--Voici, dit-il, une lettre pour Son Excellence le général Miramón;

désirez-vous vous en charger, ou préférez-vous qu'elle soit envoyée par

l'ambassade?

--Je m'en chargerai, si votre Excellence y consent, répondit-il.

L'ambassadeur plia la lettre, la plaça sous enveloppe et la remit

ensuite à don Jaime.

--Je regrette, caballero, lui dit-il, de ne pouvoir vous donner

d'autres preuves de mon désir de vous être agréable.

--J'ai l'honneur de prier votre Excellence d'agréer l'expression de ma

vive reconnaissance, répondit don Jaime en s'inclinant respectueusement.

--N'aurai-je donc pas le plaisir de vous revoir, caballero?

--J'aurai l'honneur de venir présenter mes devoirs à votre Excellence.

L'ambassadeur toucha un timbre, l'huissier parut. Les deux personnages

se saluèrent cérémonieusement, et don Jaime se retira.

XXXVII

LE DERNIER COUP DE BOUTOIR

Le lendemain, le soleil se leva radieux dans des flots d'or et de

pourpre.

México était en joie.

La ville avait pris ses airs de fête, elle semblait revenue à ses beaux

jours de calme et de tranquillité: toute la population était dans les

rues; cette foule bigarrée se hâtait avec des cris, des chants et des

rires, vers le paseo de Bucareli.

On entendait résonner les musiques militaires, les tambours et les

clairons, dans des directions différentes.

Des officiers d'état-major, revêtus d'uniformes ruisselants de

broderies d'or et coiffés de chapeaux à plumes, galopaient çà et là

pour porter des ordres.

Les troupes quittaient les casernes et se dirigeaient vers le Paseo, où

elles se massaient de chaque côté de la grande avenue.

L'artillerie prenait position devant la statue équestre du roi Charles

IV, que les _léperos_ s'obstinent à confondre avec Fernando Cortez,

et la cavalerie forte de onze cents hommes seulement, se rangeait sur

l'Alameda.

Les léperos et les gamins profitaient de l'occasion pour se réjouir en

tirant des cohetes (pétards) dans les jambes des promeneurs.

Vers dix heures du matin, de grands cris se firent entendre, ces cris

se rapprochèrent rapidement du Paseo.

C'était le peuple qui acclamait le président de la République.

Le général Miramón arrivait au milieu d'un brillant état-major.

L'expression du visage du président était joyeuse, il semblait heureux

de ces cris de vive Miramón, poussés sur son passage, et qui lui

prouvaient que le peuple l'aimait toujours, et lui témoignait, à sa

façon, sa reconnaissance pour l'héroïque résolution qu'il avait prise,

de risquer une dernière bataille en rase campagne, au lieu d'attendre

l'ennemi dans la ville.

Le général saluait en souriant à droite et à gauche.

Lorsqu'il atteignit l'entrée du Paseo, vingt pièces de canon tonnèrent

à la fois et annoncèrent ainsi sa présence aux troupes massées sur la

promenade.

Alors, des ordres rapides coururent de rangs en rangs, les soldats

s'alignèrent, les musiques des régiments se mirent à jouer, les

clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, le président

passa lentement sur le front de bandière et la revue commença.

Les soldats semblaient pleins d'ardeur; la foule leur avait communiqué

son enthousiasme, ils criaient à qui mieux mieux: vive Miramón! sur le

passage du président.

L'inspection que passait le général était sévère et consciencieuse;

ce n'était pas une de ces revues de parade, dont de temps en temps

les gouvernants donnent le spectacle au peuple pour le divertir;

en quittant la ville ces troupes allaient marcher tout droit à la

bataille, il s'agissait de savoir si elles étaient bien réellement en

état d'affronter l'ennemi devant lequel, quelques heures plus tard,

elles se trouveraient.

Les ordres du général avaient été scrupuleusement exécutés, les soldats

étaient bien armés; ils avaient un air martial qui faisait plaisir à

voir.

Lorsque le président eût passé dans les rangs en adressant çà et là la

parole à des soldats qu'il reconnaissait ou feignait de reconnaître,

vieux moyen qui réussit toujours parce qu'il flatte l'amour-propre

du soldat, il se plaça au milieu d'un des ronds-points du Paseo et

commanda plusieurs manœuvres afin de s'assurer du degré d'instruction

des troupes.

