--Soit! répond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au

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Robert-Louis Stevenson

NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS

Table des matières

LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE.

I.

II.

LE CLUB DU SUICIDE.

HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.

HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE.

L'AVENTURE DES CABS.

LE DIAMANT DU RAJAH.

HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU.

HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN.

HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.

AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.

LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE

I

Le nom de Robert-Louis Stevenson est attaché, en France, au souvenir

d'un livre d'étrennes, _l'Île au Trésor_, qui fit fureur il y a peu

d'années. La traduction de M. Philippe Daryl nous dispense de raconter

les lointains et merveilleux voyages de l'_Hispaniola_; disons seulement

que ce petit livre nous paraît être, par sa verve, son entrain, sa

fraîcheur, par le mouvement, le ton de vérité qui y règne, un des

modèles du genre.

Si _Kidnapped_, qui vit le jour ensuite, s'adresse plus exclusivement, à

cause de la saveur écossaise dont il est imprégné, aux jeunes

compatriotes de son héros, David Balfour, l'histoire n'en est pas moins,

d'un bout à l'autre, amusante, et c'est une idée ingénieuse, en outre,

que d'avoir fait raconter la fin du drame jacobite par un whig qui se

trouve forcément enrôlé dans le camp de ses adversaires.

La scène se passe en 1751, à l'époque où des oncles dénaturés pouvaient

encore faire embarquer les neveux qui les gênaient sur un brick de

mauvais renom, pour les envoyer à la Caroline, où ils étaient vendus

sans plus de formes. Comment ce gamin énergique et honnête, David

Balfour, échappe à son sort, et tout ce qu'il souffre dans une île

déserte, voisine des côtes d'Écosse, avant sa périlleuse équipée à

travers les Highlands, en compagnie d'Alan Breck Stewart, un rival

jacobite de d'Artagnan, voilà des aventures dont on peut dire ce que La

Fontaine disait de _Peau_ _d'âne_; il n'est personne qui ne prenne un

plaisir extrême à lire _Kidnapped_. M. Stevenson s'y pose en compatriote

de Walter Scott et de Burns, il nous fait respirer sa bruyère natale et

met à tout ce qu'il touche le sceau d'une des qualités de sa race, la

_quaintness_: esprit, originalité, grâce un peu bizarre et parfois

maniérée, il y a de tout cela dans ce que peint par excellence ce mot de

_quaint_, si parfaitement intraduisible, quoiqu'il dérive de notre vieux

français, à en croire les dictionnaires.

Écossais, Stevenson l'est encore,--il l'a prouvé depuis,--par le

sentiment du fantastique, le goût du surnaturel, la préoccupation des

lois morales, des problèmes philosophiques, et par je ne sais quelle

gaîté morose, _grim humour_, qui déconcerte et qui attache à la fois.

Mais il est, en même temps, cosmopolite, Parisien du boulevard,

Américain du Far-West, comme le montrent ses spirituelles notes de

voyages. Hier encore son adresse était à Honolulu; peut-être aujourd'hui

est-il de retour à New-York, qui le revendique comme Londres revendique

Henry James. Sa vie errante a formé une personnalité très curieuse, très

moderne et franchement excentrique, qui apparaît à travers une série de

productions d'inégale valeur, mais dont aucune n'est banale. Ce citoyen

du monde a bien vu tous les pays dont il parle, soit qu'il nous présente

_les Squatters du Silverado_, soit qu'il nous invite à glisser

lentement, à bord de son _Aréthuse_, sur les canaux de la Belgique et de

la France, soit qu'il s'arrête pour deviser familièrement avec ses amis

les peintres de Barbizon, sous les ombrages de la forêt de

Fontainebleau. Ici ou là, il rend son impression d'un trait net et

précis. Point de longueurs, point de remplissage inutile. Aucun de ses

ouvrages, en dépit de certaines exigences des éditeurs anglais

auxquelles il a refusé énergiquement jusqu'ici de se soumettre, n'a plus

d'un volume; la concision, la clarté incisive, une grande simplicité,

sont les qualités maîtresses de son style. Sceptique et railleur, il

réussit à nous captiver sans avoir jamais recours à l'élément

sentimental, et touche parfois des questions hardies sans tomber dans ce

qu'on est convenu d'appeler l'immoralité, bien qu'il ne se soucie guère

de nous montrer des personnages vertueux et qu'il ait le talent pervers

d'exciter notre sympathie en faveur d'individualités tout au moins

équivoques. Réussir, avec de pareilles tendances, à collaborer aux

bibliothèques d'éducation et de récréation, c'est la preuve d'une

souplesse peu commune.

Après avoir assuré son empire sur des milliers de jeunes lecteurs dans

l'ancien et dans le nouveau monde, M. Stevenson paraît s'être dit:

«Voyons si les vieux seront plus difficiles, s'ils ne mordront pas, eux

aussi, à l'hameçon des contes bleus?» Et il lança ses _Nouvelles Mille

et une Nuits_, où la féerie se met au service de la réalité par un

procédé ravi à miss Thackeray. Combien de fois les talents à fracas

ont-ils profité des trouvailles faites par quelque talent plus modeste!

C'est miss Thackeray qui a dit la première: «Les contes de fées sont

partout et de tous les jours; nous sommes tous des princes et des

princesses déguisés, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces

histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer

beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fées parce

qu'elles lui sont fidèles.» Seulement, l'auteur de _Five old friends_

place dans un milieu bourgeois de nos jours _la Belle au Bois dormant,

Cendrillon, la Belle et la Bête, le Petit Chaperon rouge_, etc., dont

les aventures modernisées n'ont rien que d'ordinaire, tandis que les

contes arabes que M. Stevenson transporte en Europe, sans changer rien à

leur allure coulante et négligée, conservent un caractère très

exceptionnel et sont, en somme, presque aussi merveilleux que dans les

_Mille et une Nuits_ orientales.

