En les apercevant, don Antonio éprouva un tressaillement nerveux, mais

se remettant aussitôt, il se tint debout devant sa table, attendant

selon toute probabilité qu'un des inconnus se décidât à parler.

Ce fut en effet ce qui arriva.

--Señor don Antonio, dit l'un d'eux en faisant un pas en avant, je vous

livre doña Maria duchesse de Tobar, votre belle-sœur, doña Carmen de

Tobar, votre nièce, et doña Dolores de la Cruz!

A ces paroles prononcées avec un accent de sanglante ironie, don

Antonio fit un pas en arrière, et son visage se couvrit d'une pâleur

cadavéreuse.

--Je ne vous comprends pas, dit-il, d'une voix qu'il essayait vainement

de rendre ferme mais qui tremblait.

--Ne me reconnaissez-vous donc pas, don Horacio? dit alors doña Maria

d'une voix douce; la douleur a-t-elle si complètement changé mes traits

qu'il vous soit possible de nier que je suis la malheureuse épouse du

frère que vous avez assassiné?

--Que signifie cette comédie? s'écria don Antonio avec violence; cette

femme est folle! Et vous, misérable, qui osez vous jouer de moi, prenez

garde!

Celui auquel s'adressaient ces paroles ne répondit que par un

ricanement de mépris, et élevant la voix:

--Vous voulez des témoins de ce qui va se passer ici, caballero? Vous

trouvez sans doute que nous ne sommes pas en nombre suffisant pour

entendre ce qui va se dire, soit, j'y consens: sortez de vos cachettes,

señores, et vous caballeros, venez.

Au même instant, les tapisseries furent soulevées, lus portes ouvertes,

et une vingtaine de personnes entrèrent dans la chambre.

--Ah! Vous avez appelé des témoins, fit don Antonio d'une voix

railleuse, que votre sang retombe sur votre tête alors! Et se tournant

vers les hommes qui se tenaient immobiles derrière lui: Sus à ces

misérables! leur cria-t-il, tuez-les comme des chiens! Et il sauta sur

une paire de revolvers à six coups, placés sur une table à sa portée.

Mais personne ne bougea.

--Bas les masques! dit le personnage qui seul jusqu'alors avait parlé,

ils sont inutiles maintenant; c'est à visage découvert qu'il nous faut

parler à cet homme.

D'un geste il enleva le loup qui lui couvrait le visage; ses compagnons

l'imitèrent.

Le lecteur les a reconnus déjà; c'étaient don Jaime, Domingo, le comte

Ludovic, Léo Carral, don Diego, et Loïck le ranchero.

--Maintenant, señor, reprit don Jaime, quittez votre nom d'emprunt

comme nous avons jeté nos masques; me reconnaissez-vous? Je suis don

Jaime de Bivar, le frère de votre belle-sœur; depuis vingt-deux ans je

vous suis pas à pas, seigneur don Horacio de Tobar, épiant toutes vos

démarches et cherchant la vengeance que Dieu m'accorde enfin, grande et

complète ainsi que je l'avais rêvée.

Don Horacio releva fièrement la tête, et toisant du haut en bas don

Jaime avec une expression de souverain mépris:

--Eh bien après, mon noble beau-frère, lui dit-il, car ainsi que vous

le désirez je renonce à feindre et je consens à vous reconnaître;

quelle si belle vengeance et si complète avez-vous donc conquise

après vingt-deux ans, noble descendant du cid Campeador? Celle de me

contraindre à me tuer? La belle avance! Est-ce qu'un homme de ma trempe

n'est pas toujours prêt à mourir? Que pouvez-vous de plus? Rien, en

supposant que je roule là sanglant à vos pieds, j'emporterai avec moi

dans ma tombe le secret de cette vengeance que vous ne soupçonnez même

pas, et dont tous les bénéfices me restent, car je vous léguerai,

en mourant, un plus profond désespoir que celui qui dans une nuit a

blanchi les cheveux de votre sœur.

--Détrompez-vous, don Horacio, répondit don Jaime; vos secrets je les

connais tous, et quant à vous tuer, cette considération n'entre pour

moi qu'en seconde ligne dans mon plan de vengeance; je vous tuerai oui,

mais par la main du bourreau, vous mourrez, déshonoré; de la mort des

infâmes, du _garote_ enfin!

--Tu mens, misérable! s'écria don Horacio avec un rugissement de bête

fauve, moi, moi, le duc de Tobar! Noble comme le roi! Moi appartenant

à l'une des plus puissantes et des plus anciennes familles d'Espagne!

