os: une nausée mortelle, une horreur intime qui ne peut être surpassée à
l'heure de la naissance ni à celle de la mort.... Puis ces agonies
diverses s'évanouirent rapidement, et je revins à moi, comme au sortir
d'une maladie. Il y avait quelque chose d'étrange dans mes sensations,
quelque chose d'indescriptiblement nouveau et, par suite de cette
nouveauté même, d'incroyablement agréable. Je me sentais plus jeune,
plus léger, plus heureux dans mon corps. En dedans, je devenais capable
de toutes les témérités; un torrent d'images sensuelles roulait, se
déchaînait dans mon imagination, j'échappais aux liens de toute
obligation, j'acquérais une liberté d'âme inconnue jusque-là, qui
n'était nullement innocente. Je connus, dès le premier souffle de cette
vie nouvelle, que j'étais plus mauvais qu'auparavant, dix fois plus
mauvais, livré, comme un esclave, au mal originel, et cette pensée
m'exalta comme l'eût fait du vin.... J'étendis les bras, en
m'abandonnant, ravi, à la fraîcheur de ces sensations, et, au moment
même, je fus soudainement averti que j'avais baissé en stature. Il n'y
avait pas de miroir dans mon cabinet à cette époque; la psyché, qui
maintenant s'y trouve, y fut apportée, plus tard, pour refléter mes
transformations. La nuit cependant touchait au matin, un matin très
sombre; tous les hôtes de la maison étaient encore plongés dans le
sommeil; transporté, comme je l'étais, d'espérance et de joie, je
m'aventurai dehors, je traversai la cour, au-dessus de laquelle il me
sembla que les constellations regardaient étonnées cet être, le premier
de son espèce qu'eût encore découvert leur infatigable vigilance; je me
glissai par les corridors, étranger dans ma propre maison, et, en
arrivant dans ma chambre, j'aperçus pour la première fois Edward Hyde.
«Il faut maintenant que je parle par théorie, en disant, non pas ce que
je sais, mais ce que je crois être probable. Le côté mauvais de ma
nature, à qui j'avais transféré momentanément toute autorité, était
moins robuste et moins bien développé que le meilleur, dont je venais de
me dépouiller. Dans le cours de ma vie, qui avait été, après tout, pour
les neuf dixièmes, une vie de vertu et d'empire sur moi-même, je l'avais
beaucoup moins épuisé que l'autre. De là, je suppose, ce fait qu'Edward
Hyde était plus petit, plus mince, plus jeune qu'Henry Jekyll. De même
que la bonté éclairait la physionomie de celui-ci, le mal était écrit
lisiblement sur la face de celui-là. Le mal, en outre, que je crois
toujours être le côté mortel de notre humanité, avait laissé, sur ce
corps chétif, le signe de la laideur, du délabrement. Et, cependant,
quand mes yeux rencontrèrent, dans la glace, cette vilaine idole, je
n'éprouvai pas une répugnance, mais plutôt un élan de bienvenue. Ceci,
en somme, était encore moi-même; ceci me semblait naturel et humain. À
mes yeux, l'image de l'esprit y brillait plus vive, elle était plus
ressemblante, plus tranchée dans son individualité, que sur la
physionomie complexe et divisée qu'auparavant j'avais l'habitude
d'appeler mienne. Dans ce jugement, je devais avoir raison, car j'ai
toujours remarqué que, quand je portais la figure d'Edward Hyde,
personne ne pouvait approcher de moi sans une visible défaillance
physique. J'attribue cet effet à ce que tous les êtres humains, tels que
nous les rencontrons, sont composés de bien et de mal, tandis que Hyde
était seul au monde pétri de mal sans mélange.
«Je ne m'attardai qu'une minute devant le miroir; il me restait à tenter
la seconde expérience, l'expérience concluante, à voir si j'avais perdu
mon identité sans retour, s'il me fallait fuir, avant l'aurore, une
maison qui ne serait plus la mienne. Rentrant précipitamment dans mon
cabinet, je préparai, j'absorbai le breuvage une fois de plus; une fois
de plus j'endurai les tortures de la dissolution; enfin, je revins à moi
avec le caractère, la stature et le visage d'Henry Jekyll.
