--Je le lui ai proposé plusieurs fois déjà, j'ai insisté même en

essayant de lui faire comprendre que l'intérêt de ses enfants, leur

sûreté, exigeaient impérieusement cette séparation; elle a refusé, vous

savez combien elle m'aime, elle est partagée entre l'amour qu'elle a

pour moi et son affection pour ses enfants, et elle ne peut se résoudre

à prendre un parti; quant à moi, je n'ose la contraindre à partir;

aussi ma perplexité est-elle extrême.

Le général détourna la tête en étouffant un soupir.

Il y eut un silence.

Don Jaime comprit que c'était à lui à détourner la conversation et à

lui faire prendre un tour moins pénible pour le général.

--Et vos prisonniers? lui demanda-t-il.

--De ce côté-là, tout est arrangé; grâce à Dieu, ils n'ont plus rien à

redouter pour leur sûreté; aussi les ai-je autorisés à sortir par la

ville afin de visiter leurs amis et leurs parents.

--Tant mieux, général, je vous avoue que j'ai craint un instant pour

eux.

--Ma foi, mon ami, je puis maintenant vous dire franchement que j'ai eu

plus peur que vous encore, car dans cette affaire c'était mon honneur

qui était en jeu.

--C'est vrai, mais voyons maintenant: avez-vous quelque nouveau projet?

Avant de répondre, le général fit le tour du salon et sans affectation

il souleva les portières afin de s'assurer que personne n'était aux

écoutes.

--Oui, dit-il enfin, en revenant vers don Jaime; oui, mon ami, j'ai un

projet, car je veux finir une fois pour toutes: ou je succomberai, ou

mes ennemis seront abattus pour jamais.

--Dieu veuille que vous réussissiez, général.

--Ma victoire d'hier m'a rendu sinon l'espoir, du moins le courage; je

veux tenter un coup décisif. Je n'ai plus rien à ménager à présent, je

veux risquer le tout pour le tout, la fortune peut encore me sourire.

Ils s'approchèrent alors d'une table sur laquelle était étendue une

immense carte de la Confédération mexicaine, piquée en différents

endroit d'une infinité d'épingles.

Le président continua.

--Don Benito Juárez, de sa capitale de la Veracruz a ordonné la

concentration de ses troupes et leur marche spontanée sur México où

nous sommes renfermés, seul point du territoire que nous occupions

encore, hélas! Voyez: voici le corps du général Ortega fort de

onze mille hommes de vieilles troupes, il vient de l'intérieur,

c'est-à-dire de Guadalajara, en ralliant sur son passage tous les

petits détachements disséminés dans les campagnes. Amondia et Gazza qui

ont longé la côte viennent par Jalapa, amenant avec eux près de six

mille hommes de troupes régulières et flanqués en avant, à droite et à

gauche, par les guérillas de Cuellar, de Carvajal et de don Felipe Neri

Irzabal.

--Quant à ce dernier chef, général, vous n'avez plus à vous en occuper,

il est mort.

--D'accord, mais sa bande existe toujours.

--C'est vrai.

--Or, ces corps qui arrivent de différents côtés à la fois, ne

tarderont pas, si nous les laissons faire, à se réunir et à nous

enserrer dans un cercle de fer, composent un effectif de près de vingt

mille hommes; de quelles forces disposons-nous pour leur résister?

--Mais...

--Je vais vous le dire: en épuisant toutes nos ressources je ne saurais

disposer que de sept mille hommes, de huit mille au plus en armant les

léperos, etc; armée bien faible, vous en conviendrez.

--En rase campagne, oui, c'est possible, général; mais ici, à México,

avec la formidable artillerie dont vous disposez, plus de cent

vingt pièces de canons, il vous est facile d'organiser une sérieuse

résistance; et si l'ennemi se résout à mettre le siège devant la

capitale, des flots de sang seront versés avant qu'il réussisse à s'en

rendre maître.

--Oui, mon ami, ce que vous dites est vrai, mais, vous le savez, je

suis un homme humain et modéré; la ville n'est pas disposée à se

défendre, nous n'avons ni vivres, ni provisions, ni moyens de nous

en procurer, puisque maintenant les campagnes ne nous appartiennent

plus et que, en dehors d'un réseau de trois ou quatre lieues à peine

autour de la ville, tout nous est hostile. Comprenez-vous, mon ami,

quelles seraient les horreurs d'un siège subi dans ces conditions

désavantageuses, les ravages dont la capitale du Mexique, la plus belle

et la plus noble cité du Nouveau Monde, serait victime? Non, la pensée

seule des extrémités auxquelles serait réduite cette malheureuse

population, me navre le cœur, jamais je ne consentirai à la pousser à

une telle extrémité.

