rencontré et que votre cas est le plus pressant, que tout
s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez,
mourons tous trois ensemble. Notre trio pénétrera bras dessus, bras
dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons
mutuellement parmi les ombres!»
Geraldine jouait son rôle avec des intonations si justes que le prince
lui-même le regarda, troublé, prêt à le croire sincère. Quant au jeune
homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux étincelèrent.
«Bon, vous êtes des camarades comme il m'en faut! s'écria-t-il avec une
gaieté presque effrayante. Tope là et que le marché soit conclu. (Sa
main était glacée.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez
commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous
avez pris votre part de mes tartes à la crème! Je ne suis qu'une unité,
mais une unité dans une armée. Je connais la porte dérobée de la Mort.
Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'éternité
sans cérémonie... sans scandale pourtant.»
Ils l'engagèrent derechef à expliquer ce qu'il voulait dire.
«Messieurs, pouvez-vous réunir quatre-vingts livres entre vous?»
Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et répliqua
affirmativement.
«Gaillards favorisés que vous êtes! Quarante livres, c'est le prix
d'entrée dans le Club du suicide.
--Le Club du suicide, répéta Florizel, que diable est-ce que cela?
--Écoutez, dit l'inconnu, ce siècle est celui du progrès, et j'ai à vous
révéler le progrès suprême! Des intérêts d'argent et autres appelant les
hommes à la hâte dans différents endroits, on inventa les chemins de
fer; puis, les chemins de fer nous séparant de nos amis, il fallut créer
les télégraphes, qui permettent de communiquer promptement à travers de
grands espaces. Dans les hôtels même, nous avons aujourd'hui des
ascenseurs qui nous épargnent une escalade de quelques centaines de
marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade
faite pour y jouer le rôle de fou tant que la partie nous amuse. Une
commodité de plus manquait au confort moderne, une voie décente et
facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derrière menant à la
liberté, ou bien, comme je viens de le dire, la porte dérobée de la
Mort. Le Club du suicide y supplée. N'allez pas supposer que, vous et
moi, nous soyons seuls à professer un désir essentiellement légitime.
Bon nombre de nos semblables ne sont arrêtés dans leur fuite que par
certaines considérations. Les uns ont une famille qui serait cruellement
frappée ou même accusée, d'autres manquent de courage, les préparatifs
de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un
pistolet de ma tête ni presser la détente; quelque chose m'en empêche;
quoique j'aie le dégoût de la vie, je n'ai pas assez de force pour en
finir. C'est à l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui
souhaitent d'être fauchés sans scandale posthume que le Club du suicide
a été inauguré. De quelle façon? Quelle est son histoire? Quelles
peuvent être ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce
que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le
communiquer. Pour abréger, je suis à votre service. Si vous êtes
vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une réunion, et
avant la fin de la semaine, sinon cette nuit même, vous serez
débarrassés du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune
homme consulta sa montre), il est onze heures; à onze heures et demie au
plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant
vous pour examiner ma proposition. C'est plus sérieux qu'une tarte à la
crème, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agréable, j'imagine.
--Plus sérieux, certainement, répondit le colonel, si sérieux que je
vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq
minutes avec mon ami M. Godall!
--À merveille, répondit le jeune homme. Je vais me retirer...»
Aussitôt que le prince et Geraldine furent seuls:
«Il me semble, dit le premier, que vous êtes ému, tandis qu'au contraire
j'ai pris mon parti. Je veux voir la fin de cette aventure.
--Que Votre Altesse réfléchisse, répliqua le colonel en pâlissant;
qu'elle considère l'importance qu'une vie telle que la sienne a non
seulement pour ses amis, mais pour le bien public. En supposant que,
cette nuit, un malheur irréparable atteigne la personne de Votre
Altesse, quel serait mon désespoir, quelle serait l'affliction de tout
un peuple?
--Je veux voir la fin, répéta le prince de sa voix la plus délibérée;
ayez la bonté, colonel, de tenir votre parole de gentilhomme. Dans nulle
circonstance, souvenez-vous-en bien, vous ne trahirez, sans que je vous
y autorise, l'incognito que j'ai choisi pour voyager à l'étranger. Tels
sont les ordres que je réitère. Et maintenant, je vous serai obligé
d'aller demander l'addition.»