«Cette nuit-là, j'abordai les funestes chemins de traverse. Si j'eusse
fait ma découverte dans un plus noble esprit, si j'eusse tenté cette
expérience, sous l'empire de religieuses aspirations, tout eût pu être
différent; de ces agonies de la naissance et de la mort serait sorti un
ange plutôt qu'un démon. La drogue n'avait aucune action déterminante,
elle n'était ni diabolique ni divine; elle ébranla seulement les portes
de ma prison, et ce qui était dedans s'élança dehors. À cette époque, la
vertu sommeillait en moi; ma perversité, mieux éveillée, profita de
l'occasion: Edward Hyde surgit. Dorénavant, bien que j'eusse deux
caractères aussi bien que deux apparences, et que l'un fut tout entier
mauvais, l'autre était encore le vieil Henry Jekyll, ce composé incongru
des progrès duquel j'avais appris déjà à désespérer. Le mouvement fut
donc complètement vers le pire.
«Même alors je n'avais pas pu me réconcilier avec la sécheresse d'une
vie d'étude; j'étais gai à mes heures, et, comme mes plaisirs manquaient
de dignité, comme j'étais, avec cela, non seulement connu de tout le
monde et trop considéré, mais bien près de la vieillesse, cette
incohérence de ma vie devenait gênante de plus en plus. Ce fut pour ces
motifs que mon nouveau pouvoir me tenta jusqu'à ce que j'en devinsse
l'esclave. Je n'avais qu'à vider une coupe, à me débarrasser du corps
d'un professeur en renom et à endosser, comme un manteau épais, celui
d'Edward Hyde. Cette idée me sembla piquante, et je fis avec soin tous
mes préparatifs. Je louai et je meublai ce logement de Soho, où Hyde fut
traqué par la police; je pris pour gouvernante une créature que je
savais être silencieuse et sans scrupules. D'autre part, j'annonçai à
mes domestiques qu'un M. Hyde, dont je leur fis le portrait, devait
jouir dans ma maison du square d'une entière liberté, de pleins
pouvoirs. Pour éviter tout accident, je me fis familièrement connaître
sous mon nouvel aspect; je m'arrangeai de façon à ce que, si quelque
malheur m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse éviter
toute perte pécuniaire sous ma figure d'Edward Hyde. Ce fut le secret du
testament auquel vous opposâtes tant d'objections. Ainsi fortifié, comme
je le supposais, de tous côtés, je profitai sans crainte des immunités
de ma situation. Certains hommes ont eu des bandits à leurs gages pour
accomplir des crimes, tandis que leur propre réputation demeurait à
l'abri. Je fus le premier qui agit de même en vue du plaisir. Je pus
donc ainsi, aux yeux de tous, travailler consciencieusement, étaler une
respectabilité bien acquise, puis, soudain, comme un écolier, rejeter
ces entraves et plonger, la tête la première, dans l'océan de la
liberté. Sous mon manteau impénétrable, je possédais une sécurité
complète. Songez-y... je n'avais qu'à franchir le seuil de mon
laboratoire: en deux secondes, la liqueur, dont je tenais les
ingrédients toujours prêts, était avalée; après cela, quoi qu'il pût
faire, Hyde disparaissait comme un souffle sur un miroir, et à sa place,
tranquillement assis chez lui, sous sa lampe nocturne, Jekyll se moquait
des soupçons.
«Mes plaisirs, je l'ai déjà dit, n'avaient jamais été des plus relevés;
avec Edward Hyde, ils devinrent très vite ignobles et monstrueux. À mon
retour de chaque excursion nouvelle, je restais stupéfait des turpitudes
de mon autre moi-même. Ce familier, que j'évoquais ainsi et que
j'envoyais seul agir selon son bon plaisir, était l'être le plus vil et
le plus dépravé; il n'avait que des pensées égoïstes, s'abreuvant de
jouissances avec une avidité toute bestiale, sans souci des tortures qui
pouvaient en résulter pour d'autres, aussi dépourvu de remords qu'une
statue de pierre. Henry Jekyll s'effrayait parfois des actes d'Edward
Hyde, mais cette situation échappait aux lois communes, elle relâchait
insidieusement l'étreinte de la conscience. C'était Hyde après tout, et
Hyde seul, qui était coupable; Jekyll ne se sentait pas plus méchant
qu'auparavant; ses bonnes qualités lui revenaient sans avoir subi
d'atteintes apparentes; il se hâtait même de réparer le mal accompli par
Hyde quand cela était possible. De cette façon il se tranquillisait.
