celle-ci, et qui sait si vous n'aurez pas reconquis tout ce que vous
avez perdu.
--Mon ami, le succès de celle d'aujourd'hui vous appartient: c'est
grâce à votre brillante charge sur les derrières de l'ennemi qu'il a
été démoralisé et par conséquent vaincu.
--Vous vous obstinez à tout voir en noir; je vous le répète encore:
deux batailles comme celle-ci, et vous êtes sauvé.
--Ces batailles, je les livrerai, mon ami, si on m'en laisse le temps,
croyez-le bien. Ah! Si au lieu d'être seul, cerné dans México, j'avais
encore des lieutenants dévoués, tenant la campagne, après la victoire
d'aujourd'hui, tout aurait pu se réparer.
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et le général Cobos parut.
--Ah! C'est vous, mon cher général, lui dit le président, en lui
tendant la main, et reprenant subitement un air riant, soyez le
bienvenu. Quel motif me procure le plaisir de vous voir?
--Je supplie votre seigneurie de m'excuser si j'ose me présenter ainsi,
sans être annoncé, mais j'ai à l'entretenir de choses graves, qui
n'admettent pas de retard.
L'aventurier fit un mouvement pour se retirer.
--Restez, je vous en prie, dit le président en l'arrêtant du geste;
parlez, mon cher général.
--Monsieur le président, le désordre le plus grand règne sur la place
parmi le peuple et les soldats: la plupart demandent à grands cris,
que les officiers, faits prisonniers aujourd'hui, soient immédiatement
fusillés comme traîtres à la patrie.
--Hein? fit le président, en se redressant subitement, et en devenant
légèrement pâle, que me dites-vous donc là, mon cher général?
--Si votre seigneurie consent à ouvrir les fenêtres de ce cabinet, elle
entendra les cris de mort, que l'armée et le peuple poussent de concert.
--Ah! murmura Miramón, des assassinats politiques, commis de sang-froid
après la victoire; jamais je ne consentirai à autoriser des crimes
aussi odieux! Non, mille fois non; pour moi, du moins, il n'en sera pas
ainsi. Où se trouvent les officiers prisonniers?
--Dans l'intérieur du palais, gardés à vue dans la cour.
--Donnez l'ordre qu'ils soient immédiatement conduits en ma présence;
allez, général.
--Ah! Mon ami, s'écria le président avec découragement, dès qu'il
se trouva seul avec l'aventurier, que peut-on espérer d'un peuple
aussi dénué du sens moral que le nôtre? Hélas! Que doivent penser
les gouvernements européens de cette apparente barbarie! Quel mépris
ne doivent-ils pas avoir pour notre malheureuse nation! Et pourtant,
ajouta-t-il, ce peuple n'est pas méchant, c'est son long esclavage qui
l'a ainsi rendu cruel et les interminables révolutions dont depuis
quarante ans, il est constamment victime; venez, suivez-moi, il faut en
finir.
Il sortit alors du cabinet, accompagné par l'aventurier, et entra dans
un immense salon, où ses partisans les plus dévoués se trouvaient
réunis.
Le président alla s'asseoir sur un siège élevé de deux marches, préparé
pour lui au haut-bout du salon et les officiers demeurés fidèles à sa
cause se groupèrent aussitôt à sa droite et à sa gauche.
Sur un signe affectueux de Miramón, l'aventurier était resté à son
côté, indifférent en apparence.
Un bruit de pas et un froissement d'armes se firent entendre au dehors,
et les officiers prisonniers, précédés par le général Cobos entrèrent
dans la salle.
Bien qu'ils affectassent d'être calmes, ces prisonniers ne laissaient
pas que d'être assez inquiets sur le sort qui leur était réservé; ils
avaient entendu les cris de mort poussés contre eux, et connaissaient
les mauvaises dispositions des partisans de Miramón à leur égard.
Celui qui marchait le premier était le général Berriozábal, jeune
homme de trente ans au plus, à la tête expressive, aux traits fins et
intelligents, et à la démarche noble et dégagée; auprès de lui venait
le général Degollado entre ses deux fils, puis deux colonels et les
officiers composant l'état-major du général Berriozábal.
Les prisonniers s'avancèrent d'un pas ferme vers le président qui, à
leur approche, quitta vivement son siège et fit, le sourire sur les
lèvres, quelques pas au devant d'eux.
