Chaque jour il allait faire une promenade vers le canal de Las Vigas;

le hasard lui faisait rencontrer Jesús Domínguez, ils causaient assez

longtemps en marchant côte à côte, puis ils se séparaient en apparence

toujours fort satisfaits l'un de l'autre.

Cependant, depuis deux ou trois jours don Jaime ne paraissait plus être

aussi content de son espion; des mots piquants, des menaces détournées

avaient été échangés entre eux.

--Mon ami Jesús Domínguez, avait dit don Jaime à son espion, à la

sixième ou septième entrevue qu'il avait eue avec lui, prenez garde,

je crois m'apercevoir que vous essayez de jouer un double jeu, j'ai

l'odorat fin, vous le savez, je flaire une trahison.

--Oh! Seigneurie, s'était écrié le señor Domínguez, vous faites erreur,

je vous suis au contraire très fidèle, croyez-le bien, ce n'est pas un

généreux caballero comme vous qu'on trahit.

--C'est possible; dans tous les cas, vous voilà prévenu, agissez en

conséquence, et surtout ne manquez pas de m'apporter demain les papiers

que depuis trois jours déjà vous me promettez.

Là-dessus, don Jaime avait quitté l'espion le laissant tout penaud de

cette verte mercuriale et surtout fort inquiet de la façon dont les

choses, s'il n'agissait avec prudence, pourraient tourner pour lui.

Car, il faut bien l'avouer, la conscience du señor Jesús Domínguez

n'était pas très tranquille: les soupçons de don Jaime n'étaient pas

totalement dénués de fondement; si l'espion n'avait pas encore trahi

son généreux protecteur, la pensée lui était venue de le faire, et pour

un homme comme le guérillero de la pensée à l'exécution il n'y avait

qu'un pas.

Aussi résolut-il de se réhabiliter par un coup d'éclat dans l'esprit

de don Jaime afin de regagner sa confiance, quitte à en abuser

complètement plus tard; à cet effet, il se décida à s'emparer des

papiers que lui réclamait don Jaime et à les lui apporter le lendemain,

résolu, s'il y trouvait un bénéfice convenable, à les lui voler après.

Le lendemain, à l'heure convenue, don Jaime était au rendez-vous;

Jesús Domínguez ne tarda pas à arriver, et avec un grand étalage de

dévouement selon sa coutume, il remit une liasse de papiers assez

volumineuse à l'aventurier; celui-ci y jeta un coup d'œil rapide, les

fit disparaître sous son manteau, et après avoir laissé tomber une

lourde bourse dans la main du guérillero, il lui tourna brusquement le

dos, sans écouter ses protestations.

--¡Diablos! murmura Jesús Domínguez, cela brûle; il n'a pas l'air

tendre aujourd'hui, ne lui laissons pas le temps de prendre ses

précautions; j'ai heureusement découvert son adresse, il faut agir et

aller tout conter à don Melchior, je saurai arranger les choses de

façon à ce qu'il croie que je n'ai manœuvré que pour donner confiance

à son ennemi et le lui livrer plus facilement, et comme en effet je le

lui livrerai, il sera enchanté et me félicitera de mon adresse. Vive

Dios! C'est une belle chose que l'esprit! Décidément je suis un homme

rempli d'intelligence.

Tout en s'adressant ces compliments en aparté, Jesús Domínguez qui

marchait la tête baissée comme les gens qui réfléchissent, alla donner

du nez dans le dos de deux individus qui allaient devant lui bras

dessus bras dessous en causant de leurs affaires.

Ces deux individus étaient probablement d'un caractère peu endurant,

car ils se retournèrent vivement et adressèrent des reproches assez

durs au guérillero.

Celui-ci qui se sentait dans son tort, et qui, porteur d'une somme

considérable, ne se souciait pas de se faire une mauvaise affaire,

essaya de s'excuser du mieux qu'il pût.

Mais les inconnus ne voulurent rien entendre, et continuèrent de lui

adresser les épithètes de brute, d'imbécile et autres gracieusetés de

ce genre.

Si patient que fût le guérillero, cependant la patience finit par lui

échapper et se laissant dominer par la colère, il porta la main à son

couteau.

