«Je traversais tranquillement la cour après déjeuner, aspirant le froid

glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie à ces

sensations indescriptibles qui précédaient ma métamorphose, et je n'eus

que le temps de me réfugier dans mon cabinet avant que n'éclatassent en

moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une

double dose, pour redevenir moi-même. Hélas! six heures après, tandis

que j'étais tristement assis auprès du feu, le besoin de recourir à la

drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref, à partir de ce jour là, ce ne

fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et

sous l'influence immédiate de la liqueur que je pus conserver

l'apparence de Jekyll.

«À toute heure de jour et de nuit, j'étais averti par le frisson

précurseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil,

j'étais toujours sûr de retrouver Hyde en me réveillant. Sous

l'influence de cette perpétuelle menace et de l'insomnie à laquelle je

me condamnais, je devins en ma propre personne un malade dévoré par la

fièvre, alangui de corps et d'âme, possédé par une seule pensée qui

grandissait toujours, le dégoût de mon autre moi-même. Mais quand je

dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans

transition,--car les tortures de la métamorphose devenaient de jour en

jour moins marquées,--à un état tout contraire; mon esprit débordait

d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde

augmentait évidemment à mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine

qui divisait ces deux suppliciés était devenue égale de chaque côté.

Chez Jekyll, c'était comme un instinct vital; il voyait maintenant la

difformité de l'être qui partageait avec lui le phénomène de l'existence

et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il

considérait Hyde, en dehors de ces liens de communauté qui faisaient son

malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais

d'inorganique. C'était là le pire: que la fange de la caverne semblât

pousser des cris, posséder une voix, que la poussière amorphe fût

capable d'agir, que ce qui était mort et n'avait pas de forme usurpât

les fonctions de la vie. Et cette abomination en révolte tenait à lui de

plus près qu'une épouse, de plus près que ses yeux; elle était

emprisonnée dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses

efforts pour sortir, et à chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet

_autre_, ce démon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour

prévaloir contre lui, pour le déposséder de ses droits.

«La haine de Hyde contre Jekyll était d'un ordre différent. Sa peur tout

animale du gibet le conduisait bien à commettre des suicides

temporaires, en retournant à son rang subordonné de partie inférieure

d'une personne, mais il détestait cette nécessité, il abhorrait

l'affaissement dans lequel Jekyll était tombé, il lui en voulait de son

aversion pour l'ancien complice autrefois traité avec indulgence. De là

les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasphèmes en marge de mes

livres, brûlant mes lettres, lacérant le portrait de mon père. Si ce

n'eut été par crainte de la mort, il se fût perdu pour m'envelopper dans

sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus

loin: moi qui ne peux penser à lui sans frissonner, sans défaillir,

quand je me représente la passion forcenée de cet attachement, quand je

songe à la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je

trouve encore moyen de le plaindre!

«Inutile de prolonger cette peinture d'un état lamentable; personne n'a

souffert jamais de tels tourments,--cela suffit. Pourtant, à ces

tourments mêmes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement,

mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'âme; mon

châtiment eût duré ainsi plusieurs années sans la dernière calamité qui

a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée

depuis ma première expérience, étant près de s'épuiser, j'en fis

demander une autre; je me servis de celle-ci pour préparer le breuvage.

L'ébullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de

couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira

que Londres fut fouillé en vain dans tous les sens. Je suis maintenant

persuadé que ma première provision était impure, et que c'est à cette

impureté non connue que le breuvage dut d'être efficace.

«Une semaine environ s'est passée; j'achève cette confession sous

l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est

donc la derrière fois, à moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser

ses propres pensées et voir, dans la glace, son propre visage,--si

terriblement altéré. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si

la métamorphose survenait tandis que j'écris, Hyde mettrait ces pages en

pièces; mais si quelque temps s'écoule après que je les aurai cachées,

son égoïsme prodigieux, sa préoccupation unique du moment présent les

préserveront sans doute, une fois encore, de son dépit de singe en

colère. Et, de fait, la destinée qui s'accomplit pour nous deux l'a déjà

modifié, écrasé. Avant une demi-heure, quand je serai rentré pour

toujours dans cette individualité abhorrée, je sais que je serai assis à

frémir et à pleurer là-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai,

l'oreille fiévreusement tendue à tous les bruits, une éternelle

promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge

terrestre. Hyde périra-t-il sur l'échafaud ou bien trouvera-t-il le

courage de se délivrer lui-même? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est

l'heure de ma mort véritable, ce qui suivra regarde un autre moi-même.