--Bien, général, vous parlez en homme de cœur aimant véritablement son

pays; je voudrais que vos ennemis vous entendissent vous exprimer ainsi.

--Eh! Mon Dieu, mon ami, ceux que vous nommez mes ennemis, n'existent

pas en réalité, je le sais parfaitement: des ouvertures m'ont été

faites à moi personnellement à plusieurs reprises, m'offrant des

conditions fort avantageuses et fort honorables; lorsque je serai

tombé, j'offrirai cette singulière particularité, rare au Mexique, d'un

président de la République renversé par des gens qui l'estiment et

emportant dans sa chute toutes les sympathies de ses ennemis.

--Oui, oui, général, et il n'y a pas longtemps encore, si vous aviez

consenti à éloigner certaines personnes que je ne nommerai pas, tout se

serait arrangé à l'amiable.

--Je le sais comme vous, mon ami, mais c'eût été une lâcheté, je n'ai

pas voulu la commettre: les personnes auxquelles vous faites allusion

me sont dévouées, elles m'aiment; nous tomberons ou nous triompherons

ensemble.

--Les sentiments que vous exprimez, général, sont trop nobles pour que

j'essaie de les discuter.

--Merci, laissons ce sujet et revenons à ce que nous disions; je ne

veux pas par ma faute amener la destruction de la capitale et la livrer

à ces sanglantes heures de pillages, qui toujours suivent la prise des

villes assiégées; les guérillas de Juárez me sont connues, les bandits

qui les composent causeraient des malheurs irréparables si on leur

abandonnait la ville dont, croyez-moi, mon ami, il ne laisserait pas

pierre sur pierre.

--Cela n'est malheureusement que trop probable général; mais alors que

comptez-vous faire? Quel est votre projet? Vous n'avez pas sans doute

l'intention de vous livrer entre les mains de vos ennemis?

--J'en ai eu la pensée un instant, mais j'y ai renoncé; voici le plan

que j'ai formé, il est simple: sortir de la ville avec six mille

hommes environ, l'élite de mes troupes, marcher droit à l'ennemi, le

surprendre et le battre en détail avant que ses différents corps aient

eu le temps d'opérer leur jonction et de se souder définitivement les

uns aux autres.

--Ce plan est fort simple en effet, général, à mon avis il offre de

grandes chances de réussite.

--Tout dépendra de la première bataille: gagnée, je suis sauvé, perdue,

tout est fini sans remède.

--Dieu est grand, général! La victoire n'est pas toujours pour les gros

bataillons.

--Enfin qui vivra verra!

--Quand comptez-vous mettre votre plan à exécution.

--Dans quelques jours, il me faut le temps de le préparer; avant dix

jours je serai en mesure d'agir et je quitterai immédiatement la ville;

je compte sur vous, n'est-ce pas?

--Pardieu, général, ne suis-je pas à vous, corps et âme?

--Je le sais, mon ami, mais assez de politique: Quant au présent,

accompagnez-moi, je vous prie, dans les appartements de madame Miramón;

elle désire vivement vous voir.

--Cette gracieuse invitation me comble de joie, général, j'aurais

cependant désiré vous parler d'une chose fort importante.

--Plus tard, plus tard, trêve je vous prie, aux affaires, peut-être

s'agit-il d'une nouvelle défection ou d'un traître à punir? J'apprends

depuis quelques jours assez de ces mauvaises nouvelles pour désirer

jouir de quelques heures de répit: ainsi que disait cet ancien, à

demain les affaires sérieuses.

--Oui, répondit don Jaime avec intention, et le lendemain il n'était

plus temps.

--Soit, à la grâce de Dieu! Jouissons du présent. C'est le seul bien

qui nous reste, puisque l'avenir ne nous appartient plus.

Et prenant don Jaime par dessous le bras, il l'entraîna doucement sans

que celui-ci, osât résister davantage, dans les appartements de madame

Miramón, charmante femme, aimante et timide, véritable ange gardien du

général, que les grandeurs de son mari effrayait et qui ne se trouvait

heureuse que dans la vie intime du foyer domestique, entre ses deux

enfants.

