glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie à ces
sensations indescriptibles qui précédaient ma métamorphose, et je n'eus
que le temps de me réfugier dans mon cabinet avant que n'éclatassent en
moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une
double dose, pour redevenir moi-même. Hélas! six heures après, tandis
que j'étais tristement assis auprès du feu, le besoin de recourir à la
drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref, à partir de ce jour là, ce ne
fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et
sous l'influence immédiate de la liqueur que je pus conserver
l'apparence de Jekyll.
«À toute heure de jour et de nuit, j'étais averti par le frisson
précurseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil,
j'étais toujours sûr de retrouver Hyde en me réveillant. Sous
l'influence de cette perpétuelle menace et de l'insomnie à laquelle je
me condamnais, je devins en ma propre personne un malade dévoré par la
fièvre, alangui de corps et d'âme, possédé par une seule pensée qui
grandissait toujours, le dégoût de mon autre moi-même. Mais quand je
dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans
transition,--car les tortures de la métamorphose devenaient de jour en
jour moins marquées,--à un état tout contraire; mon esprit débordait
d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde
augmentait évidemment à mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine
qui divisait ces deux suppliciés était devenue égale de chaque côté.
Chez Jekyll, c'était comme un instinct vital; il voyait maintenant la
difformité de l'être qui partageait avec lui le phénomène de l'existence
et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il
considérait Hyde, en dehors de ces liens de communauté qui faisaient son
malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais
d'inorganique. C'était là le pire: que la fange de la caverne semblât
pousser des cris, posséder une voix, que la poussière amorphe fût
capable d'agir, que ce qui était mort et n'avait pas de forme usurpât
les fonctions de la vie. Et cette abomination en révolte tenait à lui de
plus près qu'une épouse, de plus près que ses yeux; elle était
emprisonnée dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses
efforts pour sortir, et à chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet
_autre_, ce démon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour
prévaloir contre lui, pour le déposséder de ses droits.
«La haine de Hyde contre Jekyll était d'un ordre différent. Sa peur tout
animale du gibet le conduisait bien à commettre des suicides
temporaires, en retournant à son rang subordonné de partie inférieure
d'une personne, mais il détestait cette nécessité, il abhorrait
l'affaissement dans lequel Jekyll était tombé, il lui en voulait de son
aversion pour l'ancien complice autrefois traité avec indulgence. De là
les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasphèmes en marge de mes
livres, brûlant mes lettres, lacérant le portrait de mon père. Si ce
n'eut été par crainte de la mort, il se fût perdu pour m'envelopper dans
sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus
loin: moi qui ne peux penser à lui sans frissonner, sans défaillir,
quand je me représente la passion forcenée de cet attachement, quand je
songe à la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je
trouve encore moyen de le plaindre!
«Inutile de prolonger cette peinture d'un état lamentable; personne n'a
souffert jamais de tels tourments,--cela suffit. Pourtant, à ces
tourments mêmes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement,
mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'âme; mon
châtiment eût duré ainsi plusieurs années sans la dernière calamité qui
a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée
depuis ma première expérience, étant près de s'épuiser, j'en fis
demander une autre; je me servis de celle-ci pour préparer le breuvage.
L'ébullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de
couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira
que Londres fut fouillé en vain dans tous les sens. Je suis maintenant
persuadé que ma première provision était impure, et que c'est à cette
impureté non connue que le breuvage dut d'être efficace.
«Une semaine environ s'est passée; j'achève cette confession sous
l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est
donc la derrière fois, à moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser
ses propres pensées et voir, dans la glace, son propre visage,--si
terriblement altéré. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si
la métamorphose survenait tandis que j'écris, Hyde mettrait ces pages en
pièces; mais si quelque temps s'écoule après que je les aurai cachées,
son égoïsme prodigieux, sa préoccupation unique du moment présent les
préserveront sans doute, une fois encore, de son dépit de singe en
colère. Et, de fait, la destinée qui s'accomplit pour nous deux l'a déjà
modifié, écrasé. Avant une demi-heure, quand je serai rentré pour
toujours dans cette individualité abhorrée, je sais que je serai assis à
frémir et à pleurer là-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai,
l'oreille fiévreusement tendue à tous les bruits, une éternelle
promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge
terrestre. Hyde périra-t-il sur l'échafaud ou bien trouvera-t-il le
courage de se délivrer lui-même? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est
l'heure de ma mort véritable, ce qui suivra regarde un autre moi-même.