Ce geste imprudent causa sa perte; les deux inconnus se ruèrent

sur lui, le renversèrent, et le frappèrent tous les deux à la fois

à coups redoublés; puis, comme la rue où cette rixe avait eu lieu

était entièrement déserte et que, par conséquent, nul ne les avait

vus, ils s'assurèrent que le pauvre diable était bien mort; puis

ils s'éloignèrent tranquillement, non point toutefois sans l'avoir

auparavant débarrassé de l'argent qu'il portait sur lui et de tout ce

qui aurait pu faire constater son identité.

Ainsi mourut le señor Jesús Domínguez.

Les celadores relevèrent son corps deux heures plus tard, et comme

personne ne le connaissait il fut jeté sans cérémonie dans un trou

creusé dans un cimetière, sans que nul s'en inquiétât davantage. Don

Melchior peut-être fut étonné de ne plus le revoir, mais comme il

n'avait qu'une confiance médiocre en son honnêteté; il supposa qu'après

s'être rendu coupable de quelque soustraction, il avait jugé convenable

de tirer au large, et il n'y pensa plus.

XXXVI

COMMENCEMENT DE LA FIN

Les quelques jours qui s'étaient écoulé depuis son entrevue avec don

Jaime n'avaient pas été perdus par le général don Miguel Miramón.

Décidé à jouer une dernière partie, il n'avait pas voulu la risquer

avant que d'avoir mis autant que possible du moins sinon toutes les

chances de son côté, mais égalisé les avantages, de façon à rendre

la lutte qui, quel qu'en fût le résultat, devait être décisive, plus

favorables à ses projets.

Non seulement le Président s'occupait activement à recruter et

organiser son armée et à la mettre sur un pied respectable, mais

encore, ne se dissimulant point combien l'enlèvement des six cent

soixante mille piastres de la convention anglaise, dans la maison

même du consul de cette nation, lui était préjudiciable, il faisait

d'énergiques efforts, pour remédier au mal que lui avait causé ce coup

de main et préparait une négociation par laquelle il s'engageait à

rendre à Londres même l'argent dont il s'était si malencontreusement

emparé; faisant valoir, comme excuse de cette action audacieuse,

qu'elle n'avait été en fait qu'un acte de représailles contre M. Mathew

chargé d'affaires du gouvernement britannique dont les incessantes

machinations et les démonstrations hostiles au gouvernement reconnu

du Mexique avait placé le Président dans la situation critique dans

laquelle il se trouvait, et donnant pour preuve de ce dire que, ce

qui était vrai, on avait trouvé après la bataille de Toluca, dans

les bagages du général Degollado fait prisonnier à cette affaire, un

plan d'attaque de México, écrit de la main même de M. Mathew, fait

qui constituait un acte de félonie de la part du représentant d'un

gouvernement ami.

Le Président, pour donner plus de force à cette déclaration, avait

montré l'original de ce plan aux ministres étrangers résidant à México,

puis il l'avait fait traduire et publier dans le journal officiel.

Cette publication avait produit tout l'effet que le Président en

espérait, et en augmentant la haine instinctive de la population pour

la nation anglaise, lui avait ramené quelques sympathies.

Miramón avait alors redoublé d'efforts et était enfin parvenu à armer

huit mille hommes, chiffre bien faible contre les vingt-quatre mille

qui le menaçaient; car le général Huerta, dont la conduite avait

pendant quelque temps été assez empreinte d'hésitation, s'était enfin

décidé à quitter Morelia à la tête de quatre mille hommes, ce qui joint

aux onze mille de González Ortega, aux cinq mille de Gazza Amondia

et aux quatre mille de Auréliano Carvajal et de Cuellar, formait un

effectif de vingt-quatre mille hommes en effet, qui s'avançaient à

marche forcée sur México et ne tarderaient pas à paraître devant la

place.

La situation devenait à chaque instant plus critique. La population

ignorant les projets du Président était en proie à la terreur la plus

vive, s'attendant à chaque instant, à voir déboucher les têtes de

colonnes juaristes, et à subir toutes les horreurs d'un siège.

Cependant Miramón qui tenait avant tout à ne pas perdre l'estime de ses

compatriotes, et à calmer les craintes exagérées de la population, se

résolut à convoquer l'ayuntamiento.

