supposent avec raison enfermé dans la ville, occupé à vous y fortifier
dans la prévision du siège dont ils vous menacent; que, depuis la
défaite du général Márquez, ils savent qu'aucun de vos partisans ne
tient la campagne, que, par conséquent, ils n'ont pas d'attaque à
redouter et qu'ils marchent avec la sécurité la plus entière.
--C'est vrai, murmura le général.
--Aussi, rien ne sera-t-il plus facile que de les mettre en déroute;
la guerre de partisan est la seule non seulement que vous puissiez
faire aujourd'hui, mais qui vous offre des chances de succès à peu
près certaines; en harcelant sans cesse vos ennemis, en les battant en
détail, vous avez l'espoir de ressaisir la fortune qui vous abandonne
et de vous délivrer de votre odieux compétiteur. Ayez seulement le
dessus dans trois ou quatre rencontres avec ses troupes, et vos
partisans qui vous abandonnent parce qu'ils vous croient perdu vous
reviendront en foule, et cette formidable armée de Juárez fondra comme
la neige au soleil.
--Oui, oui, je comprends ce qu'il y a de hardi dans ce plan.
--D'ailleurs, il vous offre une chance suprême.
--Laquelle?
--Celle, si vous êtes vaincu, d'anoblir votre chute en tombant les
armes à la main sur un champ de bataille au lieu de vous laisser
enfumer comme un renard dans un terrier par un ennemi que vous
méprisez, et de vous voir dans quelques jours contraint d'accepter une
capitulation honteuse, afin d'éviter à la capitale de la république,
les horreurs d'un siège.
Le général se leva et commença à marcher à grands pas dans le cabinet;
au bout d'un instant il s'arrêta devant l'aventurier.
--Merci, don Jaime, lui dit-il d'une voix affectueuse, merci! Votre
rude franchise m'a fait du bien, elle m'a prouvé qu'il me reste au
moins un ami fidèle dans la mauvaise fortune; eh bien, soit j'adopte
votre plan, aujourd'hui même je le mettrai à exécution; quelle heure
est-il?
--Pas tout-à-fait quatre heures du matin, général.
--A cinq heures, j'aurai quitté México.
L'aventurier se leva.
--Vous me quittez, mon ami, lui dit le président.
--Ma présence n'est plus nécessaire ici, général; permettez-moi de me
retirer.
--Nous nous reverrons.
--Au moment de la bataille, oui, général. Où comptez-vous attaquer
l'ennemi?
--Là, dit le général, en posant le doigt sur un point de la carte,
à Toluca, où son avant-garde n'arrivera pas avant deux heures de
l'après-dîner; en faisant diligence, je puis l'atteindre vers midi et
avoir ainsi le temps nécessaire à tout préparer pour le combat.
--L'endroit est bien choisi, je vous prédis une victoire, général.
--Dieu vous entende! Moi je n'y crois pas.
--Encore votre découragement.
--Non, mon ami, vous vous trompez; ce n'est pas découragement de ma
part, c'est conviction.
Et il tendit affectueusement la main à l'aventurier qui prit congé et
se retira.
Quelques instants plus tard, don Jaime avait quitté México et penché
sur le cou de son cheval il courait à fond de train en rase campagne.
XXX
LA SORTIE
Ainsi que Miramón l'avait dit à l'aventurier, à cinq heures précises il
sortait de México à la tête de ses troupes.
Ses forces n'étaient pas nombreuses; elles ne se composaient que
de trois mille cinq cents hommes, infanterie et cavalerie, sans
artillerie, à cause des chemins perdus à travers lesquels il devait
marcher.
Chaque cavalier portait un fantassin en croupe, afin de rendre la
marche plus rapide.
C'était réellement un coup de main que le président allait tenter, coup
de main des plus hasardeux, mais qui, pour cette raison même, avait de
nombreuses chances de succès.
Le général Miramón chevauchait en tête de l'armée, au milieu de son
état major avec lequel il causait gaiment; on aurait dit, à le voir
allant ainsi calme et souriant, que nulle préoccupation n'attristait
son esprit, il semblait en quittant México avoir repris cette heureuse
insouciance de la jeunesse que les soucis du pouvoir lui avaient si
vite fait oublier.