Ici donc, tandis que je dépose la plume, s'achève la vie du malheureux

Henry Jekyll...»

* * * * *

On voit que M. Stevenson a mêlé ici le merveilleux à la science, comme

ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspiré

sans doute d'ouvrages récents, tels que la _Morphologie générale_, où

Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, étend à tous les êtres vivants une

théorie appliquée aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se

trouverait être, suivant lui, une sorte de polypier. De même, selon

Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualités enchevêtrées

et superposées; on y distinguerait jusqu'à sept degrés différents; nous

aurions conscience d'un de ces degrés, notre moi, sans avoir conscience

du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson altère la théorie

scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le

pédantisme de le lui reprocher. Très probablement les découvertes plus

ou moins fondées de la science fourniront à mesure des matériaux

précieux à la littérature de fiction; elles permettront notamment de

prendre pour point de départ des sujets fantastiques, tout autre chose

que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter,

c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez

dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi légère que

M. Stevenson.

Mais encore que nous estimions fort cette légèreté, il nous semble

qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la leçon de morale qui se

dégage du roman établit sa réelle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas

senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir

démesuré que prend la moins noble des deux, quand l'autre se prête à ses

caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment précis où il

a trouvé difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours

rester à son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll atténuée,

réduite à des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre.

Où M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et

si poignant où il nous fait assister au réveil involontaire de Jekyll

sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honnête homme se fixe

pour la première fois épouvanté sur cette main velue, sur cette main de

bête, étendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore

dans la page terrible où le docteur, si généralement vénéré, reprend au

milieu du parc qu'il traverse, en se remémorant ses plaisirs furtifs, la

figure de l'être abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin

dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fenêtre avec son

ami, quand le rideau s'abaisse précipitamment sur la figure de Hyde

intervenue à l'improviste. Jamais les conséquences de l'abandon de la

volonté, jamais la revanche de la conscience, n'ont été personnifiées

d'une façon plus terrible. Dans ce récit, sans le secours d'une seule

figure de femme, l'intérêt passionné ne languit pas une minute. Après

l'avoir dévoré jusqu'à la dernière ligne, car il ne livre son secret

qu'à la fin, on revient à la partie symbolique avec une sorte

d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M.

Stevenson, tout expert qu'il soit à captiver l'attention de ses

lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour à tour; cette

fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secrètes et les

plus profondes de l'âme; il assure notre pitié à son triste héros, tant

la perte définitive de l'empire de l'homme sur lui-même est un spectacle

déchirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant où ce qui a

été, au début, complaisance coupable et bientôt criminelle, devient

malheur involontaire, disgrâce passivement subie, maladie mortelle. Vous

étiez tout à l'heure une créature responsable et libre, vous pouviez

vous guérir, l'occasion s'offrait: un retard, indifférent en apparence,

a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet

déplorable de la fatalité. Peut-être le docteur Jekyll aurait-il pu

secouer encore le joug de Hyde, si, après avoir renoncé à l'usage de la

drogue maudite, il s'était défendu des faiblesses communes à presque

tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais

qu'il recommence à goûter avec modération, clandestinement. Ce n'est pas

le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll à sa

primitive faiblesse qui décide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se

fait personnellement complice du monstre qu'il craint désormais

d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu maître d'envahir

sa vie. Il y a là un point bien délicat et supérieurement traité.

L'Écossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y révèle.

On peut attendre beaucoup, assurément, de celui qui a su tirer, du

mystère de la dualité humaine, des effets semblables. M. Stevenson

dédaigne encore une certaine habileté nécessaire dans la conduite des

événements. L'acte de cruauté commis par Hyde, au premier chapitre,

envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au

coin d'une rue déserte, semble bien insuffisamment indiqué; le meurtre

de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il

le présente, d'une scène d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule.

Nombre de personnages sont évoqués, puis abandonnés, selon les exigences

du récit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un

ait vu, que quelqu'un porte témoignage; l'auteur tire de sa botte une

nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparaît...

artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a

recours, doivent être soignées. _Docteur Jekyll_ est, somme toute, un

roman, et les amateurs de romans tiennent à ces accessoires; ils y

tiennent même jusqu'à permettre qu'ils usurpent trop souvent la première

place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu

du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut

qu'encourager M. Stevenson à persévérer, en s'y perfectionnant, dans

cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne méprisons pas trop

pour cela les pages faciles et brillantes dédiées aux enfants de tout

âge par la plume qui traça en se jouant _Treasure Island_ et _New

Arabian Nights_[1].