XXXV

JESUS DOMINGUEZ

Au bout d'une heure, don Jaime sortit du palais et suivi de López il

se rendit à la maison du faubourg, où il trouva le comte et son ami

qui, tout entiers à leur amour et indifférents aux événements qui se

passaient autour d'eux, passaient des journées entières avec celles

qu'ils aimaient, jouissant avec cette heureuse insouciance de la

jeunesse, du présent qui leur semblait si doux, sans vouloir songer à

l'avenir.

--Ah! Vous voilà, mon frère, s'écria doña Maria avec joie, que vous

devenez rare!

--Les affaires! répondit en souriant l'aventurier. La table était

dressée au milieu de la salle, les deux domestiques du comte immobiles

devant les dressoirs se disposaient à servir et Leo Carral, une

serviette sur le bras, attendait qu'on se mît à table.

--Ma foi, puisque vous êtes servies, dit gaiement don Jaime, je ne vous

laisserai pas souper seules avec ces caballeros, si toutefois vous

daignez me permettre de vous tenir compagnie.

--Quel bonheur! s'écria doña Carmen.

Les cavaliers offrirent alors la main aux dames et les conduisirent aux

sièges préparés pour elles, puis ils prirent place à leur côté.

Le souper commença.

Il fut ce qu'il devait être entre gens qui s'aimaient et se

connaissaient de longue date, c'est-à-dire joyeux et plein d'entrain et

de douce intimité.

Jamais les jeunes filles n'avaient été aussi heureuses, cet imprévu les

charmait. Les heures s'écoulaient rapidement sans que personne songeât

à en faire la remarque; tout à coup minuit sonna à une pendule placée

sur une console dans la salle à manger même.

Les douze coups tombèrent les uns après les autres avec une majestueuse

lenteur au milieu de la conversation qu'ils glacèrent subitement et

arrêtèrent net.

--Mon Dieu! s'écria doña Dolores avec un léger mouvement de frayeur,

déjà si tard!

--Comme le temps passe! dit nonchalamment don Jaime; il nous faut

maintenant songer au départ.

On quitta la table et les trois amis, après avoir promis de revenir le

plus tôt et le plus souvent possible faire visite aux trois recluses,

se retirèrent enfin, laissant les dames libres de se livrer au repos.

López attendait son maître sous le zaguán.

--Que me veux-tu? lui demanda celui-ci.

--Nous sommes espionnés, répondit le peon. Il le conduisit à la porte

et fit silencieusement glisser un guichet dans une rainure.

Don Jaime regarda; juste en face de la porte, presque confondu avec

l'obscurité qui régnait dans un enfoncement produit par les déblais et

les échafauds d'une maison en réparation, un homme, qui aurait échappé

à un regard moins perçant que celui de l'aventurier, se tenait immobile.

--Je crois que tu as raison, dit don Jaime au peon; dans tous les cas,

il est urgent de s'en assurer, et je m'en charge, ajouta-t-il entre ses

dents avec une expression terrible. Change avec moi de manteau et de

chapeau; tu accompagneras ces caballeros; cet homme a vu entrer trois

hommes, il faut qu'il en voie sortir trois; maintenant à cheval et

partez.

--Mais, dit Dominique, il serait plus simple, il me semble, de tuer cet

homme.

--Cela pourra venir, répondit don Jaime, mais je tiens avant tout à

m'assurer que c'est bien un espion; je ne me soucie pas de commettre

une méprise. Ne vous inquiétez pas de moi, avant une demi heure je vous

rejoindrai et je vous rendrai compte de ce qui se sera passé entre cet

homme et moi.

--A bientôt, dit le comte en lui serrant la main.

--A bientôt.

Ils sortirent alors suivis de Leo Carral et des deux domestiques du

comte.

Le vieux serviteur de doña Maria referma bruyamment la porte derrière

eux, mais il eut le soin de la rouvrir aussitôt sans bruit.

Don Jaime s'était replacé au guichet d'où il lui était facile de suivre

tous les mouvements de l'espion supposé.

Au bruit causé par le départ des jeunes gens, celui-ci s'était vivement

penché en avant afin, sans doute, de remarquer la direction qu'ils

prenaient, puis il s'était renfoncé dans l'obscurité, et il avait

repris son immobilité de statue. Près d'un quart d'heure s'écoula

sans que cet homme fît le moindre mouvement; don Jaime ne le perdait

pas de vue, enfin il s'avança avec précaution hors de sa cachette,

regarda avec soin autour de lui, et rassuré par la solitude de la rue,

il se hasarda à faire quelques pas en avant, puis après un moment

d'hésitation, il s'avança résolument vers la maison en traversant la

rue en ligne droite; tout à coup la porte s'ouvrit et il se trouva

face-à-face avec don Jaime.