--Caballeros, leur dit-il en les saluant gracieusement, je regrette que
les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons malheureusement
placés, ne me permettent pas de vous rendre immédiatement la liberté;
du moins, j'essaierai, par tous les moyens en mon pouvoir, de vous
rendre douce une captivité qui, je l'espère, ne sera pas de longue
durée. Veuillez d'abord reprendre les épées que vous portez si
vaillamment et dont je regrette de vous avoir privés.
Il fit un signe au général Cobos qui s'empressa de restituer aux
prisonniers les armes qu'on leur avait enlevées, et que ceux-ci
reçurent avec un mouvement de joie.
--Maintenant, caballeros, reprit le président, daignez accepter
l'hospitalité que je vous offre dans ce palais, où vous serez traités
avec tous les égards que mérite votre infortune; je ne demande que
votre parole de soldats et de caballeros de ne pas en sortir sans mon
autorisation, non point que je doute de votre honneur, mais seulement
afin de vous soustraire aux tentatives de gens mal disposés à votre
égard et aigris par les souffrances d'une longue guerre; vous êtes donc
prisonniers sur parole, caballeros, et libres d'agir à votre guise.
--Monsieur le général, répondit le général Berriozábal, au nom de tous,
nous vous remercions sincèrement de votre courtoisie, nous ne pouvions
moins attendre de votre générosité bien connue; cette parole que vous
nous demandez, nous vous la donnons et nous n'userons de la liberté
dont vous nous laissez jouir que dans les limites que vous jugerez
convenable d'y apporter, vous promettant de n'essayer en aucune façon
de reconquérir notre liberté sans que vous nous ayez dégagés: de notre
parole.
Après quelques autres compliments échangés entre le président et les
deux généraux, les prisonniers se retirèrent dans les appartements qui
leur furent assignés.
Au moment où le général Miramón se préparait à rentrer dans son
cabinet, l'aventurier l'arrêta vivement et lui désignant un officier
supérieur qui paraissait chercher à se dissimuler au milieu des groupes.
--Connaissez-vous cet homme? lui dit-il d'une voix basse et tremblante.
--Certes je le connais, répondit le président; depuis quelques jours
seulement il est à moi, et déjà il m'a rendu d'éminents services, il
est Espagnol et se nomme don Antonio Cacerbar.
--Oh! Je sais son nom, dit l'aventurier, car moi aussi je le connais
depuis bien longtemps malheureusement; général, cet homme est un
traître!
--Allons, vous plaisantez.
--Je vous répète, général, que cet homme est un traître; j'en suis sûr!
fit-il avec force.
--Je vous en prie, n'insistez pas davantage, mon ami, interrompit
vivement le général, cela me serait pénible; bonne nuit, venez demain:
je désire causer avec vous de choses importantes.
Et après lui avoir fait un geste affectueux, le président rentra dans
son cabinet dont la porte se referma sur lui.
L'aventurier demeura un instant immobile, douloureusement affecté de
l'incrédulité du président.
--Oh! murmura-t-il tristement, ceux que Dieu veut perdre, il
les aveugle! Hélas! Maintenant tout est fini, cet homme est
irrémissiblement condamné, sa cause est perdue!
Il sortit du palais en proie aux plus sinistres prévisions.
XXXII
EL PALO QUEMADO
L'aventurier avait, ainsi que nous l'avons dit, quitté le palais; la
place Mayor était déserte, l'effervescence populaire s'était calmée
aussi vite qu'elle s'était soulevée; grâce aux prières de certaines
personnes influentes, les soldats étaient rentrés dans leurs quartiers;
les léperos et autres citoyens tout aussi recommandables qui formaient
la majorité de la populace ameutée, voyant que décidément il n'y avait
rien à faire et que les victimes qu'ils convoitaient leur échappaient
définitivement, avaient fini après quelques cris et quelques huées
poussés en manière de consolation par se dissiper à leur tour et à
regagner les bouges plus ou moins mal famés toujours ouverts dans les
bas quartiers de la ville et où ils étaient sûrs de trouver asile.
