--Peut-être allez-vous trop loin, général! Encore deux batailles comme

celle-ci, et qui sait si vous n'aurez pas reconquis tout ce que vous

avez perdu.

--Mon ami, le succès de celle d'aujourd'hui vous appartient: c'est

grâce à votre brillante charge sur les derrières de l'ennemi qu'il a

été démoralisé et par conséquent vaincu.

--Vous vous obstinez à tout voir en noir; je vous le répète encore:

deux batailles comme celle-ci, et vous êtes sauvé.

--Ces batailles, je les livrerai, mon ami, si on m'en laisse le temps,

croyez-le bien. Ah! Si au lieu d'être seul, cerné dans México, j'avais

encore des lieutenants dévoués, tenant la campagne, après la victoire

d'aujourd'hui, tout aurait pu se réparer.

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et le général Cobos parut.

--Ah! C'est vous, mon cher général, lui dit le président, en lui

tendant la main, et reprenant subitement un air riant, soyez le

bienvenu. Quel motif me procure le plaisir de vous voir?

--Je supplie votre seigneurie de m'excuser si j'ose me présenter ainsi,

sans être annoncé, mais j'ai à l'entretenir de choses graves, qui

n'admettent pas de retard.

L'aventurier fit un mouvement pour se retirer.

--Restez, je vous en prie, dit le président en l'arrêtant du geste;

parlez, mon cher général.

--Monsieur le président, le désordre le plus grand règne sur la place

parmi le peuple et les soldats: la plupart demandent à grands cris,

que les officiers, faits prisonniers aujourd'hui, soient immédiatement

fusillés comme traîtres à la patrie.

--Hein? fit le président, en se redressant subitement, et en devenant

légèrement pâle, que me dites-vous donc là, mon cher général?

--Si votre seigneurie consent à ouvrir les fenêtres de ce cabinet, elle

entendra les cris de mort, que l'armée et le peuple poussent de concert.

--Ah! murmura Miramón, des assassinats politiques, commis de sang-froid

après la victoire; jamais je ne consentirai à autoriser des crimes

aussi odieux! Non, mille fois non; pour moi, du moins, il n'en sera pas

ainsi. Où se trouvent les officiers prisonniers?

--Dans l'intérieur du palais, gardés à vue dans la cour.

--Donnez l'ordre qu'ils soient immédiatement conduits en ma présence;

allez, général.

--Ah! Mon ami, s'écria le président avec découragement, dès qu'il

se trouva seul avec l'aventurier, que peut-on espérer d'un peuple

aussi dénué du sens moral que le nôtre? Hélas! Que doivent penser

les gouvernements européens de cette apparente barbarie! Quel mépris

ne doivent-ils pas avoir pour notre malheureuse nation! Et pourtant,

ajouta-t-il, ce peuple n'est pas méchant, c'est son long esclavage qui

l'a ainsi rendu cruel et les interminables révolutions dont depuis

quarante ans, il est constamment victime; venez, suivez-moi, il faut en

finir.

Il sortit alors du cabinet, accompagné par l'aventurier, et entra dans

un immense salon, où ses partisans les plus dévoués se trouvaient

réunis.

Le président alla s'asseoir sur un siège élevé de deux marches, préparé

pour lui au haut-bout du salon et les officiers demeurés fidèles à sa

cause se groupèrent aussitôt à sa droite et à sa gauche.

Sur un signe affectueux de Miramón, l'aventurier était resté à son

côté, indifférent en apparence.

Un bruit de pas et un froissement d'armes se firent entendre au dehors,

et les officiers prisonniers, précédés par le général Cobos entrèrent

dans la salle.

Bien qu'ils affectassent d'être calmes, ces prisonniers ne laissaient

pas que d'être assez inquiets sur le sort qui leur était réservé; ils

avaient entendu les cris de mort poussés contre eux, et connaissaient

les mauvaises dispositions des partisans de Miramón à leur égard.

Celui qui marchait le premier était le général Berriozábal, jeune

homme de trente ans au plus, à la tête expressive, aux traits fins et

intelligents, et à la démarche noble et dégagée; auprès de lui venait

le général Degollado entre ses deux fils, puis deux colonels et les

officiers composant l'état-major du général Berriozábal.

