officiers demeurés fidèles à sa cause, ou qui trop compromis pour
espérer d'obtenir de bonnes conditions des vainqueurs préféraient
l'accompagner dans sa fuite à demeurer dans la ville, feignait un
calme et un enjouement fort loin sans doute de son cœur; du reste, il
causait avec une remarquable liberté d'esprit, défendant sans aigreur
les actes de son gouvernement, et prenant congé sans reproches et sans
récriminations de ceux qui par égoïsme l'avaient abandonné et dont sa
chute était l'ouvrage.
--Ah! fit-il en apercevant don Jaime et en faisant un mouvement vers
lui, vous venez donc bien décidément avec moi? J'avais espéré que vous
changeriez d'avis.
--Eh! Général, répondit-il gaiement, le mot est tout au plus aimable.
--Vous savez bien que vous ne devez pas le prendre en mauvaise part.
--La preuve, c'est que je vous amène deux de mes amis qui veulent
absolument vous suivre, général.
--Je les prie de recevoir tout mes remercîments: un homme est heureux
en tombant de si haut d'avoir des amis pour lui rendre la chute moins
lourde.
--C'est ce dont vous ne devez pas vous plaindre, général, car vous ne
manquez pas d'amis, lui répondit le comte en s'inclinant.
--En effet, murmura-t-il en promenant un regard triste autour de lui,
je ne suis pas seul encore.
La conversation continua sur ce ton pendant quelque temps.
Une heure après, minuit sonna au Sagrario.
Miramón se redressa.
--Partons, messieurs, dit-il d'une voix ferme, l'heure est venue
d'abandonner la ville.
--Sonnez le boute-selle, cria un officier.
Les clairons sonnèrent.
Un brusque mouvement s'opéra dans la foule qui fut refoulée sous les
portales.
Les soldats montèrent à cheval et formèrent leurs rangs.
Puis le calme se rétablit comme par enchantement et un silence de mort
plana sur cette place immense couverte de peuple et littéralement
pavée de têtes. Miramón se tenait droit et ferme sur son cheval, au
milieu de ses troupes; don Jaime et ses compagnons s'étaient mêlés à
l'état-major qui entourait le général.
Après un moment d'hésitation, le président jeta un dernier et triste
regard sur le palais sombre et morne où ne brillait aucune lumière.
--En avant! cria-t-il.
Les troupes s'ébranlèrent et la marche commença.
Au même instant les cris de vive Miramón éclatèrent de toutes parts.
Le général se pencha vers don Jaime.
--Ils me regrettent déjà, lui dit-il à voix basse et je ne suis pas
encore parti.
Les troupes traversèrent lentement la ville, suivies par la foule qui
semblait vouloir, en rendant ce dernier hommage au président déchu, lui
prouver l'estime dont sa personne était l'objet.
Enfin, vers deux heures du matin, on franchit les barrières et on se
trouva en rase campagne; bientôt la ville n'apparut plus que comme un
point lumineux à l'horizon.
Les troupes étaient tristes et silencieuses.
Cependant la marche continuait toujours.
Tout à coup une certaine hésitation sembla se faire sentir, une sourde
agitation régnait dans les rangs.
--Attention! Il se prépare quelque chose, murmura don Jaime en
s'adressant à ses amis.
Bientôt cette agitation augmenta: quelques cris se firent entendre à
l'avant-garde.
--Que se passe-t-il donc? demanda Miramón.
--Vos soldats se révoltent, lui dit nettement don Jaime.
--Ah ce n'est pas possible! s'écria-t-il.
Au même instant, il y eut une explosion terrible de cris, de huées et
de sifflets dans lesquels dominaient le cri de:
--Vive Juárez! La hache! La hache!
La hache est au Mexique le symbole de la fédération.
Acclamer la hache, c'est se révolter, ou plutôt, selon expression
classique, faire un _pronunciamiento._
Ce cri de la hache, courut aussitôt de rangs en rangs, devint général
et bientôt la confusion et le désordre furent au comble.