Seul, López était demeuré ferme à son poste. L'aventurier lui avait
ordonné de l'attendre à la porte du palais et il l'attendait, seulement
comme la nuit était noire et que la plus profonde obscurité avait
succédé à l'illumination radieuse de la soirée, il l'attendait la main
sur ses armes, les yeux et les oreilles au guet, afin de ne pas être,
malgré le voisinage du palais, surpris et dévalisé par quelque rôdeur
de nuit désœuvré, qui n'aurait pas été fâché de profiter de cette
bonne aubaine, si le peon n'avait pas fait aussi bonne garde.
Lorsque López vit s'ouvrir la porte du palais, il comprit que son
maître, seul, pouvait en sortir aussi tard et il s'approcha de lui.
--Quoi de nouveau? demanda l'aventurier en mettant le pied à l'étrier.
--Pas grand chose, répondit-il.
--Tu en es sûr?
--A peu près; cependant maintenant que j'y réfléchis, il me semble
avoir tout à l'heure aperçu quelqu'un de ma connaissance sortant du
palais.
--Ah! Il y a longtemps?
--Ma foi non, un quart d'heure, vingt minutes au plus, mais je crains
de m'être trompé, parce qu'il portait un costume si différent de celui
sous lequel je l'ai connu, et puis j'ai eu si peu le loisir de le voir.
--Eh bien! Qui as-tu cru reconnaître?
--Vous ne me croirez pas, si je vous dis que c'était don Antonio
Cacerbar, mon ancien blessé.
--Au contraire, car moi, je l'ai vu au palais.
--Ah, demonio, alors! Je regrette bien de n'avoir pas écouté sa
conversation.
--Comment, sa conversation? Où? Avec qui, parle ou étrangle; voyons,
t'expliqueras-tu à la fin?
--M'y voici, m'y voici, mi amo; à sa sortie du palais, il y avait
encore quelques groupes sur la place, un homme s'est dégagé d'un de ces
groupes et s'est approché de don Antonio.
--Et cet homme, l'as-tu reconnu?
--Pour cela non, vu qu'il avait un chapeau de vigogne à large bord,
abattu sur les yeux et qu'il était embossé jusqu'au nez dans un grand
manteau, et puis il ne faisait pas beaucoup plus clair qu'en ce moment.
--Au fait! Au fait! s'écria l'aventurier avec impatience.
--Ces deux hommes se sont donc mis à causer à voix basse.
--Et tu n'as rien entendu?
--Mon Dieu non, quelques mots à peine, sans suite et voilà tout.
--Répète-les moi toujours.
--Volontiers: «Ainsi, il était là,»a dit l'un; je n'ai pas entendu la
réponse de l'autre; «Bah! Il n'oserait pas,»a repris le premier; puis
ils ont causé si bas que je n'ai rien pu entendre; le premier a dit
encore: «Il faut y aller.» «Il est bien tard,»a fait l'autre; je n'ai
plus entendu que ces deux mots: Palo Quemado; puis, après avoir encore
échangé quelques mots à voix basse, ils se sont séparés; le premier
n'a pas tardé à disparaître sous les portales; quant à don Antonio, il
a tourné à droite comme s'il voulait se rendre au paseo de Bucareli;
mais il se sera arrêté dans quelque maison, car il n'est pas probable
qu'à une pareille heure la pensée lui soit venue de s'aller promener
seul dans un tel endroit.
--C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir, répondit l'aventurier en
se mettant en selle, donne-moi mes armes et suis-moi; les chevaux ne
sont pas fatigués?
--Non, ils sont tous frais au contraire, dit López en donnant à
l'aventurier un fusil double, une paire de revolvers et une machette;
d'après vos ordres, je suis allé au corral où j'ai laissé nos chevaux
fatigués, j'ai sellé Mono et Zopilote qui sont ceux-ci, et je suis
revenu vous attendre.
--Tu as bien fait; en route!
Ils s'éloignèrent alors, traversèrent la place déserté et, après
quelques détours, faits sans doute dans le but de dépister les espions
qui auraient pu les surveiller dans les ténèbres, ils prirent enfin la
direction de Bucareli.
A México, dès que la nuit est tombée, il est défendu, à moins d'une
permission spéciale qui ne s'obtient que fort difficilement, de
circuler à cheval dans les rues; cependant l'aventurier semblait
fort peu se préoccuper de cette défense, du reste son audace était
parfaitement justifiée par l'apparente indifférence des celadores dont
ils rencontraient bon nombre sur leur passage et qui les laissaient
galoper à leur guise sans risquer la moindre protestation à cet égard.