Prenons la première des nouvelles, et la meilleure, _le Club du

suicide_: nous n'avons pas de peine à reconnaître dans le prince

Florizel de Bohême, qui, pendant son séjour à Londres, rôde incognito

par les rues, le calife Haroun-al-Raschid, et dans son fidèle écuyer, le

colonel Geraldine, Giafar, grand vizir. Le verglas les ayant forcés à

chercher refuge dans un _bar_ des environs de Leicester-square, ils

rencontrent un individu qui n'a de commun avec Bedreddin-Hassan que la

manie d'offrir des tartes à la crème aux gens qu'il ne connaît pas.

C'est le dénouement fou d'une carrière extravagante: le jeune homme aux

tartes à la crème (nous ne le connaîtrons que sous ce nom) prélude à la

mort par cette soirée burlesque. Le prince et son écuyer font semblant

d'être dans les mêmes dispositions que leur nouvelle connaissance, et

c'est ainsi qu'ils sont introduits par lui au _Club du suicide_,

rendez-vous de tous ceux qui, fatigués de la vie, désirent disparaître

sans scandale. Chaque nuit, une partie de cartes réunit ces désenchantés

autour du tapis vert. Le président du club, un dilettante d'espèce toute

particulière, bat et donne les cartes; le privilégié qu'un sort heureux

gratifie de l'as de pique disparaîtra avant l'aube par les soins

obligeants du membre de céans qui tourne l'as de trèfle. Ce jeu réunit

les émotions de la roulette, celles d'un duel et celles d'un

amphithéâtre romain, il fait goûter les impressions exquises de la peur;

les gens les plus revenus de tout y trouvent un dernier plaisir. M.

Malthus, par exemple, un paralytique, défiguré, ravagé par des excès

auxquels il ne peut plus se livrer, est membre honoraire, pour ainsi

dire. Il vient, de loin en loin, quand il en a la force, chercher une

excitation qui le réconcilie avec la vie en lui faisant redouter la

mort. Il a essayé de tout, et il en est à déclarer qu'en fait de

passions, aucune n'est enivrante autant que la peur; il est poltron avec

délices, et il badine avec des terreurs sans nom. Heureusement pour la

morale, il badine une fois de trop; l'as de pique lui échoit à la fin,

et le lendemain les journaux de Londres renferment, sous la rubrique:

_Triste accident_, un paragraphe qui apprend au public la mort de

l'honorable M. Malthus, tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square;

au sortir d'une soirée, il cherchait un cab; on attribue sa chute à une

nouvelle attaque de paralysie.

Le prince Florizel aurait son tour, si Geraldine, vigilant et fidèle, ne

mettait la police secrète sur pied, en dépit des terribles serments par

lesquels s'engagent les membres du club. Personne n'est livré aux

tribunaux; le prince vient généreusement au secours de ceux des

désespérés qui méritent encore quelque pitié, puis il décide que le

repaire sera fermé et que son abominable président périra en duel. Ce

duel, qui doit avoir lieu sur le continent, est le sujet d'un second

récit beaucoup plus _sensationnel_ encore que le premier, où il est

question d'un médecin et d'une malle qui contient un cadavre, celui de

l'adversaire désigné du président, lâchement assassiné par ce monstre.

Certes, le lecteur, quel qu'il soit, attend la suite avec autant

d'impatience que le sultan des Indes, tenu en haleine par les points

suspensifs des contes de Schéhérazade; on passe, avec une fiévreuse

anxiété, à l'histoire suivante, qui est celle non pas d'un _Cheval

enchanté_, mais d'un simple _Cab_, lequel recueille des invités de bonne

volonté pour les conduire à une fête étrange dont la fin est le triomphe

du droit et le châtiment du crime, grâce à la vaillante épée du prince

Florizel. L'héritier d'un trône daigne se mesurer avec le pire des

scélérats. Nous le retrouverons plus tard, mêlé à d'autres aventures non

moins intéressantes, celles d'un diamant, et, comme tous les princes

qu'a mis en scène M. Stevenson, il finit en philosophe, renversé par une

révolution. C'est derrière le comptoir d'un débit de tabac qu'il

apparaît une dernière fois: ce redresseur de torts vend majestueusement

des cigares!

On voit que la fantaisie humoristique n'est pas absente des récits de M.

Stevenson; les contrastes si marqués que permet, qu'exige même cette

qualité, très développée chez lui, produisent bien quelques fautes de

goût, mais une certaine façon qu'il a de se moquer de ses héros et de

lui-même relève ici néanmoins le _sensational novel_, qui a retrouvé

depuis peu, en Angleterre, un succès d'assez mauvais aloi. Du rang où

l'avait placé naguère Wilkie Collins, ce roman, nourri d'émotions

violentes, était tombé au niveau des élucubrations de feu Ponson du

Terrail. M. Stevenson eut le mérite de le rendre agréable aux délicats.

