--C'est immanquable; remarquez donc, général, que vos ennemis vous

supposent avec raison enfermé dans la ville, occupé à vous y fortifier

dans la prévision du siège dont ils vous menacent; que, depuis la

défaite du général Márquez, ils savent qu'aucun de vos partisans ne

tient la campagne, que, par conséquent, ils n'ont pas d'attaque à

redouter et qu'ils marchent avec la sécurité la plus entière.

--C'est vrai, murmura le général.

--Aussi, rien ne sera-t-il plus facile que de les mettre en déroute;

la guerre de partisan est la seule non seulement que vous puissiez

faire aujourd'hui, mais qui vous offre des chances de succès à peu

près certaines; en harcelant sans cesse vos ennemis, en les battant en

détail, vous avez l'espoir de ressaisir la fortune qui vous abandonne

et de vous délivrer de votre odieux compétiteur. Ayez seulement le

dessus dans trois ou quatre rencontres avec ses troupes, et vos

partisans qui vous abandonnent parce qu'ils vous croient perdu vous

reviendront en foule, et cette formidable armée de Juárez fondra comme

la neige au soleil.

--Oui, oui, je comprends ce qu'il y a de hardi dans ce plan.

--D'ailleurs, il vous offre une chance suprême.

--Laquelle?

--Celle, si vous êtes vaincu, d'anoblir votre chute en tombant les

armes à la main sur un champ de bataille au lieu de vous laisser

enfumer comme un renard dans un terrier par un ennemi que vous

méprisez, et de vous voir dans quelques jours contraint d'accepter une

capitulation honteuse, afin d'éviter à la capitale de la république,

les horreurs d'un siège.

Le général se leva et commença à marcher à grands pas dans le cabinet;

au bout d'un instant il s'arrêta devant l'aventurier.

--Merci, don Jaime, lui dit-il d'une voix affectueuse, merci! Votre

rude franchise m'a fait du bien, elle m'a prouvé qu'il me reste au

moins un ami fidèle dans la mauvaise fortune; eh bien, soit j'adopte

votre plan, aujourd'hui même je le mettrai à exécution; quelle heure

est-il?

--Pas tout-à-fait quatre heures du matin, général.

--A cinq heures, j'aurai quitté México.

L'aventurier se leva.

--Vous me quittez, mon ami, lui dit le président.

--Ma présence n'est plus nécessaire ici, général; permettez-moi de me

retirer.

--Nous nous reverrons.

--Au moment de la bataille, oui, général. Où comptez-vous attaquer

l'ennemi?

--Là, dit le général, en posant le doigt sur un point de la carte,

à Toluca, où son avant-garde n'arrivera pas avant deux heures de

l'après-dîner; en faisant diligence, je puis l'atteindre vers midi et

avoir ainsi le temps nécessaire à tout préparer pour le combat.

--L'endroit est bien choisi, je vous prédis une victoire, général.

--Dieu vous entende! Moi je n'y crois pas.

--Encore votre découragement.

--Non, mon ami, vous vous trompez; ce n'est pas découragement de ma

part, c'est conviction.

Et il tendit affectueusement la main à l'aventurier qui prit congé et

se retira.

Quelques instants plus tard, don Jaime avait quitté México et penché

sur le cou de son cheval il courait à fond de train en rase campagne.

XXX

LA SORTIE

Ainsi que Miramón l'avait dit à l'aventurier, à cinq heures précises il

sortait de México à la tête de ses troupes.

Ses forces n'étaient pas nombreuses; elles ne se composaient que

de trois mille cinq cents hommes, infanterie et cavalerie, sans

artillerie, à cause des chemins perdus à travers lesquels il devait

marcher.

Chaque cavalier portait un fantassin en croupe, afin de rendre la

marche plus rapide.

C'était réellement un coup de main que le président allait tenter, coup

de main des plus hasardeux, mais qui, pour cette raison même, avait de

nombreuses chances de succès.

Le général Miramón chevauchait en tête de l'armée, au milieu de son

état major avec lequel il causait gaiment; on aurait dit, à le voir

allant ainsi calme et souriant, que nulle préoccupation n'attristait

son esprit, il semblait en quittant México avoir repris cette heureuse

insouciance de la jeunesse que les soucis du pouvoir lui avaient si

vite fait oublier.