Lorsque les deux cavaliers se trouvèrent assez éloignés du palais pour
ne plus redouter d'être suivis, chacun d'eux sortit un demi-masque
noir de sa poche et l'appliqua sur son visage; cette précaution prise
contre les curieux qui malgré l'obscurité auraient pu les reconnaître,
ils reprirent leur course.
Ils ne tardèrent pas à atteindre l'entrée du paseo de Bucareli;
l'aventurier s'arrêta, et après avoir d'un regard perçant essayé de
sonder les ténèbres il fit entendre un sifflement aigu et prolongé.
Aussitôt une ombre se détacha de l'enfoncement d'une porte où elle se
trouvait parfaitement cachée et s'avança jusqu'au milieu de la rue;
arrivée là, cette ombre ou plutôt cet homme s'arrêta et attendit sans
prononcer une parole.
--Est-il passé quelqu'un par ici depuis trois quarts d'heure? dit
l'aventurier.
--Oui et non, répondit laconiquement l'inconnu.
--Explique-toi.
--Un homme est venu, s'est arrêté devant la maison qui est là à votre
droite, a frappé dans ses mains à deux reprises; au bout d'un instant,
une porte s'est ouverte, un peon est sorti conduisant en bride un
cheval pie, et tenant un manteau doublé de rouge sous le bras.
--Comment as-tu vu cela, par cette nuit noire?
--Le peon portait une lanterne; l'homme dont je vous parle lui a
reproché son imprudence, a brisé la lanterne sous son talon, puis il a
jeté le manteau sur ses épaules.
--Quel costume portait cet homme?
--Celui d'officier supérieur de cavalerie.
--C'est bien, après?
--Il a remis son chapeau à plumes au peon, celui-ci est rentré dans
la maison dont il est sorti un instant après, portant un chapeau de
vigogne à golilla d'or, des pistolets et un fusil, il a chaussé des
éperons en argent à l'officier, celui-ci a pris les armes s'est coiffé
du chapeau, est monté sur le cheval et est parti.
--Dans quelle direction?
--Dans celle de la Plaza Mayor.
--Et le peon?
--Il est rentré dans la maison.
--Tu es sûr de ne pas avoir été vu par l'un on l'autre?
--J'en suis sûr.
--C'est bien; veille! Adieu!
--Adieu! et il se renfonça dans les ténèbres.
L'aventurier et son peon tournèrent bride; bientôt ils se retrouvèrent
sur la Plaza Mayor, mais ils la traversèrent sans s'arrêter.
Don Jaime paraissait savoir quelle direction il lui fallait suivre, car
il galopait sans hésiter à travers les rues; bientôt il arriva à la
garita de San Antonio, qu'il passa sans s'arrêter; quelques maraîchers
commençaient déjà à entrer en ville.
Arrivé à six cents pas de la garita environ, à un endroit où la route
forme un carrefour dont le milieu est occupé par une croix de pierre
et où viennent rayonner en étoiles six routes assez larges mais fort
mal entretenues, l'aventurier s'arrêta de nouveau et comme la première
fois, il poussa un sifflement aigu.
Au même instant, un homme, couché au pied de la croix, se leva tout
droit et se tint immobile devant lui.
--Un homme est passé ici, dit don Jaime, monté sur un cheval pie,
coiffé d'un chapeau à golilla d'or.
--Cet homme est passé, répondit l'inconnu.
--Combien y a-t-il de temps?
--Une heure.
--Était-il seul?
--Il était seul.
--Quelle direction a-t-il prise?
--Celle-ci, répondit l'inconnu en étendant le bras vers le deuxième
sentier de gauche.
--C'est bien.
--Suivrai-je?
--Où est ton cheval?
--Dans un corral près de la garita.
--C'est trop loin, je n'ai pas le temps d'attendre adieu, veille.
--Je veillerai.
Il se recoucha au pied de la croix.
Les deux cavaliers reprirent leur course.
--C'est bien au Palo Quemado qu'il se rend, murmura l'aventurier, nous
l'y trouverons.
--C'est probable, fit López, avec le plus grand sang-froid; c'est drôle
que je n'aie pas deviné cela plus tôt, c'était cependant bien facile.