Ces manœuvres, dont quelques-unes étaient assez difficiles, furent

exécutées avec un ensemble fort satisfaisant. Le président félicita

chaleureusement les chefs de corps, puis le défilé commença; seulement,

après avoir passé devant le président, les troupes allaient reprendre

leurs premières positions et établissaient un campement provisoire.

Miramón, ne voulant pas fatiguer inutilement les soldats en les

obligeant à marcher par la grande chaleur, avait résolu de ne partir

qu'à la nuit tombante; jusque-là les troupes devaient bivouaquer sur le

Paseo.

Parmi les officiers qui composaient l'état-major du président et qui

retournèrent avec lui au palais, se trouvaient don Melchior de la Cruz,

don Antonio Cacerbar et don Jaime.

Don Melchior, bien qu'il fût assez étonné de rencontrer revêtu du

costume militaire celui qu'il ne connaissait que sous le nom de don

Adolfo et que, jusqu'alors, il avait supposé s'occuper de contrebande,

le salua en souriant avec ironie; don Jaime lui rendit sèchement son

salut et se hâta de s'éloigner peu soucieux d'entrer en conversation

avec lui.

Quant à don Antonio, comme jamais il n'avait vu don Jaime à visage

découvert, il ne le remarqua pas.

Pendant que le président rentrait au palais, don Jaime qui s'était

arrêté sur la place Mayor avait mis pied à terre et avait été rejoint

par le comte et Dominique, auxquels il avait donné rendez-vous, mais

qui ne l'auraient pas reconnu s'il n'avait pas eu la précaution de

marcher droit à eux.

--Vous partez avec l'armée? lui demandèrent-ils.

--Oui, mes amis, je pars, répondit-il, mais bientôt je serai de retour

ici; malheureusement la campagne ne sera pas longue. Pendant mon

absence, redoublez de vigilance, je vous prie; ne perdez pas de vue la

maison de ma sœur: un de nos ennemis restera dans la ville.

--Un seul? fit Dominique.

--Oui, mais c'est le plus redoutable des deux. Celui auquel tu as si

maladroitement sauvé la vie, Dominique.

--Bon, je le connais, celui-là, répondit le jeune homme, il n'a qu'à

bien se tenir.

--Et don Melchior? dit le comte.

--Celui-là, il ne nous inquiétera plus, répondit don Jaime avec une

expression singulière; donc, chers amis, veillez attentivement, et ne

vous laissez pas surprendre.

--Bon, s'il le faut, nous nous ferons aider par Leo Carral et par nos

domestiques.

--Ce sera plus prudent, et même peut-être ferez-vous bien de les loger

dans la maison.

--C'est à quoi nous allons songer.

--Maintenant séparons-nous, j'ai affaire au palais; au revoir, mes

amis, à bientôt.

Ils se séparèrent.

Don Jaime entra dans le palais; il se dirigea vers le cabinet du

président.

L'huissier le connaissait, il ne fit aucune difficulté pour le laisser

passer.

Miramón écoutait les rapports que lui faisaient plusieurs batteurs

d'estrade, touchant les mouvements de l'ennemi.

Don Jaime s'assit et attendit patiemment que le président eût fini son

interrogatoire.

Enfin le dernier batteur d'estrade termina son rapport et se retira.

--Eh bien, dit en riant le président, avez-vous vu l'ambassadeur?

--Certes, hier en vous quittant, général.

--Et la fameuse lettre?

--La voilà, dit-il en la lui tendant.

Le général fit un geste de surprise, prit le papier et le lut

rapidement.

--Eh bien? lui demanda don Jaime.

--Nous avons non seulement carte blanche, répondit-il, mais encore je

suis prié de sévir contre cet homme, c'est merveilleux; vous avez, sur

mon honneur, tenu plus que vous ne promettiez. Comment avez-vous fait?

--J'ai simplement demandé la lettre.

--Vous êtes l'homme le plus mystérieux que je connaisse; à moi de tenir

ma promesse, maintenant.

--Rien ne presse.

--Vous ne voulez plus le faire arrêter?

--Au contraire, mais à notre retour seulement.

--Comme il vous plaira; mais, d'ici là, qu'en ferons-nous?

--Nous le laisserons ici, sous les ordres du commandant de place.

--Pardieu, vous avez raison!

