résistions...
--Nous serions honnies, montrées au doigt et perdues de réputation.
--Enfin, vous comptez donc, malgré votre cœur, conclure ce mariage
odieux?
--Que vous dirai-je, chérie, la pensée seule que ce mariage se puisse
accomplir, me rend folle de douleur, et pourtant je n'entrevois aucun
moyen de m'y soustraire; le comte a quitté la France, il est venu
ici, dans le but unique de m'épouser; mon père en mourant lui a fait
promettre de ne pas me laisser sans protecteur et de conclure cette
union. Vous voyez que voici bien des raisons et des plus graves pour
qu'il me semble impossible de me soustraire au sort qui me menace.
--Mais vous, ma chérie, reprit avec feu doña Carmen, pourquoi ne
vous expliquez-vous pas clairement avec le comte? Peut être cette
explication aplanirait-elle toutes les difficultés.
--C'est possible, mais cette explication ne peut venir de moi, le comte
m'a rendu d'immenses services depuis la mort de mon malheureux père,
ce serait fort mal le récompenser que de répondre par un refus à une
recherche qui, sous tous les rapports, doit m'honorer.
--Oh! Vous l'aimez, Dolores! s'écria-t-elle avec ressentiment.
--Non, je ne l'aime pas, répondit-elle avec dignité, mais peut-être
m'aime-t-il, lui; rien ne me prouve le contraire.
--Je suis certaine que c'est moi qu'il aime! s'écria Carmen.
--Ma chérie, dit-elle en souriant, on n'est jamais certain de ces
choses-là, même quand on a devers soi les serments les plus solennels,
à plus forte raison, quand ni un mot, ni un geste, ni un regard, ne
sont là pour certifier qu'on ne se trompe pas. Je reprends donc: de
deux choses l'une, ou le comte m'aime, ou il ne m'aime pas et suppose
que moi j'ai de l'amour pour lui; dans un cas comme dans l'autre ma
conduite est toute tracée, je dois attendre sans la provoquer une
explication, qui ne saurait manquer d'avoir lieu entre nous, et qui,
j'en suis convaincue, ne tardera pas; alors je vous le jure Carmen,
je serai ce que je dois être avec le comte, c'est-à-dire franche et
loyale, et si après cette explication il reste quelques doutes dans le
cœur du comte, c'est qu'il aura absolument voulu les conserver, et il
ne me restera plus qu'à courber tristement la tête, et à me résigner
à mon sort. Voilà tout ce qu'il m'est possible de vous promettre, ma
chérie; autre chose, je n'oserais le faire, ma dignité de femme, le
respect que je me dois à moi-même, m'ont tracé une ligne de conduite
dont je crois de mon honneur de ne pas m'écarter.
--Ma chère Dolores, bien que fort affligée de votre résolution,
cependant je suis contrainte d'avouer que c'est la seule que dans la
circonstance présente il vous convienne d'adopter, ne me gardez donc
pas rancune de ma mauvaise tête, je souffre tant.
--Et moi? Croyez-vous donc, chérie, que je sois heureuse? Oh!
Détrompez-vous si vous avez cette pensée; peut-être suis-je plus
malheureuse que vous encore.
En ce moment on entendit craquer légèrement le sable des allées.
--Voici quelqu'un; dit doña Dolores.
--C'est le comte, dit aussitôt Carmen.
--Comment le sais-tu, mignonne?
La jeune fille rougit.
--Je le devine aux battements de mon cœur, murmura-t-elle doucement.
--Il est seul, je crois.
--Oui, il est seul.
--Mon Dieu, se passerait-il quelque chose de nouveau?
--Oh! Dieu veuille que non.
Le comte parut à l'entrée du bosquet; il était seul en effet, il
salua les jeunes filles et attendit qu'elles daignassent l'autoriser
à pénétrer plus avant. Doña Dolores lui tendit la main en souriant,
tandis que sa compagne s'inclinait pour dissimuler sa rougeur.
--Soyez le bienvenu, mon cousin, dit doña Dolores, vous arrivez tard
aujourd'hui.
--Je suis heureux, ma cousine, répondit-il que vous vous soyez aperçue
de ce retard involontaire; mon ami don Domingo, forcé d'aller matin de
bonne heure à deux lieues de la ville, m'avait chargé d'une commission
qu'il m'a fallu remplir avant que d'avoir le bonheur de vous rendre mes
devoirs.
