--Oui, cela n'est que trop vrai, cependant il me semble que si nous

résistions...

--Nous serions honnies, montrées au doigt et perdues de réputation.

--Enfin, vous comptez donc, malgré votre cœur, conclure ce mariage

odieux?

--Que vous dirai-je, chérie, la pensée seule que ce mariage se puisse

accomplir, me rend folle de douleur, et pourtant je n'entrevois aucun

moyen de m'y soustraire; le comte a quitté la France, il est venu

ici, dans le but unique de m'épouser; mon père en mourant lui a fait

promettre de ne pas me laisser sans protecteur et de conclure cette

union. Vous voyez que voici bien des raisons et des plus graves pour

qu'il me semble impossible de me soustraire au sort qui me menace.

--Mais vous, ma chérie, reprit avec feu doña Carmen, pourquoi ne

vous expliquez-vous pas clairement avec le comte? Peut être cette

explication aplanirait-elle toutes les difficultés.

--C'est possible, mais cette explication ne peut venir de moi, le comte

m'a rendu d'immenses services depuis la mort de mon malheureux père,

ce serait fort mal le récompenser que de répondre par un refus à une

recherche qui, sous tous les rapports, doit m'honorer.

--Oh! Vous l'aimez, Dolores! s'écria-t-elle avec ressentiment.

--Non, je ne l'aime pas, répondit-elle avec dignité, mais peut-être

m'aime-t-il, lui; rien ne me prouve le contraire.

--Je suis certaine que c'est moi qu'il aime! s'écria Carmen.

--Ma chérie, dit-elle en souriant, on n'est jamais certain de ces

choses-là, même quand on a devers soi les serments les plus solennels,

à plus forte raison, quand ni un mot, ni un geste, ni un regard, ne

sont là pour certifier qu'on ne se trompe pas. Je reprends donc: de

deux choses l'une, ou le comte m'aime, ou il ne m'aime pas et suppose

que moi j'ai de l'amour pour lui; dans un cas comme dans l'autre ma

conduite est toute tracée, je dois attendre sans la provoquer une

explication, qui ne saurait manquer d'avoir lieu entre nous, et qui,

j'en suis convaincue, ne tardera pas; alors je vous le jure Carmen,

je serai ce que je dois être avec le comte, c'est-à-dire franche et

loyale, et si après cette explication il reste quelques doutes dans le

cœur du comte, c'est qu'il aura absolument voulu les conserver, et il

ne me restera plus qu'à courber tristement la tête, et à me résigner

à mon sort. Voilà tout ce qu'il m'est possible de vous promettre, ma

chérie; autre chose, je n'oserais le faire, ma dignité de femme, le

respect que je me dois à moi-même, m'ont tracé une ligne de conduite

dont je crois de mon honneur de ne pas m'écarter.

--Ma chère Dolores, bien que fort affligée de votre résolution,

cependant je suis contrainte d'avouer que c'est la seule que dans la

circonstance présente il vous convienne d'adopter, ne me gardez donc

pas rancune de ma mauvaise tête, je souffre tant.

--Et moi? Croyez-vous donc, chérie, que je sois heureuse? Oh!

Détrompez-vous si vous avez cette pensée; peut-être suis-je plus

malheureuse que vous encore.

En ce moment on entendit craquer légèrement le sable des allées.

--Voici quelqu'un; dit doña Dolores.

--C'est le comte, dit aussitôt Carmen.

--Comment le sais-tu, mignonne?

La jeune fille rougit.

--Je le devine aux battements de mon cœur, murmura-t-elle doucement.

--Il est seul, je crois.

--Oui, il est seul.

--Mon Dieu, se passerait-il quelque chose de nouveau?

--Oh! Dieu veuille que non.

Le comte parut à l'entrée du bosquet; il était seul en effet, il

salua les jeunes filles et attendit qu'elles daignassent l'autoriser

à pénétrer plus avant. Doña Dolores lui tendit la main en souriant,

tandis que sa compagne s'inclinait pour dissimuler sa rougeur.

--Soyez le bienvenu, mon cousin, dit doña Dolores, vous arrivez tard

aujourd'hui.

--Je suis heureux, ma cousine, répondit-il que vous vous soyez aperçue

de ce retard involontaire; mon ami don Domingo, forcé d'aller matin de

bonne heure à deux lieues de la ville, m'avait chargé d'une commission

qu'il m'a fallu remplir avant que d'avoir le bonheur de vous rendre mes

devoirs.