La matinée bien qu'un peu fraîche présageait un beau jour: un

transparent brouillard s'élevait de la terre pompé par les rayons de

plus en plus ardents du soleil. Quelques rares troupeaux apparaissaient

çà et là dans les plaines; des recuas de mules, conduites par des

arrieros et se dirigeant vers México, croisaient incessamment la marche

des troupes; la terre bien cultivée ne présentait aucune trace de la

guerre, la campagne semblait au contraire jouir d'un calme profond.

Quelques Indiens couraient le long des chemins conduisant des bœufs

à la ville, d'autres amenaient des fruits et des légumes, tous se

hâtaient, et chantaient insouciamment, pour charmer les ennuis et la

longueur de la route.

En croisant le président qu'ils connaissaient bien, ils s'arrêtaient

étonnés, se découvraient, et le saluaient avec un affectueux respect.

Cependant, sur l'ordre de Miramón, les troupes s'étaient engagées

dans des sentiers perdus, presqu'infranchissables, où les chevaux

n'avançaient qu'avec une difficulté extrême.

Le paysage se fit alors plus abrupte et plus accidenté; la marche

devint plus rapide, le silence se rétablit dans les rangs des soldats:

on approchait de l'ennemi.

Vers dix heures du matin, le président ordonna une halte pour faire

reposer les chevaux, et donner aux soldats le temps de déjeuner.

Ordinairement rien de curieux comme une armée mexicaine; chaque soldat

est accompagné de sa femme, chargée de porter les provisions de bouche,

et de préparer les repas. Ces malheureuses, dévouées à toutes les

affreuses conséquences de la guerre, campent à quelques distances des

troupes lorsqu'elles s'arrêtent; ce qui donne aux armées mexicaines

l'apparence d'une émigration de barbares. Lorsqu'on livre bataille,

elles demeurent spectatrices impassibles de la lutte, sachant d'avance

qu'elles deviendront la proie du vainqueur, mais acceptant, ou

plutôt se soumettant avec une philosophique indifférence à cette dure

nécessité.

Cette fois, il n'en avait pas été ainsi; le président avait

expressément défendu qu'aucune femme suivît l'armée; les soldats

avaient donc emporté leurs provisions de bouche toutes préparées dans

les alforjas, ou doubles poches de toile attachées à l'arrière de leur

selle; précaution qui, en évitant une perte de temps considérable sur

celui marqué pour le repas, avait en outre cet avantage qu'elle évitait

qu'on allumât du feu.

A onze heures on sonna le boute-selle et chacun se mit en devoir de

reprendre son rang.

On approchait de Toluca, lieu où le président avait résolu d'attendre

l'ennemi.

Le chemin coupé de ravins profonds, à travers lesquels on ne pouvait

passer qu'avec des difficultés extrêmes, devenait presqu'impraticables;

cependant les soldats ne se décourageaient pas, c'était l'élite des

troupes de Miramón, ses plus fidèles partisans, ceux qui l'avaient

accompagné depuis le commencement de la guerre; ils redoublaient

d'ardeur devant les obstacles qu'ils surmontaient en riant, encouragés

par l'exemple de leur jeune général qui marchait bravement en avant, et

leur donnait ainsi l'exemple de la patience et de l'abnégation.

Le général Cobos avait été détaché en éclaireur avec une vingtaine

d'hommes résolus afin de surveiller la marche de l'ennemi, et d'avertir

le président dès qu'il l'apercevrait, en se repliant aussitôt sans se

laisser voir sur le gros de l'armée.

Soudain Miramón aperçut trois cavaliers qui accouraient à toute bride

vers lui; supposant avec raison que ces cavaliers étaient porteurs

d'une nouvelle importante, il éperonna son cheval et s'élança au

devant d'eux.

Bientôt il les eut rejoints.

De ces trois hommes deux étaient des soldats, le troisième bien monté

et armé jusqu'aux dents, paraissait être un paysan.

--Quel est cet homme? demanda le président en s'adressant à un des

soldats.

--Excellence, répondit l'un d'eux, cet individu s'est présenté au

général en demandant à être conduit vers vous, il est porteur, dit-il,

d'un pli qui doit vous être remis personnellement.

--Qui t'envoie vers moi? demanda le président à l'inconnu, immobile

devant lui.

--Que votre Excellence lise d'abord cette lettre, répondit-il, en

retirant un pli cacheté de son dolman et le présentant respectueusement

au général.