Le colonel s'inclina avec respect, mais il avait la face blême lorsqu'il
pria le jeune homme aux tartes à la crème de rentrer. Le prince
conservait pour sa part une contenance parfaitement calme; il raconta
une farce du Palais-Royal au jeune suicidé avec beaucoup d'entrain. Sans
ostentation, il évita les regards suppliants de Geraldine, et choisit un
nouveau cigare avec plus de soin que d'habitude. De fait, il était le
seul des trois qui gardât quelque puissance sur ses nerfs.
La note étant acquittée, le prince donna toute la monnaie au domestique
très étonné; puis on partit en voiture. Peu de temps après; le fiacre
s'arrêta à l'entrée d'une cour un peu sombre. Là ils descendirent.
Après que Geraldine eut payé la course, le jeune homme s'adressa au
prince en ces termes:
«Il est encore temps, Mr. Godall, d'échapper à une destinée inévitable,
vous et le major Hammersmith. Consultez-vous bien avant de faire un pas
de plus, et, si vos coeurs disent non, voici les chemins de traverse.
--Conduisez-nous, monsieur, dit le prince, je ne suis pas homme à
reculer devant une chose une fois dite.
--Votre sang-froid me fait du bien, répliqua le jeune guide. Je n'ai
jamais vu personne d'impassible à ce point, quoique vous ne soyez pas le
premier que j'aie accompagné à cette porte. Plus d'un m'a précédé pour
aller où je savais que je le suivrais bientôt. Mais ceci n'est d'aucun
intérêt pour vous. Attendez-moi quelques instants; je reviendrai dès que
j'aurai arrangé les préliminaires de votre introduction.»
Là-dessus le distributeur de tartes, ayant tendu la main à ses
compagnons, traversa la cour, entra dans un vestibule et disparut.
«De toutes nos folies, dit le colonel à voix basse, celle-ci me paraît
la plus violente et la plus dangereuse.
--Je le crois, répondit le prince.
--Nous avons encore un moment à nous, continua le colonel. Que Votre
Altesse profite de l'occasion et se retire. Les conséquences de cette
démarche peuvent être si graves! C'est ce qui m'autorise à pousser un
peu plus loin qu'à l'ordinaire la liberté de langage que Votre Altesse
daigne m'accorder.
--Dois-je comprendre que le colonel Geraldine a peur? dit Florizel en
retirant le cigare de sa bouche et en fixant sur son écuyer un regard
perçant.
--Mes craintes ne sont certainement pas personnelles, répliqua fièrement
Geraldine.
--Je le supposais bien, dit le prince, avec une bonne humeur
imperturbable; mais je n'avais nulle envie de vous rappeler la
différence de nos positions réciproques. Assez, ajouta-t-il, voyant que
Geraldine était prêt à demander pardon,--vous êtes excusé.»
Et il fuma tranquillement, appuyé contre une grille, jusqu'à ce que
l'ambassadeur fût de retour.
«Eh bien, demanda-t-il, notre réception est-elle arrangée?
--Suivez-moi, messieurs. Le président vous interrogera dans son cabinet.
Et permettez-moi de vous avertir que vos réponses doivent être franches.
Je me suis porté caution; mais le Club exige une enquête sérieuse avant
d'admettre qui que ce soit; l'indiscrétion d'un seul membre amènerait la
dispersion de la Société pour toujours.»
Le prince et Geraldine s'entendirent à voix basse; après quoi ils
accompagnèrent leur guide au cabinet du président. Il n'y avait pas
d'obstacles bien considérables à franchir. La porte extérieure était
ouverte, la porte du cabinet entrebâillée; et là, dans un local de
petites dimensions, mais au plafond très élevé, le jeune homme les
laissa seuls pour la seconde fois.
--Le président se rendra ici tout à l'heure», dit-il, avec un signe de
tête, en disparaissant.