Mourir du garote! La haine t'égare, tu es fou te dis-je! Il y a un

ambassadeur de Sa Majesté au Mexique.

--Oui, répondit don Jaime, mais cet ambassadeur t'abandonne à toutes

les rigueurs des lois mexicaines.

--Lui, mon ami, mon protecteur, celui qui m'a présenté au Président

Miramón? Cela n'est pas, cela ne peut pas être; d'ailleurs qu'ai-je à

craindre des lois de ce pays, moi, étranger?

--Oui, un étranger qui a pris du service au Mexique avec un

gouvernement pour le trahir au bénéfice d'un autre, cette lettre que tu

demandais avec tant d'insistance au colonel don Felipe, et qu'il n'a

pas voulu te vendre il me l'a donnée pour rien à moi, et ces lettres

si compromettantes pour toi qui t'ont été enlevées à Puebla, grâce à

don Estevan que tu ne connais pas et qui est ton cousin, se trouvent

en ce moment entre les mains de Juárez; ainsi de ce côté-là tu es

perdu sans ressources, car tu te lésais, la clémence n'est pas une des

vertus saillantes du señor don Benito Juárez; enfin, ton secret le

plus précieux, celui que tu crois si bien gardé, je le possède aussi:

je connais l'existence du frère jumeau de doña Carmen, de plus je sais

où il est et le puis, si je le veux, faire paraître à l'improviste

devant toi: regarde, voici l'homme auquel tu avais vendu ton neveu,

ajouta-t-il en désignant Loïck immobile près de lui.

--Oh! murmura-t-il en se laissant tomber sur un fauteuil et se tordant

les bras avec désespoir, oh! Je suis perdu.

--Oui, et bien complètement perdu, don Horacio, fit-il avec mépris, car

la mort même ne saurait te sauver du déshonneur.

--Parlez, au nom du ciel! s'écria doña Maria en s'approchant de son

beau-frère; n'est-ce pas que je ne me suis pas trompée? Que don Jaime a

bien dit la vérité, que j'ai un fils enfin! Et que ce fils est le frère

jumeau de ma bien-aimée Carmen.

--Oui, murmura-t-il d'une voix sourde.

--Oh! Soyez béni, mon Dieu! s'écria-t-elle avec une expression de

joie ineffable; et ce fils vous savez où il est, vous me le rendrez,

n'est-ce pas? Je vous en supplie, songez que je ne l'ai jamais vu, que

j'ai besoin de ses caresses, où est-il? Dites-le moi.

--Où il est?

--Oui.

--Je ne sais pas, répondit-il froidement.

La malheureuse mère se laissa tomber sur un siège en se cachant la tête

dans les mains.

Don Jaime s'approcha d'elle.

--Courage, pauvre femme! lui dit-il doucement.

Il y eut un instant de silence funèbre; dans cette chambre où tant

de personnes se trouvaient réunies, seul on entendait le bruit des

respirations sifflantes et celui des sanglots étouffés de doña Maria et

des deux jeunes filles.

Don Horacio fit un pas en avant.

--Mon noble beau-frère, dit-il d'un ton ferme empreint d'une certaine

grandeur, priez, je vous prie, ces caballeros de se retirer dans une

pièce attenante; je désire pour quelques instants demeurer seul avec

vous et ma belle-sœur.

Don Jaime s'inclina et s'adressant au comte:

--Mon ami, lui dit-il, soyez assez bon pour conduire ces dames dans le

salon qui précède cette pièce.

Le comte présenta la main aux jeunes filles et sortit sans répondre,

suivi de tous les assistants qui sur un signe de don Jaime se

retirèrent silencieusement.

Seul, Dominique était demeuré fixant un œil ardent sur don Horacio.

--Quant à moi, dit-il d'une voix sombre, comme j'ignore ce qui va se

passer ici et que je redoute un piège ou un guet-apens, je ne sortirai

que sur l'ordre exprès de don Jaime, c'est lui qui m'a élevé, je suis

son fils d'adoption, mon devoir est de le défendre.

--Demeurez donc, señor, répondit don Horacio avec un sourire triste,

puisque vous êtes presque de notre famille.

Don Jaime s'avança alors.

--Mon beau-frère, lui dit-il, ce fils que vous aviez enlevé à ma sœur,

l'héritier des ducs de Tobar que vous croyiez perdu, je l'ai sauvé,

moi! Dominique, embrassez votre mère! Maria, voilà votre fils!