Il fit un brusque mouvement de retraite et voulut fuir, mais

l'aventurier le saisit par le bras qu'il lui serra comme dans un

étau, et l'entraînant à sa suite malgré la résistance opiniâtre qu'il

opposait, il le conduisit auprès d'une statuette de la vierge placée

dans une niche au-dessus d'une boutique, et devant laquelle brûlaient

quelques cierges, puis, d'un revers de main, il fit tomber le chapeau

de son prisonnier et examina curieusement ses traits.

--Eh, señor Jesús Domínguez, dit-il au bout d'un instant d'une voix

ironique, est-ce donc vous? Vive Dios, je ne comptais guère vous

rencontrer ici.

Le pauvre diable regarda piteusement celui entre les mains duquel il se

trouvait, mais il ne répondit pas.

L'aventurier attendit un instant, puis voyant que décidément son

prisonnier s'obstinait à ne pas lui parler:

--Ah çà, drôle, lui dit-il en le secouant rudement, répondras-tu à la

fin?

Celui-ci fit entendre un gémissement sourd.

--C'est el Rayo ou c'est le diable! murmura-t-il avec effroi, en levant

un regard atone sur le visage masqué de l'homme qui le tenait si

solidement.

--C'est l'un ou l'autre en effet, reprit l'aventurier en ricanant,

ainsi tu es en bonnes mains, sois tranquille; maintenant veux-tu me

dire comment il se fait que de guérillero et voleur de grands chemins,

tu es devenu espion et sans doute assassin, au besoin, dans cette

capitale.

--Des malheurs, Excellence, on m'a calomnié, j'étais trop honnête,

répondit Domínguez.

--Toi? Du diable si j'en crois un mot, je te connais trop bien, drôle,

pour que tu puisses essayer de me tromper; décides-toi donc à me dire

la vérité, et cela tout de suite et sans plus tergiverser, ou sinon je

te tue comme un lâche zopilote que tu es.

--Vous serait-il égal, Excellence, de me serrer le bras un peu moins

fort, vous me le tordez si cruellement qu'il doit être démis.

--Soit, dit-il en le lâchant, mais n'essaie pas de fuir, car il t'en

cuirait; maintenant parle, je t'écoute.

Jesús Domínguez en se sentant délivré de la rude étreinte de

l'aventurier poussa un soupir de soulagement, remua son bras à

plusieurs reprises afin de rétablir la circulation, puis il se décida à

parler.

--Je vous annoncerai d'abord, Excellence, dit-il, que je suis toujours

guérillero, et de plus je suis monté en grade puisque j'ai le grade de

lieutenant.

--Tant mieux pour toi. Mais que fais-tu ici?

--Je suis en expédition, Excellence.

--En expédition, ainsi tout seul, à México? Ah ça, tu te moques de moi,

bribón?

--Je vous jure, sur la part que j'espère en paradis, Excellence, que

je vous dis la stricte vérité; d'ailleurs je ne suis pas seul ici, mon

capitaine m'accompagne, c'est même sur son ordre exprès que je suis

venu.

--Ah! Ah! Et quel est ce capitaine?

--Oh! Vous le connaissez, Excellence.

--C'est probable, mais il a un nom je suppose?

--Certainement, Excellence: il se nomme don Melchior de la Cruz.

--Je m'en doutais; maintenant je devine tout: tu es chargé d'espionner

doña Dolores de la Cruz, n'est-ce pas?

--Oui, Excellence.

--Bon, après?

--Après, mais voilà tout, Excellence.

--Oh! Que non pas, mon drôle, il y a encore quelque chose.

--Mais je vous assure.

--Bien, je vois qu'il faut que j'emploie les grands moyens, dit-il en

armant froidement un pistolet.

--Mais que faites-vous donc, Excellence? s'écria-t-il avec effroi.

--Tu le vois, il me semble, je me prépare tout simplement à te brûler

la cervelle; ainsi, si tu veux essayer de jeter ton âme à la tête du

bon Dieu, dépèche-toi de le faire, tu n'as plus que deux minutes à

vivre.