--Voici une excuse parfaitement motivée, mon cousin, et nous vous
absolvons, Carmen et moi; maintenant asseyez-vous, là, entre nous deux,
et causons.
--Avec le plus grand plaisir, ma cousine.
Il entra alors dans le bosquet, et s'assit entre les deux jeunes filles.
--Permettez-moi, doña Carmen, reprit-il, en se penchant avec courtoisie
vers la jeune fille, de vous présenter mes respectueux hommages et de
m'informer de votre chère santé.
--Je vous suis reconnaissante de cette attention, caballero,
répondit-elle; grâce à Dieu, ma santé est fort bonne, je désirerais que
celle de ma mère fut dans d'aussi excellentes conditions.
--Doña Maria serait-elle malade? s'écria-t-il vivement.
--J'espère que non, cependant elle est assez gravement indisposée pour
garder la chambre.
Le comte fit un mouvement pour se lever.
--Peut-être ma présence ici paraîtrait-elle déplacée dans de telles
circonstances, dit-il, et je vais...
--Nullement, demeurez, caballero, vous n'êtes pas un étranger pour
nous: votre titre de cousin et de fiancé de ma chère Dolores,
ajouta-t-elle avec intention, autorise suffisamment votre présence.
--Autorisée bien plus encore, mon cousin, par les services nombreux que
vous nous avez rendus et qui vous donnent droit à notre reconnaissance.
--Aussi quoi qu'il arrive, vous et don Domingo votre ami, serez
toujours les bienvenus auprès de nous, caballero, dit en souriant doña
Carmen.
--Vous me comblez, señoritas.
--N'aurons-nous pas le plaisir de voir aujourd'hui votre ami?
--Pardonnez-moi, señorita, avant une heure il sera ici; mais vous vous
levez, avez-vous donc l'intention de nous quitter, doña Carmen?
--Pour quelques instants seulement, caballero, je vous demande
l'autorisation de vous laisser; Dolores vous tiendra compagnie pendant
que j'irai voir si ma mère se trouve mieux.
--Faites, señorita, et soyez assez bonne pour informer madame votre
mère du vif intérêt que je lui porte, et du chagrin que j'éprouve de la
savoir indisposée.
La jeune fille salua en souriant, et s'éloigna légère comme un oiseau.
Le comte et doña Dolores demeurèrent seuls. Leur situation était
singulière et surtout fort embarrassante, ils se trouvaient ainsi
à l'improviste mis en demeure d'entamer cette explication, devant
laquelle tout en en reconnaissant l'urgente nécessité, ils reculaient
cependant tous les deux.
S'il est difficile à une femme d'avouer à l'homme qui la courtise,
qu'elle ne l'aime pas, cet aveu est bien plus difficile et bien plus
pénible encore, lorsqu'il doit sortir de la bouche d'un homme.
Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles les deux jeunes gens
ne prononcèrent pas un mot, et se contentèrent de se jeter des regards
à la dérobée.
Enfin, comme le temps se passait, et que le comte craignait, s'il
laissait échapper cette occasion favorable, de ne pas la voir se
représenter avant longtemps, il se décida à prendre la parole.
--Eh bien, ma cousine, dit-il du ton le plus dégagé qu'il put affecter,
commencez-vous à vous habituer un peu à cette vie de recluse que les
circonstances malheureuses où vous vous êtes trouvée, vous ont faite?
--Je suis parfaitement habituée à cette existence calme et reposée,
mon cousin, répondit-elle, si ce n'étaient les tristes souvenirs qui,
à chaque instant, me viennent assaillir, je vous avoue que je me
trouverais fort heureuse.
--Je vous en félicite, ma cousine.
--En effet, que me manque-t-il ici? Doña Maria et sa fille me
chérissent, elles m'entourent de soins et d'attentions, j'ai un petit
cercle d'amis dévoués; puis-je désirer autre chose en ce monde, où la
véritable félicité ne saurait exister?
--J'envie votre philosophie, ma cousine, cependant mon devoir de
parent... et d'ami, ajouta-t-il avec hésitation, m'obligent à vous
faire observer que cette situation, si heureuse qu'elle soit, ne
saurait être que précaire, vous ne pouvez espérer passer vos jours au
sein de cette charmante famille; mille événements imprévus peuvent
surgir tout à coup, qui vous en sépareront violemment.