--Voici une excuse parfaitement motivée, mon cousin, et nous vous

absolvons, Carmen et moi; maintenant asseyez-vous, là, entre nous deux,

et causons.

--Avec le plus grand plaisir, ma cousine.

Il entra alors dans le bosquet, et s'assit entre les deux jeunes filles.

--Permettez-moi, doña Carmen, reprit-il, en se penchant avec courtoisie

vers la jeune fille, de vous présenter mes respectueux hommages et de

m'informer de votre chère santé.

--Je vous suis reconnaissante de cette attention, caballero,

répondit-elle; grâce à Dieu, ma santé est fort bonne, je désirerais que

celle de ma mère fut dans d'aussi excellentes conditions.

--Doña Maria serait-elle malade? s'écria-t-il vivement.

--J'espère que non, cependant elle est assez gravement indisposée pour

garder la chambre.

Le comte fit un mouvement pour se lever.

--Peut-être ma présence ici paraîtrait-elle déplacée dans de telles

circonstances, dit-il, et je vais...

--Nullement, demeurez, caballero, vous n'êtes pas un étranger pour

nous: votre titre de cousin et de fiancé de ma chère Dolores,

ajouta-t-elle avec intention, autorise suffisamment votre présence.

--Autorisée bien plus encore, mon cousin, par les services nombreux que

vous nous avez rendus et qui vous donnent droit à notre reconnaissance.

--Aussi quoi qu'il arrive, vous et don Domingo votre ami, serez

toujours les bienvenus auprès de nous, caballero, dit en souriant doña

Carmen.

--Vous me comblez, señoritas.

--N'aurons-nous pas le plaisir de voir aujourd'hui votre ami?

--Pardonnez-moi, señorita, avant une heure il sera ici; mais vous vous

levez, avez-vous donc l'intention de nous quitter, doña Carmen?

--Pour quelques instants seulement, caballero, je vous demande

l'autorisation de vous laisser; Dolores vous tiendra compagnie pendant

que j'irai voir si ma mère se trouve mieux.

--Faites, señorita, et soyez assez bonne pour informer madame votre

mère du vif intérêt que je lui porte, et du chagrin que j'éprouve de la

savoir indisposée.

La jeune fille salua en souriant, et s'éloigna légère comme un oiseau.

Le comte et doña Dolores demeurèrent seuls. Leur situation était

singulière et surtout fort embarrassante, ils se trouvaient ainsi

à l'improviste mis en demeure d'entamer cette explication, devant

laquelle tout en en reconnaissant l'urgente nécessité, ils reculaient

cependant tous les deux.

S'il est difficile à une femme d'avouer à l'homme qui la courtise,

qu'elle ne l'aime pas, cet aveu est bien plus difficile et bien plus

pénible encore, lorsqu'il doit sortir de la bouche d'un homme.

Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles les deux jeunes gens

ne prononcèrent pas un mot, et se contentèrent de se jeter des regards

à la dérobée.

Enfin, comme le temps se passait, et que le comte craignait, s'il

laissait échapper cette occasion favorable, de ne pas la voir se

représenter avant longtemps, il se décida à prendre la parole.

--Eh bien, ma cousine, dit-il du ton le plus dégagé qu'il put affecter,

commencez-vous à vous habituer un peu à cette vie de recluse que les

circonstances malheureuses où vous vous êtes trouvée, vous ont faite?

--Je suis parfaitement habituée à cette existence calme et reposée,

mon cousin, répondit-elle, si ce n'étaient les tristes souvenirs qui,

à chaque instant, me viennent assaillir, je vous avoue que je me

trouverais fort heureuse.

--Je vous en félicite, ma cousine.

--En effet, que me manque-t-il ici? Doña Maria et sa fille me

chérissent, elles m'entourent de soins et d'attentions, j'ai un petit

cercle d'amis dévoués; puis-je désirer autre chose en ce monde, où la

véritable félicité ne saurait exister?

--J'envie votre philosophie, ma cousine, cependant mon devoir de

parent... et d'ami, ajouta-t-il avec hésitation, m'obligent à vous

faire observer que cette situation, si heureuse qu'elle soit, ne

saurait être que précaire, vous ne pouvez espérer passer vos jours au

sein de cette charmante famille; mille événements imprévus peuvent

surgir tout à coup, qui vous en sépareront violemment.