Nous n'avons, du reste, nulle envie de défendre plus qu'il ne convient

la suite des _Nouvelles Mille et une Nuits_, inspirée par la _Dynamite_

et composée en collaboration avec Mme Stevenson. La confusion de la

tragédie et de la farce y est poussée trop loin. On croit être devant un

couple de jongleurs émérites, d'équilibristes habiles, dont les

périlleux exercices deviendraient fatigants pour le public, amusé

d'abord, s'ils se prolongeaient beaucoup; mais les aventures des trois

jeunes gens inutiles qui attendent leur fortune du hasard, sur le pavé

de Londres, sont presque aussi courtes que celles des trois _calenders_,

fils de rois, et la gracieuse conspiratrice qui les conduit l'un après

l'autre à deux doigts de leur perte ne prend pas en vain cinq noms

différents, car Clara Luxmore, dite Lake, dite Fonblanque, dite

Valdivia, dite de Marly, a autant d'imagination à elle seule que

pouvaient en avoir réunies les cinq dames de Bagdad. Son histoire de _la

Belle Cubaine_ et de _l'Ange exterminateur_ chez les Mormons sont des

contes bleus modernes de la plus piquante invraisemblance: ils

dissimulent cependant des complots anarchiques effroyables, mais tous si

maladroits qu'ils prêtent à rire. M. et Mme Stevenson traitent la

dynamite du haut en bas, refusant de la prendre au sérieux et faisant

rater toutes ses bombes, sauf deux ou trois qui éclatent au détriment de

ceux qui les fabriquent. Zéro, l'agitateur irlandais, et son complice

Mac-Guire, périssent assommés sous le ridicule. Si Clara, l'affidée de

ces deux _fantoccini_ grotesques, obtient sa grâce et, à la fin, un bon

mari, c'est qu'elle est jolie à ravir, pleine d'inventions drôles, de

tours uniques, et surtout parce qu'au milieu de ses criminelles erreurs,

elle n'a jamais été sentimentale. L'assassin sentimental et phraseur, si

commun de nos jours, est conspué par M. Stevenson; celui-ci repousse

avec énergie l'intérêt malsain qui s'attache au crime politique, il

vénère les agents de police et leur dédie son livre, il fait grand cas

de l'autorité; par la bouche de son personnage favori, le prince

Florizel, resté fidèle au rôle de bon génie derrière un comptoir de

marchand de tabac, il déclare que l'homme est un diable faiblement lié

par quelques croyances, quelques obligations indispensables, et qu'aucun

mot sonore, qu'aucun raisonnement spécieux ne le déciderait à relâcher

ces liens. On voit que, pour un romancier _dans le mouvement_, M.

Stevenson a des principes _vieux style_.

Dans _Prince Otto_, où les questions philosophiques et politiques

s'entremêlent à beaucoup de paradoxes, l'auteur de _New Arabian Nights_

nous prouve qu'il a lu _Candide_ et qu'il se souvient aussi d'Offenbach.

Vous chercheriez en vain sur une carte la principauté de Grünewald, bien

que sa situation soit indiquée entre le grand-duché aujourd'hui éteint

de Gerolstein et la Bohême maritime. En revanche, le nom du premier

ministre, Gondremark, vous rappelle un acteur de _la Vie parisienne_.

Dans ce badinage sérieux, un peu trop délayé, on voit le prince Othon,

un gentil prince en porcelaine de Saxe, mériter le mépris de ses peuples

par sa conduite indigne d'un souverain, la conduite pourtant d'un galant

homme très chevaleresque, mais trop épris de la chasse, des petits vers

français et d'une jeune épouse ambitieuse, qui, finalement, prête les

mains à son incarcération dans une forteresse, pour être plus libre de

jouer le rôle de Catherine II ou de Sémiramis. Vous y verrez aussi

comment les témoignages d'héroïsme de la jolie Séraphine se bornent à un

coup de couteau donné au premier ministre, qui, jaloux de gouverner en

son nom, voudrait être un favori dans toute la force du terme, et

comment la proclamation de la république met fin, soudain, à ces

complots de cour, à ces intrigues, à ces drames secrets; comment le

prince et la princesse fugitifs et dépossédés, à pied, sans le sou, se

rencontrent dans la campagne, oublient leurs désastres, leurs grandeurs,

et se mettent tout simplement à s'aimer, ravis, en somme, de cette chute

qui les a jetés aux bras l'un de l'autre pour jamais. Ceux-ci ne

vendront pas du tabac, ils feront de la littérature en collaboration; un

recueil des plus médiocres a paru sous le titre «_Poésies_, par Frédéric

et Amélie.»

La réconciliation de leurs altesses sur le grand chemin est un des rares

duos d'amour que nous ayons rencontrés au cours des romans qui nous

occupent. Il est charmant, ce duo, car l'esprit enfin y fait trêve,

l'esprit moqueur, léger, glacial et trop tendu dont M. Stevenson abuse,

et qui produit à la longue l'effet du pâté d'anguille. Pour ne trouver

que le ricanement perpétuel, autant revenir à nos incomparables contes

de Voltaire, dont l'auteur de _Prince Otto_ s'est fortement pénétré. Où

il montre, en revanche, une véritable originalité de forme et de fond,

c'est dans l'exposition semi-scientifique d'un _Cas étrange_, qui mérite

de compter parmi les récits les plus suggestifs et les plus ingénieux

d'avatars et de transformations. L'histoire du _Docteur Jekyll et de Mr

Hyde_ se détache en relief puissant sur la trame un peu mince du reste

de l'oeuvre, et promet l'estime d'un ordre tout nouveau de lecteurs à M.

Stevenson. Nous osons à peine le lui dire, ayant compris qu'il craint

par-dessus tout de paraître terne et lourdement consciencieux. Terne, il

ne saurait l'être; le seul péril que l'on coure avec lui est dans

l'excès du brillant et dans sa confusion accidentelle avec le clinquant.

Quant à la conscience, elle ne sera jamais incompatible avec la liberté

chez cet Écossais greffé de Yankee et de Parisien agréablement bohème.

Qu'il ne s'inquiète donc pas de la nature de nos éloges. L'analyse

critique qui suit est d'ailleurs pour prouver que l'ouvrage le plus

grave de M. Stevenson n'a rien de particulièrement austère, ni surtout

d'ennuyeux.

II

Quelques lenteurs, il faut en convenir, embarrassent le début. Peu nous

importent, par exemple, les idées et les habitudes de M. Utterson, un

personnage d'arrière-plan, dépositaire du testament bizarre qui fait

passer tous les biens de Henry Jekyll entre les mains de son ami Edward

Hyde, dans le cas de la disparition du testateur. Cette clause insolite

blesse le bon sens et les traditions professionnelles du notaire

Utterson; elle semble cacher quelque secret ténébreux, d'autant plus que

ledit Edward Hyde, prétendu «bienfaiteur» du docteur Jekyll et son

légataire universel, n'est connu de personne. Jamais Utterson n'en avait

entendu parler avant que le singulier document lui eût été confié, avec

mille précautions minutieuses; pourtant il est le plus ancien ami de

Jekyll, après le docteur Lanyon toutefois, qui, intimement lié jadis

avec son collègue, s'est peu à peu éloigné de lui, sous prétexte qu'il

donnait à corps perdu dans des hérésies scientifiques. Lanyon, lui non

plus, ne sait rien du mystérieux Hyde. Le seul renseignement que M.

Utterson ait jamais pu recueillir sur celui-ci est de nature à augmenter

sa perplexité; c'est le hasard qui le lui fournit.