«Je n'ai nul dessein d'entrer dans le détail des infamies dont je me
rendais complice (quant à les avoir commises moi-même, je ne puis
aujourd'hui encore l'admettre). Je ne veux qu'indiquer les
avertissements que je reçus et les degrés de mon châtiment. Une fois, je
courus un véritable danger. Un acte de cruauté contre une enfant excita
contre moi la colère de la foule, qui m'eût déchiré, je crois, si je
n'avais pas apaisé la famille de ma petite victime en lui remettant un
chèque au nom d'Henry Jekyll. Ceci me donna l'idée d'avoir un compte
dans une autre banque au nom d'Edward Hyde, et quand, en altérant mon
écriture, j'eus pourvu mon double d'une signature, je me crus de nouveau
à l'abri du destin.
«Deux mois environ avant le meurtre de sir Danvers Carew, j'étais allé
courir les aventures. Rentré fort tard, je m'éveillai le lendemain avec
des sensations bizarres. Ce fut en vain que je regardai autour de moi,
en reconnaissant les belles proportions et le mobilier décent de ma
chambre du square, le dessin des rideaux, la forme du lit d'acajou où
j'étais couché. Quelque chose me laissait convaincu que je n'étais pas
réellement où je croyais être, mais bien dans mon galant réduit de Soho,
où j'avais coutume de dormir sous le masque d'Edward Hyde. Je me mis à
rire de cette illusion et, toujours curieux de psychologie, à en
chercher les causes. Par intervalles, toutefois, le sommeil m'emportait,
interrompant ma rêverie, que je reprenais ensuite. Dans un moment
lucide, mon regard tomba sur ma main à demi fermée. Or la main de
Jekyll, vous l'avez souvent remarqué, était une main professionnelle de
forme et de dimensions, une grande main blanche, ferme et bien faite,
tandis que la main qui m'apparaissait distinctement sur les draps, à la
clarté jaunissante d'une matinée de Londres, était d'une pâleur brune,
maigre, osseuse, avec de gros noeuds et couverte partout d'un épais
duvet noir. Cette main velue était la main d'Edward Hyde.
«Je dus la contempler fixement pendant près d'une minute, abasourdi
comme je l'étais, jusqu'à ce que l'effroi éclatât dans mon sein avec un
fracas de cymbales. Bondissant hors du lit, je courus à mon miroir. Au
spectacle qui frappa mes yeux, tout le sang de mes veines se glaça. Oui,
je m'étais couché sous la forme de Jekyll, et c'était Hyde qui
s'éveillait. Comment expliquer ce phénomène?... Comment y remédier?...
Nouvelles terreurs. La matinée était avancée déjà, les domestiques
devaient être tous levés, et mes drogues se trouvaient dans le cabinet.
Il me fallait faire un voyage pour les atteindre, descendre l'escalier,
traverser la cour. Sans doute, je pourrais dissimuler mon visage, mais à
quoi bon, puisque je ne pouvais cacher de même le changement de stature?
Enfin, je me rappelai que mes gens étaient habitués déjà à voir aller et
venir mon second moi, et j'éprouvai là-dessus une sensation délicieuse
de soulagement. Je fus vite prêt; dans des habits à la taille du
docteur, je traversai la maison, où le valet de pied recula ébahi en
reconnaissant M. Hyde à pareille heure et si singulièrement accoutré.
Dix minutes après, le docteur Jekyll, revenu à sa première forme,
s'asseyait assez sombre devant un déjeuner qu'il ne mangeait que du bout
des lèvres.
«J'avais assurément peu d'appétit; cet accident inexplicable renversait
toutes mes expériences et semblait, comme le doigt qui écrivit sur le
mur durant l'orgie babylonienne, tracer ma condamnation. Je commençai à
réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais encore fait aux
possibilités de ma double existence. Cette partie de moi-même, que
j'avais le pouvoir de projeter au dehors, avait été, depuis quelque
temps, terriblement exercée; il me sembla qu'elle grandissait, que le
sang circulait plus vif dans les veines de Hyde, et je commençai à
entrevoir le péril d'un renversement de la balance. Que ferais-je si le
pouvoir du changement volontaire m'échappait, si le caractère d'Edward
Hyde allait devenir le mien irrévocablement? La vertu de la drogue ne se
manifestait pas toujours d'une façon égale. Une fois, au commencement,
elle m'avait fait défaut; depuis, il m'avait fallu, en plus d'une
circonstance, doubler et même tripler la dose, au risque d'en mourir.
