--Mais, s'écria don Melchior, c'est un vol indigne que vous commettez

en agissant ainsi.

--Eh bien, après? fit cyniquement don Felipe d'un ton d'ironie amer, je

vole, vous trahissez, nous sommes partie à partie, voilà tout.

A cette insulte qui leur tombait si brutalement en plein visage, les

deux hommes se levèrent.

--Partons, dit don Melchior, cet homme est une brute qui ne veut rien

entendre.

--Le plus simple est d'aller trouver le général en chef, ajouta don

Antonio, il saura nous rendre justice, et nous venger de ce misérable

ivrogne.

--Allez, allez, mes chers seigneurs, dit le guérillero en ricanant,

allez et bon voyage; je garde la lettre, peut-être trouverai-je

acquéreur; je suis honnête homme, moi!

A cette menace, les deux hommes échangèrent un regard en portant la

main à leurs armes, mais après une hésitation qui eut la rapidité d'un

éclair, ils haussèrent dédaigneusement les épaules et sortirent de la

salle.

Au bout de quelques instants, on entendit au dehors le galop rapide de

plusieurs chevaux qui s'éloignaient.

--Les voilà partis, murmura le guérillero en se versant un plein

gobelet de mezcal qu'il avala d'un trait; ils décampent, ma foi, comme

si le diable les emportait! Ils sont furieux! Bah! Cela m'est bien

égal, j'ai gardé la lettre.

Tout en se parlant ainsi à lui-même, le guérillero replaça son gobelet

sur la table; soudain, il tressaillit: un homme enveloppé jusqu'aux

yeux dans les plis redoublés d'un épais manteau se tenait immobile

devant lui.

Cet homme tenait de chaque main un revolver à six coups, dont les

canons étaient dirigés sur la poitrine du guérillero.

Celui-ci fit un brusque mouvement d'effroi à cette vue à laquelle il

était si loin de s'attendre.

--Hein? s'écria-t-il d'une voix que l'émotion et l'épouvante faisaient

trembler; quel est ce démon et à qui en veut-il? Ah! Ça, mais je suis

donc tombé dans un guêpier, moi!

La terreur l'avait dégrisé; il essaya de se lever pour s'enfuir.

--Un mot, un geste, dit l'inconnu d'une voix sourde et menaçante, et je

vous brûle la cervelle.

Le guérillero se laissa lourdement retomber sur l'escabeau qui lui

servait de siège.

XXXIII

RÈGLEMENT DE COMPTE

Caché derrière la porte du corridor, l'aventurier n'avait pas perdu un

mot de ce qui s'était dit.

Lorsque don Melchior et don Antonio s'étaient levés, ignorant par

quelle porte ils sortiraient, don Jaime avait en toute hâte quitté le

corridor, s'était glissé dans le corral et blotti contre la haie il

avait attendu.

Mais, après quelques minutes, comme rien n'avait bougé, qu'aucun bruit

ne s'était fait entendre, il s'était hasardé à sortir de sa cachette,

et à s'engager de nouveau dans le corridor.

Puis, il s'était approché de la porte et avait appliqué son œil à la

fente par laquelle il avait pu précédemment voir tout ce qui s'était

passé dans la salle.

Les deux hommes venaient de sortir, don Felipe était seul, toujours

assis devant la table et buvant.

Le parti de l'aventurier fut pris aussitôt: plaçant la lame de son

couteau entre le pêne de la serrure et la gâche, il avait ouvert la

porte sans bruit, s'était silencieusement approché du guérillero et lui

avait révélé sa présence de la façon tant soit peu brutale que nous

avons rapportée à la fin du chapitre précédent.

Le guérillero était brave, cependant l'apparition soudaine de

l'aventurier et la vue des revolvers dirigés vers lui l'avaient atterré.

Don Jaime profita de cet instant de prostration; sans désarmer ses

pistolets, il marcha droit à la porte par laquelle don Melchior et don

Antonio s'étaient retirés, la ferma solidement en dedans afin d'éviter

toute surprise, puis il revint à pas lents vers la table, s'assit sur

un escabeau, posa ses pistolets tout armés devant lui, et laissant

tomber son manteau.

--Causons, dit-il.

Bien que ce mot eût été prononcé d'une voix assez douce, cependant

l'effet qu'il produisit sur le guérillero fut immense.