Alors il s'appliqua à faire comprendre, dans un discours rempli de

cœur, à ces représentants de la population de la capitale, que son

intention n'avait jamais été d'attendre l'armée ennemie derrière les

murs de la ville, qu'il était au contraire décidé à l'aller attaquer en

rase campagne et que, quelque fût le résultat de la bataille qu'il se

proposait de livrer, la ville n'aurait pas à redouter un siège.

Cette assurance calma un peu les craintes de la population et arrêta

comme par enchantement les tentatives de désordre et les cris séditieux

que les partisans cachés de Juárez excitaient sourdement dans les

groupes rassemblés sur les places et qui, depuis deux ou trois jours, y

stationnaient continuellement, y bivouaquant même la nuit.

Lorsque le Président crut avoir pris toutes les mesures de prudence

que les circonstances exigeaient, pour attaquer l'ennemi sans trop de

désavantage, tout en laissant dans la ville des forces nécessaires pour

la maintenir dans le devoir; il réunit un dernier conseil de guerre,

afin de discuter le plan le plus convenable pour surprendre et battre

l'ennemi.

Ce conseil de guerre dura plusieurs heures. Nombre de projets furent

émis, dont quelques-uns ainsi que cela arrive toujours en pareille

circonstance étaient impraticables et dont d'autres s'ils avaient été

adoptés auraient peut-être sauvé le gouvernement.

Malheureusement dans cette circonstance le général Miramón,

ordinairement si sensé et si prudent, se laissa emporter par son

ressentiment personnel, au lieu de considérer le véritable intérêt

national.

Don Benito Juárez est avocat: nous constaterons en passant, que

depuis la proclamation de l'indépendance mexicaine, ce personnage est

le seul président de la République qui ne soit pas sorti des rangs

de l'armée et appartienne à la magistrature. Or, Juárez n'étant pas

militaire ne pouvait se mettre à la tête de son armée; aussi avait-il

fixé sa résidence à la Veracruz, dont provisoirement il avait fait sa

capitale, et avait nommé don González Ortega général en chef avec les

pouvoirs les plus étendus quant à la question de stratégie militaire;

s'en rapportant entièrement à ses connaissances spéciales et à son

expérience pour la conduite de la guerre; mais il s'était réservé

complètement la question diplomatique; ne voulant pas que le général

Ortega, brave soldat, mais fort mauvais négociateur, compromît, par une

générosité mal entendue, les succès qu'il attendait de sa politique

cauteleuse et sournoise.

Le général Ortega était celui par lequel Miramón avait été vaincu à

Silao; le ressentiment de cette défaite était resté toujours présent

dans le cœur du président et il éprouvait le plus vif désir de laver

l'affront qu'il avait reçu en cette circonstance; aussi, oubliant sa

prudence habituelle, contre l'avis de ses plus sages conseillers, il

insista dans le conseil, pour que la première attaque fût dirigée

contre le corps à la tête duquel se trouvait Ortega.

Du reste, les motifs qu'il alléguait pour faire adopter cette

résolution, bien qu'assez spécieux, ne manquaient pas cependant d'une

certaine logique.

Il prétendait que Ortega, commandant en chef et se trouvant à la tête

du corps le plus nombreux, onze mille hommes, s'il réussissait à le

battre, la démoralisation se mettrait dans l'armée ennemie, dont on

aurait alors bon marché.

Le Président soutint son opinion avec tant d'éloquence et

d'opiniâtreté, qu'il finit par vaincre l'opposition des membres du

conseil et faire définitivement adopter le plan qu'il avait conçu; une

fois cette décision prise, le général, ne voulant pas perdre un instant

pour la mettre à exécution, indiqua pour le lendemain une revue de

toutes les troupes et fixa le départ pour le jour même afin de ne pas

laisser refroidir l'enthousiasme des soldats.

Lorsque le conseil fut enfin levé, le Président se retira dans ses

appartements, afin de prendre ses dernières dispositions, mettre ordre

à ses affaires personnelles, et brûler certains papiers compromettants

qu'il ne voulait pas laisser derrière lui.

Depuis plusieurs heures déjà, le président était renfermé dans son

cabinet, la soirée était avancée, lorsque l'huissier de service

lui annonça la visite de don Jaime; il donna aussitôt l'ordre de

l'introduire.

L'aventurier entra.

--Vous me permettez de continuer, n'est-ce pas? lui dit-il en souriant,

je n'ai plus que quelques papiers à mettre en ordre et ce sera fini.