Ici donc, tandis que je dépose la plume, s'achève la vie du malheureux
Henry Jekyll...»
* * * * *
On voit que M. Stevenson a mêlé ici le merveilleux à la science, comme
ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspiré
sans doute d'ouvrages récents, tels que la _Morphologie générale_, où
Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, étend à tous les êtres vivants une
théorie appliquée aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se
trouverait être, suivant lui, une sorte de polypier. De même, selon
Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualités enchevêtrées
et superposées; on y distinguerait jusqu'à sept degrés différents; nous
aurions conscience d'un de ces degrés, notre moi, sans avoir conscience
du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson altère la théorie
scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le
pédantisme de le lui reprocher. Très probablement les découvertes plus
ou moins fondées de la science fourniront à mesure des matériaux
précieux à la littérature de fiction; elles permettront notamment de
prendre pour point de départ des sujets fantastiques, tout autre chose
que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter,
c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez
dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi légère que
M. Stevenson.
Mais encore que nous estimions fort cette légèreté, il nous semble
qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la leçon de morale qui se
dégage du roman établit sa réelle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas
senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir
démesuré que prend la moins noble des deux, quand l'autre se prête à ses
caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment précis où il
a trouvé difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours
rester à son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll atténuée,
réduite à des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre.
Où M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et
si poignant où il nous fait assister au réveil involontaire de Jekyll
sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honnête homme se fixe
pour la première fois épouvanté sur cette main velue, sur cette main de
bête, étendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore
dans la page terrible où le docteur, si généralement vénéré, reprend au
milieu du parc qu'il traverse, en se remémorant ses plaisirs furtifs, la
figure de l'être abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin
dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fenêtre avec son
ami, quand le rideau s'abaisse précipitamment sur la figure de Hyde
intervenue à l'improviste. Jamais les conséquences de l'abandon de la
volonté, jamais la revanche de la conscience, n'ont été personnifiées
d'une façon plus terrible. Dans ce récit, sans le secours d'une seule
figure de femme, l'intérêt passionné ne languit pas une minute. Après
l'avoir dévoré jusqu'à la dernière ligne, car il ne livre son secret
qu'à la fin, on revient à la partie symbolique avec une sorte
d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M.
Stevenson, tout expert qu'il soit à captiver l'attention de ses
lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour à tour; cette
fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secrètes et les
plus profondes de l'âme; il assure notre pitié à son triste héros, tant
la perte définitive de l'empire de l'homme sur lui-même est un spectacle
déchirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant où ce qui a
été, au début, complaisance coupable et bientôt criminelle, devient
malheur involontaire, disgrâce passivement subie, maladie mortelle. Vous
étiez tout à l'heure une créature responsable et libre, vous pouviez
vous guérir, l'occasion s'offrait: un retard, indifférent en apparence,
a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet
déplorable de la fatalité. Peut-être le docteur Jekyll aurait-il pu
secouer encore le joug de Hyde, si, après avoir renoncé à l'usage de la
drogue maudite, il s'était défendu des faiblesses communes à presque
tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais
qu'il recommence à goûter avec modération, clandestinement. Ce n'est pas
le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll à sa
primitive faiblesse qui décide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se
fait personnellement complice du monstre qu'il craint désormais
d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu maître d'envahir
sa vie. Il y a là un point bien délicat et supérieurement traité.
L'Écossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y révèle.
On peut attendre beaucoup, assurément, de celui qui a su tirer, du
mystère de la dualité humaine, des effets semblables. M. Stevenson
dédaigne encore une certaine habileté nécessaire dans la conduite des
événements. L'acte de cruauté commis par Hyde, au premier chapitre,
envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au
coin d'une rue déserte, semble bien insuffisamment indiqué; le meurtre
de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il
le présente, d'une scène d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule.
Nombre de personnages sont évoqués, puis abandonnés, selon les exigences
du récit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un
ait vu, que quelqu'un porte témoignage; l'auteur tire de sa botte une
nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparaît...
artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a
recours, doivent être soignées. _Docteur Jekyll_ est, somme toute, un
roman, et les amateurs de romans tiennent à ces accessoires; ils y
tiennent même jusqu'à permettre qu'ils usurpent trop souvent la première
place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu
du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut
qu'encourager M. Stevenson à persévérer, en s'y perfectionnant, dans
cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne méprisons pas trop
pour cela les pages faciles et brillantes dédiées aux enfants de tout
âge par la plume qui traça en se jouant _Treasure Island_ et _New
Arabian Nights_[1].