Un soir qu'il se promène dans un quartier populeux de Londres, avec son

jeune parent, M. Enfield, ce dernier lui fait remarquer, presque à

l'extrémité d'une petite rue commerçante, l'entrée d'une cour qui

interrompt la ligne régulière des maisons. Juste à cet endroit, un

pignon délabré avance sur la rue ses deux étages sans fenêtres,

au-dessus de la porte dépourvue, de marteau, une porte de derrière

apparemment.

«Cette porte que voici, dit M. Enfield, se rattache dans ma pensée à une

singulière histoire.»

Et il raconte l'acte de brutalité commis sous ses yeux, dans cette rue

même, contre un enfant, une petite fille, par un individu d'apparence

plus que désagréable, une espèce de gnome. Indigné, il a saisi le

coupable au collet, appelé au secours; un rassemblement s'est formé, et

M. Hyde, pour éviter un scandale, a payé une forte somme aux parents de

sa victime. Il s'est rendu sous bonne escorte à son domicile, la maison

délabrée en question, et est redescendu bientôt avec un chèque sur la

banque Coutts, signé du nom le plus honorable, un nom qu'Utterson devine

sans que son cousin ait besoin de le prononcer.

«Et quelle figure a-t-il, ce Hyde?

--Il n'est pas aisé de le peindre. Je n'ai jamais vu d'homme qui m'ait

inspiré autant de dégoût, sans que je puisse expliquer pourquoi. Il vous

donne l'impression d'un être difforme, et cependant je ne saurais

spécifier sa difformité. Il est extraordinaire, voilà le fait, il est

anormal. Je crois le voir encore, tant je l'ai peu oublié, et cependant

je ne trouve pas de paroles pour peindre l'effet que produit cette

infernale physionomie.»

M. Utterson est plus ému qu'il ne veut le laisser paraître.

«Sur la maison elle-même, demande-t-il, vous ne savez rien?

--Si fait, j'ai observé que personne n'y entre jamais, sauf le héros

très repoussant de mon aventure. Elle n'est pas habitée, les trois

fenêtres grillées, sur la cour, restent toujours closes, mais les vitres

en sont propres, et, au-dessus, il y a une cheminée qui fume parfois, ce

qui donnerait l'idée que quelqu'un y vient accidentellement.»

Le notaire Utterson voit que M. Enfield ne se doute pas que cette

vilaine bâtisse dépend de la maison de son ami Jekyll. Après avoir

soupçonné celui-ci de folie toute pure, il craint qu'il ne s'agisse

plutôt de quelque complicité honteuse. L'idée fixe le poursuit de

s'éclairer là-dessus. Il se met à guetter les secrets nocturnes du

quartier que fréquente l'odieux Hyde. Longtemps il attend en vain; mais,

certain soir, vers dix heures, les boutiques étant closes et la rue

silencieuse, au milieu du sourd mugissement de Londres, un pas retentit

rapide, un homme de petite taille apparaît, tire une clé de sa poche et

se dirige vers la maison indiquée.

«M. Hyde?» lui dit le notaire en posant la main sur son épaule.

L'homme tressaille et recule, mais sa terreur n'est que momentanée.

Reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il répond:

«C'est mon nom, en effet; que me voulez-vous?

--Je suis un vieil ami du docteur Jekyll; on a dû vous parler de moi: M.

Utterson. Faites-moi une grâce, laissez-moi voir votre visage.»

L'autre hésite, puis, après réflexion, se tourne d'un air de défi.

«Maintenant je vous reconnaîtrai, dit Utterson. Cela peut être utile.

--Oui, répond Hyde, il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés... À

propos, vous avez besoin de savoir mon adresse.»

Et il lui indique une rue, un numéro.

«Mon Dieu! se dit le notaire, est-il possible qu'il ait, lui aussi,

songé au testament?...

--Comment, ne m'ayant jamais vu, avez-vous pu me deviner? reprend Hyde.

--D'après une description. Nous avons des amis communs.

--Lesquels? balbutie Hyde.

--Jekyll, par exemple.

--Il ne vous a jamais parlé de moi, s'écrie l'autre en rougissant de

colère. Vous mentez.»

Là-dessus, il a poussé la porte et disparu dans la maison, laissant

Utterson stupéfait.

«Ce nain blême, au sourire timide et cynique à la fois, est certainement

fort laid, pense le notaire, mais sa laideur ne suffit pas à expliquer

la répulsion insurmontable que suscite sa présence. Il faut qu'il y ait

quelque chose en outre. Serait-ce qu'une âme noire peut transparaître

ainsi à travers son enveloppe de chair? Pauvre Jekyll! Si jamais j'ai lu

la signature de Satan sur un visage, c'est sur celui de ton nouvel ami.»

En tournant la rue, on arrive devant un square bordé de belles maisons,

dont plusieurs sont déchues de leur rang d'autrefois, divisées en

appartements, en bureaux, en magasins. L'une d'elles, cependant, devant

laquelle s'arrête Utterson, a gardé un grand air d'opulence. Un vieux

domestique vient ouvrir.

«Poole, lui dit Utterson, le docteur Jekyll est-il chez lui?»

Sur sa réponse négative:

«Je viens de voir M. Hyde s'introduire par la porte de l'ancienne salle

d'anatomie. Cela est-il permis en l'absence de votre maître?

--Sans doute, car M. Hyde a une clé.

--Je ne crois pas cependant avoir jamais rencontré ici ce jeune homme.

--Oh! monsieur, on ne l'invite pas à dîner et il ne paraît guère de ce

côté-ci de la maison. Il entre et sort toujours par le laboratoire.»

Utterson conclut de ces renseignements que le docteur, en ouvrant sa

maison à Hyde, subit la conséquence de quelque faute de jeunesse. Ce

doit être un supplice que de recevoir ainsi, bon gré, mal gré,

inopinément, cet être atroce, qui entre et sort furtivement, qui

peut-être est impatient d'hériter.... Il se promet de protéger Jekyll

contre l'influence équivoque qui s'est glissée à son foyer. Il profitera

pour cela du premier tête-à-tête.

«Vous savez que je n'ai jamais approuvé votre testament, lui dit-il avec

hardiesse, et je l'approuve moins que jamais, car j'ai appris des choses

révoltantes sur ce jeune Hyde.»

La belle figure intelligente du docteur s'assombrit à ces mots.

«Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas

ma position, répond-il avec une certaine incohérence. Je suis dans une

passe difficile, très difficile...»

Et comme le notaire, espérant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll

de s'ouvrir à lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout à

fait libre de se débarrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que,

par conséquent, ses amis doivent lui laisser le soin d'apprécier ce qui

convient. Assurément, il est attaché à ce garçon, il a pour cela des

raisons sérieuses.... Même il conjure Utterson de vaincre, quand il ne

sera plus, l'antipathie que lui inspire son héritier.

«Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire.

--Soit! répond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour

l'amour de moi.»

À une année de là, Londres tout entier est ému par un crime que rend

plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y

a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson

est amené à seconder la police dans ses recherches. La connaissance

qu'il a de l'adresse du meurtrier présumé permet de faire les

perquisitions nécessaires. Hyde habite, dans le quartier mal fréquenté

de Soho, une rue étroite et sombre, garnie de cabarets où l'on boit du

gin, de restaurants français du plus bas étage, de boutiques borgnes où

s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant à toutes les

nationalités. C'est dans un pareil milieu que le protégé de Jekyll,

héritier d'un quart de million sterling, a élu domicile.

Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte.

«M. Hyde est, dit-elle, rentré très tard dans la nuit, mais pour

ressortir ensuite; il a des habitudes fort irrégulières, et disparaît

parfois un mois ou deux de suite.»

Au nom de la loi, la maison est visitée en détail. Elle est à peu près

vide. Hyde n'habite que deux chambres meublées avec luxe; un grand

désordre toutefois y règne pour le moment, comme si l'on y avait fait à

la hâte des préparatifs de fuite: les vêtements traînent sur le tapis,

les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'âtre indiquent que

l'on a brûlé des papiers; mais, derrière une porte, les agents

découvrent la moitié d'un bâton dont l'autre moitié est restée sanglante

sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois très rare, a été donnée

bien des années auparavant à son ami Jekyll par M. Utterson.

Naturellement, la première impulsion de ce dernier est de courir chez le

docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant

traverser la cour qui a été jadis un jardin, dans l'espèce de pavillon

que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie.

Le docteur a autrefois acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien,

et s'occupe de chimie là où son prédécesseur s'occupait à disséquer.

Pour la première fois, le notaire est admis à visiter cette partie de la

maison, qui donne sur la petite rue, théâtre de sa première rencontre

avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie

d'armoires vitrées, d'un grand bureau et d'une psyché, meuble assez

déplacé dans un lieu pareil.

«Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson.

--On les a criées sur la place, répond Jekyll très pâle et frissonnant.

--Un mot: j'espère que vous n'avez pas été assez fou pour cacher ce

misérable?

--Utterson, s'écrie le docteur, je vous donne ma parole d'honneur que

tout est fini entre lui et moi! D'ailleurs, il n'a pas besoin de mon

secours, il est en sûreté. Personne n'entendra plus parler de Hyde.»

L'homme de loi est étonné de ces façons véhémentes, presque fiévreuses:

«Vous paraissez bien sûr de lui!

--Sûr... absolument. Mais j'aurais besoin de votre conseil. J'ai reçu

une lettre, et je me demande si je dois la communiquer à la justice.

Décidez... j'ai perdu toute confiance en moi-même.

--Vous craignez que cela n'aide à découvrir?...

--Non, peu m'importe ce que deviendra Hyde. Je pensais à ma propre

réputation, que cette triste affaire met en péril.»

Utterson, surpris de ce soudain accès d'égoïsme, demande à voir la

lettre; elle est d'une écriture renversée très singulière et conçue dans

des termes respectueux. Hyde exprime brièvement son repentir, en

s'excusant auprès du protecteur dont il a si mal reconnu les bontés; il

lui annonce qu'il a des moyens de fuite tout prêts.

L'enveloppe manque; Jekyll prétend l'avoir brûlée par mégarde.

«Encore une question, reprend Utterson: c'est Hyde, n'est-ce pas, qui

vous avait dicté ce passage de votre testament au sujet d'une

disparition possible?»

Le docteur, défaillant, fait un signe affirmatif.

«Je m'en doutais, dit Utterson. Le scélérat avait l'intention de vous

assassiner! Vous l'avez échappé belle!

--Oh! j'ai reçu une terrible leçon!» s'écrie Jekyll, ensevelissant sa

tête entre ses deux mains. «Quelle leçon, mon Dieu!»

Et cependant il tente, au moment même, de tromper son ami. En étudiant

l'autographe de Hyde, Utterson acquiert la preuve que la prétendue

lettre de l'assassin est de la main même de Jekyll, qui a changé

l'aspect des caractères en les renversant. Le docteur s'est donc fait

faussaire pour sauver un meurtrier!

Cependant le temps s'écoule et l'assassin reste introuvable. On

recueille des détails sur le passé de l'homme, sur ses vices, sa

cruauté, ses relations ignobles et la haine qu'il a partout inspirée;

mais sur sa famille, sur ses origines, rien ne peut être découvert,

encore moins sur le lieu où il se cache. Une nouvelle vie semble avoir

commencé pour le docteur Jekyll; il ne s'occupe plus que de bonnes

oeuvres. Charitable, il l'a toujours été, mais il devient religieux en

outre; il fréquente plus assidûment ses anciens amis, renoue des

relations très affectueuses avec le docteur Lanyon, et paraît heureux

comme il ne l'était pas depuis longtemps.

Deux mois se passent ainsi; tout à coup, les amis de Jekyll trouvent sa

porte fermée. Il garde la chambre, ne reçoit personne. Utterson se

décide enfin à faire part de son inquiétude au docteur Lanyon. En

entrant chez celui-ci, il est stupéfait de le trouver changé, affaibli,

presque mourant:

«Un coup terrible m'a frappé, explique Lanyon, je ne m'en relèverai

jamais; ce n'est plus qu'une question de semaines. Eh bien, je ne me

plains pas de la vie... je l'ai trouvée bonne... mais... si nous savions

tout, nous serions plus satisfaits de nous en aller.

--Jekyll est malade, lui aussi», commence Utterson.