--Faites, faites, général, répondit don Jaime en s'installant dans une

butaca.

Le Président reprit son travail un instant interrompu.

Don Jaime le considéra un instant avec une expression d'indicible

mélancolie.

--Ainsi, dit-il, votre résolution est définitivement prise, général?

--Oui, le sort en est jeté! J'ai franchi le Rubicon, dirai-je, s'il

n'était pas ridicule à moi de me comparer à César: je vais offrir la

bataille à mes ennemis.

--Je ne blâme pas cette résolution, elle est digne de vous, général;

me permettez-vous de vous demander quand vous comptez vous mettre en

marche?

--Demain, aussitôt après la revue que j'ai ordonnée.

--Bon, j'ai le temps alors d'expédier deux ou trois batteurs d'estrade

intelligents qui vous informeront de la position exacte de l'ennemi.

--Bien que plusieurs soient déjà partis, j'accepte votre offre avec

reconnaissance, don Jaime.

--Maintenant, veuillez me dire quelle direction vous comptez suivre, et

le corps que vous avez résolu d'attaquer.

--Je veux prendre le taureau par les cornes, c'est à González Ortega

lui-même que j'ai l'intention d'avoir affaire.

L'aventurier hocha la tête, mais il ne hasarda pas la plus légère

observation.

--C'est bien, dit-il.

Miramón quitta son bureau et vint s'asseoir près de lui.

--Là! Voilà qui est fini, dit-il; maintenant me voici tout à vous,

voyons, je devine que vous désirez me faire quelque communication

importante: parlez, don Jaime, je vous écoute.

--Vous ne vous trompez pas, général; j'ai en effet à vous communiquer

une affaire de la plus grande importance, veuillez être assez bon pour

prendre connaissance de ce papier.

Et il présenta au Président un papier plié en quatre. Le Président

le prit, le lut sans que sur son visage éclatât la moindre marque de

surprise, puis il le rendit à l'aventurier.

--Vous avez lu la signature? dit celui-ci.

--Oui, répondit-il froidement, cet écrit est une lettre de créance

donnée par don Benito Juárez à don Antonio Cacerbar, pour lui servir

auprès de ses adhérents.

--C'est bien cela, en effet, général; il ne vous reste plus aucun

doute, maintenant, sur la trahison de cet homme?

--Aucun.

--Pardonnez-moi de vous interroger, général: que comptez-vous faire?

--Rien.

--Comment, rien? s'écria-t-il avec une surprise nullement jouée.

--Non, je ne ferai rien, reprit-il.

L'aventurier fit un geste de stupeur.

--Je ne vous comprends pas, Excellence, murmura-t-il.

--Écoutez-moi, don Jaime, et vous me comprendrez, répondit le Président

d'une voix douce et pénétrante. Don Francisco Pacheco, l'ambassadeur

extraordinaire de Sa Majesté la reine d'Espagne, m'a rendu, depuis

son arrivée au Mexique, d'immenses services; après la défaite de

Silao, lorsque ma situation était des plus précaires, il n'a pas

hésité à reconnaître mon gouvernement; depuis, il m'a prodigué les

meilleurs conseils et donné les preuves les plus grandes de sympathie;

sa conduite a été si bienveillante envers moi, qu'il a compromis sa

position diplomatique et que dès que Juárez arrivera au pouvoir, il lui

donnera ses passeports: le señor Pacheco sait tout cela et cependant,

en ce moment où je suis presque perdu, sa conduite demeure la même;

c'est sur lui seul, je vous l'avoue, que je compte, pour obtenir de

l'ennemi, au cas probable d'une défaite, de bonnes conditions, non

pour moi, mais pour la malheureuse population de cette ville, et les

personnes qui, par amitié pour moi, se font le plus compromises pendant

ces derniers temps. Or, l'homme dont vous me dénoncez la trahison,

trahison, je me hâte d'en convenir avec vous, tellement flagrante,

qu'il ne peut exister le plus léger doute à cet égard; cet homme non

seulement est Espagnol et porteur d'un grand nom, mais encore il m'a

été personnellement recommandé par l'ambassadeur lui-même, dont, j'en

suis convaincu, la religion a été surprise et qui a été le premier

trompé en cette circonstance. Le but principal de la mission du señor

Pacheco, vous ne l'ignorez pas, est de demander satisfaction de

nombreuses injures faites à ses nationaux, et réparation de vexations

dont, depuis plusieurs années, ils ont été victimes.