Ils galopèrent pendant une heure environ, sans échanger une parole;
enfin, ils aperçurent à une courte distance une masse sombre dont la
noire silhouette se détachait sur l'obscurité moins épaisse de la
campagne qui les cerclait.
--Voici le Palo Quemado, dit don Jaime.
--Oui, répondit seulement López.
Ils firent encore quelques pas en avant et s'arrêtèrent.
Tout à coup un chien se mit à aboyer avec fureur.
--¡Demonio! s'écria don Jaime, il faut passer, le maudit animal nous
trahirait.
Ils éperonnèrent leurs chevaux et partirent à fond de train.
Au bout de quelques instants le chien dont les abois s'étaient changés
en grognements sourds se tut complètement.
Les cavaliers firent halte, don Jaime mit pied à terre.
--Cache les chevaux quelque part aux environs, dit-il, et attends-moi.
López ne répondit pas, le digne homme n'était pas causeur, il n'aimait
pas prodiguer inutilement ses paroles.
L'aventurier, après avoir visité ses armes avec le plus grand soin afin
d'être sûr que, au cas probable où il serait forcé de s'en servir,
elles ne lui manqueraient pas, se rasa sur le sol comme un Indien
des hautes savanes et par un mouvement onduleux, lent et presque
insensible, il s'avança vers le rancho del Palo Quemado.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à une courte distance du rancho il vit ce
qu'il n'avait pas remarqué d'abord, c'est-à-dire que des chevaux
au nombre de dix ou douze étaient attachés devant le rancho et que
plusieurs hommes couchés sur le sol dormaient près d'eux.
Un individu armé d'une longue lance se tenait immobile devant la porte,
sentinelle placée là sans doute pour veiller à la sûreté générale.
L'aventurier s'arrêta: la situation était difficile; les individus
quels qu'ils fussent, réunis dans le rancho, n'avaient négligé aucune
précaution au cas où on aurait essayé de les surprendre.
Cependant, plus les difficultés paraissaient grandes, plus l'aventurier
comprenait l'importance du secret qu'il voulait surprendre; aussi son
hésitation fût-elle courte, et résolût-il, si grands que fussent les
risques qu'il lui faudrait courir, de savoir quels étaient les membres
de cette réunion clandestine et pour quel motif ils étaient réunis.
Le lecteur connaît assez l'aventurier que nous lui avons présenté sous
tant de noms, pour deviner que, une fois sa résolution prise de pousser
en avant, il n'hésiterait pas à le faire.
Ce fut en effet ce qui arriva; seulement il redoubla de prudence et
surtout de précautions, n'avançant pour ainsi dire que pas à pas et
rampant sur la terre avec la silencieuse élasticité d'un reptile.
Au lieu de se diriger directement vers le rancho, il le contourna
afin de s'assurer que, à part la sentinelle placée devant la porte,
il n'avait pas à redouter d'être découvert par quelque surveillant
embusqué sur le derrière du bâtiment.
Ainsi que l'aventurier l'avait prévu, le rancho n'était gardé que par
devant.
Il se redressa, et autant que les ténèbres lui permettaient de le faire
il examina les environs.
Un corral assez grand, clos par une haie vive, attenait à l'habitation;
ce corral paraissait désert.
Don Jaime chercha une ouverture par laquelle il pût se glisser dans
l'intérieur; après quelques minutes de tâtonnement, il en découvrit
enfin une assez large pour lui livrer passage.
Il entra.
Maintenant les difficultés étaient moindres pour s'approcher de la
maison; en suivant la haie il parvint en quelques instants presqu'au
mur.
Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir été senti et dépisté par le
chien qui précédemment avait si brusquement annoncé son approche.
Voici ce qui était arrivé: inquiets des aboiements du chien et
craignant qu'il ne révélât par ses cris leur présence suspecte aux
Indiens qui à cette heure se rendaient à la ville pour vendre leurs
marchandises, les étrangers réunis dans le rancho, confiants dans leur
sentinelle pour veiller sur leur sûreté, avaient ordonné au ranchero de
faire rentrer l'animal dans l'intérieur de sa maison et de l'enchaîner
assez loin pour que ses cris ne fussent pas entendus du dehors dans le
cas où la fantaisie d'aboyer lui reprendrait.