À ce nom, la figure de Lanyon s'altère davantage encore; il lève une

main tremblante:

«Que je n'entende plus parler du docteur Jekyll, dit-il avec

emportement. Il est mort pour moi.

--Vous lui en voulez encore? s'écrie Utterson étonné. Songez que nous

sommes trois bien vieux amis, Lanyon, et que les intimités de jeunesse

ne se remplacent pas.

--Inutile d'insister. Demandez-lui plutôt à lui-même....

--Mais il ne veut pas me recevoir....

--Cela ne m'étonne pas! Un jour ou l'autre, quand je ne serai plus, vous

apprendrez la vérité. Jusque-là, qu'il ne soit jamais question entre

nous d'un sujet que j'abhorre.»

Utterson demande par écrit des explications à Jekyll; une réponse très

embrouillée lui parvient, dans laquelle le docteur exprime son intention

de se condamner désormais à une retraite absolue.

Que faut-il supposer? Quelle catastrophe a donc pu survenir? L'idée de

la folie se présente de nouveau à l'esprit du notaire; les paroles de

Lanyon impliqueraient cependant tout autre chose. Il voudrait interroger

de nouveau le vieux savant, mais il n'en a pas l'occasion, car, en une

quinzaine de jours, cet homme d'une si haute valeur morale et

intellectuelle succombe. Il laisse à Utterson un paquet scellé qui ne

doit être ouvert par lui qu'après la disparition du docteur Jekyll. Pour

la seconde fois, ce mot de disparition, déjà tracé dans le testament, se

trouve accouplé au nom de Jekyll. Utterson contient à grand-peine sa

curiosité, mais le respect qu'il doit à la volonté expresse d'un mourant

le décide à laisser dormir les papiers dans un tiroir....

Souvent il va prendre des nouvelles du docteur. Le fidèle Poole lui dit

toujours que son maître ne sort plus de ce cabinet mystérieux, au-dessus

du laboratoire, qu'il ne parle guère, ne lit plus et paraît absorbé dans

de tristes pensées. Un jour, Utterson s'avise de pénétrer dans la cour

sur laquelle donnent les trois fenêtres grillées, afin d'entrevoir au

moins le prisonnier volontaire. L'une de ces fenêtres est ouverte; le

docteur, assis auprès, l'air souffrant, accablé, aperçoit son ami et

consent à échanger de loin quelques mots avec lui. Mais, tout à coup,

une expression de terreur et de désespoir, une expression qui glace le

sang dans les veines du notaire, passe sur son visage, et la fenêtre se

reforme brusquement.

À peu de temps de là, M. Utterson reçoit la visite de Poole épouvanté.

Le vieux serviteur le conjure de venir s'assurer par lui-même de ce qui

se passe. Il ne peut plus porter seul le poids d'une pareille

responsabilité. Tout le monde a peur dans la maison.

En effet, quand Utterson pénètre chez le docteur, les autres domestiques

sont réunis tremblants, effarés, dans le vestibule, et on lui fait de

sinistres rapports. À la suite de Poole, il se dirige vers le pavillon

où s'est retranché Jekyll et monte l'escalier qui conduit au fameux

cabinet.

«Marchez aussi doucement que possible et puis écoutez; mais qu'il ne

vous entende pas», dit Poole, sans que le notaire puisse rien comprendre

à cette étrange recommandation.

Il annonce, par le trou de la serrure, M. Utterson.

Une voix plaintive répond du dedans:

«Je ne peux voir personne.»

Et Poole, d'un air triomphant, reprend tout bas:

«Eh bien, monsieur, dites si c'est vraiment la voix de mon maître?

--Elle est bien changée, en effet.

--Changée? On n'a pas été vingt ans dans la maison d'un homme pour ne

pas reconnaître sa voix. Non, monsieur, mon maître a disparu; dites-moi

maintenant qui est là, à sa place?»

En parlant, il a entraîné M. Utterson dans une chambre écartée où nul ne

peut épier leur conciliabule.

«Toute cette dernière semaine, celui qui hante le cabinet a demandé je

ne sais quel médicament. Mon maître faisait cela quelquefois. Il

écrivait son ordonnance, puis jetait la feuille de papier sur

l'escalier. Depuis huit jours nous n'avons vu de lui que cela... des

papiers. Il était enfermé; les repas mêmes devaient être laissés à la

porte. Eh bien, tous les jours, deux ou trois fois par jour, il y avait

des ordonnances sur l'escalier, et je devais courir chez tous les

chimistes de la ville; et chaque fois que j'avais apporté la drogue, un

nouveau papier me commandait de la rendre, parce qu'elle n'était pas

pure, et de chercher ailleurs. On a terriblement besoin de cette

drogue-là, monsieur...»

L'un des papiers est resté dans la poche de Poole. Jekyll y a tracé les

lignes suivantes:

«Le docteur Jekyll affirme à MM. *** que leur dernier envoi n'a pu

servir. En 18... il leur avait acheté une quantité considérable de cette

même poudre. Il les prie de chercher avec un soin extrême et de lui en

envoyer de la même qualité, à tout prix.»

Jusque-là, l'écriture est assez régulière; mais, à la fin, la plume a

craché, comme si une émotion trop forte brisait toutes les digues.

«Pour l'amour de Dieu, trouvez-m'en de l'ancienne!»

«Ceci est assurément l'écriture du docteur, dit Utterson.

--En effet, répond Poole; mais, peu importe son écriture, je l'ai vu....

--Qui donc?

--Je l'ai surpris un jour qu'il était sorti du cabinet et ne se croyait

pas observé. Ce n'a été qu'une minute; il s'est sauvé avec une espèce de

cri; mais je savais à quoi m'en tenir, et mes cheveux se sont hérissés

de crainte. Pourquoi mon maître aurait-il eu un masque sur la figure et

pourquoi aurait-il crié en s'enfuyant à ma vue?

--Je crois que je devine, dit Utterson. Mon pauvre ami est atteint, sans

doute, d'une maladie qui le défigure autant qu'elle le fait souffrir, et

qu'il veut dérober à tous les yeux. De là ce masque qu'il porte pour

dissimuler quelque plaie affreuse, de là l'extraordinaire altération de

sa voix et l'impatience qu'il a de trouver un remède qui puisse le

soulager.