--Oui, général, je sais cela.

--Bien; maintenant que penserait l'ambassadeur, si je mettais en

jugement pour crime de haute trahison, non seulement un Espagnol de

la plus grande noblesse du royaume, mais encore un homme dont il m'a

répondu; croyez-vous qu'il serait flatté, après les les services

qu'il n'a cessé de me rendre et ceux que, peut-être bientôt, il

sera appelé à me rendre encore, d'un tel procédé de ma part? Je

pourrais, me direz-vous peut-être, prendre cette lettre et traiter

confidentiellement cette affaire avec l'ambassadeur; mon ami, l'insulte

serait plus grave encore de cette façon, vous allez en juger: don

Francisco Pacheco est le représentant d'un gouvernement européen, il

appartient à la vieille école des diplomates du commencement du siècle;

pour ces deux raisons et d'autres encore que je passe sous silence,

il nous a, nous autres pauvres diplomates et gouvernants américains,

dans une estime assez mince, tant il est infatué de son mérite et de

sa supériorité sur nous, si j'étais assez niais pour lui prouver qu'il

s'est laissé berner par un coquin, qui s'est joué de lui avec la plus

audacieuse effronterie, don Francisco Pacheco serait furieux, non pas

d'avoir été trompé, mais de ce que j'aurais démasqué le trompeur; son

amour-propre blessé ne me pardonnerait pas, cet avantage que le hasard

me donnerait gratuitement sur lui, et d'un ami utile, je me ferais un

ennemi irréconciliable.

--Ces raisons que vous daignez me donner, général, sont fort bonnes, je

le reconnais; malgré tout cet homme est un traître.

--C'est vrai, mais ce n'est pas un sot, tant s'en faut; que demain je

livre bataille et que je sois vainqueur, soyez persuadé qu'il demeurera

attaché à ma fortune, ainsi qu'il l'a déjà fait à Toluca.

--Fidèle, oui, jusqu'à ce qu'il trouve une occasion favorable de vous

trahir définitivement.

--Je ne dis pas non, mais qui sait? Peut-être trouverons-nous, d'ici

là, le moyen de nous en défaire, sans bruit et sans scandale.

L'aventurier réfléchit un instant.

--Tenez, général, dit-il tout à coup, ce moyen je crois l'avoir trouvé.

--Avant tout, laissez-moi vous adresser une question, et promettez-moi

de me répondre.

--Je vous le promets.

--Vous connaissez cet homme, il est votre ennemi personnel.

--Oui, général, répondit-il franchement.

--Je m'en doutais, l'acharnement que vous mettez à le perdre ne me

semblait pas naturel; maintenant voyons votre moyen.

--Le seul motif qui vous retient, vous me l'avez dit vous-même, est la

crainte d'indisposer l'ambassadeur de Sa Majesté catholique.

--C'est le seul en effet, don Jaime.

--Eh bien, général, si le señor Pacheco consentait à abandonner cet

homme?

--Vous parviendriez à obtenir cela?

--J'obtiendrai plus s'il le faut, je me ferai donner par lui une lettre

dans laquelle non seulement il abandonnera don Antonio Cacerbar, ainsi

qu'il se fait nommer, mais encore où il vous autorisera à le mettre en

jugement.

--Oh! Oh! Vous vous avancez beaucoup il me semble, don Jaime, dit le

Président avec doute.

--Ceci me regarde, général, le principal est que vous ne soyez

compromis en rien, et que vous demeuriez neutre.

--C'est mon seul désir, vous en comprenez les raisons graves.

--Je les comprends, oui général, et je vous donne ma parole que votre

nom ne sera même pas prononcé.

--A mon tour, je vous donne ma parole de soldat, que si vous réussissez

à obtenir cette lettre, ce misérable sera fusillé par derrière, au

milieu de la place Mayor, quand même je n'aurais plus qu'une heure de

pouvoir.

--Je retiens votre parole, général; d'ailleurs j'ai le blanc-seing que

vous avez daigné m'accorder; j'arrêterai moi-même ce misérable, lorsque

le moment sera veau.

--N'avez-vous rien de plus à me dire?

--Pardonnez-moi général, j'ai encore une demande à vous adresser.