Cet excès de prudence, de la part des hôtes provisoires du rancho,
permit à l'aventurier de s'approcher non seulement sans être découvert
mais encore sans éveiller les soupçons.
Bien qu'il ignorât cette particularité, don Jaime en profita,
remerciant tout bas la Providence qui l'avait débarrassé d'un
surveillant si incommode.
En examinant attentivement le mur contre lequel il marchait, et
en le sondant, il arriva devant une porte qui, par une négligence
inconcevable, n'était que poussée, et qui céda à la légère pression
qu'il lui imprima.
Cette porte ouvrait sur un corridor fort sombre en ce moment, mais un
léger filet de lumière qui filtrait à travers les ais mal joints d'une
porte, révéla à don Jaime l'endroit où, selon toutes probabilités, les
étrangers étaient réunis.
L'aventurier s'approcha à pas de loups, plaça son œil à la fissure, et
regarda.
Trois hommes couverts d'épais manteaux étaient assis autour d'une table
encombrée de bouteilles et de gobelets, dans une salle assez grande,
autant qu'on en pouvait juger, et éclairée seulement par un candil
fumeux placé sur un coin de la table.
La conversation était animée entre les trois convives qui buvaient,
fumaient et parlaient, comme des hommes qui se croient sûrs de ne pas
être écoutés et par conséquent de n'avoir rien à redouter.
Ces trois hommes, l'aventurier les reconnut aussitôt: le premier était
don Felipe Neri Irzabal, le colonel guérillero, le second don Melchior
de la Cruz et le troisième don Antonio de Cacerbar.
--Enfin! murmura l'aventurier avec un frisson de joie, je vais donc
tout savoir.
Et il prêta attentivement l'oreille.
Don Felipe parlait, il semblait être dans un état d'ivresse assez
prononcé; cependant, bien que sa langue fût pâteuse, il ne divaguait
pas encore, seulement comme tous les gens à demi-ivres, il commençait
à s'embrouiller dans des raisonnements entortillés, et paraissait
soutenir avec un indomptable entêtement une condition qu'il voulait
imposer à ses deux interlocuteurs et à laquelle ceux-ci ne voulaient
pas consentir.
--Non, répétait-il incessamment, il est inutile d'insister, señores, je
ne vous livrerai pas la lettre que vous me demandez, je suis un honnête
homme, moi, je n'ai qu'une parole, ¡voto a brios! et à chaque mot il
frappait du poing sur la table.
--Mais, répondit don Melchior, si vous vous obstinez à garder cette
lettre que vous avez cependant ordre de nous remettre, il nous sera
impossible de remplir la mission dont nous sommes chargés.
--Quel crédit, ajouta don Antonio, nous accorderont les personnes avec
lesquelles nous devons nous entendre si rien ne vient leur prouver que
nous sommes bien et dûment autorisés à le faire?
--Cela ne me regarde pas, chacun pour soi en ce monde, je suis un
honnête homme, je dois veiller à mes intérêts comme vous veillez aux
vôtres.
--Mais ce que vous dites-là est absurde, s'écria don Antonio avec
impatience; c'est notre tête que nous risquons dans cette affaire.
--Possible, cher seigneur, chacun fait ce qu'il veut. Moi, je suis
un honnête homme, je marche droit devant moi, vous n'aurez point la
lettre, à moins de me donner ce que je vous demande, donnant donnant,
je ne connais que cela, moi. Pourquoi, selon vos conventions avec le
général, ne l'avez-vous pas prévenu de l'affaire d'aujourd'hui?
--Nous vous avons prouvé que cela était impossible, puisque cette
sortie a été résolue à l'improviste.
--Bon, à l'improviste! Vous vous arrangerez comme vous pourrez avec Son
Excellence le général en chef, je m'en lave les mains.
--Trêve de niaiseries, dit sèchement don Antonio, voulez-vous oui ou
non remettre à moi ou à ce caballero la lettre dont vous avez été
chargé par le Président pour nous?
--Non, répondit nettement don Felipe, à moins que vous me fassiez un
bon de dix mille piastres. C'est réellement pour rien, je suis un
honnête homme, moi.
--Hum! murmura à part lui l'aventurier; un autographe du señor Benito
Juárez, c'est précieux en effet, je ne le marchanderais pas moi, si on
me l'offrait.