Ces incertitudes assombrissaient quelque peu mon contentement, qui eut
été parfait sans elles. Maintenant, à la lumière de cet accident
matinal, je fus conduit à remarquer que la difficulté qui avait été, au
commencement, de me débarrasser du corps de Jekyll, s'était transférée
peu à peu du côté opposé. Il devenait clair que je perdais lentement
possession de mon premier moi, le meilleur, et que je m'incorporais de
plus en plus à mon second moi, le pire. Entre les deux, je devais faire
un choix. Mes deux natures avaient en commun la mémoire, mais toutes les
autres facultés étaient fort inégalement réparties entre elles. Jekyll
(qui était composite) prenait part aux aventures de Hyde, tantôt avec
appréhension, tantôt avec curiosité; mais Hyde était fort indifférent à
Jekyll et ne se souvenait de lui que comme le brigand se rappelle la
caverne où il se cache et déjoue les poursuites.
«Faire cause, commune avec Jekyll, c'était renoncer à ces appétits que
j'avais longtemps caressés en secret et auxquels, depuis peu, je
m'abandonnais éperdument. Préférer Hyde, c'était mourir à mille intérêts
et à mille aspirations qui m'étaient chers, c'était devenir d'un coup
méprisable, c'était perdre mes amis. Le marché peut paraître inégal,
mais il y avait encore une autre considération dans la balance: tandis
que Jekyll souffrirait cruellement de l'abstinence, Hyde ne se rendrait
même pas compte de ce qu'il avait perdu. Si particulier que fût mon cas,
les termes de ce débat étaient vieux comme l'homme lui-même: des
tentations, des alarmes identiques assiègent le premier pécheur venu, et
il en fut pour moi comme pour le grand nombre de mes semblables. Je
choisis la meilleure part, et puis manquai de force pour m'y tenir.
«Oui, je donnai la préférence au docteur déjà vieux et contrarié dans
ses passions, mais entouré d'amitiés honorables et rempli d'intentions
généreuses; je dis un adieu résolu à la liberté, à une jeunesse
relative, aux impulsions ardentes et aux secrètes débauches; mais
peut-être apportai-je dans ce choix quelques réserves inconscientes, car
je ne renonçai pas à ma maison de Soho, et je gardai les vêtements
d'Edward Hyde, préparés pour tout événement, dans mon cabinet. Pendant
deux mois, cependant, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux
mois, je pratiquai une austérité à laquelle jamais, jusque-là, je
n'avais pu atteindre, et je jouis des compensations que procure la paix
de la conscience. Mais le temps finit par atténuer mes craintes, des
désirs frénétiques me torturèrent, comme si Hyde eût réclamé la liberté;
enfin, dans une heure de faiblesse morale, j'avalai de nouveau la
liqueur transformatrice.
«De même que l'ivrogne, quand il raisonne avec lui-même sur son vice,
n'est pas, une fois sur cinq cents, frappé des dangers qu'il court par
suite de son inconscience de brute, je n'avais jamais, en considérant ma
position, tenu compte suffisamment de la complète insensibilité morale,
de la propension perpétuelle à mal faire qui dominait chez Hyde. Ce fut
par là cependant que je fus puni. Mon démon avait été longtemps en cage,
il s'échappa rugissant. Au moment même où je bus, je me sentis plus
furieusement porté au crime que par le passé. Une tempête d'impatience
bouillonnait en moi. Sur une imperceptible provocation, je m'emportai
comme aucun homme pourvu de sens n'aurait pu le faire, je frappai un
vieillard inoffensif sans plus de motifs que ceux qu'un enfant gâté peut
avoir pour casser son joujou. Volontairement, je m'étais dessaisi de ces
instincts qui maintiennent une sorte d'équilibre chez les plus mauvais
d'entre nous; pour moi, être tenté, la tentation fut-elle légère,
c'était succomber aussitôt. L'esprit infernal me poussant, je
m'abandonnai à une rage meurtrière, et ce ne fut que la lassitude qui
mit fin au terrible accès de délire dont le résultat fut la mort de sir
Danvers Carew. Tout à coup, mon coeur se glaça d'effroi; je compris
qu'il y allait de ma vie, et, fuyant le théâtre du meurtre, je ne
songeai plus qu'à me mettre en sûreté.