Le président écrivit un ordre, le cacheta et appella l'huissier.

--Le colonel Cacerbar est-il là? demanda-t-il.

--Oui, Excellence.

--Qu'il porte cet ordre au commandant de place.

L'huissier prit l'ordre et partit.

--Voilà qui est fait, dit le président.

Don Jaime demeura auprès du général, jusqu'à l'heure du départ.

A la tombée de la, nuit, les troupes commencèrent à défiler sur la

place, entourées du peuple qui poussait des vivats.

Lorsque toutes les troupes furent passées, le général quitta le palais

à son tour, avec son état-major.

Un nombreux escadron de cavalerie stationnait sur la place.

--Quels sont ces cavaliers? demanda le général.

--Ma cuadrilla, répondit don Jaime en s'inclinant. Ces cavaliers

revêtus d'épais manteaux, la tête couverte de chapeaux à larges bords,

ne laissaient voir que le bas de leurs visages couvert de barbe.

Ce fut vainement que le président les examina en essayant de voir leurs

traits.

--Vous ne les reconnaîtrez pas, lui dit don Jaime à voix basse: ces

barbes sont fausses, leur costume lui-même est un déguisement; mais,

croyez en ma parole, ils n'en frapperont pas moins de bons coups dans

la bataille.

--J'en suis persuadé, et je vous remercie. On se mit en marche.

Don Jaime leva son épée, les cavaliers évoluèrent et se placèrent en

arrière-garde; ils étaient trois cents.

Au rebours de la cavalerie mexicaine dont la lance est l'arme de

prédilection, ils portaient la carabine, la latte droite des chasseurs

d'Afrique français et les pistolets dans les fontes.

A minuit on campa.

Ordre fut donné de ne pas allumer les feux de bivouac.

Vers trois heures du matin un batteur d'estrade arriva.

Il fut aussitôt conduit au président.

--Ah! Ah! C'est toi López; dit le général en le reconnaissant.

--Oui, mon général, répondit López en souriant à don Jaime assis auprès

du président et fumant nonchalamment une cigarette.

--Quoi de nouveau? As-tu des nouvelles de l'ennemi? dit Miramón.

--Oui, mon général, et de toutes fraîches.

--Tant mieux; où est-il?

--A quatre lieues d'ici.

--Bon, nous y serons bientôt alors. Quel corps est-ce?

--Celui du général don Jesús González Ortega.

--Bravo, fit joyeusement le président, tu es un garçon précieux; tiens,

voilà pour toi.

Il lui mit quelques pièces d'or dans la main.

--Donne-moi des détails, reprit-il.

--Le général Ortega amène avec lui onze mille hommes, dont trois mille

cavaliers et trente-cinq pièces de canon.

--Les as-tu vus?

--J'ai marché pendant plus d'une heure avec eux.

--Dans quelle disposition sont-ils?

--Dam, général, ils sont enragés après vous.

--Bien, repose-toi, tu as une heure à dormir.

López salua et s'éloigna.

--Enfin, dit Miramón, nous allons donc être en présence.

--Combien avez-vous de troupes, général? demanda don Jaime.

Six mille hommes, dont onze cents cavaliers et vingt pièces de canon.

--Hum, fit don Jaime, contre onze mille!

--Ce n'est pas tout à fait le double, mon ami: le courage suppléera au

nombre.

--Dieu le veuille.

A quatre heures le camp fut levé; López servait de guide.

Les troupes, transies de froid étaient dans de mauvaises dispositions.

Vers sept heures du matin, on fit halte; l'armée fut rangée en bataille

dans une position assez avantageuse, les pièces mises en batterie.

Don Jaime rangea ses cavaliers derrière la cavalerie régulière.

Puis, toutes les dispositions prises, on déjeuna.

A neuf heures du matin, on commença à entendre ce que les Espagnols

appellent un _tiroteo_: c'étaient les grands-gardes qui se repliaient

devant les têtes de colonnes d'Ortega qui débouchaient sur le champ de

bataille choisi par Miramón, et qui engageaient la fusillade avec elles.

Rien n'aurait été plus facile au président que d'éviter la bataille; il

ne le voulut pas, il avait hâte d'en finir.

Miramón était entouré de ses plus sûrs lieutenants: Vélez, Cobos,

Negrete Ayestarán et Márquez.