Des voix se faisaient entendre à travers la porte à deux battants qui
formait l'une des extrémités, et par intervalles le bruit d'un bouchon
de champagne, suivi d'un éclat de rire, se mêlait aux lambeaux de la
conversation. Une grande fenêtre donnait sur la rivière, et la
disposition des lumières leur fit supposer qu'ils n'étaient pas loin de
la station de Charing Cross. Le mobilier leur parut mesquin sous des
housses usées jusqu'à la corde; ils remarquèrent la sonnette placée au
centre d'une table ronde, les chapeaux et les pardessus nombreux
accrochés le long des murs.
«Quel est ce repaire? dit Geraldine.
--C'est ce que je veux voir, répliqua le prince, si le diable le permet;
la chose peut devenir amusante.»
Sur ces entrefaites, la porte à deux battants s'ouvrit, mais pas plus
qu'il n'était nécessaire pour le passage d'un corps humain, et un
bruyant bourdonnement de voix accompagna l'entrée du redoutable
président. Qu'on imagine un homme d'une cinquantaine d'années, grand de
taille, à la démarche hardie, aux favoris hérissés, à la tête chauve, à
l'oeil gris voilé qui de temps en temps lançait une étincelle. Ses
lèvres serraient un gros cigare qu'il mâchait et tortillait de droite à
gauche, tout en regardant d'un air pénétrant et froid les deux
étrangers. Il portait des habits de lainage clair, avec un col de
chemise très dégagé à rayures de couleur.
«Bonsoir, commença-t-il, après avoir fermé la perte derrière lui. On m'a
dit que vous désiriez me parler.
--Nous voulons, monsieur, nous joindre au Club du suicide», répliqua le
colonel.
Le président roula son cigare dans sa bouche.
«Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il brusquement.
--Je vous demande pardon, répondit Geraldine, mais je crois que vous
êtes la personne la mieux autorisée à me donner des informations
là-dessus.
--Moi? s'écria le président. Un Club du suicide? Allons, vous voulez
rire! Je peux permettre à des jeunes gens d'avoir le vin gai; mais il ne
faudrait point insister trop.
--Appelez votre Club comme vous voudrez, dit le colonel, mais vous avez
quelque compagnie derrière ces portes et nous désirons nous joindre à
elle.
--Monsieur, répondit le président, vous êtes dans l'erreur. Ceci est une
maison particulière et je vous saurai gré d'en sortir sur-le-champ.»
Le prince était resté tranquillement à sa place pendant ce petit
colloque; mais, lorsque le colonel tourna les yeux vers lui, comme pour
dire: «Allons-nous-en, de grâce...»--il retira son cigare et répondit:
«Je suis venu ici sur l'invitation d'un de vos amis. Sans doute il vous
a informé des motifs qui justifient notre démarche. Permettez-moi de
vous rappeler qu'un homme qui se trouve dans les conditions où je suis,
n'a point à se gêner et n'est nullement disposé à tolérer des
impertinences. Je suis très pacifique d'ordinaire; mais, cher monsieur,
vous allez me rendre le service que je demande ou bien vous aurez lieu
de vous repentir de m'avoir jamais admis dans votre antichambre.»
Le président poussa un bruyant éclat de rire.
«C'est ainsi qu'il faut parler, dit-il. Oui, vous êtes vraiment un
homme. Vous connaissez le chemin de mon coeur et pouvez faire de moi
tout ce qu'il vous plaira. Voudriez-vous, continua-t-il en s'adressant à
Geraldine, vous éloigner un instant? J'en finirai d'abord avec votre
compagnon. Certaines formalités du Club doivent être remplies
secrètement.»
À ces mots, il ouvrit la porte d'un petit cabinet, dans lequel il
enferma le colonel.
«J'ai foi en vous, dit-il à Florizel, aussitôt qu'ils furent seuls, mais
êtes-vous sûr de votre ami?
--Pas aussi sûr que je le suis de moi-même, assez cependant pour que
j'aie pu l'amener ici sans inquiétude; les raisons qui lui font désirer
d'entrer dans votre Club sont encore plus puissantes que les miennes.
L'autre jour, il s'est laissé prendre trichant aux cartes.