--El Rayo! s'écria-t-il avec un frisson de terreur en apercevant le

masque noir qui couvrait le visage de son singulier interlocuteur.

--Ah! Ah! fit celui-ci avec un ricanement ironique, vous me

reconnaissez, cher seigneur don Felipe.

--Que me voulez-vous? balbutia-t-il.

--Plusieurs choses, répondit l'aventurier, mais procédons par ordre,

rien ne nous presse.

Le guérillero se versa un plein gobelet de refino de Cataluña, le porta

à ses lèvres et le vida d'un seul coup.

--Prenez garde, lui fit observer l'aventurier, l'eau-de-vie d'Espagne

est forte, elle monte facilement à la tête; mieux vaut, je crois, pour

ce qui va se passer entre nous que vous conserviez votre sang-froid.

--C'est juste, murmura le guérillero et, saisissant la bouteille par le

col, il la lança contre la muraille où elle se brisa en éclat.

L'aventurier sourit, puis il reprit en tordant nonchalamment une

cigarette entre ses doigts:

--Je vois que vous avez la mémoire bonne, cela me fait plaisir, je

craignais que vous ne m'ayez oublié.

--Non, non, je me rappelle notre dernière rencontre à Las Cumbres.

--C'est cela; vous souvenez-vous comment s'est terminée notre entrevue?

Le guérillero devint pâle, mais il ne répondit pas.

--Bon, je vois que la mémoire vous fait défaut, je vais vous venir en

aide.

--C'est inutile, répondit don Felipe, en relevant la tête et semblant

prendre définitivement une résolution, comme le hasard m'avait permis

d'apercevoir vos traits, vous m'avez dit...

--Je sais, je sais, interrompit l'aventurier, eh bien, la promesse que

je vous ai faite, je vais la tenir.

--Tant mieux, dit-il résolument; après tout on ne meurt qu'une fois,

autant aujourd'hui qu'un autre jour et à présent que plus tard, je suis

prêt à vous faire face.

--Je suis charmé de vous voir dans ces dispositions belliqueuses,

répondit froidement l'aventurier; refrénez un peu votre ardeur

batailleuse, je vous prie, chaque chose aura son temps, soyez

tranquille, mais il ne s'agit pas de cela pour le mouvement.

--De quoi s'agit-il donc alors? demanda le guérillero avec étonnement.

--Je vais vous le dire.

L'aventurier sourit de nouveau, appuya les coudes sur la table et se

penchant légèrement vers son interlocuteur:

--Combien, dit-il, vouliez-vous vendre à vos nobles amis, la lettre que

le señor don Benito Juárez vous avait chargé de leur remettre.

Don Felipe fixa sur lui un regard effaré et faisant machinalement le

signe de croix:

--Cet homme est le démon! murmura-t-il avec épouvante.

--Non, rassurez-vous, je ne suis pas le démon, mais je sais beaucoup de

choses, sur vous surtout, cher seigneur, et sur les nombreux trafics,

auxquels vous vous livrez; je connais le marché que vous avez fait avec

un certain don Diego; de plus, si vous le désirez, je vous répéterai

mot pour mot la conversation que vous avez eue il y a une heure à

peine, dans cette salle même où nous sommes en ce moment, avec les

señores don Melchior de la Cruz et don Antonio Cacerbar. Maintenant,

venons au fait; je veux que vous me donniez, vous me comprenez bien

n'est-ce pas? Que vous me donniez et non pas que vous me vendiez la

lettre du señor Juárez que vous avez là dans votre dolman, que vous

avez refusée aux honorables caballeros dont je vous ai cité les noms,

et que vous me livriez en même temps les autres papiers dont vous êtes

porteur et qui, je le suppose, doivent être fort intéressants.

Le guérillero avait eu le temps de reprendre une partie de son

sang-froid; aussi, fût-ce d'une voix assez ferme qu'il répondit:

--Que prétendez-vous faire de ces papiers?

--Ceci doit vous importer fort peu, du moment où ils ne seront plus

dans vos mains.

--Et si je refuse de vous les livrer?

--Je serai quitte pour vous les prendre de force; voilà tout,

répondit-il paisiblement.

--Caballero, dit don Felipe avec un accent de dignité dont l'aventurier

fut surpris, ce n'est pas le fait d'un homme brave comme vous l'êtes

de menacer ainsi qui ne saurait se défendre; je n'ai pour toute arme

que mon sabre, tandis que vous au contraire vous disposez de la vie de

douze hommes.