«Je courus à ma maison de Soho et je détruisis mes papiers; puis je
commençai d'errer par les rues, à la fois fier de mon crime et tremblant
d'en subir les conséquences, rêvant d'en commettre de nouveaux, et
l'oreille tendue, néanmoins, au bruit des pas du vengeur qui devait me
poursuivre. Hyde avait une chanson cynique sur les lèvres en mêlant sa
drogue, et il la but à la santé du mort. Les souffrances de la
transformation le possédaient encore, cependant, quand Jekyll, avec des
larmes de gratitude et de repentir, tomba à genoux, les mains levées
vers Dieu. Le voile s'était déchiré; je voyais ma vie dans son ensemble,
depuis les jours de mon enfance et à travers les diverses phases de mes
études, de ma profession si honorée, jusqu'aux horreurs de cette
nuit-là! Je ne pouvais réussir à me croire un assassin; je repoussais,
avec des cris et des prières, les images hideuses que ma mémoire
suscitait contre moi; n'importe, l'iniquité commise me restait présente.
Les angoisses du remords firent place enfin à un sentiment de joie; le
problème de ma conduite se trouva résolu. Hyde devenait impossible; bon
gré, mal gré, je me trouvais réduit à la plus noble partie de mon
existence. Combien je m'en réjouissais! Avec quel empressement et quelle
humilité j'acceptais les restrictions de la vie normale, avec quel
renoncement sincère je fermai la porte par laquelle je m'étais enfui si
souvent! Je me disais que je n'en repasserais jamais le seuil maudit; je
broyai la clé sous mon talon, je me crus sauvé....
«Le lendemain, la culpabilité de Hyde était prouvée; on s'indignait
d'autant plus que la victime était un homme haut placé dans l'estime du
monde. Je ne fus pas fâché de sentir mes meilleures impulsions gardées
ainsi par la terreur de l'échafaud; Jekyll était maintenant ma cité de
refuge. Hyde n'avait qu'à se laisser entrevoir pour que la société tout
entière se tournât contre lui. Je me jurai de racheter le passé, et je
puis déclarer honnêtement que ma résolution produisit de bons fruits.
Vous avez vu vous-même comment je m'efforçai, durant les derniers mois
de l'année dernière, de soulager l'infortune; vous savez tout ce que je
fis pour les autres. Les jours s'écoulaient très calmes, et je ne dirai
pas que je me sois lassé de cette vie féconde et innocente; je crois au
contraire que, de jour en jour, j'en jouissais plus pleinement. Mais
cette malédiction, la dualité de but, continuait à peser sur moi; ma
pénitence n'était pas accomplie que déjà mon moi inférieur se remettait
à élever la voix; non que l'idée de ressusciter Hyde put jamais me
revenir, elle m'eût épouvanté au contraire. Non, ce fut sous ma forme
accoutumée que je fus tenté, une fois de plus, de transiger avec ma
conscience; je succombai à la façon d'un coupable ordinaire, en secret,
et après une certaine résistance.
«Hélas! tout finit, la mesure la plus large se remplit à la fin. Cette
courte faiblesse acheva de détruire la balance de mon âme.... Je ne
m'effrayai pas cependant; cette chute semblait naturelle: c'était comme
un retour au vieux temps, alors que je n'avais pas encore fait ma
découverte. Écoutez ce qui m'arriva:
«Par une belle journée de janvier, je traversais Regent's Park. La terre
était humide aux endroits où s'était fondue la neige, mais il n'y avait
pas de nuage au ciel; des gazouillements d'oiseaux se mêlaient à des
odeurs douces, presque printanières. Je m'assis sur un banc au soleil.
L'animal qui était en moi se léchait les babines, pour ainsi dire, en se
souvenant; le côté spirituel était un peu engourdi, mais disposé à de
futures expiations, sans être encore prêt à commencer. Je me disais que,
somme toute, j'étais comme mes voisins, et je souris même assez
orgueilleusement en comparant ma bonne volonté si active à leur
paresseuse indifférence. Au moment même où je me complaisais dans cette
vaine gloire, un spasme me prit, d'horribles nausées, un frisson
mortel.... Ces symptômes se dissipèrent, me laissant très faible, et
puis, au sortir de cette défaillance, je commençai à me rendre compte
d'un changement dans mon état moral: j'étais plus hardi, je méprisais le
danger, je me moquais des responsabilités. Je baissai les yeux: mes
habits pendaient, sans forme sur mes membres rapetissés, la main qui
reposait sur mon genou était noueuse et velue. J'étais une fois de plus
Edward Hyde. Une minute auparavant, le monde m'entourait de respect, je
me savais riche, je me dirigeais vers le dîner qui m'attendait chez moi.
Maintenant, je faisais partie de l'écume de la société, j'étais dénoncé,
sans gîte ici-bas, meurtrier voué à la potence.