Th. BENTZON

[Note 1: Un recueil de nouvelles, récemment paru, _The Merry men, and

other tales and fables_, tient toutes les promesses de _Doctor Jekyll_.

Les terribles problèmes de l'hérédité, de la démence, de la

responsabilité humaine y sont traités avec puissance sous une forme

brève et poignante, fantastique à demi.]

LE CLUB DU SUICIDE

HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.

Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit

l'affection de toutes les classes de la société par le charme de ses

manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu'on savait de

lui suffisait à révéler un homme supérieur; encore ne connaissait-on

qu'une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans

les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle

il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait

l'aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang

où l'avait placé sa naissance.

De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pièce amusante à voir dans

aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n'était favorable ni à

la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à

son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne.

Geraldine était la bravoure même; il accompagnait volontiers son maître.

Nul ne s'entendait comme lui à inventer d'ingénieux déguisements; il

savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix

et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce

fût; de cette façon il protégeait l'incognito du prince et il lui

arrivait parfois d'être admis avec lui dans des cercles fort étranges.

Jamais la police n'était instruite de ces périlleuses équipées, le

courage imperturbable de l'un des compagnons, la présence d'esprit,

l'adresse et le dévouement de l'autre suffisaient à les sauver de tous

les périls.

Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de

neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine

jouait, cette fois, le rôle d'un petit journaliste réduit aux

expédients; le prince avait, comme d'habitude, changé complètement sa

physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges

sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu'il fût,

défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons

savouraient donc à petits coups un mélange d'eau de seltz et de rhum

dans une entière sécurité.

Le bar était rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux

avaient essayé de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun

ne paraissait offrir la moindre particularité intéressante. Il n'y avait

là rien que la lie de la société sous son aspect le plus vulgaire. Le

prince commençait déjà à bâiller et à se dégoûter de son excursion,

lorsque les portes battantes du bar furent poussées avec violence: un

jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci

portait un grand plat fermé par un couvercle qu'ils enlevèrent,

découvrant des tartes à la crème. Alors le jeune homme fit le tour de la

salle en pressant les personnes présentes d'accepter ces friandises. Il

y mettait une courtoisie exagérée. Parfois, ses offres étaient agréées

en riant; d'autres fois, elles étaient repoussées avec dédain ou même

avec insolence. Alors cet original mangeait lui-même la tarte, non sans

se livrer à des commentaires humoristiques.

Finalement, il alla saluer jusqu'à terre le prince Florizel.

«Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index,

ferez-vous cet honneur à un étranger?... Je peux répondre de la qualité

de la pâte, ayant mangé à moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis

cinq heures.

--J'ai l'habitude, répliqua le prince, de considérer moins la nature du

don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert.

--Mon esprit, monsieur, répondit le jeune homme avec un nouveau salut,

est un esprit de moquerie.

--En vérité, monsieur? Et de qui vous moquez-vous?

--Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour

distribuer des gâteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi

les plus ridicules, vous voudrez bien peut-être vous montrer indulgent.

Sinon, vous allez me contraindre à manger ma vingt-huitième tarte, et

j'avoue que cet exercice commence à me fatiguer.

--Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volonté du monde de

vous être agréable; mais à une condition: si mon ami et moi nous

mangeons de vos gâteaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni

l'autre, aucun goût naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez à

souper en guise de remerciement...»

Le jeune homme sembla réfléchir.

«J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, répondit-il; il

me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra

un peu de temps; si vous avez faim...»

Le prince l'interrompit d'un geste poli.

«Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons déjà le plus

vif intérêt à cette manière divertissante que vous avez de passer la

soirée. Et, maintenant que les préliminaires de la paix sont réglés,

permettez-moi de signer le traité pour nous deux.»

Et le prince avala de bonne grâce une tarte à la crème.

«C'est délicieux, déclara-t-il.

--Je vois, répliqua le jeune homme, que vous êtes connaisseur.»

Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur à la pâtisserie; et, comme

chacun dans ce cabaret avait maintenant accepté ou refusé les offres du

jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre établissement de

même espèce. Les commissionnaires, qui semblaient habitués à leur

absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se

donnant le bras, formaient l'arrière-garde, en riant tout bas. Dans cet

ordre, la compagnie visita deux cafés, où des scènes analogues à celle

qui vient d'être contée se produisirent, quelques-uns déclinant,

d'autres acceptant les faveurs du pâtissier vagabond, qui toujours

mangeait lui-même chaque tarte refusée.

Au moment de quitter le troisième bar, l'homme aux tartes fit le compte

de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits gâteaux en

tout.

«Messieurs, dit-il à ses camarades improvisés, je ne veux point retarder

votre souper, car je suis sûr que vous devez avoir faim. Je vous dois

une reconnaissance toute spéciale. En ce grand jour où je termine une

carrière de folie par un acte plus sot que tous les autres, je désire me

conduire galamment à l'égard des personnes qui m'auront secondé.

Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma santé soit

ébranlée par les excès auxquels j'ai déjà dû me livrer ce soir, je vais

procéder à une liquidation définitive.»

Là-dessus il avala successivement d'une seule bouchée, les neuf tartes

qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux

souverains.

«J'ai à vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment

extraordinaire.»

Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il

resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le

salaire de ses aides; après quoi, partant d'un grand éclat de rire, il

la lança au milieu de la rue et déclara qu'il était prêt à souper.

Dans certain cabaret du quartier de Soho,--un petit restaurant français

dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà,--les trois

compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et

commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne.

En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes; le

jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop

bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions

subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté.

Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le

prince s'adressa en ces termes à son hôte inconnu:

«Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j'ai vu de vous me plaît

singulièrement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous

croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d'un secret. Si,

comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin

de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de

l'Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall; mon ami est le major

Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous

lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche

d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insensées

auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale

sympathie.

--Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme; vous

m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre

objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un

grand seigneur déguisé; dans tous les cas je suis bien sûr qu'il n'est

pas militaire.»

Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art,

et le jeune homme poursuivit avec animation:

«J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce

justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien

préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je? Mais

je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple; je tairai, aussi mon âge,

qui n'est pas essentiel au récit. Je descends de mes ancêtres par la

génération ordinaire; ils m'ont laissé l'habitation fort convenable que

j'occupe encore, et une fortune qui s'élevait à trois cents livres

sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont également légué une

incorrigible étourderie à laquelle je me suis abandonné outre mesure.

J'ai reçu une bonne éducation. Je sais jouer du violon assez bien pour

faire ma partie dans un concert à deux sous. Je suis à peu près de la

même force sur la flûte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de

façon à perdre une centaine de livres par an à ce jeu scientifique; mes

connaissances en français se sont trouvées suffisantes pour me permettre

de dissiper de l'argent à Paris presque avec la même facilité qu'à

Londres; bref, je suis pétri de talents variés. J'ai eu toute sorte

d'aventures, y compris un duel à propos de rien. Il y a deux mois, j'ai

rencontré une jeune personne qui réalisait, au moral et au physique, mon

idéal de la beauté; je sentis mon coeur s'enflammer, je m'aperçus que

j'étais enfin arrivé au moment décisif, que j'allais tomber amoureux;

mais en même temps je découvris qu'il me restait de mon capital tout au

plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il

être amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai

donc fui la présence de l'enchanteresse et, ayant légèrement accéléré le

cours de mes dépenses, j'arrivai à n'avoir plus, ce matin, que

quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties

égales; je réservai quarante livres pour un but particulier, je résolus

de dépenser le reste avant la nuit. J'ai passé une journée charmante et

j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes à la

crème, qui m'a procuré l'avantage de votre connaissance; car j'avais

pris la détermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle

carrière à une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vîtes

lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres étaient épuisées.

Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même;

oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui

n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lâche.»

Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait

beaucoup d'amertume et de mépris contre lui-même. Ses auditeurs

n'hésitèrent pas à penser que son affaire d'amour lui tenait au coeur

plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre

d'en finir avec la vie.

«Eh bien, n'est-ce pas étrange, dit Geraldine en regardant le prince

Florizel, n'est-ce pas étrange que nous soyons là trois individus à peu

près dans les mêmes conditions, réunis par l'effet du hasard dans un

désert aussi grand que Londres?

Nouvelles mille et une nuits · 第 3 / 16 段