En apercevant l'ennemi, il monta à cheval, parcourut les rangs de sa

petite armée, donna ses instructions d'une voix ferme et brève, essaya

de communiquer à tous la vaillante ardeur qui l'enflammait et levant

son épée en l'air:

--En avant! cria-t-il d'une voix retentissante.

La bataille commença aussitôt.

L'armée juariste, forcée de se masser sous le feu de l'ennemi, avait un

désavantage marqué.

Les soldats de Miramón, excités par l'exemple de leur jeune chef,

il n'avait alors que vingt-six ans, combattaient comme des lions et

faisaient des prodiges de valeur.

C'est en vain que les Juaristes essayaient de s'établir solidement dans

les positions qu'ils avaient choisies; ils furent culbutés à plusieurs

reprises par les charges vigoureuses de leurs ennemis.

Malgré la supériorité de leur nombre, les soldats n'avançaient que pas

à pas, incessamment refoulés et rompus par l'ennemi.

Les lieutenants de Miramón, dans lesquels son âme semblait être passée,

se multipliaient, se mettaient à la tête des troupes, les entraînaient

à leur suite et s'enfonçaient avec elles au plus fort de la mêlée:

encore un effort, la bataille était gagnée et Ortega contraint à la

retraite.

Miramón accourut: il jugea la position d'un coup d'œil infaillible.

Le moment était venu de lancer la cavalerie sur le centre des

Juaristes, afin de l'enfoncer par une charge décisive.

Le président cria: En avant!

La cavalerie hésita.

Miramón réitéra l'ordre.

Les cavaliers partirent; mais, au lieu de charger, la moitié passa à

l'ennemi et revient la lance haute sur l'autre moitié fidèle encore.

Démoralisés par cette subite désertion, cinquante cavaliers qui

restaient encore tournèrent bride et se dispersèrent dans toutes les

directions.

L'infanterie, se voyant ainsi lâchement abandonnée, ne combattit plus

que mollement.

Les cris de trahison! Trahison! Sauve qui peut! coururent de rangs en

rangs.

En vain les officiers essayèrent de ramener les soldats à l'ennemi, ils

étaient démoralisés.

Bientôt la fuite devint générale.

L'armée de Miramón n'existait plus. Ortega était vainqueur encore une

fois, mais grâce à une trahison indigne, au moment même, où la bataille

était perdue pour lui.

Nous avons dit que don Jaime avait pris avec sa cuadrilla position en

arrière de la cavalerie de Miramón.

Certes, si trois cents hommes avaient pu changer l'issue de la

bataille, ces braves cavaliers auraient accompli ce prodige; même

lorsque la déroute était générale, ils combattaient encore avec

un acharnement sans égal contre la cavalerie juariste lancée à la

poursuite des fuyards.

Don Jaime avait un but en prolongeant ce combat inégal.

Témoin de l'indigne trahison qui avait causé la perte de la bataille,

il avait vu l'officier qui, le premier, était passé à l'ennemi avec ses

soldats: cet officier était don Melchior, don Jaime l'avait reconnu et

il avait juré de s'emparer de lui.

La cuadrilla de l'aventurier n'était pas composée de cavaliers

vulgaires, ils en avaient déjà donné la preuve et devaient la donner

encore; en quelques mots brefs et rapides, don Jaime fit comprendre son

intention.

Les cavaliers poussèrent des cris de rage et chargèrent résolument

l'ennemi.

Il y eut une lutte gigantesque de trois cents hommes contre trois

mille: la cuadrilla disparut tout entière comme si elle eût été

subitement engloutie sous la masse formidable de ses adversaires.

Puis les Juaristes commencèrent à osciller, leurs rangs se

disjoignirent, il se fit une trouée et par cette trouée passa la

cuadrilla entraînant au milieu d'elle don Melchior prisonnier.

--Au président! Au président! s'écria don Jaime en s'élançant suivi de

toute sa troupe vers Miramón qui essayait vainement de rallier quelques

détachements.

Les lieutenants de Miramón, qui tous étaient ses amis, ne l'avaient pas

abandonné: ils avaient juré de mourir avec lui.

La cuadrilla fournit une dernière charge afin de dégager le général.

Puis, après avoir jeté un regard désolé sur le champ de bataille,

Miramón se décida enfin à écouter ses fidèles et à se mettre en

retraite; à peine lui restait-t-il de toute son armée un millier

d'hommes, les autres étaient morts, dispersés ou passés à l'ennemi.