--Mais ce n'est pas le moyen de me faire parler, cela! s'écria-t-il

naïvement.

--Non, répondit froidement l'aventurier, mais c'est celui de te faire

taire.

--Hum! fit-il, vous disposez de si bons arguments, Excellence, qu'il

n'y a pas moyen de vous résister, je préfère tout vous dire.

--Tu auras raison.

--Donc, voici en deux mots: j'étais non seulement chargé d'espionner

doña Dolores, mais encore de surveiller la vieille dame et la jeune

fille chez lesquelles elle demeure et de plus toutes les personnes qui

leur font visite.

--Diable! C'était là bien de la besogne pour un homme seul.

--Pas trop, Excellence; elles ne reçoivent presque personne.

--Et depuis quand fais-tu cet honorable métier, drôle?

--Depuis dix ou douze jours, Excellence.

--Ainsi tu faisais partie des bandits qui ont essayé de s'introduire de

vive force dans cette maison?

--Oui, Excellence, mais cela ne nous a pas réussi.

--Je le sais; es-tu au moins bien payé par celui qui t'emploie?

--Il ne m'a encore rien donné, je dois en convenir, mais il m'a promis

cinquante onces.

--Oh! Les promesses ne coûtent rien à don Melchior; il lui est plus

facile de promettre cinquante onces que de donner dix piastres.

--Vous croyez, Excellence? Il n'est donc pas riche?

--Lui? il est plus gueux que toi.

--Hum! Alors c'est triste, car je n'ai encore réussi à économiser que

des dettes.

--Je dois convenir que tu es un rude imbécile et que tu mérites bien ce

qui t'arrive.

--Moi, Excellence?

--Pardieu! Qui donc? Comment, drôle, tu t'attèles à la suite d'un

misérable qui n'a ni sou ni maille, qui est ruiné sans ressources, au

lieu de prendre parti pour ceux qui te pourraient payer.

--Qui sont donc ceux-là, s'il vous plaît, Excellence? je vous avoue

que j'ai les dents très longues et que je servirais ces personnes avec

enthousiasme.

--Je n'en doute pas; te figures-tu par hasard que je vais m'amuser à te

donner des conseils?

--Ah! Si vous vouliez, Excellence, je vous servirais avec bonheur.

--Toi, allons donc.

--Pourquoi pas, Excellence?

--Dam, puisque tu es l'ennemi de ceux que j'aime, tu dois être le mien.

--Oh! Si je l'avais su.

--Qu'aurais-tu fait?

--Je ne sais pas, mais pour sûr je ne les aurais pas espionné;

employez-moi, Excellence, je vous en supplie.

--Tu n'es bon à rien.

--Mettez-moi à l'épreuve, vous verrez, Excellence, je ne vous dis que

cela.

L'aventurier feignit de réfléchir; Jesús Domínguez attendait avec

anxiété.

--Non, dit-il enfin; tu es un homme sur lequel on ne saurait compter.

--Oh! Que vous me connaissez mal, Excellence, moi qui vous suis si

dévoué.

L'aventurier éclata de rire.

--Voilà un dévouement à ma personne qui t'es venu bien vite, dit-il. Eh

bien, voyons je consens à faire un essai; mais si tu me trompes?

--Il suffit, Excellence, je vous connais; soyez tranquille, vous serez

content de moi; de quoi s'agit-il?

--De retourner ton dolman tout simplement.

--Bon, je comprends, c'est facile; mon maître ne fera pas un pas sans

que vous en soyez averti.

--Bon! N'a-t-il pas un ami intime, ce cher don Melchior!

--Oui, Excellence, un certain don Antonio Cacerbar; ils sont unis comme

les doigts de la main.

--Tu ne feras pas mal de le surveiller aussi par la même occasion.

--Je ne demande pas mieux.

--Et comme toute peine mérite salaire, je te donne une demi-once

d'avance.

--Une demi-once! s'écria-t-il d'un air radieux.

--Et comme tu as besoin d'argent, je t'avancerai vingt jours.

--Dix onces! Vous me donnerez dix onces d'avance, Excellence, à moi!

Oh! C'est impossible.

--C'est si possible que les voilà, reprit-il en les retirant de sa

poche et les lui mettant dans la main.

Le bandit s'en empara avec un mouvement de joie fébrile.

--Oh! s'écria-t-il, don Melchior et son ami n'ont qu'à bien se tenir.