Les prisonniers s'avancèrent d'un pas ferme vers le président qui, à

leur approche, quitta vivement son siège et fit, le sourire sur les

lèvres, quelques pas au devant d'eux.

--Caballeros, leur dit-il en les saluant gracieusement, je regrette que

les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons malheureusement

placés, ne me permettent pas de vous rendre immédiatement la liberté;

du moins, j'essaierai, par tous les moyens en mon pouvoir, de vous

rendre douce une captivité qui, je l'espère, ne sera pas de longue

durée. Veuillez d'abord reprendre les épées que vous portez si

vaillamment et dont je regrette de vous avoir privés.

Il fit un signe au général Cobos qui s'empressa de restituer aux

prisonniers les armes qu'on leur avait enlevées, et que ceux-ci

reçurent avec un mouvement de joie.

--Maintenant, caballeros, reprit le président, daignez accepter

l'hospitalité que je vous offre dans ce palais, où vous serez traités

avec tous les égards que mérite votre infortune; je ne demande que

votre parole de soldats et de caballeros de ne pas en sortir sans mon

autorisation, non point que je doute de votre honneur, mais seulement

afin de vous soustraire aux tentatives de gens mal disposés à votre

égard et aigris par les souffrances d'une longue guerre; vous êtes donc

prisonniers sur parole, caballeros, et libres d'agir à votre guise.

--Monsieur le général, répondit le général Berriozábal, au nom de tous,

nous vous remercions sincèrement de votre courtoisie, nous ne pouvions

moins attendre de votre générosité bien connue; cette parole que vous

nous demandez, nous vous la donnons et nous n'userons de la liberté

dont vous nous laissez jouir que dans les limites que vous jugerez

convenable d'y apporter, vous promettant de n'essayer en aucune façon

de reconquérir notre liberté sans que vous nous ayez dégagés: de notre

parole.

Après quelques autres compliments échangés entre le président et les

deux généraux, les prisonniers se retirèrent dans les appartements qui

leur furent assignés.

Au moment où le général Miramón se préparait à rentrer dans son

cabinet, l'aventurier l'arrêta vivement et lui désignant un officier

supérieur qui paraissait chercher à se dissimuler au milieu des groupes.

--Connaissez-vous cet homme? lui dit-il d'une voix basse et tremblante.

--Certes je le connais, répondit le président; depuis quelques jours

seulement il est à moi, et déjà il m'a rendu d'éminents services, il

est Espagnol et se nomme don Antonio Cacerbar.

--Oh! Je sais son nom, dit l'aventurier, car moi aussi je le connais

depuis bien longtemps malheureusement; général, cet homme est un

traître!

--Allons, vous plaisantez.

--Je vous répète, général, que cet homme est un traître; j'en suis sûr!

fit-il avec force.

--Je vous en prie, n'insistez pas davantage, mon ami, interrompit

vivement le général, cela me serait pénible; bonne nuit, venez demain:

je désire causer avec vous de choses importantes.

Et après lui avoir fait un geste affectueux, le président rentra dans

son cabinet dont la porte se referma sur lui.

L'aventurier demeura un instant immobile, douloureusement affecté de

l'incrédulité du président.

--Oh! murmura-t-il tristement, ceux que Dieu veut perdre, il

les aveugle! Hélas! Maintenant tout est fini, cet homme est

irrémissiblement condamné, sa cause est perdue!

Il sortit du palais en proie aux plus sinistres prévisions.

XXXII

EL PALO QUEMADO

L'aventurier avait, ainsi que nous l'avons dit, quitté le palais; la

place Mayor était déserte, l'effervescence populaire s'était calmée

aussi vite qu'elle s'était soulevée; grâce aux prières de certaines

personnes influentes, les soldats étaient rentrés dans leurs quartiers;

les léperos et autres citoyens tout aussi recommandables qui formaient

la majorité de la populace ameutée, voyant que décidément il n'y avait

rien à faire et que les victimes qu'ils convoitaient leur échappaient

définitivement, avaient fini après quelques cris et quelques huées

poussés en manière de consolation par se dissiper à leur tour et à

regagner les bouges plus ou moins mal famés toujours ouverts dans les

bas quartiers de la ville et où ils étaient sûrs de trouver asile.