Miramón le décacheta et le parcourut rapidement des yeux.

--Ah, ah! fit-il en l'examinant avec attention, comment te nommes-tu,

mon brave?

--López, mon général.

--Bien! Ainsi il est près d'ici?

--Oui, général, embusqué avec trois cents cavaliers.

--Alors, il te met à ma disposition?

--Oui, général, pour tout le temps que vous aurez besoin de moi.

--Dis-moi, López, tu connais ce pays?

--J'y suis né, Excellence.

--Ainsi, tu es capable de nous guider?

--Où il vous plaira.

--Connais-tu la position de l'ennemi?

--Parfaitement, Excellence; les têtes de colonnes des généraux

Berriozábal et Degollado, ne sont qu'à une lieue environ de Toluca, où

elles doivent faire une grande halte.

--A quelle distance sommes-nous de Toluca, nous autres?

--En suivant cette route, à trois lieues environ, Excellence.

--C'est bien long; il y a un autre chemin plus court?

--Il y en a un qui raccourcit la distance de plus des deux tiers.

--¡Caray! s'écria le général, il faut le prendre.

--Oui, mais il est étroit, dangereux et impraticable à l'artillerie, la

cavalerie même n'y passera qu'à grand peine.

--Je n'ai pas d'artillerie.

--Alors, la chose est possible, général.

--Je n'en demande pas davantage.

--Seulement, si votre Excellence me le permet, je lui soumettrai un

avis que je crois bon.

--Parle.

--Le chemin est rude; il serait préférable de démonter la cavalerie, de

laisser marcher l'infanterie en avant, et de la faire suivre par les

cavaliers, conduisant leurs chevaux en bride.

--Cela va bien nous retarder.

--Au contraire, général, nous irons plus vite à pied.

--Soit; dans combien de temps serons-nous à Toluca?

--Dans trois quarts d'heure... est-ce trop, général?

--Non; si tu tiens ta promesse, je te donnerai dix onces.

--Bien que ce ne soit pas l'intérêt qui me dirige, répondit López, en

riant, je suis tellement certain de ne pas me tromper, que je regarde

l'argent comme gagné.

--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prend-le tout de suite, dit le

général en lui donnant sa bourse.

--Merci, Excellence; maintenant nous partirons quand vous voudrez;

seulement, recommandez le plus grand silence aux soldats, afin que nous

arrivions à l'improviste sur l'ennemi, et que nous l'attaquions avant

qu'il ait le temps de se reconnaître.

Miramón expédia un soldat au général Cobos, pour lui donner l'ordre de

se replier au plus vite, puis il fit mettre pied à terre aux soldats,

plaça les fantassins en avant, sur quatre de front, ce qui était la

plus grande largeur dont on pouvait disposer; la cavalerie démontée

forma l'arrière-garde.

Le général Cobos ne tarda pas à rejoindre; en quelques mots, Miramón le

mit au fait.

Le président, faisant tenir en bride derrière lui son cheval et celui

du guide, se plaça en tête de la troupe, malgré les prières de ses amis.

--Non, répondit-il à leurs sollicitations, je suis votre chef: en cette

qualité, la plus grande part de péril me revient, ma place est ici et

j'y reste.

Ils furent contraints de le laisser agir à sa guise.

--Partons-nous? dit Miramón à López.

--Allons, général.

Ils se mirent en marche; tous ces mouvements avaient été exécutés dans

le plus grand silence, avec une rapidité et un ensemble admirable.

López ne s'était pas trompé: le sentier qu'il avait fait prendre

aux troupes était si rocailleux et si difficile, que les troupes

avançaient beaucoup plus rapidement à pieds.

--Ce sentier se prolonge-t-il ainsi longtemps? demanda le président au

guide.

--Jusqu'à demi-portée de fusil à peu près de Toluca, général,

répondit celui-ci; arrivé là, il monte par une pente assez rapide, en

s'élargissant beaucoup, jusqu'à dominer Toluca, où il est facile de

descendre même avec la cavalerie au galop.

--Hum! Il y a du bon et du mauvais dans ce que tu m'apprends-là.

--Je ne comprends pas, Excellence.

--Dam, c'est assez clair cependant, il me semble: suppose que les Puros

aient placé un cordon de sentinelles sur la hauteur, notre projet sera

éventé et notre expédition inutile, tu n'as pas réfléchi à ce que tu

faisais en nous conduisant par ici.