--C'est vrai, mon cousin, murmura-t-elle d'une voix basse et tremblante.

--Vous savez, reprit-il, combien peu, en ce malheureux pays, il est

permis de compter sur l'avenir, une jeune fille de votre âge, surtout

de votre beauté, ma cousine, est fatalement exposée à mille dangers

auxquels il lui est presqu'impossible de se soustraire; je suis, moi,

votre parent, sinon le plus proche, du moins le plus réellement dévoué,

vous n'en doutez point n'est-ce pas?

--Oh! Dieu m'en garde, mon cousin, croyez bien au contraire que mon

cœur vous conserve une profonde reconnaissance pour les services sans

nombre que vous m'avez rendus.

--De la reconnaissance seulement, dit-il avec intention, le mot est

bien vague, ma cousine.

Elle leva sur lui son charmant et limpide regard.

--Quel autre mot pourrai-je employer? dit-elle.

--J'ai tort, pardonnez-moi, reprit-il; c'est que la situation

dans laquelle nous sommes placés, l'un vis-à-vis de l'autre, est

si singulière, ma cousine, que je ne sais véritablement comment

m'exprimer, en vous parlant toujours; je crains de vous déplaire.

--Non, mon cousin, vous n'avez rien à redouter de pareil, répondit-elle

en souriant, vous êtes mon ami, et à ce titre, vous avez le droit de

tout me dire, comme moi je puis tout entendre.

--Ce titre d'ami que vous me donnez, dit-il doucement, votre père avait

désiré...

--Oui, interrompit-elle avec une certaine vivacité, je sais à quoi vous

faites allusion, mon cousin: mon père avait fait pour moi des projets

d'avenir, que la mort l'a empêché de réaliser.

--Ces projets, ma cousine, il dépend de vous seule qu'ils se réalisent.

Elle sembla hésiter pendant une minute ou deux, puis elle reprit d'une

voix tremblante en pâlissant légèrement:

--Les désirs de mon père sont des ordres pour moi, mon cousin; le jour

où il vous plaira d'exiger ma main, je vous la donnerai.

--Ma cousine, ma cousine, s'écria-t-il avec feu, je ne l'entends pas

ainsi, j'ai juré à votre père, non seulement de veiller sur vous, mais

encore, d'assurer voire bonheur par tous les moyens en mon pouvoir.

Cette main que vous êtes prête à me donner, pour obéir à votre

père, cette main, je ne l'accepterai que si en même temps elle est

accompagnée du don de votre cœur; quels que soient les sentiments que

j'éprouve pour vous, jamais je ne vous contraindrai à contracter une

union qui vous rendrait malheureuse.

--Merci, mon cousin, murmura-t-elle en baissant les yeux, vous êtes

noble et bon.

Le jeune homme lui prit doucement la main.

--Dolores, lui dit-il, permettez-moi de vous donner ce nom, ma cousine,

je suis votre ami, n'est-ce pas?

--Oh! Oui, fit-elle faiblement.

--Mais, ajouta-t-il avec hésitation, votre ami seulement?

--Hélas! soupira-t-elle.

--Il suffit, dit-il, il est inutile d'insister davantage, ma cousine

vous êtes libre.

--Que voulez-vous dire? s'écria-t-elle avec anxiété.

--Je veux dire, Dolores que je vous rends votre parole, je renonce à

l'honneur de vous épouser, tout en me réservant le droit, si vous y

consentez, de continuer de veiller à votre bonheur.

--Mon cousin!

--Dolores, vous ne m'aimez pas, votre cœur s'est donné à un autre,

un mariage entre nous ferait le malheur de tous deux; pauvre enfant,

déjà vous avez assez été éprouvée par l'adversité, à un âge où la

vie ne doit être semée que de fleurs; soyez heureuse avec celui que

vous aimez! Il ne tiendra pas à moi, que bientôt votre sort soit

uni au sien. Ce titre précieux d'ami que vous m'avez donné je le

justifierai, en renversant les obstacles, qui peut être s'opposent à

l'accomplissement de vos plus chers désirs.

--Ah! s'écria-t-elle, les yeux baignés de larmes en pressant la main

qui tenait la sienne, pourquoi n'est-ce pas vous que j'aime, vous si

digne d'inspirer de tendres sentiments?