Seul, López était demeuré ferme à son poste. L'aventurier lui avait

ordonné de l'attendre à la porte du palais et il l'attendait, seulement

comme la nuit était noire et que la plus profonde obscurité avait

succédé à l'illumination radieuse de la soirée, il l'attendait la main

sur ses armes, les yeux et les oreilles au guet, afin de ne pas être,

malgré le voisinage du palais, surpris et dévalisé par quelque rôdeur

de nuit désœuvré, qui n'aurait pas été fâché de profiter de cette

bonne aubaine, si le peon n'avait pas fait aussi bonne garde.

Lorsque López vit s'ouvrir la porte du palais, il comprit que son

maître, seul, pouvait en sortir aussi tard et il s'approcha de lui.

--Quoi de nouveau? demanda l'aventurier en mettant le pied à l'étrier.

--Pas grand chose, répondit-il.

--Tu en es sûr?

--A peu près; cependant maintenant que j'y réfléchis, il me semble

avoir tout à l'heure aperçu quelqu'un de ma connaissance sortant du

palais.

--Ah! Il y a longtemps?

--Ma foi non, un quart d'heure, vingt minutes au plus, mais je crains

de m'être trompé, parce qu'il portait un costume si différent de celui

sous lequel je l'ai connu, et puis j'ai eu si peu le loisir de le voir.

--Eh bien! Qui as-tu cru reconnaître?

--Vous ne me croirez pas, si je vous dis que c'était don Antonio

Cacerbar, mon ancien blessé.

--Au contraire, car moi, je l'ai vu au palais.

--Ah, demonio, alors! Je regrette bien de n'avoir pas écouté sa

conversation.

--Comment, sa conversation? Où? Avec qui, parle ou étrangle; voyons,

t'expliqueras-tu à la fin?

--M'y voici, m'y voici, mi amo; à sa sortie du palais, il y avait

encore quelques groupes sur la place, un homme s'est dégagé d'un de ces

groupes et s'est approché de don Antonio.

--Et cet homme, l'as-tu reconnu?

--Pour cela non, vu qu'il avait un chapeau de vigogne à large bord,

abattu sur les yeux et qu'il était embossé jusqu'au nez dans un grand

manteau, et puis il ne faisait pas beaucoup plus clair qu'en ce moment.

--Au fait! Au fait! s'écria l'aventurier avec impatience.

--Ces deux hommes se sont donc mis à causer à voix basse.

--Et tu n'as rien entendu?

--Mon Dieu non, quelques mots à peine, sans suite et voilà tout.

--Répète-les moi toujours.

--Volontiers: «Ainsi, il était là,»a dit l'un; je n'ai pas entendu la

réponse de l'autre; «Bah! Il n'oserait pas,»a repris le premier; puis

ils ont causé si bas que je n'ai rien pu entendre; le premier a dit

encore: «Il faut y aller.» «Il est bien tard,»a fait l'autre; je n'ai

plus entendu que ces deux mots: Palo Quemado; puis, après avoir encore

échangé quelques mots à voix basse, ils se sont séparés; le premier

n'a pas tardé à disparaître sous les portales; quant à don Antonio, il

a tourné à droite comme s'il voulait se rendre au paseo de Bucareli;

mais il se sera arrêté dans quelque maison, car il n'est pas probable

qu'à une pareille heure la pensée lui soit venue de s'aller promener

seul dans un tel endroit.

--C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir, répondit l'aventurier en

se mettant en selle, donne-moi mes armes et suis-moi; les chevaux ne

sont pas fatigués?

--Non, ils sont tous frais au contraire, dit López en donnant à

l'aventurier un fusil double, une paire de revolvers et une machette;

d'après vos ordres, je suis allé au corral où j'ai laissé nos chevaux

fatigués, j'ai sellé Mono et Zopilote qui sont ceux-ci, et je suis

revenu vous attendre.

--Tu as bien fait; en route!

Ils s'éloignèrent alors, traversèrent la place déserté et, après

quelques détours, faits sans doute dans le but de dépister les espions

qui auraient pu les surveiller dans les ténèbres, ils prirent enfin la

direction de Bucareli.

A México, dès que la nuit est tombée, il est défendu, à moins d'une

permission spéciale qui ne s'obtient que fort difficilement, de

circuler à cheval dans les rues; cependant l'aventurier semblait

fort peu se préoccuper de cette défense, du reste son audace était

parfaitement justifiée par l'apparente indifférence des celadores dont

ils rencontraient bon nombre sur leur passage et qui les laissaient

galoper à leur guise sans risquer la moindre protestation à cet égard.