Les premiers instants de la retraite furent terribles; Miramón était en

proie à une immense douleur causée non pas par sa défaite qu'il avait

prévue, mais par la lâche trahison dont il avait été victime.

Lorsqu'on ne craignit plus d'être atteint par l'ennemi, le président

ordonna une halte pour laisser souffler les chevaux.

Miramón appuyé contre un arbre, les bras croisés sur la poitrine, la

tête basse, gardait un silence farouche que ses généraux immobiles près

de lui n'osaient se hasarder à rompre.

Don Jaime s'avança et s'arrêtant à deux pas du président.

--Général! dit-il.

Aux accents de cette voix amie, Miramón releva la tête et tendant la

main à l'aventurier:

--C'est vous, lui dit-il, mon ami? Oh pourquoi me suis-je obstiné à ne

pas vous croire?

--Ce qui est fait est fait, général, répondit rudement l'aventurier, il

n'y a plus à y revenir; mais avant de quitter le lieu où nous sommes,

vous avez un devoir à remplir, une justice exemplaire à faire.

--Que voulez-vous dire? demanda-t-il avec étonnement.

Les autres généraux s'étaient rapprochés non moins surpris que lui.

--Vous savez pourquoi nous avons été vaincus? reprit l'aventurier.

--Parce que nous avons été trahis.

--Mais le traître, le connaissez-vous, général?

--Non, je ne le connais pas, fit-il avec ressentiment.

--Eh bien, moi, je le connais, j'étais là, lorsqu'il a accompli son

lâche projet, je le surveillais car je le soupçonnais depuis longtemps

déjà.

--Qu'importe! Ce misérable ne saurait être atteint maintenant.

--Vous vous trompez, général, car je vous l'amène; je suis allé le

chercher au milieu de ses nouveaux compagnons, je serais allé jusqu'en

enfer pour m'emparer de lui.

A ces paroles, un frémissement de joie courut parmi les chefs et les

soldats.

--Vive Dieu! s'écria Cobos, ce misérable mérite d'être écartelé.

--Amenez cet homme, dit tristement Miramón, car son cœur était

péniblement affecté d'être contraint de sévir: il va être jugé.

--Ce ne sera pas long, dit le général Negrete, il subira la mort des

traîtres, fusillé par derrière.

--Il n'y a qu'à constater son identité, puis le faire exécuter, ajouta

Cobos.

Don Jaime fit un geste, don Melchior parut amené par deux soldats.

Il était pâle, défait, ses habits déchirés étaient souillés de sang et

de boue; on lui avait attaché les bras derrière le dos.

Les officiers s'étaient formés en cour martiale, sous la présidence du

général Cobos.

--Votre nom? demanda celui-ci.

--Don Melchior de la Cruz, répondit-il d'une voix sourde.

--Reconnaissez-vous avoir passé à l'ennemi en entraînant à votre suite

les soldats sous vos ordres?

Il ne répondit pas, mais tout son corps fut agité d'un tremblement

convulsif.

--La certitude de la trahison de cet homme est acquise au tribunal,

reprit Cobos; quel châtiment a-t-il mérité?

--Celui des traîtres, répondirent d'une seule voix les officiers.

--Qu'on l'exécute, dit Cobos.

Le condamné fut amené devant le front de bandière et mis à genoux.

Dix caporaux formèrent un peloton et se placèrent à six pas derrière

lui.

Le général Cobos s'approcha alors du condamné.

--Lâche et traître, lui dit-il, tu es indigne du rang auquel tu avais

été élevé; au nom de tous nos compagnons je te déclare dégradé et

rejeté de parmi les gens d'honneur.

Un soldat enleva alors à don Melchior les insignes de son grade et l'en

souffleta.

Le jeune homme poussa un rugissement de tigre à cette insulte, jeta un

regard effaré autour de lui et fit un mouvement pour se lever.

--Feu! cria le général Cobos.

Une détonation retentit; le condamné jeta un horrible cri d'agonie et

tomba la face contre terre, se débattant dans des convulsions horribles.

--Achevez-le! dit Miramón avec pitié.

--Non, répondit Cobos d'une voix rude; qu'il meure comme un chien: plus

il souffrira, plus notre vengeance sera complète.

Miramón fit un geste de dégoût et ordonna de sonner le boute-selle.