--C'est vrai, mon cousin, murmura-t-elle d'une voix basse et tremblante.
--Vous savez, reprit-il, combien peu, en ce malheureux pays, il est
permis de compter sur l'avenir, une jeune fille de votre âge, surtout
de votre beauté, ma cousine, est fatalement exposée à mille dangers
auxquels il lui est presqu'impossible de se soustraire; je suis, moi,
votre parent, sinon le plus proche, du moins le plus réellement dévoué,
vous n'en doutez point n'est-ce pas?
--Oh! Dieu m'en garde, mon cousin, croyez bien au contraire que mon
cœur vous conserve une profonde reconnaissance pour les services sans
nombre que vous m'avez rendus.
--De la reconnaissance seulement, dit-il avec intention, le mot est
bien vague, ma cousine.
Elle leva sur lui son charmant et limpide regard.
--Quel autre mot pourrai-je employer? dit-elle.
--J'ai tort, pardonnez-moi, reprit-il; c'est que la situation
dans laquelle nous sommes placés, l'un vis-à-vis de l'autre, est
si singulière, ma cousine, que je ne sais véritablement comment
m'exprimer, en vous parlant toujours; je crains de vous déplaire.
--Non, mon cousin, vous n'avez rien à redouter de pareil, répondit-elle
en souriant, vous êtes mon ami, et à ce titre, vous avez le droit de
tout me dire, comme moi je puis tout entendre.
--Ce titre d'ami que vous me donnez, dit-il doucement, votre père avait
désiré...
--Oui, interrompit-elle avec une certaine vivacité, je sais à quoi vous
faites allusion, mon cousin: mon père avait fait pour moi des projets
d'avenir, que la mort l'a empêché de réaliser.
--Ces projets, ma cousine, il dépend de vous seule qu'ils se réalisent.
Elle sembla hésiter pendant une minute ou deux, puis elle reprit d'une
voix tremblante en pâlissant légèrement:
--Les désirs de mon père sont des ordres pour moi, mon cousin; le jour
où il vous plaira d'exiger ma main, je vous la donnerai.
--Ma cousine, ma cousine, s'écria-t-il avec feu, je ne l'entends pas
ainsi, j'ai juré à votre père, non seulement de veiller sur vous, mais
encore, d'assurer voire bonheur par tous les moyens en mon pouvoir.
Cette main que vous êtes prête à me donner, pour obéir à votre
père, cette main, je ne l'accepterai que si en même temps elle est
accompagnée du don de votre cœur; quels que soient les sentiments que
j'éprouve pour vous, jamais je ne vous contraindrai à contracter une
union qui vous rendrait malheureuse.
--Merci, mon cousin, murmura-t-elle en baissant les yeux, vous êtes
noble et bon.
Le jeune homme lui prit doucement la main.
--Dolores, lui dit-il, permettez-moi de vous donner ce nom, ma cousine,
je suis votre ami, n'est-ce pas?
--Oh! Oui, fit-elle faiblement.
--Mais, ajouta-t-il avec hésitation, votre ami seulement?
--Hélas! soupira-t-elle.
--Il suffit, dit-il, il est inutile d'insister davantage, ma cousine
vous êtes libre.
--Que voulez-vous dire? s'écria-t-elle avec anxiété.
--Je veux dire, Dolores que je vous rends votre parole, je renonce à
l'honneur de vous épouser, tout en me réservant le droit, si vous y
consentez, de continuer de veiller à votre bonheur.
--Mon cousin!
--Dolores, vous ne m'aimez pas, votre cœur s'est donné à un autre,
un mariage entre nous ferait le malheur de tous deux; pauvre enfant,
déjà vous avez assez été éprouvée par l'adversité, à un âge où la
vie ne doit être semée que de fleurs; soyez heureuse avec celui que
vous aimez! Il ne tiendra pas à moi, que bientôt votre sort soit
uni au sien. Ce titre précieux d'ami que vous m'avez donné je le
justifierai, en renversant les obstacles, qui peut être s'opposent à
l'accomplissement de vos plus chers désirs.
--Ah! s'écria-t-elle, les yeux baignés de larmes en pressant la main
qui tenait la sienne, pourquoi n'est-ce pas vous que j'aime, vous si
digne d'inspirer de tendres sentiments?