Th. BENTZON
[Note 1: Un recueil de nouvelles, récemment paru, _The Merry men, and
other tales and fables_, tient toutes les promesses de _Doctor Jekyll_.
Les terribles problèmes de l'hérédité, de la démence, de la
responsabilité humaine y sont traités avec puissance sous une forme
brève et poignante, fantastique à demi.]
LE CLUB DU SUICIDE
HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.
Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit
l'affection de toutes les classes de la société par le charme de ses
manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu'on savait de
lui suffisait à révéler un homme supérieur; encore ne connaissait-on
qu'une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans
les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle
il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait
l'aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang
où l'avait placé sa naissance.
De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pièce amusante à voir dans
aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n'était favorable ni à
la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à
son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne.
Geraldine était la bravoure même; il accompagnait volontiers son maître.
Nul ne s'entendait comme lui à inventer d'ingénieux déguisements; il
savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix
et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce
fût; de cette façon il protégeait l'incognito du prince et il lui
arrivait parfois d'être admis avec lui dans des cercles fort étranges.
Jamais la police n'était instruite de ces périlleuses équipées, le
courage imperturbable de l'un des compagnons, la présence d'esprit,
l'adresse et le dévouement de l'autre suffisaient à les sauver de tous
les périls.
Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de
neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine
jouait, cette fois, le rôle d'un petit journaliste réduit aux
expédients; le prince avait, comme d'habitude, changé complètement sa
physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges
sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu'il fût,
défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons
savouraient donc à petits coups un mélange d'eau de seltz et de rhum
dans une entière sécurité.
Le bar était rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux
avaient essayé de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun
ne paraissait offrir la moindre particularité intéressante. Il n'y avait
là rien que la lie de la société sous son aspect le plus vulgaire. Le
prince commençait déjà à bâiller et à se dégoûter de son excursion,
lorsque les portes battantes du bar furent poussées avec violence: un
jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci
portait un grand plat fermé par un couvercle qu'ils enlevèrent,
découvrant des tartes à la crème. Alors le jeune homme fit le tour de la
salle en pressant les personnes présentes d'accepter ces friandises. Il
y mettait une courtoisie exagérée. Parfois, ses offres étaient agréées
en riant; d'autres fois, elles étaient repoussées avec dédain ou même
avec insolence. Alors cet original mangeait lui-même la tarte, non sans
se livrer à des commentaires humoristiques.
Finalement, il alla saluer jusqu'à terre le prince Florizel.
«Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index,
ferez-vous cet honneur à un étranger?... Je peux répondre de la qualité
de la pâte, ayant mangé à moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis
cinq heures.
--J'ai l'habitude, répliqua le prince, de considérer moins la nature du
don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert.
--Mon esprit, monsieur, répondit le jeune homme avec un nouveau salut,
est un esprit de moquerie.
--En vérité, monsieur? Et de qui vous moquez-vous?
--Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour
distribuer des gâteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi
les plus ridicules, vous voudrez bien peut-être vous montrer indulgent.
Sinon, vous allez me contraindre à manger ma vingt-huitième tarte, et
j'avoue que cet exercice commence à me fatiguer.
--Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volonté du monde de
vous être agréable; mais à une condition: si mon ami et moi nous
mangeons de vos gâteaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni
l'autre, aucun goût naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez à
souper en guise de remerciement...»
Le jeune homme sembla réfléchir.
«J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, répondit-il; il
me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra
un peu de temps; si vous avez faim...»
Le prince l'interrompit d'un geste poli.
«Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons déjà le plus
vif intérêt à cette manière divertissante que vous avez de passer la
soirée. Et, maintenant que les préliminaires de la paix sont réglés,
permettez-moi de signer le traité pour nous deux.»
Et le prince avala de bonne grâce une tarte à la crème.
«C'est délicieux, déclara-t-il.
--Je vois, répliqua le jeune homme, que vous êtes connaisseur.»
Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur à la pâtisserie; et, comme
chacun dans ce cabaret avait maintenant accepté ou refusé les offres du
jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre établissement de
même espèce. Les commissionnaires, qui semblaient habitués à leur
absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se
donnant le bras, formaient l'arrière-garde, en riant tout bas. Dans cet
ordre, la compagnie visita deux cafés, où des scènes analogues à celle
qui vient d'être contée se produisirent, quelques-uns déclinant,
d'autres acceptant les faveurs du pâtissier vagabond, qui toujours
mangeait lui-même chaque tarte refusée.
Au moment de quitter le troisième bar, l'homme aux tartes fit le compte
de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits gâteaux en
tout.
«Messieurs, dit-il à ses camarades improvisés, je ne veux point retarder
votre souper, car je suis sûr que vous devez avoir faim. Je vous dois
une reconnaissance toute spéciale. En ce grand jour où je termine une
carrière de folie par un acte plus sot que tous les autres, je désire me
conduire galamment à l'égard des personnes qui m'auront secondé.
Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma santé soit
ébranlée par les excès auxquels j'ai déjà dû me livrer ce soir, je vais
procéder à une liquidation définitive.»
Là-dessus il avala successivement d'une seule bouchée, les neuf tartes
qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux
souverains.
«J'ai à vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment
extraordinaire.»
Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il
resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le
salaire de ses aides; après quoi, partant d'un grand éclat de rire, il
la lança au milieu de la rue et déclara qu'il était prêt à souper.
Dans certain cabaret du quartier de Soho,--un petit restaurant français
dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà,--les trois
compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et
commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne.
En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes; le
jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop
bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions
subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté.
Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le
prince s'adressa en ces termes à son hôte inconnu:
«Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j'ai vu de vous me plaît
singulièrement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous
croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d'un secret. Si,
comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin
de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de
l'Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall; mon ami est le major
Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous
lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche
d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insensées
auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale
sympathie.
--Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme; vous
m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre
objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un
grand seigneur déguisé; dans tous les cas je suis bien sûr qu'il n'est
pas militaire.»
Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art,
et le jeune homme poursuivit avec animation:
«J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce
justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien
préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je? Mais
je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple; je tairai, aussi mon âge,
qui n'est pas essentiel au récit. Je descends de mes ancêtres par la
génération ordinaire; ils m'ont laissé l'habitation fort convenable que
j'occupe encore, et une fortune qui s'élevait à trois cents livres
sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont également légué une
incorrigible étourderie à laquelle je me suis abandonné outre mesure.
J'ai reçu une bonne éducation. Je sais jouer du violon assez bien pour
faire ma partie dans un concert à deux sous. Je suis à peu près de la
même force sur la flûte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de
façon à perdre une centaine de livres par an à ce jeu scientifique; mes
connaissances en français se sont trouvées suffisantes pour me permettre
de dissiper de l'argent à Paris presque avec la même facilité qu'à
Londres; bref, je suis pétri de talents variés. J'ai eu toute sorte
d'aventures, y compris un duel à propos de rien. Il y a deux mois, j'ai
rencontré une jeune personne qui réalisait, au moral et au physique, mon
idéal de la beauté; je sentis mon coeur s'enflammer, je m'aperçus que
j'étais enfin arrivé au moment décisif, que j'allais tomber amoureux;
mais en même temps je découvris qu'il me restait de mon capital tout au
plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il
être amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai
donc fui la présence de l'enchanteresse et, ayant légèrement accéléré le
cours de mes dépenses, j'arrivai à n'avoir plus, ce matin, que
quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties
égales; je réservai quarante livres pour un but particulier, je résolus
de dépenser le reste avant la nuit. J'ai passé une journée charmante et
j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes à la
crème, qui m'a procuré l'avantage de votre connaissance; car j'avais
pris la détermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle
carrière à une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vîtes
lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres étaient épuisées.
Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même;
oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui
n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lâche.»
Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait
beaucoup d'amertume et de mépris contre lui-même. Ses auditeurs
n'hésitèrent pas à penser que son affaire d'amour lui tenait au coeur
plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre
d'en finir avec la vie.
«Eh bien, n'est-ce pas étrange, dit Geraldine en regardant le prince
Florizel, n'est-ce pas étrange que nous soyons là trois individus à peu
près dans les mêmes conditions, réunis par l'effet du hasard dans un
désert aussi grand que Londres?