--Sois adroit surtout, don Melchior et don Antonio sont fins.

--Je les connais, mais ils ont affaire à plus fin qu'eux;

rapportez-vous-en à moi.

--Cela te regarde: à la moindre bévue je t'abandonne.

--Je ne crains pas que cela arrive.

--Ne m'as-tu pas parlé de la dextérité de tes doigts.

--Je vous en ai parlé en effet, Excellence.

--Eh bien, si par hasard ces messieurs laissent traîner quelques

papiers importants, tu feras bien de les serrer et de me les apporter

ensuite; je suis très curieux.

--Il suffit! Au cas où je n'en trouverais pas d'égarés j'en chercherai.

--Ce moyen est bon, je l'approuve; ah! Souviens-toi de ceci: les

papiers sont à part; chacun, d'eux s'il en vaut la peine, te sera

payé trois onces; si tu te trompes ce sera tant pis pour toi, tu ne

toucheras rien.

--Je prendrai mes précautions, Excellence; maintenant voulez-vous me

dire où je pourrai vous rencontrer lorsque j'aurai des communications à

vous faire ou des papiers à vous remettre?

--C'est très facile: je fais tous les jours, de trois à cinq heures,

une promenade du côté du canal de Las Vigas.

--J'y serai.

--Surtout, sois prudent.

--Comme un opossum, Excellence.

--Adieu; veille attentivement.

--Excellence, j'ai l'honneur de vous saluer.

Ils se séparèrent.

Don Jaime, après avoir ordonné au vieux domestique de sa sœur qui

pendant tout le temps de cette conversation avait tenu la porte

ouverte, de rentrer et de la barricader solidement au dedans, se

dirigea vers la demeure des deux jeunes gens en se frottant les mains.

Le comte et son ami, inquiets de la longue absence de don Jaime,

l'attendaient en proie aune vive anxiété; déjà ils se préparaient à

se mettre à sa recherche, lorsqu'il entra; ils le reçurent avec de

chaleureux témoignages de joie, puis ils lui demandèrent des nouvelles

de son expédition.

Don Jaime ne vit aucune raison de leur laisser ignorer ce qui s'était

passé et il leur raconta en détail sa conversation avec Jesús

Domínguez, et comment il avait fini par l'amener à trahir son maître

pour lui servir d'espion.

Ce récit amusa beaucoup les jeunes gens.

Les trois hommes demeurèrent ensemble jusqu'au jour; un peu après le

lever du soleil ils se séparèrent; la dernière phrase de don Jaime en

les quittant fut celle-ci:

--Mes amis, si bizarre que vous paraisse ma conduite, ne la jugez pas

encore; dans quelques jours au plus, je frapperai le grand coup que

depuis tant d'années je prépare; quoiqu'il arrive, tout vous sera alors

expliqué; ayez donc patience, vous êtes plus que vous ne le supposez

intéressés au succès de cette affaire; souvenez-vous de ce que vous

m'avez juré et tenez-vous prêts à agir lorsque je réclamerai votre

aide, adieu.

Il leur serra affectueusement la main et se retira.

Une semaine tout entière s'écoula sans qu'il se passât d'événements

dignes d'être rapportés.

Cependant une inquiétude sourde régnait dans la ville; des

rassemblements nombreux, où toutes les nouvelles politiques étaient

commentées, se formaient dans les rues et sur les places.

Dans les quartiers marchands les boutiques ne s'ouvraient plus que

pendant quelques heures à peine, les vivres devenaient de plus en plus

rares et par conséquent plus chers, les Indiens ne venant plus qu'en

petit nombre à la ville et n'apportaient que fort peu de choses avec

eux.

Une vague agitation, sans cause bien connue et bien définie régnait

dans la population, on sentait que le moment de la crise approchait

rapidement et que l'orage depuis si longtemps suspendu sur México ne

tarderait pas à éclater avec une fureur terrible.

Don Jaime, en apparence du moins, menait la vie désœuvrée d'un homme

que sa position met au-dessus de toutes les éventualités et pour lequel

les événements politiques n'ont plus d'importance; il allait et venait,

de ci, de là, sur les places, dans les rues, flânant et fumant son

cigare, écoutant tout ce qui se disait avec la physionomie béate d'un

gobe-mouche, acceptant comme vraies les plus monstrueuses inepties

inventées par les nouvellistes de carrefours et pour sa part ne disant

mot.

Les nuits mexicaines · 第 25 / 29 段