La matinée bien qu'un peu fraîche présageait un beau jour: un
transparent brouillard s'élevait de la terre pompé par les rayons de
plus en plus ardents du soleil. Quelques rares troupeaux apparaissaient
çà et là dans les plaines; des recuas de mules, conduites par des
arrieros et se dirigeant vers México, croisaient incessamment la marche
des troupes; la terre bien cultivée ne présentait aucune trace de la
guerre, la campagne semblait au contraire jouir d'un calme profond.
Quelques Indiens couraient le long des chemins conduisant des bœufs
à la ville, d'autres amenaient des fruits et des légumes, tous se
hâtaient, et chantaient insouciamment, pour charmer les ennuis et la
longueur de la route.
En croisant le président qu'ils connaissaient bien, ils s'arrêtaient
étonnés, se découvraient, et le saluaient avec un affectueux respect.
Cependant, sur l'ordre de Miramón, les troupes s'étaient engagées
dans des sentiers perdus, presqu'infranchissables, où les chevaux
n'avançaient qu'avec une difficulté extrême.
Le paysage se fit alors plus abrupte et plus accidenté; la marche
devint plus rapide, le silence se rétablit dans les rangs des soldats:
on approchait de l'ennemi.
Vers dix heures du matin, le président ordonna une halte pour faire
reposer les chevaux, et donner aux soldats le temps de déjeuner.
Ordinairement rien de curieux comme une armée mexicaine; chaque soldat
est accompagné de sa femme, chargée de porter les provisions de bouche,
et de préparer les repas. Ces malheureuses, dévouées à toutes les
affreuses conséquences de la guerre, campent à quelques distances des
troupes lorsqu'elles s'arrêtent; ce qui donne aux armées mexicaines
l'apparence d'une émigration de barbares. Lorsqu'on livre bataille,
elles demeurent spectatrices impassibles de la lutte, sachant d'avance
qu'elles deviendront la proie du vainqueur, mais acceptant, ou
plutôt se soumettant avec une philosophique indifférence à cette dure
nécessité.
Cette fois, il n'en avait pas été ainsi; le président avait
expressément défendu qu'aucune femme suivît l'armée; les soldats
avaient donc emporté leurs provisions de bouche toutes préparées dans
les alforjas, ou doubles poches de toile attachées à l'arrière de leur
selle; précaution qui, en évitant une perte de temps considérable sur
celui marqué pour le repas, avait en outre cet avantage qu'elle évitait
qu'on allumât du feu.
A onze heures on sonna le boute-selle et chacun se mit en devoir de
reprendre son rang.
On approchait de Toluca, lieu où le président avait résolu d'attendre
l'ennemi.
Le chemin coupé de ravins profonds, à travers lesquels on ne pouvait
passer qu'avec des difficultés extrêmes, devenait presqu'impraticables;
cependant les soldats ne se décourageaient pas, c'était l'élite des
troupes de Miramón, ses plus fidèles partisans, ceux qui l'avaient
accompagné depuis le commencement de la guerre; ils redoublaient
d'ardeur devant les obstacles qu'ils surmontaient en riant, encouragés
par l'exemple de leur jeune général qui marchait bravement en avant, et
leur donnait ainsi l'exemple de la patience et de l'abnégation.
Le général Cobos avait été détaché en éclaireur avec une vingtaine
d'hommes résolus afin de surveiller la marche de l'ennemi, et d'avertir
le président dès qu'il l'apercevrait, en se repliant aussitôt sans se
laisser voir sur le gros de l'armée.
Soudain Miramón aperçut trois cavaliers qui accouraient à toute bride
vers lui; supposant avec raison que ces cavaliers étaient porteurs
d'une nouvelle importante, il éperonna son cheval et s'élança au
devant d'eux.
Bientôt il les eut rejoints.
De ces trois hommes deux étaient des soldats, le troisième bien monté
et armé jusqu'aux dents, paraissait être un paysan.
--Quel est cet homme? demanda le président en s'adressant à un des
soldats.
--Excellence, répondit l'un d'eux, cet individu s'est présenté au
général en demandant à être conduit vers vous, il est porteur, dit-il,
d'un pli qui doit vous être remis personnellement.
--Qui t'envoie vers moi? demanda le président à l'inconnu, immobile
devant lui.
--Que votre Excellence lise d'abord cette lettre, répondit-il, en
retirant un pli cacheté de son dolman et le présentant respectueusement
au général.