--Le cœur a de ces anomalies, ma cousine; qui sait, peut-être vaut-il
mieux qu'il en soit ainsi; maintenant; séchez vos larmes, ma querida
Dolores! Ne voyez plus en moi qu'un ami dévoué, un confident sûr auquel
si je ne les connaissais déjà, vous pourriez sans crainte confier tous
vos charmants secrets d'amour.
--Eh quoi! fit-elle en le regardant avec surprise, vous sauriez...?
--Je sais tout, ma cousine, rassurez-vous donc; d'ailleurs, lui n'a pas
été aussi discret que vous: il m'a tout avoué.
--Il m'aime! s'écria-t-elle, en se levant toute droite; il serait
possible?
En ce moment un bruit de pas précipités se fit entendre au dehors.
--Lui-même va vous le dire, reprit le comte.
Au même instant, Dominique entra dans le bosquet.
--Ah! fit-elle en retombant tremblante sur le banc qu'elle avait quitté.
--Mon Dieu! s'écria Dominique en pâlissant, que se passe-t-il donc?
--Rien qui doive vous effrayer, mon ami, répondit en souriant le comte;
doña Dolores vous permet de lui adresser ses hommages.
--Il serait vrai! s'écria-t-il en s'élançant vers elle et tombant à ses
genoux.
--Oh! Mon cousin, fit la jeune fille d'un ton de doux reproche,
pourquoi avoir ainsi abusé d'un secret?
--Que vous ne m'aviez pas confié, mais que j'ai deviné, répondit-il.
--Traître! dit la jeune fille en se levant subitement et en menaçant
son cousin du doigt, si vous avez deviné mon secret, j'ai surpris le
vôtre.
Et elle disparut, s'envolant légère comme un oiseau, et laissant les
deux hommes face-à-face. Dominique, étonné de cette fuite imprévue
qu'il ne savait à quel motif attribuer, fit un mouvement pour s'élancer
à sa poursuite, mais le comte l'arrêta.
--Demeure, lui dit-il; le cœur des jeunes filles a des mystères qui ne
doivent pas être dévoilés. Que veux-tu de plus, maintenant que tu es
sûr de son amour?
--Oh! Mon ami, s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, je suis le plus
heureux des hommes.
--Egoïste, lui dit doucement le comte, qui ne songe qu'à lui lorsque
mon âme souffre peut-être sans espoir!
Doña Dolores n'avait fui aussi vite le bosquet que pour rétablir un
peu d'ordre dans ses pensées, et se remettre de la trop forte émotion
qu'elle venait d'éprouver.
Comme elle allait entrer dans la maison, Carmen en sortit.
Dolores se jeta dans ses bras en fondant en larmes. La jeune fille,
effrayée de l'état dans lequel elle voyait son amie, la conduisît
doucement jusqu'à sa chambre, où celle-ci se laissa mener machinalement
sans opposer la plus légère résistance.
Doña Dolores demeura longtemps avant de pouvoir raconter à son amie ce
qui s'était passé dans le bosquet, et comment l'arrivée imprévue de
Dominique l'avait pour ainsi dire obligée à laisser échapper l'aveu de
son amour.
Doña Carmen, qui était loin de s'attendre à un dénouement si prompt et
surtout si heureux, fut au comble de la joie.
Plus de contrainte désormais, plus de malentendus, elles pourraient
sans arrière-pensée se livrer à leurs doux rêves d'avenir.
Qu'avaient-elles à redouter, maintenant qu'elles étaient sûres de
l'amour des deux jeunes gens? Quel obstacle pourrait empêcher leur
prompte union?
Ainsi raisonnait doña Carmen, pour rassurer la pudeur un peu
effarouchée de son amie par l'aveu qui malgré elle lui avait échappé et
la remplissait de honte.
Les jeunes filles sont ainsi, qu'elles consentent à ce que celui
qu'elles aiment devine leur amour, mais qu'elles considèrent comme une
impardonnable faiblesse d'en convenir devant lui.
Carmen, plus âgée de quelques années que Dolores et par conséquent
plus forte contre ses propres émotions, railla doucement son amie de
sa faiblesse, et l'amena peu à peu à convenir avec elle que, puisque
l'aveu de son amour était fait, elle ne le regrettait pas.
Elles quittèrent alors leur chambrette, et, composant leur visage pour
en effacer toute trace d'émotion, elles se rendirent au jardin.