--Non, monsieur, dit Poole résolument, cet être-là n'était pas mon

maître; mon maître est grand, solide, celui-là n'était guère qu'un nain.

Parbleu! depuis vingt ans, je le connais assez, mon maître! Non, l'homme

au masque n'était pas le docteur, et, si vous voulez que je vous dise ce

que je crois, un meurtre a été commis.

--Puisque vous parlez ainsi, Poole, mon devoir est de m'assurer des

faits. J'enfoncerai cette porte.»

Les deux hommes se munissent d'une hache et d'un tisonnier; ils envoient

un valet de pied robuste garder la porte du laboratoire. Une dernière

fois, Utterson écoute. Le bruit d'un pas léger se fait à peine entendre

sur le tapis.

«Tout le jour et une bonne partie de la nuit, il marche ainsi de long en

large, dit le vieux domestique; une mauvaise conscience ne se repose

pas. Et une fois... une fois, j'ai entendu qu'il pleurait.... On aurait

dit une femme ou une âme en peine. Je ne sais quel poids m'est tombé sur

le coeur. J'aurais pleuré aussi.»

Le moment est venu d'agir.

«Jekyll, crie Utterson d'une voix forte, je demande à vous voir.»

Pas de réponse.

«Je vous avertis; nous avons des soupçons, je dois et je veux vous voir;

si ce n'est pas de votre plein gré, ce sera de force....

--Utterson, réplique la voix, pour l'amour de Dieu, ayez pitié!»

Ce n'est pas la voix de Jekyll décidément, c'est celle de Hyde. Quatre

fois la hache s'abat sur les panneaux qui résistent; un cri de terreur

tout animal a retenti dans le cabinet. Au cinquième coup, la porte

brisée livre passage aux assiégeants, qui, consternés du silence qui

règne désormais, restent irrésolus sur le seuil. Une lampe éclaire

paisiblement ce réduit studieux, un bon feu brille dans l'âtre, le thé

est préparé sur une petite table; sans les armoires vitrées remplies de

produits chimiques, on se croirait dans l'intérieur les plus bourgeois.

Mais, au milieu de la chambre, gît un cadavre, encore palpitant, celui

d'Edward Hyde. Il est vêtu d'habits trop grands pour lui, des habits à

la taille du docteur. Sa main crispée tient encore une fiole de poison.

Il s'est fait justice.

Quant au docteur, on ne le retrouve nulle part; mais, sur la table,

auprès d'un ouvrage pieux pour lequel Jekyll avait exprimé à plusieurs

reprises beaucoup d'estime, et qui cependant est annoté de sa main avec

force blasphèmes, auprès des soucoupes remplies de doses mesurées d'un

sel blanc, que Poole reconnaît pour la drogue que son maître l'envoyait

toujours demander, il y a des papiers.

En cherchant bien, Utterson découvre un testament qui lui lègue, chose

étrange, tout ce qui devait appartenir à Edward Hyde, puis une lettre

d'adieu et une confession dont il prend connaissance, après avoir lu le

manuscrit du docteur Lanyon.

Ce manuscrit atteste un fait étrange. Le 9 janvier, Lanyon a reçu de son

vieux camarade de collège, Henry Jekyll, une lettre chargée qui

l'adjure, au nom de leur amitié ancienne, de lui rendre un service

duquel dépend son honneur, sa vie. Il s'agit d'aller prendre dans son

cabinet de travail, quitte à en forcer la porte, des poudres et une

fiole dont il indique exactement la place. Vers minuit un homme qu'il

devra recevoir en secret, après avoir renvoyé ses domestiques, viendra

lui dire le reste. Lanyon, sans rien comprendre à cet appel, obéit

exactement; il se rend chez Jekyll; le vieux Poole, lui aussi, a été

averti par lettre chargée. Un serrurier est là qui attend; on pénètre

dans le cabinet en forçant la serrure, on découvre, à l'endroit désigné,

des sels quelconques, une teinture rouge qui ressemble à du sang, un

cahier qui renferme nombre de dates couvrant une période de beaucoup

d'années, avec quelques notes inintelligibles. Lanyon, fort intrigué,

emporte le tout chez lui, et attend de pied ferme le visiteur nocturne,

auquel il va ouvrir lui-même.

Ce visiteur est un petit homme dont l'aspect lui inspire un mélange

inconnu de dégoût et de curiosité. Il est vêtu d'habits beaucoup trop

grands, qui traînent par terre et flottent autour de lui. Son premier

mot est pour réclamer avec agitation les mystérieux objets trouvés chez

le docteur Jekyll; à leur vue, il pousse un soupir de soulagement, puis,

demandant un verre gradué, compte quelques gouttes de la liqueur, et y

ajoute une des poudres. Le mélange, d'abord rougeâtre, commence, tandis

que les cristaux se dissolvent, à prendre une nuance plus brillante, à

devenir effervescent et à exhaler des fumées légères. Soudain,

l'ébullition cesse, le liquide passe lentement du pourpre foncé au vert

pâle. L'étrange visiteur a bu d'un trait.... Il crie, chancelle, se

retient à la table, puis reste là, les yeux injectés, la bouche

entrouverte, respirant à peine. Un changement s'est produit: les traits

du visage semblent se fondre et se reformer. Lanyon recule d'un

soubresaut brusque, l'âme noyée dans une épouvante sans nom. Devant lui,

pâle, tremblant, les mains étendues comme pour retrouver son chemin à

tâtons au sortir du sépulcre, se tient Henry Jekyll!...

C'est ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu cette nuit-là qui a ébranlé la

vie du docteur Lanyon dans ses fondements mêmes. Le secret professionnel

s'impose à lui, mais l'horreur le tuera, car il ne peut se le

dissimuler, et cette pensée le hante jusqu'à une suprême angoisse, lui,

l'ennemi et le contempteur de la science occulte: l'être difforme qui

s'est glissé dans sa maison cette nuit-là est bien celui que poursuit la

police comme assassin de sir Danvers Carew....