On partit.

Deux hommes seuls étaient demeurés près du misérable, le regardant se

tordre à leurs pieds dans d'atroces souffrances.

Ces deux hommes étaient le général Cobos et don Jaime.

Don Jaime se pencha vers le mourant, lui releva la tête et le

contraignant à fixer sur lui son regard glauque:

--Parricide, traître envers ta patrie et tes frères, lui dit-il d'une

voix sourde, ce sont tes frères qui se vengent aujourd'hui; meurs comme

un chien que tu es, ton âme ira au démon qui l'attend, et ton corps

privé de sépulture, sera la proie des bêtes fauves!

--Grâce! s'écria le misérable en se renversant en arrière, grâce!

Une dernière convulsion agita son corps, ses traits crispés devinrent

hideux, il jeta un cri horrible et ne bougea plus. Don Jaime le poussa

du pied.

Il était mort.

--Un! dit sourdement l'aventurier en remontant à cheval.

--Hein! fit le général Cobos.

--Rien, c'est un compte que j'établis, répondit-il avec un éclat de

rire railleur.

XXXVIII

FACE A FACE

Lorsque le général Miramón arriva à México, la nouvelle de sa défaite

était déjà publique.

Il se passa alors un fait singulier: le clergé et l'aristocratie, que

toujours le président Miramón avait soutenus et défendus, et dont

cependant l'indifférence et l'égoïsme avaient causé la ruine et amené

la perte totale, déploraient maintenant la conduite qu'ils avaient

tenue envers l'homme qui seul était capable de les sauver.

Si Miramón avait voulu à cette heure suprême faire un appel à la

population, elle se serait immédiatement groupée autour de lui et il

lui aurait été facile d'organiser une vigoureuse défense.

La pensée ne lui en vint même pas: il était dégoûté du pouvoir,

n'aspirait qu'à en descendre et à rentrer dans la vie privée.

Son premier soin, à peine arrivé à México, avait été de réunir le corps

diplomatique étranger et de prier ses membres de s'interposer afin de

sauver la ville, en faisant cesser un état de guerre qui n'avait plus

de raison d'être du moment où México était disposée à ouvrir sans

combat ses portes aux troupes fédérales.

Une députation, composée du ministre de France, de celui d'Espagne, du

général Berriozábal le prisonnier de Toluca et du général Ayestarán,

ami particulier de Miramón, se rendit aussitôt auprès du général Ortega

afin d'obtenir une honorable capitulation.

Don Antonio Cacerbar avait essayé de se joindre à la députation; il

avait appris la fin déplorable de son ami don Melchior; un sombre

pressentiment l'avertissait qu'un sort semblable le menaçait; mais les

portes de la ville étaient gardées avec soin, nul ne pouvait sortir

sans un laissez-passer visé par le commandant de place: force fut à

don Antonio de demeurer à México. Une lettre qu'il reçut lui rendit un

peu d'espoir, en lui laissant entrevoir une conclusion, plus prochaine

qu'il ne le croyait, des projets dont depuis longtemps il poursuivait

l'exécution.

Cependant, comme don Antonio Cacerbar était un homme fort prudent,

que les sombres machinations auxquelles il avait voué sa ténébreuse

existence, l'avaient habitué à se mettre constamment sur ses gardes

tout en restant chez lui, ainsi qu'on l'y invitait dans la lettre qu'il

avait reçue, il avait convoqué une douzaine de coupe-jarrets émérites,

et les avait cachés derrière des tapisseries afin d'être prêt à tout

événement.

C'était le jour même du retour de Miramón à México. Il était environ

neuf heures du soir. Don Antonio retiré dans sa chambre à coucher

lisait, ou plutôt essayait de lire, car sa conscience bourrelée ne lui

laissait pas la tranquillité d'esprit nécessaire pour prendre cette

innocente distraction, lorsqu'il entendit parler assez haut dans son

antichambre; il se leva aussitôt, et se préparait à ouvrir la porte,

afin de s'informer de la cause du bruit qu'il avait entendu, lorsque

cette porte s'ouvrit et son domestique de confiance parut, servant

d'introducteur à plusieurs personnes. Ces personnes étaient au nombre

de neuf: six hommes masqués et enveloppés dans des zarapés, et trois

dames.

Les nuits mexicaines · 第 27 / 29 段