--Une bonne raison, j'en conviens, répliqua le président, nous en avons
un autre dans le même cas. Avez-vous été au service, monsieur?
--Oui, mais j'étais trop paresseux, je l'ai quitté de bonne heure.
--Quel est le motif qui vous fait abandonner la vie? poursuivit le
président.
--Toujours le même, autant que je peux m'en rendre compte, la paresse
toute pure.»
Le président tressaillit.
«C'est impossible, s'écria-t-il, vous devez avoir une raison plus
sérieuse que celle-là.
--Je n'ai plus le sou, ajouta Florizel. C'est aussi un tourment. Mon
oisiveté en souffre.»
Le président tourmenta son cigare pendant quelques secondes en regardant
droit dans les yeux ce néophyte extraordinaire; mais le prince supporta
son examen avec un sang-froid imperturbable.
«Si je n'avais une si grande expérience, dit à la fin le président, je
vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en matière de
suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus
irrésistibles. Et, lorsqu'un homme me plaît, comme vous me plaisez,
monsieur, je presse la conclusion plutôt que je ne la retarde.»
Le prince et le colonel furent soumis à un interrogatoire long et
particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en présence de ce
dernier, de sorte que le président pouvait observer la contenance de
l'un, tout en écoutant les réponses de l'autre. Le résultat fut
satisfaisant et le président, après avoir enregistré quelques détails
sur un carnet, leur proposa de prêter serment. On ne saurait imaginer de
formule plus absolue de l'obéissance passive, rien de plus rigoureux que
les termes par lesquels le récipiendaire se liait pour toujours.
Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son
exemple d'un air accablé. Alors le président ayant reçu la somme fixée
pour l'entrée, introduisit sans plus de difficultés les deux amis dans
le fumoir du Club.
Ce fumoir était de la même hauteur que le cabinet dans lequel il
donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de
chêne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz éclairaient la
compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et
buvaient; une gaieté fiévreuse régnait partout, entrecoupée de silences
subits et quelque peu sinistres.
«Est-ce un grand jour? demanda le prince.
--Moyen, répondit le président. Par parenthèse, si vous avez quelque
argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne
humeur et constitue un de mes petits profits.
--Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.»
Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-là; son usage
évident du meilleur monde, sa grâce et sa politesse, avec un mélange
imperceptible d'autorité, imposèrent très vite à cette assemblée macabre
et la séduisirent malgré elle; en même temps il ouvrait les yeux et les
oreilles. Bientôt il commença à se faire une idée générale du monde au
milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorité
considérable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la
sensibilité, plutôt que de l'énergie. Si quelques-uns dépassaient la
trentaine, plusieurs étaient âgés de moins de vingt ans. Ils se tenaient
appuyés contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tantôt ils
fumaient très fort et tantôt ils laissaient s'éteindre leurs cigares;
quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacité du grand nombre
n'était évidemment que le résultat d'une excitation nerveuse, avec
absence complète d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille
de champagne était débouchée, la gaieté augmentait d'une façon
manifeste.
Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, près de la fenêtre, les mains
plongées dans les poches de son pantalon et la tête basse, mortellement
pâle, la sueur au front, ne proférait pas un mot; on eût dit une
véritable ruine d'âme et de corps; l'autre, sur un sofa qui le séparait
de la cheminée, différait étrangement de tout le reste de la compagnie.
Peut-être n'avait-il guère que quarante ans, mais on lui en eût donné
dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un être plus hideux,
plus ravagé par la maladie et les excès. Il n'avait que la peau et les
os, était en partie paralysé et portait des lunettes d'une puissance si
extraordinaire que ses yeux paraissaient à travers singulièrement
grossis et déformés. Excepté le prince et le président, il était dans ce
salon l'unique personne qui conservât le calme de la vie ordinaire.