Lorsque les deux cavaliers se trouvèrent assez éloignés du palais pour

ne plus redouter d'être suivis, chacun d'eux sortit un demi-masque

noir de sa poche et l'appliqua sur son visage; cette précaution prise

contre les curieux qui malgré l'obscurité auraient pu les reconnaître,

ils reprirent leur course.

Ils ne tardèrent pas à atteindre l'entrée du paseo de Bucareli;

l'aventurier s'arrêta, et après avoir d'un regard perçant essayé de

sonder les ténèbres il fit entendre un sifflement aigu et prolongé.

Aussitôt une ombre se détacha de l'enfoncement d'une porte où elle se

trouvait parfaitement cachée et s'avança jusqu'au milieu de la rue;

arrivée là, cette ombre ou plutôt cet homme s'arrêta et attendit sans

prononcer une parole.

--Est-il passé quelqu'un par ici depuis trois quarts d'heure? dit

l'aventurier.

--Oui et non, répondit laconiquement l'inconnu.

--Explique-toi.

--Un homme est venu, s'est arrêté devant la maison qui est là à votre

droite, a frappé dans ses mains à deux reprises; au bout d'un instant,

une porte s'est ouverte, un peon est sorti conduisant en bride un

cheval pie, et tenant un manteau doublé de rouge sous le bras.

--Comment as-tu vu cela, par cette nuit noire?

--Le peon portait une lanterne; l'homme dont je vous parle lui a

reproché son imprudence, a brisé la lanterne sous son talon, puis il a

jeté le manteau sur ses épaules.

--Quel costume portait cet homme?

--Celui d'officier supérieur de cavalerie.

--C'est bien, après?

--Il a remis son chapeau à plumes au peon, celui-ci est rentré dans

la maison dont il est sorti un instant après, portant un chapeau de

vigogne à golilla d'or, des pistolets et un fusil, il a chaussé des

éperons en argent à l'officier, celui-ci a pris les armes s'est coiffé

du chapeau, est monté sur le cheval et est parti.

--Dans quelle direction?

--Dans celle de la Plaza Mayor.

--Et le peon?

--Il est rentré dans la maison.

--Tu es sûr de ne pas avoir été vu par l'un on l'autre?

--J'en suis sûr.

--C'est bien; veille! Adieu!

--Adieu! et il se renfonça dans les ténèbres.

L'aventurier et son peon tournèrent bride; bientôt ils se retrouvèrent

sur la Plaza Mayor, mais ils la traversèrent sans s'arrêter.

Don Jaime paraissait savoir quelle direction il lui fallait suivre, car

il galopait sans hésiter à travers les rues; bientôt il arriva à la

garita de San Antonio, qu'il passa sans s'arrêter; quelques maraîchers

commençaient déjà à entrer en ville.

Arrivé à six cents pas de la garita environ, à un endroit où la route

forme un carrefour dont le milieu est occupé par une croix de pierre

et où viennent rayonner en étoiles six routes assez larges mais fort

mal entretenues, l'aventurier s'arrêta de nouveau et comme la première

fois, il poussa un sifflement aigu.

Au même instant, un homme, couché au pied de la croix, se leva tout

droit et se tint immobile devant lui.

--Un homme est passé ici, dit don Jaime, monté sur un cheval pie,

coiffé d'un chapeau à golilla d'or.

--Cet homme est passé, répondit l'inconnu.

--Combien y a-t-il de temps?

--Une heure.

--Était-il seul?

--Il était seul.

--Quelle direction a-t-il prise?

--Celle-ci, répondit l'inconnu en étendant le bras vers le deuxième

sentier de gauche.

--C'est bien.

--Suivrai-je?

--Où est ton cheval?

--Dans un corral près de la garita.

--C'est trop loin, je n'ai pas le temps d'attendre adieu, veille.

--Je veillerai.

Il se recoucha au pied de la croix.

Les deux cavaliers reprirent leur course.

--C'est bien au Palo Quemado qu'il se rend, murmura l'aventurier, nous

l'y trouverons.

--C'est probable, fit López, avec le plus grand sang-froid; c'est drôle

que je n'aie pas deviné cela plus tôt, c'était cependant bien facile.