--Le cœur a de ces anomalies, ma cousine; qui sait, peut-être vaut-il

mieux qu'il en soit ainsi; maintenant; séchez vos larmes, ma querida

Dolores! Ne voyez plus en moi qu'un ami dévoué, un confident sûr auquel

si je ne les connaissais déjà, vous pourriez sans crainte confier tous

vos charmants secrets d'amour.

--Eh quoi! fit-elle en le regardant avec surprise, vous sauriez...?

--Je sais tout, ma cousine, rassurez-vous donc; d'ailleurs, lui n'a pas

été aussi discret que vous: il m'a tout avoué.

--Il m'aime! s'écria-t-elle, en se levant toute droite; il serait

possible?

En ce moment un bruit de pas précipités se fit entendre au dehors.

--Lui-même va vous le dire, reprit le comte.

Au même instant, Dominique entra dans le bosquet.

--Ah! fit-elle en retombant tremblante sur le banc qu'elle avait quitté.

--Mon Dieu! s'écria Dominique en pâlissant, que se passe-t-il donc?

--Rien qui doive vous effrayer, mon ami, répondit en souriant le comte;

doña Dolores vous permet de lui adresser ses hommages.

--Il serait vrai! s'écria-t-il en s'élançant vers elle et tombant à ses

genoux.

--Oh! Mon cousin, fit la jeune fille d'un ton de doux reproche,

pourquoi avoir ainsi abusé d'un secret?

--Que vous ne m'aviez pas confié, mais que j'ai deviné, répondit-il.

--Traître! dit la jeune fille en se levant subitement et en menaçant

son cousin du doigt, si vous avez deviné mon secret, j'ai surpris le

vôtre.

Et elle disparut, s'envolant légère comme un oiseau, et laissant les

deux hommes face-à-face. Dominique, étonné de cette fuite imprévue

qu'il ne savait à quel motif attribuer, fit un mouvement pour s'élancer

à sa poursuite, mais le comte l'arrêta.

--Demeure, lui dit-il; le cœur des jeunes filles a des mystères qui ne

doivent pas être dévoilés. Que veux-tu de plus, maintenant que tu es

sûr de son amour?

--Oh! Mon ami, s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, je suis le plus

heureux des hommes.

--Egoïste, lui dit doucement le comte, qui ne songe qu'à lui lorsque

mon âme souffre peut-être sans espoir!

Doña Dolores n'avait fui aussi vite le bosquet que pour rétablir un

peu d'ordre dans ses pensées, et se remettre de la trop forte émotion

qu'elle venait d'éprouver.

Comme elle allait entrer dans la maison, Carmen en sortit.

Dolores se jeta dans ses bras en fondant en larmes. La jeune fille,

effrayée de l'état dans lequel elle voyait son amie, la conduisît

doucement jusqu'à sa chambre, où celle-ci se laissa mener machinalement

sans opposer la plus légère résistance.

Doña Dolores demeura longtemps avant de pouvoir raconter à son amie ce

qui s'était passé dans le bosquet, et comment l'arrivée imprévue de

Dominique l'avait pour ainsi dire obligée à laisser échapper l'aveu de

son amour.

Doña Carmen, qui était loin de s'attendre à un dénouement si prompt et

surtout si heureux, fut au comble de la joie.

Plus de contrainte désormais, plus de malentendus, elles pourraient

sans arrière-pensée se livrer à leurs doux rêves d'avenir.

Qu'avaient-elles à redouter, maintenant qu'elles étaient sûres de

l'amour des deux jeunes gens? Quel obstacle pourrait empêcher leur

prompte union?

Ainsi raisonnait doña Carmen, pour rassurer la pudeur un peu

effarouchée de son amie par l'aveu qui malgré elle lui avait échappé et

la remplissait de honte.

Les jeunes filles sont ainsi, qu'elles consentent à ce que celui

qu'elles aiment devine leur amour, mais qu'elles considèrent comme une

impardonnable faiblesse d'en convenir devant lui.

Carmen, plus âgée de quelques années que Dolores et par conséquent

plus forte contre ses propres émotions, railla doucement son amie de

sa faiblesse, et l'amena peu à peu à convenir avec elle que, puisque

l'aveu de son amour était fait, elle ne le regrettait pas.

Elles quittèrent alors leur chambrette, et, composant leur visage pour

en effacer toute trace d'émotion, elles se rendirent au jardin.