«Ma raison chancela, mais elle ne me manqua pas tout à fait. J'ai
observé maintes fois que, dans mon second rôle, mes facultés devenaient
plus aiguës, qu'elles se tendaient plus exclusivement vers un point
particulier. Où Jekyll aurait peut-être succombé, Hyde savait s'élever à
la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient dans l'une des
armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Tel fut le problème qu'en
écrasant mes tempes entre mes mains je m'acharnai à résoudre. J'avais
fermé à double tour la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par
la maison, mes propres domestiques me livreraient à la justice. Je
compris qu'il fallait employer une autre main; je pensai à Lanyon, mais
je me dis en même temps:
«Réussirai-je à parvenir jusqu'à lui? On m'arrêtera probablement dans la
rue; même si j'échappe à ce péril imminent, si j'arrive sain et sauf
chez mon confrère, comment un visiteur inconnu et désagréable
obtiendrait-il qu'un homme tel que lui allât forcer la porte du cabinet
de son ami, le docteur Jekyll?
«Tout en constatant avec angoisse ces impossibilités, je me rappelai
qu'il me restait un trait de mon caractère original, que j'avais gardé
mon écriture. Aussitôt qu'eut jailli cette étincelle, le chemin se
trouva éclairé d'un bout à l'autre. J'arrangeai de mon mieux mes habits
flottants, et, appelant un cab, je me fis conduire dans un hôtel de
Portland-street, dont, par hasard, je me rappelais le nom. À ma vue, qui
était assurément comique,--quelque tragédie qui pût se cacher sous ces
vêtements d'emprunt trop longs et trop larges de moitié,--le cocher ne
put s'empêcher de rire. Je grinçai des dents, pris d'un accès de fureur
diabolique, et la gaîté s'effaça de ses lèvres, heureusement... car une
minute encore et je l'eusse arraché de son siège.
«À l'hôtel, je regardai autour de moi d'un air qui fit trembler les
employés; en ma présence, ils n'osèrent pas échanger un regard: on prit
mes ordres avec une politesse obséquieuse, on me donna une chambre et de
quoi écrire. Hyde en péril était un être nouveau pour moi: prêt à se
défendre comme un tigre, à se venger de tous. Néanmoins, l'horrible
créature était rusée; cette disposition féroce fut maîtrisée par un
effort puissant de la volonté; deux lettres partirent, l'une pour
Lanyon, l'autre pour Poole. Après cela, il resta tout le jour devant son
feu à se ronger les ongles, demanda un dîner chez lui, toujours seul
avec ses terreurs furieuses et faisant frissonner sous son seul regard
le garçon qui le servait. La nuit tombée, il partit dans un fiacre fermé
et se fit conduire çà et là dans les rues de la ville. Je dis _lui_, je
ne puis dire _moi_. Ce fils de l'enfer n'avait rien d'humain; rien ne
vivait en lui que la peur et la haine. Quand, à la fin, commençant à
craindre que son cocher ne se méfiât, il renvoya le cab pour s'aventurer
à pied au milieu des passants nocturnes, qui ne pouvaient que remarquer
son apparence insolite, ces deux passions grondaient en lui comme une
tempête. Il marchait vite, poursuivi par des fantômes, se parlant à
lui-même, prenant les rues les moins fréquentées, comptant les minutes
qui le séparaient encore de minuit. Une femme lui parla, il la frappa en
plein visage....
«Lorsque je redevins moi-même, chez Lanyon, l'épouvante de mon vieil
ami, à ce spectacle, m'affecta peut-être un peu. Je ne sais pas bien....
Qu'importe une goutte de plus dans un océan de désespoir? Ce n'était
plus la peur de l'échafaud ou des galères, c'était l'horreur d'être Hyde
qui me torturait. Je reçus les anathèmes de Lanyon comme à travers un
rêve; comme dans un rêve encore, je rentrai chez moi, je me couchai. Je
dormis, après la prostration où j'étais tombé, d'un sommeil si profond,
que les cauchemars mêmes qui m'assaillaient ne purent l'interrompre. Je
m'éveillai accablé encore, mais un peu mieux cependant. Toujours je
haïssais et je redoutais la présence du monstre endormi au dedans de
moi-même, et, certes, je n'avais pas oublié les dangers de la veille;
mais j'étais rentré chez moi, j'avais mes drogues sous la main. Ma
reconnaissance envers le sort qui m'avait permis de m'échapper eut
presque en ce moment les couleurs de la joie et de l'espérance.