Miramón le décacheta et le parcourut rapidement des yeux.
--Ah, ah! fit-il en l'examinant avec attention, comment te nommes-tu,
mon brave?
--López, mon général.
--Bien! Ainsi il est près d'ici?
--Oui, général, embusqué avec trois cents cavaliers.
--Alors, il te met à ma disposition?
--Oui, général, pour tout le temps que vous aurez besoin de moi.
--Dis-moi, López, tu connais ce pays?
--J'y suis né, Excellence.
--Ainsi, tu es capable de nous guider?
--Où il vous plaira.
--Connais-tu la position de l'ennemi?
--Parfaitement, Excellence; les têtes de colonnes des généraux
Berriozábal et Degollado, ne sont qu'à une lieue environ de Toluca, où
elles doivent faire une grande halte.
--A quelle distance sommes-nous de Toluca, nous autres?
--En suivant cette route, à trois lieues environ, Excellence.
--C'est bien long; il y a un autre chemin plus court?
--Il y en a un qui raccourcit la distance de plus des deux tiers.
--¡Caray! s'écria le général, il faut le prendre.
--Oui, mais il est étroit, dangereux et impraticable à l'artillerie, la
cavalerie même n'y passera qu'à grand peine.
--Je n'ai pas d'artillerie.
--Alors, la chose est possible, général.
--Je n'en demande pas davantage.
--Seulement, si votre Excellence me le permet, je lui soumettrai un
avis que je crois bon.
--Parle.
--Le chemin est rude; il serait préférable de démonter la cavalerie, de
laisser marcher l'infanterie en avant, et de la faire suivre par les
cavaliers, conduisant leurs chevaux en bride.
--Cela va bien nous retarder.
--Au contraire, général, nous irons plus vite à pied.
--Soit; dans combien de temps serons-nous à Toluca?
--Dans trois quarts d'heure... est-ce trop, général?
--Non; si tu tiens ta promesse, je te donnerai dix onces.
--Bien que ce ne soit pas l'intérêt qui me dirige, répondit López, en
riant, je suis tellement certain de ne pas me tromper, que je regarde
l'argent comme gagné.
--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prend-le tout de suite, dit le
général en lui donnant sa bourse.
--Merci, Excellence; maintenant nous partirons quand vous voudrez;
seulement, recommandez le plus grand silence aux soldats, afin que nous
arrivions à l'improviste sur l'ennemi, et que nous l'attaquions avant
qu'il ait le temps de se reconnaître.
Miramón expédia un soldat au général Cobos, pour lui donner l'ordre de
se replier au plus vite, puis il fit mettre pied à terre aux soldats,
plaça les fantassins en avant, sur quatre de front, ce qui était la
plus grande largeur dont on pouvait disposer; la cavalerie démontée
forma l'arrière-garde.
Le général Cobos ne tarda pas à rejoindre; en quelques mots, Miramón le
mit au fait.
Le président, faisant tenir en bride derrière lui son cheval et celui
du guide, se plaça en tête de la troupe, malgré les prières de ses amis.
--Non, répondit-il à leurs sollicitations, je suis votre chef: en cette
qualité, la plus grande part de péril me revient, ma place est ici et
j'y reste.
Ils furent contraints de le laisser agir à sa guise.
--Partons-nous? dit Miramón à López.
--Allons, général.
Ils se mirent en marche; tous ces mouvements avaient été exécutés dans
le plus grand silence, avec une rapidité et un ensemble admirable.
López ne s'était pas trompé: le sentier qu'il avait fait prendre
aux troupes était si rocailleux et si difficile, que les troupes
avançaient beaucoup plus rapidement à pieds.
--Ce sentier se prolonge-t-il ainsi longtemps? demanda le président au
guide.
--Jusqu'à demi-portée de fusil à peu près de Toluca, général,
répondit celui-ci; arrivé là, il monte par une pente assez rapide, en
s'élargissant beaucoup, jusqu'à dominer Toluca, où il est facile de
descendre même avec la cavalerie au galop.
--Hum! Il y a du bon et du mauvais dans ce que tu m'apprends-là.
--Je ne comprends pas, Excellence.
--Dam, c'est assez clair cependant, il me semble: suppose que les Puros
aient placé un cordon de sentinelles sur la hauteur, notre projet sera
éventé et notre expédition inutile, tu n'as pas réfléchi à ce que tu
faisais en nous conduisant par ici.