Il était désert.
XXIX
LE COUP DE MAIN
En retournant de quelques pas en arrière, nous raconterons ce qui
s'était passé depuis le jour où Miramón avait si _librement_ disposé de
l'argent des bons de la Convention déposé au consulat anglais jusqu'à
celui où notre histoire est arrivée; car les événements politiques,
non seulement ne furent pas étrangers, mais encore précipitèrent le
dénouement de l'histoire que nous avons entrepris d'écrire.
Ainsi que don Jaime le lui avait prédit, la façon tant soit peu brutale
dont le général Márquez avait exécuté ses ordres, et l'acte même
foncièrement illégal de s'emparer des fonds de la Convention, avait
fatalement entaché le caractère jusque-là si pur de tout arbitraire et
de toute spoliation du jeune président.
En apprenant cette nouvelle, les membres du corps diplomatique, entre
autres l'ambassadeur d'Espagne et le chargé d'affaires de France, qui
penchaient plutôt pour Miramón que pour Juárez, à cause de la noblesse
de son caractère et de l'élévation de ses vues, avaient, dès ce moment,
considéré la cause du parti modéré représenté par Miramón comme
irrémissiblement perdue, à moins d'un de ces miracles si fréquents
en révolution, mais dont rien ne faisait soupçonner la possibilité.
D'ailleurs, la somme comparativement fort importante des bons de
la Convention, jointe à celle que don Jaime avait fait remettre au
président, n'avait pas suffi, non pas à combler le déficit, il était
énorme, mais seulement à le diminuer sensiblement.
La plus grande partie de l'argent avait été employée à payer
les soldats qui, n'ayant pas touché de solde depuis trois mois,
commençaient à faire entendre des cris séditieux et menaçaient de
déserter en masse.
L'armée payée ou à peu près, Miramón ouvrit des enrôlements dans
le but de l'augmenter, afin de tenter une dernière fois la fortune
des combats, résolu à défendre pied à pied le pouvoir qui lui était
librement confié par les représentants de la nation.
Cependant, malgré la confiance qu'il affectait, le jeune et aventureux
général ne se faisait pas illusion sur ce que sa position avait de
déplorable, vis-à-vis des forces de plus en plus considérables et
réellement imposantes des _puros_, ainsi que se nommaient eux-mêmes
les partisans de Juárez; aussi, avant de jouer sa dernière partie,
voulût-il essayer du dernier moyen en son pouvoir c'est-à-dire une
médiation diplomatique.
L'ambassadeur d'Espagne, à son arrivée au Mexique, avait reconnu le
gouvernement de Miramón; ce fut donc à ce diplomate, qu'en désespoir
de cause, s'adressa le président aux abois, dans le but d'obtenir une
médiation des ministres résidents afin de tenter par la conciliation
d'arriver au rétablissement de la paix, proposant de se soumettre à
certaines conditions dont voici les plus importantes:
Premièrement, les délégués choisis par les deux partis belligérants,
conférant avec les ministres européens et celui des États-Unis,
conviendraient de la façon de rétablir la paix.
Secondement: Ces délégués nommeraient la personne qui devrait conserver
le gouvernement de toute la république pendant qu'une assemblée
générale résoudrait les questions qui divisaient les Mexicains.
Troisièmement enfin: on déterminerait également la manière de convoquer
le Congrès.
Cette dépêche, adressée le 3 octobre 1860 au ministre d'Espagne,
se terminait par ces paroles significatives qui montraient bien la
lassitude de Miramón et le désir réel qu'il avait d'en finir:
«Dieu veuille que cette convention, tentée confidentiellement, obtienne
un meilleur résultat que celles qui jusqu'à ce jour ont été proposées.»
Ainsi que tout le faisait supposer, cette tentative suprême de
réconciliation échoua.
Le motif en était simple et facile à comprendre pour les gens même les
plus en dehors de la politique.
Juárez, maître de la plus grande partie du territoire de la république,
se sentait dans son gouvernement de Veracruz trop fort par l'épuisement
de son adversaire, pour ne pas se montrer intraitable sur le fond
même de la question; il voulait non pas partager la position par des
concessions réciproques, mais bien triompher intégralement.