--Pour cette fois, il y dans ce que vous dites une apparence de raison,

reprit l'aventurier, et votre observation serait juste, si je devais me

servir de mes revolvers pour vous contraindre à faire ce que j'exige

de vous; mais rassurez-vous, vous aurez un combat loyal, mes pistolets

demeureront sur cette table; je croiserai seulement ma machette contre

votre sabre, ce qui non seulement, rétablira l'équilibre entre nous

mais encore vous donnera sur moi un avantage signalé.

--Agirez-vous réellement ainsi, caballero?

--Je vous en donne ma parole d'honneur; j'ai pour habitude de toujours

régler loyalement mes comptes avec mes ennemis comme avec mes amis.

--Ah! Vous appelez cela régler vos comptes? dit-il avec ironie.

--Certes; quel autre nom puis-je employer?

--Mais d'où provient cette haine que vous me portez?

--Je n'ai pas de haine pour vous plus que pour tout autre misérable

de votre trempe, dit-il brusquement; vous avez, dans un moment de

forfanterie, voulu voir mon visage, afin de me reconnaître plus tard,

je vous ai averti que cette vue vous coûterait la vie; peut-être

vous aurai-je oublié, mais aujourd'hui vous vous trouvez de nouveau

sur ma route, vous possédez des papiers qui me sont indispensables,

ces papiers, je suis résolu à m'en emparer à tout prix; vous me les

refusez, je ne puis m'en rendre maître qu'en vous tuant, je vous

tuerai; maintenant, je vous accorde cinq minutes pour réfléchir et me

dire si décidément vous vous obstinez dans votre refus.

--Ces cinq minutes que vous m'octroyez si généreusement sont inutiles,

ma résolution est immuable, vous n'aurez ces papiers qu'avec ma vie.

--Soit, vous mourrez, dit-il en se levant.

Il prit ses revolver, les désarma et les alla poser sur une table

placée à l'extrémité de la pièce; puis, revenant vers le guérillero et

saisissant sa machette:

--Êtes-vous prêt? lui dit-il.

--Un instant, répondit don Felipe en se levant à son tour, j'ai, avant

de croiser le fer avec vous, deux demandes à vous adresser.

--Je vous écoute, parlez.

--Le combat que nous allons nous livrer est un combat à mort?

--En voici la preuve, répondit l'aventurier en détachant son masque et

le jetant loin de lui.

--Bien, dit-il, cette preuve que vous me donnez est suffisante en

effet, l'un de nous succombera donc; supposons que ce soit moi.

--Toute supposition est inutile, le fait est certain.

--Je l'admets, répondit froidement le guérillero; au cas où cela se

réaliserait, me promettez-vous de faire ce que je vous demanderai?

--Oui, sur l'honneur, si cela m'est possible.

--Merci, c'est possible: il s'agit simplement d'être mon exécuteur

testamentaire.

--Je le serai, parlez.

--J'ai ma mère et une sœur encore jeune qui vivent assez pauvrement

dans une petite maison située non loin du canal de las Vigas, à México,

vous trouverez dans mes papiers leur adresse exacte:

--Bien.

--Je désire qu'elles soient, après ma mort, mises en possession de ma

fortune.

--Cela sera fait; mais cette fortune, où se trouve-t-elle?

--A México; tous mes fonds sont déposés chez *** et Cie,

banquiers anglais, auxquels je les faisais passer au fur et à mesure;

sur la simple présentation de mes titres, les sommes vous seront

intégralement remises.

--Est-ce tout?

-Pas encore; j'ai sur moi plusieurs traites montant à la somme

totale de cinquante mille piastres sur différentes maisons de banque

étrangères de México; ces traites, vous les toucherez, vous enjoindrez

la valeur aux sommes que vous aurez précédemment reçues, et le tout

sera, par vos soins, remis à ma mère et à ma sœur; me jurez-vous de

faire cela?

--Je vous en donne ma parole d'honneur.

--Bien, j'ai confiance en vous; je n'ai plus qu'une demande à vous

adresser.

--Laquelle?

--La voici: nous autres Mexicains, nous ne nous servons que fort

maladroitement des sabres et des épées, dont nous ignorons le

maniement, le duel étant prohibé par nos lois, la seule arme dont nous

sachions véritablement nous servir est le couteau: consentez-vous à

ce que nous nous battions au couteau? Il est bien entendu que nous

combattrons avec toute la lame.