--Pardon, Excellence, les Puros savent qu'aucun corps d'armée ne bat la
campagne, ils se croient certains de n'avoir pas d'attaque à redouter;
ils ne prennent donc pas des précautions, qu'ils considèrent comme
inutiles; de plus, les hauteurs dont vous parlez, sont trop éloignées
de l'endroit où ils camperont, et surtout trop élevées pour qu'ils
songent à les couronner.
--Enfin, murmura le général, à la grâce de Dieu! Maintenant que je suis
ici, je ne reculerai pas.
Ils continuèrent à s'avancer en redoublant de précautions.
Depuis vingt-cinq minutes environ ils étaient engagés dans le sentier,
lorsque López, après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur,
s'arrêta subitement.
--Que fais-tu? lui demanda le général.
--Vous le voyez, Excellence, je m'arrête; de l'autre côté de ce
coude, qui est là devant nous, le sentier commence à monter, nous ne
sommes plus qu'à une portée de fusil au plus de Toluca; si vous me
le permettez, je vais me lancer en avant, en enfant perdu, afin de
m'assurer que les hauteurs ne sont pas surveillées et que vous avez le
passage libre.
Le général le regarda attentivement.
--Vas, lui dit-il enfin, nous attendrons ton retour pour pousser en
avant, je me fie à toi.
López se débarrassa de ses armes et de son chapeau, qui non seulement
lui étaient inutiles, mais encore auraient pu le trahir, et s'étendant
sur le sol, il commença à ramper à la mode indienne et ne tarda pas à
disparaître au milieu des halliers qui bordaient le sentier.
Cependant, sur un signe du président, le mot de halte avait rapidement
circulé dans les rangs et l'armée s'était arrêté presqu'instantanément.
Quelques minutes s'écoulèrent.
Les généraux s'étaient rapprochés, ils entouraient le président.
Le guide ne revenait pas. L'anxiété était au comble.
--Cet homme nous trahit, dit le général Cobos.
--Je ne le crois pas, répondit aussitôt Miramón, je suis sûr de celui
qui me l'a adressé.
En ce moment, les buissons s'écartèrent et un homme parut.
Cet homme était López, le guide.
Son visage était calme, son œil clair, sa démarche assurée; il
s'approcha du président, s'arrêta à deux pas de lui, le salua et
attendit qu'il lui adressât la parole.
--Eh bien? demanda Miramón.
--Je me suis avancé jusqu'à la crête même de la hauteur, Excellence,
répondit-il, j'ai vu distinctement le bivouac des _Puros_; ils ne
soupçonnent pas votre présence: je crois que vous pouvez agir.
--Ainsi, ils n'ont pas établi de cordon de sentinelles sur la hauteur?
--Non, général.
--Bien, conduis-moi jusqu'à l'entrée du sentier, il me faut voir les
lieux afin de dresser mon plan d'attaque en conséquence.
López ramassa son fusil et son chapeau.
--Je suis prêt, dit-il.
Ils s'avancèrent; derrière eux, à une courte distance venait l'armée.
Tout était désert, ainsi que le guide l'avait annoncé.
Miramón examina le terrain avec la plus sérieuse attention.
--Bon, murmura-t-il, je sais maintenant ce qui me reste à faire, et
s'adressant au guide:
--Ainsi, ton maître est embusqué de façon à prendre l'ennemi à revers,
dit-il.
--Oui, Excellence.
--Mais comment le prévenir, afin que son attaque coïncide avec la nôtre?
--Rien de plus facile, Excellence; vous voyez cet arbre, qui s'élance
solitaire et dont le faîte, seul, domine la hauteur?
--Oui, je le vois, eh bien?
--J'ai l'ordre de couper la tête de cet arbre au moment précis ou vous
commencerez l'attaque, la disparition de l'arbre, sera pour lui le
signal de charger l'ennemi.
--Vive Dieu! s'écria-t-il, cet homme est né général, rien ne lui
échappe; vas à cet arbre, monte dessus, et tiens-toi prêt, lorsque
tu me verras lever mon épée en l'air, d'un coup de ta machette tu
trancheras la cime de l'arbre: tu m'as compris?
--Parfaitement, Excellence, mais après que ferai-je?
--Ce que tu voudras.