--Pardon, Excellence, les Puros savent qu'aucun corps d'armée ne bat la

campagne, ils se croient certains de n'avoir pas d'attaque à redouter;

ils ne prennent donc pas des précautions, qu'ils considèrent comme

inutiles; de plus, les hauteurs dont vous parlez, sont trop éloignées

de l'endroit où ils camperont, et surtout trop élevées pour qu'ils

songent à les couronner.

--Enfin, murmura le général, à la grâce de Dieu! Maintenant que je suis

ici, je ne reculerai pas.

Ils continuèrent à s'avancer en redoublant de précautions.

Depuis vingt-cinq minutes environ ils étaient engagés dans le sentier,

lorsque López, après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur,

s'arrêta subitement.

--Que fais-tu? lui demanda le général.

--Vous le voyez, Excellence, je m'arrête; de l'autre côté de ce

coude, qui est là devant nous, le sentier commence à monter, nous ne

sommes plus qu'à une portée de fusil au plus de Toluca; si vous me

le permettez, je vais me lancer en avant, en enfant perdu, afin de

m'assurer que les hauteurs ne sont pas surveillées et que vous avez le

passage libre.

Le général le regarda attentivement.

--Vas, lui dit-il enfin, nous attendrons ton retour pour pousser en

avant, je me fie à toi.

López se débarrassa de ses armes et de son chapeau, qui non seulement

lui étaient inutiles, mais encore auraient pu le trahir, et s'étendant

sur le sol, il commença à ramper à la mode indienne et ne tarda pas à

disparaître au milieu des halliers qui bordaient le sentier.

Cependant, sur un signe du président, le mot de halte avait rapidement

circulé dans les rangs et l'armée s'était arrêté presqu'instantanément.

Quelques minutes s'écoulèrent.

Les généraux s'étaient rapprochés, ils entouraient le président.

Le guide ne revenait pas. L'anxiété était au comble.

--Cet homme nous trahit, dit le général Cobos.

--Je ne le crois pas, répondit aussitôt Miramón, je suis sûr de celui

qui me l'a adressé.

En ce moment, les buissons s'écartèrent et un homme parut.

Cet homme était López, le guide.

Son visage était calme, son œil clair, sa démarche assurée; il

s'approcha du président, s'arrêta à deux pas de lui, le salua et

attendit qu'il lui adressât la parole.

--Eh bien? demanda Miramón.

--Je me suis avancé jusqu'à la crête même de la hauteur, Excellence,

répondit-il, j'ai vu distinctement le bivouac des _Puros_; ils ne

soupçonnent pas votre présence: je crois que vous pouvez agir.

--Ainsi, ils n'ont pas établi de cordon de sentinelles sur la hauteur?

--Non, général.

--Bien, conduis-moi jusqu'à l'entrée du sentier, il me faut voir les

lieux afin de dresser mon plan d'attaque en conséquence.

López ramassa son fusil et son chapeau.

--Je suis prêt, dit-il.

Ils s'avancèrent; derrière eux, à une courte distance venait l'armée.

Tout était désert, ainsi que le guide l'avait annoncé.

Miramón examina le terrain avec la plus sérieuse attention.

--Bon, murmura-t-il, je sais maintenant ce qui me reste à faire, et

s'adressant au guide:

--Ainsi, ton maître est embusqué de façon à prendre l'ennemi à revers,

dit-il.

--Oui, Excellence.

--Mais comment le prévenir, afin que son attaque coïncide avec la nôtre?

--Rien de plus facile, Excellence; vous voyez cet arbre, qui s'élance

solitaire et dont le faîte, seul, domine la hauteur?

--Oui, je le vois, eh bien?

--J'ai l'ordre de couper la tête de cet arbre au moment précis ou vous

commencerez l'attaque, la disparition de l'arbre, sera pour lui le

signal de charger l'ennemi.

--Vive Dieu! s'écria-t-il, cet homme est né général, rien ne lui

échappe; vas à cet arbre, monte dessus, et tiens-toi prêt, lorsque

tu me verras lever mon épée en l'air, d'un coup de ta machette tu

trancheras la cime de l'arbre: tu m'as compris?

--Parfaitement, Excellence, mais après que ferai-je?

--Ce que tu voudras.