--Le duel étrange que vous me proposez est plutôt une lutte de léperos

et de bandits que de caballeros; j'accepte cependant.

--Je vous suis reconnaissant de tant de condescendance, caballero, et

maintenant que Dieu me protège, je ferai de mon mieux.

--Amen, dit en souriant l'aventurier.

Cette conversation si calme entre deux hommes sur le point de s'entre

égorger, ce testament de mort fait si froidement et dont l'exécution

est confiée en cas de mort de l'un des adversaires, à celui qui doit

survivre, montre une des faces les plus étranges du caractère mexicain,

car ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude; bien que fort

brave naturellement, le Mexicain redoute la mort, ce sentiment est inné

chez lui; mais le moment venu de risquer définitivement sa vie et même

de la perdre, nul n'accepte avec plus de philosophie, disons mieux,

avec plus d'indifférence, cette dure alternative et n'accomplit plus

insouciamment ce sacrifice qui, chez les autres peuples, n'est jamais

envisagé sans un certain effroi et un instinctif tressaillement nerveux.

Quant au duel, les lois mexicaines le prohibent même dans l'armée entre

officiers; de là tant d'assassinats et de guet-apens qui se commettent

pour laver des affronts reçus et impossibles à venger autrement; seuls,

les léperos et les gens du peuple se battent au couteau.

Ce combat parfaitement réglé a ses lois dont il n'est pas permis de

s'écarter; les adversaires font leurs conditions sur la longueur de la

lame afin de convenir à l'avance de la profondeur des blessures qui

seront faites; on se bat à un pouce, à deux pouces, à la moitié ou à

la totalité de la lame selon la gravité de l'insulte; les combattants

placent leur pouce sur la lame du couteau à la longueur convenue, et

tout est dit.

Don Felipe et don Jaime avaient dégrafé leurs sabres devenus inutiles

et s'étaient armés du long couteau que tout Mexicain porte à la botte

droite; après s'être débarrassés de leurs manteaux, ils les avaient

roulés autour de leur bras gauche en ayant soin d'en laisser pendre

une petite partie en forme de rideau; c'est avec ce bras ainsi garanti

qu'on pare les coups qui sont portés. Puis, les deux hommes tombèrent

en garde, les jambes écartées et légèrement pliées, le corps penché

en avant, le bras gauche étendu à demi et la lame du couteau cachée

derrière le manteau.

Le combat commença aussitôt avec un acharnement égal des deux parts.

Les deux hommes tournaient et bondissaient autour l'un de l'autre,

avançant et reculant comme deux bêtes fauves.

L'œil dans l'œil, les lèvres serrées, la poitrine haletante.

C'était bien un combat à mort qu'ils se livraient.

Don Felipe possédait, à un degré extrême, la science de cette arme

dangereuse; plusieurs fois son adversaire vit l'éclair bleuâtre de

l'acier éblouir ses regards et sentit la pointe aiguë du couteau

s'enfoncer légèrement dans ses chairs; mais, plus calme que le

guérillero, il laissait celui-ci s'épuiser en vains efforts attendant

avec la patience d'un tigre aux aguets, le moment favorable d'en finir

d'un seul coup.

Plusieurs fois, harassés de fatigue, ils s'arrêtèrent d'un commun

accord pour se précipiter ensuite l'un contre l'autre avec une nouvelle

furie.

Le sang s'échappait de plusieurs blessures assez légères qu'ils

s'étaient faites et ruisselait sur le plancher de la salle.

Tout à coup don Felipe se ramassa sur lui-même et bondit en avant

avec la rapidité d'un jaguar, mais son pied glissa dans le sang, il

chancela, et pendant qu'il essayait de reprendre son équilibre, le

couteau de don Jaime disparut tout entier dans sa poitrine.

Le malheureux poussa un soupir étouffé. Un flot de sang sortit de sa

bouche, et il tomba comme une masse sur le sol.

L'aventurier se pencha vers lui, il était mort: la lame lui avait

traversé le cœur.

--Pauvre diable, murmura don Jaime, c'est lui qui l'a voulu!

Après cette laconique oraison funèbre, il fouilla son dolman et

ses calçonneras, s'empara de tous ses papiers, puis il reprit ses

revolvers, remit son masque et, s'enveloppant tant bien que mal dans

son manteau haché de coups de couteau, il sortit de la salle, gagna le

corridor, repassa à travers la haie sans être aperçu de la sentinelle

qui se tenait toujours devant la porte du rancho et arrivé à une

certaine distance du Palo Quemado, il imita le hou houlement du hibou.