--Bon, alors je rejoindrai mon maître.
Il prit son cheval des mains de l'assistant qui le tenait en bride, et
se dirigea tranquillement vers l'arbre.
Miramón divisa son infanterie en trois corps, et plaça sa cavalerie en
réserve.
Toutes les dispositions prises, les troupes commencèrent l'ascension de
la hauteur.
Lorsqu'elles atteignirent le sommet.
--En avant! En avant! s'écria Miramón en brandissant son épée et
s'élançant sur la descente.
Toute l'armée roula derrière lui comme une avalanche.
En voyant le président lever son épée, d'un seul coup López avait
tranché la cime de l'arbre au sommet duquel il se tenait, puis, cet
exploit accompli, il s'était laissé glisser en bas, avait sauté sur son
cheval et s'était élancé au galop à la suite de l'armée.
L'apparition subite des troupes de Miramón avait causé un désordre
affreux dans le bivouac des Puros, qui étaient loin de s'attendre à une
attaque aussi brusque et aussi vigoureuse, leurs espions leur ayant
assuré qu'aucun corps d'armée ne tenait la campagne.
Les soldats sautèrent sur leurs armes, et les officiers essayèrent
d'organiser la résistance, mais avant même que les rangs fussent
formés, déjà les troupes du président étaient sur eux, et les
chargeaient avec furie, aux cris de...
--Vive México! Miramón! Miramón!
Cependant les généraux qui commandaient les Puros, officiers braves et
intelligents, se multipliaient pour résister; à la tête des soldats qui
déjà s'étaient armés et avaient, tant bien que mal, formé leurs rangs;
ils engagèrent une fusillade meurtrière, les canons avaient été mis en
batterie et ouvrirent un feu terrible contre l'infanterie du président.
L'affaire devenait sérieuse. Les Juaristas avaient l'avantage du
nombre; remis de la panique qu'ils avaient d'abord éprouvée, il était à
craindre si le combat se prolongeait, qu'ils prissent l'offensive.
En ce moment, de grands cris se firent entendre sur leurs derrières, et
une troupe nombreuse de cavaliers se rua sur eux la lance en avant.
Pris entre deux ennemis, les Juaristas se crurent trahis; ils perdirent
la tête et commencèrent à se débander.
La cavalerie de Miramón apparut en ce moment et chargea vigoureusement
l'ennemi.
Le combat dégénéra dès lors en massacre, ce ne fut plus une lutte, mais
une boucherie; les Juaristas pris en avant, en flanc et en arrière, ne
songèrent plus qu'à s'ouvrir passage.
La retraite commença, et bientôt se changea en déroute complète.
Le général Berriozábal, le général Degollado, ses fils, deux colonels,
tous les officiers composant leur état major, quatorze pièces de canon,
une grande quantité de munitions et d'armes, et plus de deux mille
prisonniers tombèrent entre les mains de Miramón. Le président avait
eu sept hommes tués et onze légèrement blessés.
La bataille n'avait duré que vingt-cinq minutes. La victoire était
complète.
La fortune capricieuse accordait un dernier sourire à celui dont elle
avait résolu la perte.
XXXI
TRIOMPHE
Cette victoire imprévue si éclatante et si complète, remportée par
Miramón sur des troupes aguerries commandées par des officiers
renommés, rendit subitement le courage et l'espoir aux partisans
effrayés du président de la République.
L'esprit des soldats changea à un tel point qu'ils ne doutèrent plus
du triomphe de leur cause et en arrivèrent en quelques instants à la
considérer presque comme définitivement gagnée.
Seul, au milieu de la joie générale, Miramón ne se faisait pas illusion
sur la portée de la victoire qu'il avait remportée: pour lui ce lustre
nouveau jeté sur ses armes si longtemps victorieuses n'était que le
dernier et brillant éclat jeté par la torche sur le point de s'éteindre.
Il connaissait trop à fond la position précaire à laquelle il était
réduit pour se bercer un seul instant d'espérances trompeuses;
seulement, il remerciait intérieurement la fortune du dernier sourire
qu'elle daignait lui accorder et qui l'empêcherait de tomber du
pouvoir comme un homme vulgaire.
Lorsque la cavalerie, lancée à la poursuite des fuyards pour les
empêcher de se rallier, eut enfin rejoint le gros de l'armée demeuré
sur le champ de bataille, Miramón après avoir accordé un repos de deux
heures à ses troupes, donna l'ordre de rentrer à México.