--Ma mère! s'écria le jeune homme en s'élançant vers elle avec un bond

de tigre, ma mère!

--Mon fils! murmura doña Maria d'une voix mourante et elle tomba

évanouie dans les bras de l'enfant qu'elle venait enfin de retrouver.

Forte contre la douleur comme toutes les natures d'élite, la joie

l'avait vaincue.

Dominique enleva sa mère dans ses bras vigoureux, la déposa sur une

chaise longue; puis, les sourcils froncés, le regard plein d'éclairs,

les lèvres serrées, il s'avança à pas lents vers don Horacio.

Celui-ci le regardait approcher avec un frissonnement de terreur,

l'œil fixe et le front pâle, reculant pas à pas devant lui jusqu'à

ce qu'enfin, sentant la tapisserie à son épaule, il fût malgré lui

contraint de s'arrêter.

--Assassin de mon père, bourreau de ma mère, dit le jeune homme d'une

voix terrible, lâche et misérable; sois maudit!

Don Horacio courba la tête sous cet anathème; mais se redressant

aussitôt:

--Dieu est juste! dit-il, mon châtiment commence, je savais que ce

jeune homme vivait; j'avais à force de recherches fini par retrouver,

sous le nom de Loïck, le misérable auquel à l'heure de sa naissance je

l'avais vendu.

--Oui, dit don Jaime, et ce Loïck que la misère avait conduit au crime,

repentant de sa faute, me l'a rendu à moi.

--Oui tout cela est vrai, fit don Horacio d'une voix saccadée; ce jeune

homme est bien mon neveu, il a les traits et la voix de mon malheureux

frère!

Il cacha son visage dans ses mains.

Mais se redressant aussitôt:

--Mon frère, dit-il avec fermeté, vous possédez presque toutes les

preuves des crimes horribles que j'ai commis; et s'approchant d'un

meuble qu'il brisa: voici celles qui vous manquent, ajouta-t-il en lui

remettant une liasse de papiers. A mon insu peut-être déjà le remord

était entré dans mon cœur: voici mon testament, prenez-le, il nomme

mon neveu mon légataire universel en établissant ses droits d'une

manière indiscutable; mais le nom de Tobar ne doit pas être flétri.

Pour vous, pour votre neveu dont le nom est le mien, n'exécutez pas la

cruelle vengeance que vous avez préparée contre moi: je vous jure sur

ma foi de de gentilhomme, sur l'honneur sans tache de mes ancêtres,

que vous aurez pleine satisfaction des crimes que j'ai commis et de

l'existence de douleur à laquelle j'ai condamné ma belle-sœur.

Don Jaime et Dominique demeurèrent sombres et silencieux.

--Me refuserez-vous? Serez-vous donc impitoyables? s'écria-t-il avec

anxiété.

En ce moment, doña Maria quitta la chaise sur laquelle son fils l'avait

étendue; elle se leva toute droite et marchant d'un pas lent et

automatique vers don Horacio elle se plaça entre lui, son frère et son

fils; alors étendant le bras avec une majesté suprême:

--Frère de mon mari, dit-elle d'une voix empreinte d'une douceur

ineffable, la vengeance n'appartient qu'à Dieu! Au nom de l'homme que

j'ai tant aimé et que votre main cruelle m'a ravi, je vous pardonne les

affreuses tortures que vous m'avez infligées, les douleurs sans nom

auxquelles, depuis vingt-deux ans, vous m'avez condamnée, moi pauvre

femme innocente, je vous pardonne! Puisse Dieu vous être miséricordieux!

Don Horacio tomba prosterné à ses genoux.

--Vous êtes une sainte, dit-il, je suis indigne de pardon, je le sais,

mais j'essaierai de racheter autant qu'il dépendra de moi, par ma mort,

les crimes de ma vie.

Il se releva alors et voulut lui baiser la main, mais elle se recula

avec un geste d'horreur.

--C'est juste, dit-il tristement, je suis indigne de vous toucher.

--Non, reprit-elle, puisque le repentir est entré dans votre cœur.

Et elle lui tendit la main en détournant la tête.

Don Horacio y imprima ses lèvres avec respect et se tournant vers son

beau-frère et son neveu toujours immobiles:

--Vous seuls, dit-il tristement, serez-vous donc impitoyables?

--Nous n'avons plus le droit de punir, répondit sourdement don Jaime.