Presque aussitôt López parut conduisant les deux chevaux.

--A México! s'écria don Jaime en bondissant en selle, cette fois je

crois que je tiens ma vengeance.

Les deux cavaliers partirent à fond de train. La joie que l'aventurier

éprouvait du succès inespéré de son expédition, l'empêchait de sentir

la douleur des estafilades, légères à la vérité, qu'il avait reçues

dans son duel.

XXXIV

UNE RÉSOLUTION SUPRÊME

Les premières lueurs du jour commençaient à nuancer le ciel de teintes

d'opale au moment où les deux cavaliers atteignirent la garita de San

Antonio.

Depuis quelque temps déjà ils avaient ralenti l'allure rapide de leurs

chevaux, avaient quitté leurs masques et rétabli autant que possible

de l'ordre dans leurs vêtements fripés, salis, et endommagés par les

péripéties nombreuses de leur course nocturne.

A quelques pas de la garita, ils s'étaient mêlés aux groupes d'Indiens

qui se rendaient au marché, de sorte qu'il leur fut facile de rentrer

dans la ville sans être remarqués.

Don Jaime se dirigea aussitôt vers la maison qu'il habitait, calle de

San Francisco, près la place Mayor.

Arrivé chez lui, il congédia López qui tombait littéralement de

sommeil, malgré le copieux à-compte qu'il avait pris pendant que son

maître était au Palo Quemado, lui donna congé pour toute la journée en

lui assignant seulement un rendez-vous pour le soir même, puis il se

retira dans son appartement, ou plutôt dans sa chambre. Cette chambre

était une véritable habitation de Spartiate; le mobilier, réduit à sa

plus simple expression, se composait seulement d'un cadre en bois garni

d'un cuir de bœuf qui lui servait de lit, une vieille selle formait

oreiller, et une peau d'ours noir tenait lieu de couverture; une table

chargée de papiers et de quelques livres, un escabeau, un coffre

renfermant ses hardes, et un râtelier garni d'armes de toutes sortes,

couteaux, pistolets, sabres, épées, poignards, machettes, fusils,

carabines, rifles et revolvers, complétaient avec des harnais pendus au

mur ce singulier ameublement que relevait un lavabo fourni d'ustensiles

de toilette placé derrière un zarapé formant portière dans un angle de

la chambre.

Don Jaime pansa ses blessures qu'il lava avec soin avec de l'eau et

du sel, suivant la coutume indienne, puis il s'assit devant sa table,

et commença l'inspection des papiers dont il avait eu tant de peine à

s'emparer, et dont la possession avait failli lui coûter la vie.

Il fut bientôt complètement absorbé par ce travail qui paraissait

fortement l'intéresser.

Enfin, vers dix heures du matin, il quitta son siège, plia les papiers,

les renferma dans un portefeuille qu'il plaça dans une poche de son

dolman, jeta un zarapé sur son épaule, se coiffa d'un chapeau de

vigogne à large golilla d'or, et dans cette tenue aussi élégante que

pittoresque, il sortit de chez lui.

Don Jaime avait, on s'en souvient, donné à don Felipe sa parole

d'honneur d'être son exécuteur testamentaire, c'était pour accomplir

cette promesse sacrée qu'il sortait.

Vers six heures du soir il rentra chez lui; sa parole était dégagée, il

avait remis à la mère et à la sœur de don Felipe la fortune dont un

coup de couteau les avait rendues si à l'improviste héritières.

A la porte de sa maison l'aventurier trouva López, parfaitement reposé,

qui l'attendait.

Le peon avait servi un modeste dîner à son maître.

--Quoi de nouveau? lui demanda don Jaime, en s'asseyant à table et en

commençant à manger de bon appétit.

--Pas grand chose, mi amo, répondit-il, il n'est venu qu'un capitaine

aide-de-camp de Son Excellence le Président.

--Ah! fit don Jaime.

--Le Président vous prie de vous rendre au palais, à huit heures, il

désire vous voir.

--J'irai; après, tu n'as rien appris? Tu n'es donc pas sorti?

--Pardonnez-moi, mi amo, je suis allé comme de coutume chez le barbier.

--Et tu n'as rien entendu, là?