Le retour du corps expéditionnaire fut loin d'être aussi rapide, que
sa marche précédente: les chevaux fatigués n'avançaient qu'avec peine,
l'infanterie avait mis pied à terre pour escorter les prisonniers,
puis les canons et les nombreuses voitures de bagages dont on s'était
emparés et qui venaient à la suite de l'armée, ne pouvaient passer que
par une route large et frayée, ce qui obligea le général Miramón à
prendre le grand chemin et lui occasionna un retard de plusieurs heures.
Il était dix heures du soir environ lorsque l'avant-garde du corps
expéditionnaire atteignit les garitas de México.
Il faisait nuit noire, et pourtant la ville apparaissait dans l'ombre
diamantée d'une innombrable quantité de lumières.
Les bonnes comme les mauvaises nouvelles se propagent avec une rapidité
extraordinaire; résolve qui pourra ce problème presqu'insoluble, mais
ce qui est certain c'est que la bataille était à peine terminée à
Toluca que déjà on en connaissait l'issue à México; le bruit du succès
éclatant remporté par le président avait immédiatement couru de bouche
en bouche sans que qui que ce fût sût de qui il le tenait.
A la nouvelle de cette victoire inespérée, la joie avait été
universelle, l'enthousiasme porté à son comble et, la nuit venue, la
ville s'était spontanément trouvé illuminée.
L'ayuntamiento, en corps, attendait le président à l'entrée de la
ville pour lui adresser ses félicitations; les troupes défilèrent
entre deux haies compactes de peuple poussant de frénétiques vivats,
agitant les mouchoirs et les chapeaux et tirant force pétards en signe
de réjouissance; les cloches malgré l'heure avancées sonnaient à toute
volée et les nombreux chapeaux à la basile des membres du clergé mêlés
à la foule prouvaient que les prêtres et les moines, si froids la
veille même pour l'homme qui toujours les avait soutenus, avaient,
à la nouvelle de sa victoire, senti subitement se réveiller leur
enthousiasme endormi.
Miramón traversa toute cette foule, calme, impassible, rendant, avec
une imperceptible expression d'ironie, les saluts qui lui étaient
incessamment adressés à droite et à gauche.
Il mit pied à terre devant le palais; un peu en avant de la porte, un
homme se tenait immobile et souriant.
Cet homme était l'aventurier.
En l'apercevant, Miramón ne put réprimer un mouvement de joie.
--Ah! Venez, venez, mon ami, s'écria-t-il, en allant à lui.
Et à la stupéfaction générale, il passa son bras sous le sien et
l'entraîna dans l'intérieur du palais.
Lorsque le président eut atteint le cabinet particulier, dans lequel il
travaillait habituellement, il se jeta dans un fauteuil, et essuyant,
avec un mouchoir, son visage baigné de sueur.
--Ouf! s'écria-t-il, d'un ton de mauvaise humeur, je suis rompu!
Cette stupide palinodie, à laquelle j'ai été malgré moi contraint
d'assister, m'a sur l'honneur plus brisé de fatigue que tous les
autres événements de cette journée, cependant si féconde en péripéties
extraordinaires.
--Bien, répondit affectueusement l'aventurier, je suis heureux de vous
entendre parler ainsi, général; je craignais que vous vous ne fussiez
laissé griser par votre succès.
Le général haussa les épaules avec dédain.
--Pour qui me prenez-vous, mon ami? répondit-il; quelle triste idée
vous faites-vous de moi, si vous supposez que je sois homme à me
laisser ainsi aveugler par un succès qui, tout éclatant qu'il paraisse,
n'est en réalité qu'une victoire de plus à enregistrer, mais dont les
résultats seront nuls pour le bien de la cause que je soutiens?
--Ce que vous dites n'est que trop vrai, général.
--Croyez-vous que je l'ignore? Ma chute est inévitable: cette bataille
la retardera de quelques jours à peine; je dois tomber, parce que
malgré les cris enthousiastes de la foule, toujours changeante et
facile à tromper, ce qui jusqu'à présent a fait ma force et m'a soutenu
dans la lutte que j'ai entreprise, m'a abandonné sans retour, je sens
que l'esprit de la nation n'est plus avec moi.