Les partisans de Juárez, mêlés aux soldats, poussaient, des cris de
mort contre les ennemis qu'ils ne voulaient pas laisser échapper; les
sabres furent dégainés, les lances mises en arrêt, un conflit devint
imminent.
--Général, il faut fuir! dit rapidement don Jaime.
--Jamais, répondit le président, je mourrai avec mes amis!
--Vous serez massacré sans réussir à les sauver; d'ailleurs, voyez: ils
vous abandonnent eux-mêmes.
C'était vrai: les amis du président s'étaient débandés, essayant de
fuir dans toutes les directions.
--Que faire? s'écria le général.
--Une trouée, reprit don Jaime, et sans donner au président le temps de
la réflexion, en avant! cria-t-il d'une voix tonnante.
Au même instant, les révoltés se ruaient, les lances baissées, sur le
petit groupe au milieu duquel se tenait Miramón.
Il y eut une mêlée affreuse de quelques minutes: don Jaime et ses amis,
bien montés et surtout bien armés, réussirent enfin à s'ouvrir un
passage en entraînant le général au milieu d'eux.
Alors commença une course furieuse.
--Où allons-nous? demanda le président.
--A México! C'est le seul endroit où on ne songera pas à vous chercher.
Une heure plus tard, ils repassaient la barrière et rentraient
dans la ville, mêlés aux soldats débandés qui poussaient des cris
assourdissants de vive Juárez! Et criant eux-mêmes plus fort que tous
ceux qui les entouraient.
Une fois dans la ville, ils se séparèrent; Miramón et don Jaime
demeurèrent seuls: la prudence exigeait que les fugitifs ne
regagnassent leur maison que un à un.
Vers quatre heures du matin, ils étaient tous réunis et en sûreté.
Les troupes de Juárez entraient dans la ville précédant, de quelques
heures seulement, le général Ortega.
Grâce aux mesures prises de concert entre le général Berriozábal
et les résidents étrangers, le changement de gouvernement s'était
opéré presque sans commotion; le lendemain la ville paraissait aussi
tranquille que si rien d'extraordinaire ne s'était passé!
Cependant don Jaime n'était pas tranquille; il redoutait que si Miramón
demeurait longtemps dans la ville sa présence ne finît par être connue,
aussi cherchait-t-il une occasion de le faire évader et commençait-il
à désespérer d'en trouver, lorsque le hasard lui en offrit une, sur
laquelle il était certes loin de compter.
Plusieurs jours s'étaient écoulés, la révolution était faite et les
choses avaient, repris leurs cours ordinaire, lorsqu'enfin Juárez
arriva de la Veracruz et fit son entrée dans la ville.
Le premier soin du nouveau président fut, ainsi que Miramón l'avait
précédemment prévu, de faire signifier à l'ambassadeur d'Espagne son
expulsion du territoire de la république mexicaine.
Semblables significations furent, le même jour, faite, au légat du
Saint-Siège, et aux représentants de Guatemala et de l'Ecuador.
Cette brutale expulsion faite dans les termes les plus offensants et
si en dehors des principes admis entre nations civilisées causa une
stupeur générale.
La consternation régna dans la ville: que pouvait-on attendre d'un
gouvernement qui débutait par des actes aussi inqualifiables?
L'occasion que don Jaime cherchait depuis si longtemps lui était enfin
offerte.
Miramón partirait non pas avec l'ambassadeur d'Espagne, mais avec le
représentant de Guatemala.
Ce fut en effet ce qui arriva.
Le départ des ministres expulsés eut lieu le même jour.
C'étaient l'ambassadeur d'Espagne, le légat du Saint-Siège, le ministre
de Guatemala, celui de l'Ecuador; de plus, l'archevêque de México et
cinq évêques mexicains composant tout l'épiscopat de la confédération
avaient été exilés du territoire de la république et profitaient de
l'escorte de l'ambassadeur pour quitter la capitale.