Dominique baissa la tête en gardant un silence farouche; sa

mère s'approcha de lui et le prit doucement par le bras; à cet

attouchement, le jeune homme tressaillit.

--Que voulez-vous, ma mère? dit-il.

--J'ai pardonné à cet homme, lui dit-elle d'une voix douce avec prière.

--Ma mère, répondit-il avec un accent de haine implacable, quand j'ai

maudit cet homme, c'est mon père qui parlait par ma bouche et, du fond

de la tombe sanglante où l'a couché ce misérable, me dictait cette

malédiction; elle restera sur lui, stigmate indélébile, et Dieu lui

demandera, comme au premier fratricide: Caïn! Qu'as-tu fait de ton

frère?

A ces paroles, prononcées d'une voix terrible, don Horacio s'affaissa

foudroyé sur le sol.

Don Jaime et doña Maria s'étaient éloignés de lui avec horreur.

Il demeura ainsi plusieurs minutes étendu sur le plancher de la salle,

sans que les assistants fissent un mouvement pour le secourir; enfin,

doña Maria se pencha vers lui.

--Arrêtez, ma mère! s'écria le jeune homme, ne touchez pas ce

misérable, ce contact vous souillerait.

--Je lui ai pardonné! dit-elle faiblement. Cependant, peu à peu, don

Horacio avait repris ses sens; il se releva lentement; ses traits,

affreusement contractés, avaient une expression de résolution étrange.

Il se tourna vers Dominique:

--Vous l'exigez, dit-il, soit, la réparation sera éclatante.

Il fouilla dans le tiroir d'un meuble soigneusement fermé et dont il

ouvrit la serrure au moyen d'une clé pendue à son cou par une chaînette

d'or, prit quelque chose qu'on ne put voir, repoussa le tiroir, puis,

marchant d'un pas ferme vers la porte, il l'ouvrit à deux battants.

--Entrez, caballeros, entrez tous, cria-t-il d'une voix stridente.

En un instant la chambre fut remplie de monde.

Seuls, le comte de la Saulay et don Estevan, sur un geste significatif

de don Jaime, étaient restés dans le salon avec les jeunes filles.

Don Jaime s'avança alors vers sa sœur, et lui offrant le bras:

--Venez, lui dit-il, venez, Maria, cette scène vous tue; votre place

n'est plus ici, maintenant que vous avez pardonné à cet homme.

Doña Maria n'opposa qu'une faible résistance et suivit son frère, qui

la conduisit dans le salon dont il referma la porte sur elle.

On entendit le roulement d'une voiture, c'étaient les trois dames qui,

emmenées par le comte, retournaient dans leur maison.

Au même instant, un bruit d'armes résonna au dehors.

--Qu'est-ce cela? dit don Horacio avec un geste d'effroi.

Des pas nombreux s'approchèrent, les portes s'ouvrirent avec fracas, et

des soldats parurent.

A leur tête venaient le préfet de la ville, l'alcade mayor et plusieurs

corchetes.

--Au nom de la loi, dit le préfet d'une voix brève, don Antonio

Cacerbar, vous êtes mon prisonnier; corchetes, emparez-vous de cet

homme.

--Don Antonio Cacerbar n'existe plus, dit don Jaime en se jetant

vivement entre les agents de police et son beau-frère.

--Merci, répondit celui-ci, merci d'avoir sauvé l'honneur de mon nom;

señores, dit-il d'une voix haute, en montrant Dominique immobile à ses

côtés, voici le duc de Tobar; je suis un grand coupable, priez Dieu

qu'il me pardonne.

--Allons, corchetes, s'écria le préfet, emparez-vous de cet homme, vous

dis-je.

--Venez donc, répondit froidement don Horacio en portant vivement la

main à sa bouche.

Soudain, il pâlit, chancela comme un homme ivre, et roula sur le sol

sans pousser même un soupir.

Il était mort. Don Horacio s'était empoisonné.

--Señores, dit alors don Jaime au préfet et à l'alcalde mayor, votre

mission s'arrête devant la mort du coupable, son cadavre appartient

désormais à sa famille; veuillez vous retirer.

--Que Dieu pardonne à ce malheureux ce dernier crime! dit le préfet;

nous n'avons plus rien à faire ici.

Et, après s'être incliné cérémonieusement, il se retira avec toute sa

suite.

--Messieurs, dit alors don Jaime d'une voix triste, en s'adressant aux

assistants terrifiés du dénouement étrange et rapide de cette scène,

prions pour l'âme de ce grand coupable.