Quant à l'effrayante métamorphose, elle est expliquée par la confession

du docteur Jekyll:

«Je suis né en 18..., avec une grosse fortune, quelques excellentes

qualités, le goût du travail et le désir de mériter l'estime des

meilleurs entre mes semblables, en possession, par conséquent, de toutes

les garanties qui peuvent assurer un avenir honorable et distingué. Le

plus grand de mes défauts était cette soif de plaisir qui contribue au

bonheur de bien des gens, mais qui ne se conciliait guère avec ma

préoccupation de porter la tête haute devant le public, de garder une

contenance particulièrement grave. Il arriva donc que je cachai mes

fredaines, et que, lorsque ma situation se trouva solidement établie,

j'avais déjà pris l'habitude invétérée d'une vie double. Plus d'un

aurait fait parade des légères irrégularités de conduite dont je me

sentais coupable; mais, considérées des hauteurs où j'aimais à me

placer, elles m'apparaissaient, au contraire, comme inexcusables, et je

les cachais avec un sentiment de honte presque morbide. Ce fut donc

beaucoup moins l'ignominie de mes fautes que l'exigence de mes

aspirations qui me fit ce que j'étais, et qui creusa chez moi, plus

profondément que chez la majorité des hommes, une séparation marquée

entre le bien et le mal, ces provinces distinctes qui composent la

dualité de la nature humaine.

«J'étais amené ainsi, bien souvent, à méditer sur cette dure loi de la

vie qui gît aux racines mêmes de la religion et qui est une si grande

cause de souffrance. Malgré ma duplicité, je ne me trouvais en aucune

façon hypocrite; mes deux natures prenaient tout au sérieux de bonne

foi; je n'étais pas plus moi-même quand je me plongeais dans le désordre

que quand je m'élançais à la poursuite de la science, ou quand je me

consacrais au soulagement des malheureux. L'impulsion de mes études

scientifiques, qui m'emportait dans les sphères transcendantales d'un

certain mysticisme, me faisait mieux sentir la guerre qui se livrait en

moi. Par les deux côtés de mon intelligence, le côté moral et le côté

intellectuel, je me rapprochais donc, chaque jour davantage, de cette

vérité, dont la découverte partielle m'a conduit à un si épouvantable

naufrage, que l'homme n'est pas un, en réalité, mais deux; je dis deux,

ma propre expérience n'ayant pas dépassé ce nombre. D'autres me

suivront, d'autres iront plus loin que moi dans la même voie, et je me

hasarde à deviner que, dans chaque homme, sera reconnue plus tard une

réunion d'individus très divers, hétérogènes et indépendants. Quant à

moi, je devais infailliblement, par mon genre de vie, avancer dans une

direction unique. Ce fut du côté moral et en ma propre personne que

j'appris à découvrir la dualité primitive de l'homme; je vis que des

deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, on

pouvait dire que je n'appartenais à aucune, parce que j'étais

radicalement aux deux; et, de bonne heure, avant même que mes travaux

m'eussent suggéré la possibilité d'un pareil miracle, je pris l'habitude

de m'appesantir avec délices sur la pensée, vague comme un rêve, de la

séparation de ces éléments.

«Si chacun d'eux, me disais-je, pouvait habiter des identités

distinctes, la vie serait délivrée de ce qui la rend intolérable, le

voluptueux pourrait se satisfaire, délivré enfin des scrupules et des

remords que son frère jumeau lui impose, et le juste marcherait droit

devant lui, en s'élevant toujours, en accomplissant les bonnes oeuvres

où il trouve son plaisir, sans s'exposer davantage aux hontes et aux

châtiments qu'attire sur lui un compagnon qu'il réprouve. Pour la

malédiction de l'humanité, ces deux ennemis sont emprisonnés ensemble

dans le sein torturé de notre conscience, où ils luttent sans relâche

l'un contre l'autre. Comment les séparer?

«Le moyen que je cherchais me fut fourni par les expériences multiples

auxquelles je me livrais dans mon laboratoire. Peu à peu j'acquis le

sentiment profond de l'immatérialité hésitante, de la nature transitoire

et vaporeuse, pour ainsi dire, de ce corps, solide en apparence, dont

nous sommes revêtus. Je découvris que certains agents ont le pouvoir de

secouer notre vêtement de chair comme le vent agite un rideau, de nous

en dépouiller même. Pour deux bonnes raisons, je n'approfondirai pas

davantage la partie scientifique de ma confession: d'abord, parce que

j'ai appris, à mes dépens, que le fardeau de la vie est rivé

indestructiblement aux épaules de l'homme, et qu'à chaque tentative

faite pour le rejeter, il revient en imposant une pression plus pénible.

Secondement, parce que,--mon récit le prouvera d'une façon trop

évidente, hélas!--mes découvertes restèrent incomplètes. Il suffit donc

de dire que, non seulement j'en vins à reconnaître, en mon propre corps,

la simple exhalaison, le simple rayonnement de certaines puissances qui

entraient dans la composition de mon esprit, mais que je réussis à

fabriquer une drogue par laquelle ces puissances pouvaient être

détournées de leur suprématie et souffrir qu'une nouvelle forme fût

substituée à l'ancienne, une forme qui ne m'était pas moins naturelle,

parce qu'elle portait l'empreinte des éléments les moins nobles de mon

âme.

«J'hésitai longtemps, avant de mettre cette théorie en pratique. Je

savais très bien que je risquais la mort, car une substance capable de

contrôler si violemment et de secouer à ce point la forteresse même de

l'identité pouvait, prise à trop haute dose, ou par suite d'un accident

quelconque, au moment de son absorption, effacer à tout jamais le

tabernacle immatériel que je lui demandais de modifier seulement. Mais

la tentation d'une découverte si singulière l'emporta sur les plus vives

alarmes. J'avais depuis longtemps préparé ma teinture; j'achetai, en

quantité considérable, chez un marchand de produits chimiques, certain

sel particulier que je savais, l'ayant employé à mes expériences, être

le dernier ingrédient nécessaire, et, par une nuit maudite, je mêlai ces

éléments, je les regardai bouillir et fumer ensemble dans un verre dont,

avec un grand effort de courage, quand l'ébullition eut cessé, j'avalai

le contenu.

Nouvelles mille et une nuits · 第 1 / 16 段