Miramón, dont la femme et les enfants étaient depuis quelques jours
déjà partis en avant, suivait, sous un déguisement qui le rendait
méconnaissable, le ministre de Guatemala.
Le comte de la Saulay et le duc de Tobar s'étaient de leur côté
dirigés vers la Veracruz escortant doña Maria et les deux jeunes filles.
Don Jaime n'avait pas voulu abandonner son ami, il voyageait avec
l'ambassadeur suivi de López. Don Estevan seul était demeuré à México.
Nous ne rapporterons pas les insultes et les avanies que les ministres
expulsés et les évêques eurent à subir pendant le cours de leur voyage,
depuis Puebla où on les retint prisonniers jusqu'à la Veracruz où on
les menaça, on leur jeta des pierres, et la populace voulut se porter
aux dernières extrémités contre le légat et les malheureux évêques
exilés.
Les choses en vinrent à un tel point que le consul français se vit
contraint de réclamer l'assistance d'un brick de guerre français
et d'un navire espagnol mouillés à Sacrificios et qui débarquèrent
aussitôt des marins armés.
Miramón avait été reconnu, mais grâce à l'énergie du consul français et
du commandant du brick, il parvint à échapper à ses ennemis.
Deux jours plus tard, le _Velasco_, bâtiment de la marine militaire
espagnole, mettait le cap sur la Havane emportant tous nos personnages
à son bord.
Le 15 janvier 1863, un double mariage fut célébré à la Havane.
Celui du comte de la Saulay avec doña Carmen de Tobar, et celui du duc
de Tobar avec doña Dolores de la Cruz.
Les témoins étaient l'ambassadeur de Sa Majesté catholique au Mexique,
le général Miramón, le commandant du _Velasco_, et l'ex-ministre de
Guatemala.
Ce fut le légat du Saint-Siège qui donna la bénédiction nuptiale aux
nouveaux époux.
Le comte de la Saulay vient, dit-on, de repartir pour le Mexique, pour
revendiquer, grâce à l'intervention française, les biens immenses que
sa femme possède dans ce pays et dont le gouvernement de Juárez a jugé
convenable de s'emparer.
Don Jaime de Bivar accompagne son ami.
Leo Carral est avec eux.
FIN DES NUITS MEXICAINES
TABLE
I. LAS CUMBRES
II. LES VOYAGEURS
III. LES SALTEADORES
IV. EL RAYO
V. L'HACIENDA DEL ARENAL
VI. PAR LA FENÊTRE
VII. LE RANCHO
VIII. LE BLESSÉ
IX. DÉCOUVERTE
X. LE RENDEZ-VOUS
XI. DANS LA PLAINE
XII. UN PEU DE POLITIQUE
XIII. LES BONS DE LA CONVENTION
XIV. LA MAISON DU FAUBOURG
XV. DON MELCHOIR
XVI. L'ASSAUT
XVII. APRÈS LA BATAILLE
XVIII. LE GUET-APENS
XIX. COMPLICATIONS
XX. LA SURPRISE
XXI. LES PRISONNIERS
XXII. DON DIEGO
XXIII. LE SOUPER
XXIV. LA RÉVÉLATION
XXV. LE VENGEUR
XXVI. HEURES DE SOLEIL
XXVII. UN HOMME DE BIEN
XXVIII. AMOUR
XXIX. LE COUP DE MAIN
XXX. LA SORTIE
XXXI. Triomphe
XXXII. EL PALO QUEMADO
XXXIII. RÈGLEMENT DE COMPTE
XXXIV. UNE RÉSOLUTION SUPRÊME
XXXV. JESÚS DOMÍNGUEZ
XXXVI. COMMENCEMENT DE LA FIN
XXXVII. LE DERNIER COUP DE BOUTOIR
XXXVIII. FACE À FACE
XXXIX. EPILOGUE--LA HACHE