Il était désert.

XXIX

LE COUP DE MAIN

En retournant de quelques pas en arrière, nous raconterons ce qui

s'était passé depuis le jour où Miramón avait si _librement_ disposé de

l'argent des bons de la Convention déposé au consulat anglais jusqu'à

celui où notre histoire est arrivée; car les événements politiques,

non seulement ne furent pas étrangers, mais encore précipitèrent le

dénouement de l'histoire que nous avons entrepris d'écrire.

Ainsi que don Jaime le lui avait prédit, la façon tant soit peu brutale

dont le général Márquez avait exécuté ses ordres, et l'acte même

foncièrement illégal de s'emparer des fonds de la Convention, avait

fatalement entaché le caractère jusque-là si pur de tout arbitraire et

de toute spoliation du jeune président.

En apprenant cette nouvelle, les membres du corps diplomatique, entre

autres l'ambassadeur d'Espagne et le chargé d'affaires de France, qui

penchaient plutôt pour Miramón que pour Juárez, à cause de la noblesse

de son caractère et de l'élévation de ses vues, avaient, dès ce moment,

considéré la cause du parti modéré représenté par Miramón comme

irrémissiblement perdue, à moins d'un de ces miracles si fréquents

en révolution, mais dont rien ne faisait soupçonner la possibilité.

D'ailleurs, la somme comparativement fort importante des bons de

la Convention, jointe à celle que don Jaime avait fait remettre au

président, n'avait pas suffi, non pas à combler le déficit, il était

énorme, mais seulement à le diminuer sensiblement.

La plus grande partie de l'argent avait été employée à payer

les soldats qui, n'ayant pas touché de solde depuis trois mois,

commençaient à faire entendre des cris séditieux et menaçaient de

déserter en masse.

L'armée payée ou à peu près, Miramón ouvrit des enrôlements dans

le but de l'augmenter, afin de tenter une dernière fois la fortune

des combats, résolu à défendre pied à pied le pouvoir qui lui était

librement confié par les représentants de la nation.

Cependant, malgré la confiance qu'il affectait, le jeune et aventureux

général ne se faisait pas illusion sur ce que sa position avait de

déplorable, vis-à-vis des forces de plus en plus considérables et

réellement imposantes des _puros_, ainsi que se nommaient eux-mêmes

les partisans de Juárez; aussi, avant de jouer sa dernière partie,

voulût-il essayer du dernier moyen en son pouvoir c'est-à-dire une

médiation diplomatique.

L'ambassadeur d'Espagne, à son arrivée au Mexique, avait reconnu le

gouvernement de Miramón; ce fut donc à ce diplomate, qu'en désespoir

de cause, s'adressa le président aux abois, dans le but d'obtenir une

médiation des ministres résidents afin de tenter par la conciliation

d'arriver au rétablissement de la paix, proposant de se soumettre à

certaines conditions dont voici les plus importantes:

Premièrement, les délégués choisis par les deux partis belligérants,

conférant avec les ministres européens et celui des États-Unis,

conviendraient de la façon de rétablir la paix.

Secondement: Ces délégués nommeraient la personne qui devrait conserver

le gouvernement de toute la république pendant qu'une assemblée

générale résoudrait les questions qui divisaient les Mexicains.

Troisièmement enfin: on déterminerait également la manière de convoquer

le Congrès.

Cette dépêche, adressée le 3 octobre 1860 au ministre d'Espagne,

se terminait par ces paroles significatives qui montraient bien la

lassitude de Miramón et le désir réel qu'il avait d'en finir:

«Dieu veuille que cette convention, tentée confidentiellement, obtienne

un meilleur résultat que celles qui jusqu'à ce jour ont été proposées.»

Ainsi que tout le faisait supposer, cette tentative suprême de

réconciliation échoua.

Le motif en était simple et facile à comprendre pour les gens même les

plus en dehors de la politique.

Juárez, maître de la plus grande partie du territoire de la république,

se sentait dans son gouvernement de Veracruz trop fort par l'épuisement

de son adversaire, pour ne pas se montrer intraitable sur le fond

même de la question; il voulait non pas partager la position par des

concessions réciproques, mais bien triompher intégralement.