--Deux choses seulement.

--Voyons la première.

--Les Juaristes, dit-on, s'avancent à marche forcée sur la ciudad;

ils ne sont plus qu'à trois journées d'ici, toujours d'après ce qu'on

rapporte.

--Cette nouvelle est assez probable, l'ennemi doit en ce moment opérer

une concentration des ses troupes; après?

López se mit à rire.

--Pourquoi ris-tu, animal? lui demanda don Jaime.

--C'est la seconde nouvelle que j'ai entendu raconter qui me fait rire,

mi amo.

--Elle est donc bien drôle?

--Dam, vous allez en juger: on dit que l'un des chefs les plus

redoutables des guérilleros de don Benito Juárez, a été ce matin trouvé

tué d'un coup de couteau, dans une salle du rancho del Palo Quemado.

--Oh! Oh! fit don Jaime en souriant à son tour; et raconte-t-on comment

est arrivé ce malheureux événement?

--Personne n'y comprend rien, mi amo, il paraîtrait que ce colonel, car

il était colonel, avait été battre l'estrade jusqu'au Palo Quemado,

ou il s'était arrêté pour passer la nuit; des sentinelles avaient été

placées autour de l'habitation, pour veiller au salut de leur chef,

personne, excepté deux cavaliers inconnus, ne s'étaient introduits dans

le rancho; c'est après le départ de ces deux cavaliers qui avaient eu

une longue conversation avec le colonel, que celui-ci a été trouvé

mort, dans la salle, d'un coup de couteau qui lui avait traversé le

cœur; aussi, on suppose qu'une querelle s'étant élevée entre le

colonel et les deux inconnus, ceux-ci l'auront tué, mais cet événement

s'est accompli avec tant de silence, que les soldats couchés à quelques

pas seulement, n'ont rien entendu.

--Voilà qui est singulier, en effet.

--Il paraît, mi amo, que ce colonel don Felipe Irzabal, tel était son

nom, était un affreux brigand, sans foi ni loi, sur le compte duquel on

raconte nombre d'atrocités.

--Puisqu'il en est ainsi, mon cher López, tout est pour le mieux, et

nous n'avons plus à nous occuper de ce drôle, dit don Jaime en se

levant.

--Oh! Il ira bien au diable sans nous.

--C'est probable, à moins qu'il n'y soit déjà; dis-moi, je vais faire

un tour de promenade par la ville en attendant huit heures; à dix

heures du soir tu te trouveras à la porte du palais avec deux chevaux

et des armes, au cas où nous serions contraints de faire, comme la nuit

passée, une promenade au clair de la lune.

--Oui, mi amo, et je vous attendrai quelle que soit l'heure à laquelle

vous sortirez.

--Tu m'attendras, à moins que je ne te fasse prévenir que je n'ai pas

besoin de toi.

--Bien, mi amo, soyez tranquille.

Don Jaime sortit alors, et ainsi qu'il l'avait annoncé, il alla faire

une courte promenade, mais seulement sous les portales de la place

Mayor, afin de se trouver au palais juste à l'heure qui lui avait été

assignée.

Ce fut en effet ce qui arriva: à huit heures précises l'aventurier se

présenta à la porte du palais.

Un huissier l'attendait pour le conduire auprès du Président.

Le général Miramón se promenait, triste et pensif, dans un petit salon

attenant à ses appartements particuliers; en apercevant don Jaime, son

visage se dérida.

--Soyez le bienvenu, mon ami, lui dit-il en lui tendant affectueusement

la main, j'étais impatient de vous voir, car vous êtes le seul homme

qui me compreniez et avec lequel je puisse parler franchement, tenez,

asseyez-vous là près de moi et causons; voulez-vous?

--Je vous trouve triste, général; vous serait-il arrivé quelque chose

de fâcheux?

--Non, mon ami, rien; mais vous le savez depuis longtemps déjà, je n'ai

pas beaucoup de motifs d'être gai; je quitte madame Miramón: la pauvre

femme tremble, non pas pour elle, la bonne et douce créature, mais pour

ses enfants, elle voit tout en noir et prévoit des malheurs terribles,

elle a pleuré: voilà pourquoi vous me voyez triste.

--Mais pourquoi, général, ne pas éloigner madame Miramón de cette ville

qui d'un jour à l'autre peut-être assiégée?

Les nuits mexicaines · 第 24 / 29 段