Tous s'agenouillèrent, Dominique seul demeura debout, sombre et les

yeux ardemment fixés sur le cadavre.

--Dominique, lui dit doucement son oncle, ta haine pour lui vit-elle

donc au-delà du tombeau?

--Oui! s'écria-t-il d'une voix terrible, oui, maudit soit-il dans

l'éternité!

Les assistants se relevèrent avec épouvante, ce foudroyant anathème

avait glacé la prière sur leurs lèvres.

XXXIX

ÉPILOGUE

LA HACHE

Cependant les événements politiques marchaient avec une rapidité fatale.

La députation envoyée au général Ortega, était de retour à México, elle

n'avait obtenu aucune capitulation.

La situation devenait excessivement critique; dans cette circonstance

le général Miramón fit preuve d'une abnégation extrême: ne voulant pas

compromettre davantage la ville de México, il résolut de l'abandonner

la nuit même.

Il se rendit alors à l'ayuntamiento, auquel il proposa de nommer un

Président ou alcade provisoire, qui, par ses relations antérieures avec

le parti triomphant, fût en état de sauver la ville et d'y maintenir le

bon ordre.

L'ayuntamiento s'adressa en corps, au général Berriozábal, qui accepta

généreusement cette difficile mission.

Son premier soin fut de prier les ministres étrangers, d'armer leurs

nationaux, afin de remplacer la police désorganisée et de veiller au

salut général.

Pendant ce temps, Miramón préparait tout pour son départ.

Ne pouvant emmener sa femme et ses enfants avec lui, dans une fuite

dont les péripéties pouvaient être sanglantes, il se résolut à les

confier à l'ambassade d'Espagne, où on les reçut avec tous les égards

auxquels leur situation malheureuse leur donnait droit.

S'il l'avait voulu, Miramón aurait pu s'éloigner sans avoir de

violence à redouter de la part des partisans de Juárez. Naturellement

sympathique, si on le regardait comme un adversaire politique, personne

ne le haïssait comme ennemi personnel.

Des propositions de se sauver seul lui avaient même été faites à

plusieurs reprises, mais avec cette délicatesse chevaleresque qui

est un des beaux côtés de son caractère, il avait refusé, car il ne

voulait pas au dernier moment abandonner à la haine implacable de leurs

ennemis certaines personnes qui avaient combattu pour lui et s'étaient

compromises pour sa cause.

Certes, ce sentiment était honorable, et ses adversaires eux-mêmes,

furent contraints d'admirer cette conduite généreuse.

Don Jaime de Bivar avait passé une partie de la journée auprès du

général, le consolant de son mieux et l'aidant à rallier autour de lui,

les tronçons épars, nous ne dirons pas de son armée, elle n'existait

plus de fait, mais des divers corps qui flottaient encore indécis sur

le parti qu'il leur convenait de servir.

Le comte de la Saulay et le duc de Tobar, car nous rendrons à Dominique

le nom qui lui appartient, après avoir tenu compagnie aux dames pendant

toute la soirée, et avoir causé avec elles des événements étranges

du jour précédent, avaient enfin pris congé, assez inquiets de la

longue absence de don Jaime, à cause de la confusion qui régnait en ce

moment dans la ville; ils venaient de rentrer dans leur demeure et se

préparaient à se livrer au repos, lorsque Raimbaut, le domestique du

comte, leur annonça López.

Le peon était armé comme pour une expédition dangereuse.

--Oh! Oh! lui dit le duc, quel arsenal vous portez avec vous, ami López!

--Avez-vous une communication à nous faire? demanda le comte.

--Je n'ai que ceci à vous dire seigneurie: _Deux et un font trois._

--Vive Dieu! s'écrièrent les deux jeunes gens en se levant

spontanément. Que faut-il faire? Nous sommes prêts.

--Vous armer ainsi que vos domestiques, tenir vos chevaux sellés et

attendre.

--Il se passe donc quelque chose?

--Je l'ignore, seigneurie, mon maître vous le dira.

--Doit-il donc venir?

--Avant une heure, il sera ici, il m'a donné l'ordre de rester avec

vous.

--Bien, profitez de cette heure pour vous reposer. López, nous allons

nous préparer.

Lorsque vers onze heures du soir, don Jaime arriva, ses amis avaient

revêtu des costumes de voyage, chaussé des éperons, passé des revolvers

à leur ceinture, et fumaient en l'attendant, leurs sabres et leurs

fusils placés devant eux sur une table.

--Bravo, dit-il, nous allons partir.