Pourtant, comme un brave lion acculé par les chasseurs, Miramón avait

toujours foi dans sa valeureuse épée si souvent victorieuse, il ne

désespérait pas encore ou plutôt il ne voulait pas désespérer; afin de

retenir les lambeaux épars de ses derniers défenseurs, le l7 novembre,

il leur adressa un suprême appel, dans lequel il s'efforça de ranimer

les étincelles mourantes de sa cause perdue déjà, essayant de donner

à ceux qui l'entouraient encore l'énergie qu'il conservait intacte en

lui-même.

Malheureusement, la foi avait fui, ces paroles tombaient dans des

oreilles fermées par l'intérêt personnel et la peur; nul ne voulut

comprendre ce cri suprême de l'agonie d'un grand et sincère patriote.

Cependant, il fallait prendre une résolution quelconque, renoncer à

continuer la lutte et déposer le pouvoir, ou tenter de nouveau le sort

des armes et résister jusqu'à la dernière extrémité.

Ce fut cette dernière résolution qui après mûres réflexions fut adoptée

par le général.

La nuit touchait à son terme; des lueurs bleuâtres filtraient à travers

les rideaux et faisaient pâlir les bougies allumées dans le cabinet où

une fois déjà nous avons conduit le lecteur pour le faire assister à

l'entretien du général président et de l'aventurier.

Cette fois encore les deux mêmes interlocuteurs se trouvaient

face-à-face dans le cabinet.

Les bougies presque entièrement brûlées montraient que la veillée avait

été longue, les deux hommes courbés sur une immense carte semblaient

l'étudier avec la plus sérieuse attention, tout en causant entre eux

avec une certaine animation.

Tout à coup le général se redressa avec un mouvement d'humeur et se

laissa tomber dans un fauteuil.

--Bah! murmura-t-il entre ses dents, à quoi bon s'obstiner contre la

mauvaise fortune?

--Pour la vaincre, général, répondit l'aventurier.

--C'est impossible.

--Vous désespérez? Vous? dit-il avec intention.

--Je ne désespère pas; loin de là, je suis au contraire résolu à

me faire tuer s'il le faut, plutôt que de subir la loi que prétend

m'imposer ce misérable Juárez, cet Indien haineux et vindicatif ramassé

par pitié sur le bord d'une route par un Espagnol, et qui ne se sert

des connaissances qu'il a acquises, et de l'éducation de hasard qu'il

a reçue, que pour déchirer sa patrie et la plonger dans un gouffre de

malheurs.

--Que voulez-vous faire à cela, général? répondit railleusement

l'aventurier. Qui sait? Peut-être l'Espagnol dont vous pariez n'a-t-il

élevé cet Indien que dans le but d'accomplir une vengeance et dans la

prévision de ce qui se passe aujourd'hui?

--Tout porterait à te croire, sur mon âme. Jamais homme n'a suivi avec

une patience plus féline les plus ténébreux projets et n'a accompli

plus d'odieuses actions avec un cynisme plus effronté.

--N'est-ce pas le chef des _Puros_? dit en riant l'aventurier.

--Maudit soit cet homme! s'écria le général dans un mouvement de

généreuse indignation dont il ne fut pas maître; il veut la ruine de

notre malheureux pays.

--Pourquoi ne pas vouloir suivre mon conseil?

Le général haussa les épaules avec impatience.

--Eh! Mon Dieu, dit-il, parce que le plan que vous m'avez soumis, est

impraticable.

--Ce motif est-il bien réellement le seul qui vous empêche de

l'adopter? demanda-t-il finement.

--Et puis, reprit le général avec un léger embarras, puisque vous m'y

contraignez, parce que je le trouve indigne de moi.

--Oh! Général, permettez-moi de vous faire observer que vous ne m'avez

pas compris.

--Allons donc, vous plaisantez, mon ami, je vous ai si bien compris au

contraire que si vous y tenez je vous répéterai mot pour mot le plan

que vous avez conçu, et, ajouta-t-il en riant, que par amour-propre

d'auteur, vous tenez tant à me voir mettre à exécution.

--Ah! fit l'aventurier d'un air de doute.

--Eh bien, ce plan, le voici; sortir, de la ville à l'improviste, ne

pas prendre d'artillerie avec moi, afin de marcher plus vite; à travers

des chemins perdus, surprendre l'ennemi, l'attaquer.

--Et le battre, ajouta l'aventurier avec intention.

--Oh! Le battre... fit-il avec doute.

Les nuits mexicaines · 第 21 / 29 段