Ils galopèrent pendant une heure environ, sans échanger une parole;

enfin, ils aperçurent à une courte distance une masse sombre dont la

noire silhouette se détachait sur l'obscurité moins épaisse de la

campagne qui les cerclait.

--Voici le Palo Quemado, dit don Jaime.

--Oui, répondit seulement López.

Ils firent encore quelques pas en avant et s'arrêtèrent.

Tout à coup un chien se mit à aboyer avec fureur.

--¡Demonio! s'écria don Jaime, il faut passer, le maudit animal nous

trahirait.

Ils éperonnèrent leurs chevaux et partirent à fond de train.

Au bout de quelques instants le chien dont les abois s'étaient changés

en grognements sourds se tut complètement.

Les cavaliers firent halte, don Jaime mit pied à terre.

--Cache les chevaux quelque part aux environs, dit-il, et attends-moi.

López ne répondit pas, le digne homme n'était pas causeur, il n'aimait

pas prodiguer inutilement ses paroles.

L'aventurier, après avoir visité ses armes avec le plus grand soin afin

d'être sûr que, au cas probable où il serait forcé de s'en servir,

elles ne lui manqueraient pas, se rasa sur le sol comme un Indien

des hautes savanes et par un mouvement onduleux, lent et presque

insensible, il s'avança vers le rancho del Palo Quemado.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à une courte distance du rancho il vit ce

qu'il n'avait pas remarqué d'abord, c'est-à-dire que des chevaux

au nombre de dix ou douze étaient attachés devant le rancho et que

plusieurs hommes couchés sur le sol dormaient près d'eux.

Un individu armé d'une longue lance se tenait immobile devant la porte,

sentinelle placée là sans doute pour veiller à la sûreté générale.

L'aventurier s'arrêta: la situation était difficile; les individus

quels qu'ils fussent, réunis dans le rancho, n'avaient négligé aucune

précaution au cas où on aurait essayé de les surprendre.

Cependant, plus les difficultés paraissaient grandes, plus l'aventurier

comprenait l'importance du secret qu'il voulait surprendre; aussi son

hésitation fût-elle courte, et résolût-il, si grands que fussent les

risques qu'il lui faudrait courir, de savoir quels étaient les membres

de cette réunion clandestine et pour quel motif ils étaient réunis.

Le lecteur connaît assez l'aventurier que nous lui avons présenté sous

tant de noms, pour deviner que, une fois sa résolution prise de pousser

en avant, il n'hésiterait pas à le faire.

Ce fut en effet ce qui arriva; seulement il redoubla de prudence et

surtout de précautions, n'avançant pour ainsi dire que pas à pas et

rampant sur la terre avec la silencieuse élasticité d'un reptile.

Au lieu de se diriger directement vers le rancho, il le contourna

afin de s'assurer que, à part la sentinelle placée devant la porte,

il n'avait pas à redouter d'être découvert par quelque surveillant

embusqué sur le derrière du bâtiment.

Ainsi que l'aventurier l'avait prévu, le rancho n'était gardé que par

devant.

Il se redressa, et autant que les ténèbres lui permettaient de le faire

il examina les environs.

Un corral assez grand, clos par une haie vive, attenait à l'habitation;

ce corral paraissait désert.

Don Jaime chercha une ouverture par laquelle il pût se glisser dans

l'intérieur; après quelques minutes de tâtonnement, il en découvrit

enfin une assez large pour lui livrer passage.

Il entra.

Maintenant les difficultés étaient moindres pour s'approcher de la

maison; en suivant la haie il parvint en quelques instants presqu'au

mur.

Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir été senti et dépisté par le

chien qui précédemment avait si brusquement annoncé son approche.

Voici ce qui était arrivé: inquiets des aboiements du chien et

craignant qu'il ne révélât par ses cris leur présence suspecte aux

Indiens qui à cette heure se rendaient à la ville pour vendre leurs

marchandises, les étrangers réunis dans le rancho, confiants dans leur

sentinelle pour veiller sur leur sûreté, avaient ordonné au ranchero de

faire rentrer l'animal dans l'intérieur de sa maison et de l'enchaîner

assez loin pour que ses cris ne fussent pas entendus du dehors dans le

cas où la fantaisie d'aboyer lui reprendrait.