--Quand vous voudrez.

--Allons-nous loin? demanda le duc.

--Je ne le crois pas, mais peut-être il y aura bataille.

--Tant mieux, firent-ils.

--Nous avons près d'une demi-heure devant nous, c'est plus qu'il ne me

faut pour vous apprendre ce que je veux faire.

--Bien, nous vous écoutons.

--Vous savez que je suis fort lié avec le général Miramón, reprit-il.

Les jeunes gens firent un geste affirmatif.

--Voici donc ce qui se passe: le général a réuni quinze cents hommes

à peu près, il espère avec cette escorte pouvoir gagner en sûreté la

Veracruz où il s'embarquera; il part cette nuit à une heure du matin.

--Les choses en sont-elles donc déjà à ce point? fit le comte.

--Tout est fini: México est rendu aux Juaristas.

--Tant pis, enfin qu'ils s'arrangent entre eux, dit le comte; cela ne

nous regarde pas.

--Je ne vois pas dans tout cela, dit le duc, le rôle que nous avons à

jouer.

--Le voici, continua don Jaime. Miramón croit pouvoir compter sur les

quinze cents hommes qui composent son escorte, moi je suis persuadé

du contraire: les soldats l'aiment, il est vrai, mais ils détestent

certaines personnes qui partent avec lui: ces personnes, je sais qu'on

a offert aux troupes de les livrer; je crains qu'elles se laissent

convaincre et que, par la même occasion, Miramón soit fait prisonnier.

--C'est ce qui probablement arrivera, dit le comte en hochant la tête.

--Eh bien, voilà justement ce que je veux éviter moi, dit-il avec

énergie, et pour cela j'ai compté sur vous.

--Pardieu vous avez eu raison.

--Vous ne pouviez mieux choisir.

--Ainsi, vous et moi, López, Léo Carral et vos deux domestiques, nous

formons un effectif de sept hommes résolus, avec lesquels il faudra

compter au cas où les choses tourneraient mal; de plus, votre qualité

d'étrangers, le soin que vous avez mis à vivre retirés, et à ne pas

attirer les regards sur vous, nous permettront de compléter notre

œuvre en cachant le général chez vous.

--Où il sera parfaitement en sûreté.

--D'ailleurs tout ce que je vous dis là n'est que fort incertain

encore; ce sont les circonstances qui nous guideront. Peut-être

l'escorte demeura-t-elle fidèle au général et alors, notre concours lui

devenant inutile, nous n'aurons plus qu'à nous retirer après l'avoir

accompagné assez loin de la ville, pour le mettre en sûreté.

--Enfin, à la grâce de Dieu, dit le comte: il y a dans ce jeune homme

quelque chose de grand et de chevaleresque qui m'a séduit, je ne serais

pas fâché que l'occasion me fût offerte de lui être utile.

--Maintenant que nous sommes convenus de nos faits, si nous partions?

ajouta le duc; j'ai hâte de me trouver aux côtés de ce brave général;

mais, avant tout, vous avez, je suppose, veillé à la sûreté de ma mère?

--Sois tranquille, mon neveu; l'ambassadeur d'Espagne, à ma prière, a

placé une garde de négociants de notre nation dans sa maison même; ni

elle ni Carmen ni Dolores n'ont rien à redouter; d'ailleurs Estevan est

près d'elle, et grâce au crédit dont il jouit auprès de Juárez, il

suffirait seul pour les protéger efficacement.

--Alors, bataille! s'écrièrent les jeunes gens en se levant joyeusement.

Ils s'enveloppèrent de leurs manteaux et prirent leurs armes.

--Partons, dit don Jaime.

Les domestiques étaient déjà en place.

Les sept cavaliers quittèrent la maison et se dirigèrent vers la place

Mayor, où les troupes se réunissaient.

Les maisons étaient illuminées, une foule immense circulait à travers

les rues; mais la tranquillité la plus parfaite régnait dans la ville,

incessamment parcourue dans tous les sens par de fortes patrouilles,

de Français d'Anglais et d'Espagnols, qui veillaient avec la plus

généreuse abnégation au maintien de l'ordre et de la sûreté générale,

pendant cet intervalle d'anarchie qui sépare toujours la chute d'un

gouvernement de l'installation de celui qui le remplace.

La place Mayor était fort animée, les soldats fraternisaient avec le

peuple, causant et riant comme si ce qui se passait en ce moment était

la chose la plus ordinaire du monde.

Les nuits mexicaines · 第 28 / 29 段