--Laquelle?

--Général, je désire vous accompagner dans votre expédition.

--Je vous remercie, mon ami, j'accepte avec joie.

--J'aurai l'honneur de me joindre à vous au moment du départ de l'armée.

--Je vous attache à mon état-major.

--C'est une grande faveur sans doute, répondit-il en souriant,

malheureusement il m'est impossible de l'accepter.

--Pourquoi donc?

--Parce que je ne serai pas seul, général: les trois cents cavaliers

qui déjà m'ont suivi à Toluca, viendront encore avec moi, mais pendant

la bataille ma cuadrilla et moi nous serons à vos côtés.

--Je renonce à vous comprendre, mon ami, vous avez le privilège

d'accomplir des miracles.

--Vous en aurez bientôt la preuve. Maintenant, général, permettez-moi

de prendre congé de vous.

--Allez donc, mon ami, je ne vous retiens plus. Après avoir serré

affectueusement la main que lui tendait le général, don Jaime se retira.

López l'attendait à la porte du palais, il monta à cheval, et rentra

aussitôt chez lui.

Après avoir écrit quelques lettres, qu'il chargea son peon de porter

tout de suite, don Jaime changea de vêtements, prit certains papiers

renfermés dans une boîte de bronze fermant à clef, s'assura que l'heure

n'était pas indue (il était à peine dix heures du soir), puis il

sortit, et se dirigea à grands pas vers l'ambassade d'Espagne, dont il

n'était pas fort éloigné.

La porte de l'ambassadeur était encore ouverte; des valets en grande

livrée allaient et venaient dans les cours et sous le péristyle; un

suisse se tenait, à l'entrée du zaguán, une hallebarde à la main.

Don Jaime s'adressa à lui.

Le suisse appela un valet de pied, et fit signe à l'aventurier de

suivre cet homme.

Arrivé dans une antichambre, un huissier, portant une chaîne d'argent

au cou, s'approcha.

Don Jaime lui remit une carte renfermée dans une enveloppe sous cachet

volant.

--Remettez cette carte à Son Excellence, dit-il. Au bout de quelques

minutes l'huissier rentra, et soulevant une portière:

--Son Excellence attend votre seigneurie, dit-il. Don Jaime le suivit,

traversa plusieurs salons, et pénétra enfin dans un cabinet dans lequel

se tenait l'ambassadeur.

Don Francisco Pacheco fit quelques pas au-devant de lui, et le saluant

gracieusement.

--A quel heureux motif dois-je votre visite, caballero? lui dit-il.

--Je supplie votre Excellence de m'excuser, répondit don Jaime en

s'inclinant, mais il n'a pas dépendu de moi de choisir une heure plus

convenable.

--A quelque heure qu'il vous plaise de venir, monsieur, je serai

toujours charmé de vous recevoir, répondit l'ambassadeur.

Sur un signe de lui, l'huissier approcha un siège et se retira.

Les deux personnages se saluèrent de nouveau et s'assirent.

--Maintenant je suis prêt à vous entendre, dit l'ambassadeur; veuillez

parler, je vous prie, monsieur le C...

--Je supplie votre Excellence, interrompit vivement don Jaime, de me

permettre de garder l'incognito, même vis-à-vis d'elle.

--Soit, monsieur, je respecterai votre désir, reprit l'ambassadeur en

s'inclinant.

Don Jaime ouvrit son portefeuille, en retira un papier, et le présenta

tout ouvert à l'ambassadeur.

--Que votre Excellence, dit-il, daigne jeter les yeux sur cet ordre

royal.

L'ambassadeur prit le papier, et après s'être incliné devant son

visiteur, il commença à le lire avec la plus sérieuse attention;

lorsque cette lecture fut terminée, il tendit le papier à don Jaime,

qui le plia et le replaça dans son portefeuille.

--C'est l'exécution de cet ordre royal que vous exigez, caballero? dit

l'ambassadeur.

Don Jaime s'inclina.

--Soit, reprit don Francisco Pacheco.

Il se leva, alla à son bureau, écrivit quelques mots sur une feuille de

papier portant les armes d'Espagne et le timbre de l'ambassade, signa,

apposa son cachet, et présentant le papier tout ouvert à don Jaime:

Les nuits mexicaines · 第 26 / 29 段