Pourtant, comme un brave lion acculé par les chasseurs, Miramón avait
toujours foi dans sa valeureuse épée si souvent victorieuse, il ne
désespérait pas encore ou plutôt il ne voulait pas désespérer; afin de
retenir les lambeaux épars de ses derniers défenseurs, le l7 novembre,
il leur adressa un suprême appel, dans lequel il s'efforça de ranimer
les étincelles mourantes de sa cause perdue déjà, essayant de donner
à ceux qui l'entouraient encore l'énergie qu'il conservait intacte en
lui-même.
Malheureusement, la foi avait fui, ces paroles tombaient dans des
oreilles fermées par l'intérêt personnel et la peur; nul ne voulut
comprendre ce cri suprême de l'agonie d'un grand et sincère patriote.
Cependant, il fallait prendre une résolution quelconque, renoncer à
continuer la lutte et déposer le pouvoir, ou tenter de nouveau le sort
des armes et résister jusqu'à la dernière extrémité.
Ce fut cette dernière résolution qui après mûres réflexions fut adoptée
par le général.
La nuit touchait à son terme; des lueurs bleuâtres filtraient à travers
les rideaux et faisaient pâlir les bougies allumées dans le cabinet où
une fois déjà nous avons conduit le lecteur pour le faire assister à
l'entretien du général président et de l'aventurier.
Cette fois encore les deux mêmes interlocuteurs se trouvaient
face-à-face dans le cabinet.
Les bougies presque entièrement brûlées montraient que la veillée avait
été longue, les deux hommes courbés sur une immense carte semblaient
l'étudier avec la plus sérieuse attention, tout en causant entre eux
avec une certaine animation.
Tout à coup le général se redressa avec un mouvement d'humeur et se
laissa tomber dans un fauteuil.
--Bah! murmura-t-il entre ses dents, à quoi bon s'obstiner contre la
mauvaise fortune?
--Pour la vaincre, général, répondit l'aventurier.
--C'est impossible.
--Vous désespérez? Vous? dit-il avec intention.
--Je ne désespère pas; loin de là, je suis au contraire résolu à
me faire tuer s'il le faut, plutôt que de subir la loi que prétend
m'imposer ce misérable Juárez, cet Indien haineux et vindicatif ramassé
par pitié sur le bord d'une route par un Espagnol, et qui ne se sert
des connaissances qu'il a acquises, et de l'éducation de hasard qu'il
a reçue, que pour déchirer sa patrie et la plonger dans un gouffre de
malheurs.
--Que voulez-vous faire à cela, général? répondit railleusement
l'aventurier. Qui sait? Peut-être l'Espagnol dont vous pariez n'a-t-il
élevé cet Indien que dans le but d'accomplir une vengeance et dans la
prévision de ce qui se passe aujourd'hui?
--Tout porterait à te croire, sur mon âme. Jamais homme n'a suivi avec
une patience plus féline les plus ténébreux projets et n'a accompli
plus d'odieuses actions avec un cynisme plus effronté.
--N'est-ce pas le chef des _Puros_? dit en riant l'aventurier.
--Maudit soit cet homme! s'écria le général dans un mouvement de
généreuse indignation dont il ne fut pas maître; il veut la ruine de
notre malheureux pays.
--Pourquoi ne pas vouloir suivre mon conseil?
Le général haussa les épaules avec impatience.
--Eh! Mon Dieu, dit-il, parce que le plan que vous m'avez soumis, est
impraticable.
--Ce motif est-il bien réellement le seul qui vous empêche de
l'adopter? demanda-t-il finement.
--Et puis, reprit le général avec un léger embarras, puisque vous m'y
contraignez, parce que je le trouve indigne de moi.
--Oh! Général, permettez-moi de vous faire observer que vous ne m'avez
pas compris.
--Allons donc, vous plaisantez, mon ami, je vous ai si bien compris au
contraire que si vous y tenez je vous répéterai mot pour mot le plan
que vous avez conçu, et, ajouta-t-il en riant, que par amour-propre
d'auteur, vous tenez tant à me voir mettre à exécution.
--Ah! fit l'aventurier d'un air de doute.
--Eh bien, ce plan, le voici; sortir, de la ville à l'improviste, ne
pas prendre d'artillerie avec moi, afin de marcher plus vite; à travers
des chemins perdus, surprendre l'ennemi, l'attaquer.
--Et le battre, ajouta l'aventurier avec intention.
--Oh! Le battre... fit-il avec doute.