--Bon, alors je rejoindrai mon maître.

Il prit son cheval des mains de l'assistant qui le tenait en bride, et

se dirigea tranquillement vers l'arbre.

Miramón divisa son infanterie en trois corps, et plaça sa cavalerie en

réserve.

Toutes les dispositions prises, les troupes commencèrent l'ascension de

la hauteur.

Lorsqu'elles atteignirent le sommet.

--En avant! En avant! s'écria Miramón en brandissant son épée et

s'élançant sur la descente.

Toute l'armée roula derrière lui comme une avalanche.

En voyant le président lever son épée, d'un seul coup López avait

tranché la cime de l'arbre au sommet duquel il se tenait, puis, cet

exploit accompli, il s'était laissé glisser en bas, avait sauté sur son

cheval et s'était élancé au galop à la suite de l'armée.

L'apparition subite des troupes de Miramón avait causé un désordre

affreux dans le bivouac des Puros, qui étaient loin de s'attendre à une

attaque aussi brusque et aussi vigoureuse, leurs espions leur ayant

assuré qu'aucun corps d'armée ne tenait la campagne.

Les soldats sautèrent sur leurs armes, et les officiers essayèrent

d'organiser la résistance, mais avant même que les rangs fussent

formés, déjà les troupes du président étaient sur eux, et les

chargeaient avec furie, aux cris de...

--Vive México! Miramón! Miramón!

Cependant les généraux qui commandaient les Puros, officiers braves et

intelligents, se multipliaient pour résister; à la tête des soldats qui

déjà s'étaient armés et avaient, tant bien que mal, formé leurs rangs;

ils engagèrent une fusillade meurtrière, les canons avaient été mis en

batterie et ouvrirent un feu terrible contre l'infanterie du président.

L'affaire devenait sérieuse. Les Juaristas avaient l'avantage du

nombre; remis de la panique qu'ils avaient d'abord éprouvée, il était à

craindre si le combat se prolongeait, qu'ils prissent l'offensive.

En ce moment, de grands cris se firent entendre sur leurs derrières, et

une troupe nombreuse de cavaliers se rua sur eux la lance en avant.

Pris entre deux ennemis, les Juaristas se crurent trahis; ils perdirent

la tête et commencèrent à se débander.

La cavalerie de Miramón apparut en ce moment et chargea vigoureusement

l'ennemi.

Le combat dégénéra dès lors en massacre, ce ne fut plus une lutte, mais

une boucherie; les Juaristas pris en avant, en flanc et en arrière, ne

songèrent plus qu'à s'ouvrir passage.

La retraite commença, et bientôt se changea en déroute complète.

Le général Berriozábal, le général Degollado, ses fils, deux colonels,

tous les officiers composant leur état major, quatorze pièces de canon,

une grande quantité de munitions et d'armes, et plus de deux mille

prisonniers tombèrent entre les mains de Miramón. Le président avait

eu sept hommes tués et onze légèrement blessés.

La bataille n'avait duré que vingt-cinq minutes. La victoire était

complète.

La fortune capricieuse accordait un dernier sourire à celui dont elle

avait résolu la perte.

XXXI

TRIOMPHE

Cette victoire imprévue si éclatante et si complète, remportée par

Miramón sur des troupes aguerries commandées par des officiers

renommés, rendit subitement le courage et l'espoir aux partisans

effrayés du président de la République.

L'esprit des soldats changea à un tel point qu'ils ne doutèrent plus

du triomphe de leur cause et en arrivèrent en quelques instants à la

considérer presque comme définitivement gagnée.

Seul, au milieu de la joie générale, Miramón ne se faisait pas illusion

sur la portée de la victoire qu'il avait remportée: pour lui ce lustre

nouveau jeté sur ses armes si longtemps victorieuses n'était que le

dernier et brillant éclat jeté par la torche sur le point de s'éteindre.

Il connaissait trop à fond la position précaire à laquelle il était

réduit pour se bercer un seul instant d'espérances trompeuses;

seulement, il remerciait intérieurement la fortune du dernier sourire

qu'elle daignait lui accorder et qui l'empêcherait de tomber du

pouvoir comme un homme vulgaire.

Lorsque la cavalerie, lancée à la poursuite des fuyards pour les

empêcher de se rallier, eut enfin rejoint le gros de l'armée demeuré

sur le champ de bataille, Miramón après avoir accordé un repos de deux

heures à ses troupes, donna l'ordre de rentrer à México.