Les membres du _Suicide Club_ ne se piquaient pas d'une tenue très
décente. Quelques-uns tiraient vanité des actions déshonorantes qui les
avaient amenés à chercher un refuge dans la mort; on écoutait sans
témoigner de désapprobation. Il y avait un accord tacite contre les
arrêts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait
déjà de quelques-unes des immunités de la tombe. Ils burent à la mémoire
les uns des autres et à celle des suicidés remarquables du passé. Ils
comparaient et développaient leurs vues différentes sur la mort; ceux-ci
déclarant que ce n'était rien que ténèbres et néant, ceux-là, espérant
que, cette même nuit, ils iraient escalader les étoiles.
«À la mémoire éternelle du baron de Trenck, le type des suicidés! cria
quelqu'un. Il passa d'une petite cellule dans une plus petite, afin
d'atteindre enfin à la liberté.
--Pour ma part, dit un second, je ne demande qu'un bandeau sur mes yeux
et du coton dans mes oreilles. Seulement, il n'y a pas de coton assez
épais en ce monde.»
Le troisième espérait, dans l'état nouveau où il allait entrer,
découvrir les secrets de la vie, et le quatrième avouait qu'il n'aurait
jamais fait partie du Club s'il n'eût été amené à croire au système de
Darwin.
«Je n'ai pu supporter, disait-il, l'idée de descendre d'un singe.
En somme, le prince était tout à fait désillusionné par les manières et
la conversation de ses nouveaux collègues.
«Il n'y a pas de quoi faire tant d'embarras, pensait-il. Dès qu'un homme
s'est réconcilié avec l'idée de se tuer, qu'il s'exécute, pour Dieu, en
gentilhomme. Cet émoi et ces gros mots sont déplacés.»
Cependant, le colonel Geraldine était en proie aux plus vives
appréhensions: le Club et ses règlements restaient toujours à l'état de
mystères, et il regardait autour de la salle afin de trouver quelqu'un
qui fût en mesure de le renseigner. Son regard tomba enfin sur le
paralytique, dont la sérénité le frappa; il supplia le président, qui,
très pressé, ne faisait que sortir de la chambre et y rentrer, expédiant
des affaires, de le présenter à ce monsieur assis sur le canapé.
Le président répondit que de semblables formalités étaient inutiles chez
lui; néanmoins il présenta Mr. Hammersmith à Mr. Malthus.
Mr. Malthus regarda le colonel avec curiosité et le pria de prendre
place à sa droite.
«Vous êtes un nouveau venu, dit-il, et vous désirez des renseignements.
Eh bien, vous vous adressez à la bonne source. Il y a deux ans que j'ai
fait ma première visite à ce Club enchanteur.»
Le colonel respira. Si Mr. Malthus avait fréquenté ce lieu pendant deux
ans, le prince pouvait ne courir aucun danger durant une seule soirée.
«Comment! s'écria-t-il, deux ans? De quelle mystification suis-je donc
le jouet?
--D'aucune, répliqua Mr. Mathus avec douceur. Mon cas est singulier. Je
ne suis pas du tout, à proprement parler, un suicidé, mais un membre
honoraire, pour ainsi dire. Je ne visite guère le Club que deux fois par
mois. Mon infirmité et la condescendance du président m'ont procuré ce
privilège, que d'ailleurs je paye assez cher.
--Je vous prierai, dit le colonel, de vouloir bien être plus explicite.
Rappelez-vous que je ne suis encore que très imparfaitement familier
avec les statuts de l'endroit.
--Un membre ordinaire tel que vous, lancé à la recherche de la mort,
revient ici tous les soirs jusqu'à ce que la chance le favorise,
répliqua le paralytique; s'il est sans le sou, il peut même être logé et
nourri par le président; pas de luxe, mais le nécessaire; on ne saurait
faire davantage vu la modicité de la souscription. D'ailleurs, la seule
société du président est par elle-même un très vif agrément.
--En vérité! s'écria Geraldine, je ne l'aurais pas cru.
--Ah! c'est que vous ne connaissez pas l'homme. L'esprit le plus drôle!
Des histoires! Un cynisme!... Il sait la vie sur le bout du doigt; et,
entre nous, c'est le coquin le plus corrompu de toute la chrétienté.
--Est-il, lui aussi, membre permanent comme vous-même, si je puis poser
cette question sans vous offenser?