Cet excès de prudence, de la part des hôtes provisoires du rancho,

permit à l'aventurier de s'approcher non seulement sans être découvert

mais encore sans éveiller les soupçons.

Bien qu'il ignorât cette particularité, don Jaime en profita,

remerciant tout bas la Providence qui l'avait débarrassé d'un

surveillant si incommode.

En examinant attentivement le mur contre lequel il marchait, et

en le sondant, il arriva devant une porte qui, par une négligence

inconcevable, n'était que poussée, et qui céda à la légère pression

qu'il lui imprima.

Cette porte ouvrait sur un corridor fort sombre en ce moment, mais un

léger filet de lumière qui filtrait à travers les ais mal joints d'une

porte, révéla à don Jaime l'endroit où, selon toutes probabilités, les

étrangers étaient réunis.

L'aventurier s'approcha à pas de loups, plaça son œil à la fissure, et

regarda.

Trois hommes couverts d'épais manteaux étaient assis autour d'une table

encombrée de bouteilles et de gobelets, dans une salle assez grande,

autant qu'on en pouvait juger, et éclairée seulement par un candil

fumeux placé sur un coin de la table.

La conversation était animée entre les trois convives qui buvaient,

fumaient et parlaient, comme des hommes qui se croient sûrs de ne pas

être écoutés et par conséquent de n'avoir rien à redouter.

Ces trois hommes, l'aventurier les reconnut aussitôt: le premier était

don Felipe Neri Irzabal, le colonel guérillero, le second don Melchior

de la Cruz et le troisième don Antonio de Cacerbar.

--Enfin! murmura l'aventurier avec un frisson de joie, je vais donc

tout savoir.

Et il prêta attentivement l'oreille.

Don Felipe parlait, il semblait être dans un état d'ivresse assez

prononcé; cependant, bien que sa langue fût pâteuse, il ne divaguait

pas encore, seulement comme tous les gens à demi-ivres, il commençait

à s'embrouiller dans des raisonnements entortillés, et paraissait

soutenir avec un indomptable entêtement une condition qu'il voulait

imposer à ses deux interlocuteurs et à laquelle ceux-ci ne voulaient

pas consentir.

--Non, répétait-il incessamment, il est inutile d'insister, señores, je

ne vous livrerai pas la lettre que vous me demandez, je suis un honnête

homme, moi, je n'ai qu'une parole, ¡voto a brios! et à chaque mot il

frappait du poing sur la table.

--Mais, répondit don Melchior, si vous vous obstinez à garder cette

lettre que vous avez cependant ordre de nous remettre, il nous sera

impossible de remplir la mission dont nous sommes chargés.

--Quel crédit, ajouta don Antonio, nous accorderont les personnes avec

lesquelles nous devons nous entendre si rien ne vient leur prouver que

nous sommes bien et dûment autorisés à le faire?

--Cela ne me regarde pas, chacun pour soi en ce monde, je suis un

honnête homme, je dois veiller à mes intérêts comme vous veillez aux

vôtres.

--Mais ce que vous dites-là est absurde, s'écria don Antonio avec

impatience; c'est notre tête que nous risquons dans cette affaire.

--Possible, cher seigneur, chacun fait ce qu'il veut. Moi, je suis

un honnête homme, je marche droit devant moi, vous n'aurez point la

lettre, à moins de me donner ce que je vous demande, donnant donnant,

je ne connais que cela, moi. Pourquoi, selon vos conventions avec le

général, ne l'avez-vous pas prévenu de l'affaire d'aujourd'hui?

--Nous vous avons prouvé que cela était impossible, puisque cette

sortie a été résolue à l'improviste.

--Bon, à l'improviste! Vous vous arrangerez comme vous pourrez avec Son

Excellence le général en chef, je m'en lave les mains.

--Trêve de niaiseries, dit sèchement don Antonio, voulez-vous oui ou

non remettre à moi ou à ce caballero la lettre dont vous avez été

chargé par le Président pour nous?

--Non, répondit nettement don Felipe, à moins que vous me fassiez un

bon de dix mille piastres. C'est réellement pour rien, je suis un

honnête homme, moi.

--Hum! murmura à part lui l'aventurier; un autographe du señor Benito

Juárez, c'est précieux en effet, je ne le marchanderais pas moi, si on

me l'offrait.

Les nuits mexicaines · 第 23 / 29 段