Le retour du corps expéditionnaire fut loin d'être aussi rapide, que

sa marche précédente: les chevaux fatigués n'avançaient qu'avec peine,

l'infanterie avait mis pied à terre pour escorter les prisonniers,

puis les canons et les nombreuses voitures de bagages dont on s'était

emparés et qui venaient à la suite de l'armée, ne pouvaient passer que

par une route large et frayée, ce qui obligea le général Miramón à

prendre le grand chemin et lui occasionna un retard de plusieurs heures.

Il était dix heures du soir environ lorsque l'avant-garde du corps

expéditionnaire atteignit les garitas de México.

Il faisait nuit noire, et pourtant la ville apparaissait dans l'ombre

diamantée d'une innombrable quantité de lumières.

Les bonnes comme les mauvaises nouvelles se propagent avec une rapidité

extraordinaire; résolve qui pourra ce problème presqu'insoluble, mais

ce qui est certain c'est que la bataille était à peine terminée à

Toluca que déjà on en connaissait l'issue à México; le bruit du succès

éclatant remporté par le président avait immédiatement couru de bouche

en bouche sans que qui que ce fût sût de qui il le tenait.

A la nouvelle de cette victoire inespérée, la joie avait été

universelle, l'enthousiasme porté à son comble et, la nuit venue, la

ville s'était spontanément trouvé illuminée.

L'ayuntamiento, en corps, attendait le président à l'entrée de la

ville pour lui adresser ses félicitations; les troupes défilèrent

entre deux haies compactes de peuple poussant de frénétiques vivats,

agitant les mouchoirs et les chapeaux et tirant force pétards en signe

de réjouissance; les cloches malgré l'heure avancées sonnaient à toute

volée et les nombreux chapeaux à la basile des membres du clergé mêlés

à la foule prouvaient que les prêtres et les moines, si froids la

veille même pour l'homme qui toujours les avait soutenus, avaient,

à la nouvelle de sa victoire, senti subitement se réveiller leur

enthousiasme endormi.

Miramón traversa toute cette foule, calme, impassible, rendant, avec

une imperceptible expression d'ironie, les saluts qui lui étaient

incessamment adressés à droite et à gauche.

Il mit pied à terre devant le palais; un peu en avant de la porte, un

homme se tenait immobile et souriant.

Cet homme était l'aventurier.

En l'apercevant, Miramón ne put réprimer un mouvement de joie.

--Ah! Venez, venez, mon ami, s'écria-t-il, en allant à lui.

Et à la stupéfaction générale, il passa son bras sous le sien et

l'entraîna dans l'intérieur du palais.

Lorsque le président eut atteint le cabinet particulier, dans lequel il

travaillait habituellement, il se jeta dans un fauteuil, et essuyant,

avec un mouchoir, son visage baigné de sueur.

--Ouf! s'écria-t-il, d'un ton de mauvaise humeur, je suis rompu!

Cette stupide palinodie, à laquelle j'ai été malgré moi contraint

d'assister, m'a sur l'honneur plus brisé de fatigue que tous les

autres événements de cette journée, cependant si féconde en péripéties

extraordinaires.

--Bien, répondit affectueusement l'aventurier, je suis heureux de vous

entendre parler ainsi, général; je craignais que vous vous ne fussiez

laissé griser par votre succès.

Le général haussa les épaules avec dédain.

--Pour qui me prenez-vous, mon ami? répondit-il; quelle triste idée

vous faites-vous de moi, si vous supposez que je sois homme à me

laisser ainsi aveugler par un succès qui, tout éclatant qu'il paraisse,

n'est en réalité qu'une victoire de plus à enregistrer, mais dont les

résultats seront nuls pour le bien de la cause que je soutiens?

--Ce que vous dites n'est que trop vrai, général.

--Croyez-vous que je l'ignore? Ma chute est inévitable: cette bataille

la retardera de quelques jours à peine; je dois tomber, parce que

malgré les cris enthousiastes de la foule, toujours changeante et

facile à tromper, ce qui jusqu'à présent a fait ma force et m'a soutenu

dans la lutte que j'ai entreprise, m'a abandonné sans retour, je sens

que l'esprit de la nation n'est plus avec moi.

Les nuits mexicaines · 第 22 / 29 段