Les jeunes gens rirent aux éclats de leur facile victoire, et

rejoignirent les dames blotties toutes tremblantes, au fond d'un

bosquet.

Cette leçon avait suffi; depuis, le calme des habitants de la petite

maison n'avait plus été troublé.

Néanmoins, doña Maria, reconnaissante du service que lui avaient rendu

les jeunes gens, non seulement ne trouvait plus qu'ils lui faisaient

de trop longues visites, mais encore, lorsqu'ils voulaient, par

convenance, prendre congé, elle les engageait à demeurer davantage.

Il est vrai que les jeunes filles joignaient leurs prières aux siennes,

de sorte que le comte et son ami, se laissaient facilement convaincre

de demeurer, et passaient ainsi la plus grande partie de leurs

journées auprès d'elles.

C'était le lendemain même de la nuit passée par don Adolfo chez ses

amis à souper si copieusement; midi avait depuis longtemps déjà sonné à

toutes les églises de la ville, et les jeunes gens, qui d'ordinaire se

présentaient vers onze heures du matin chez doña Maria, n'avaient point

encore paru.

Les deux jeunes filles réunies dans la salle à manger, feignaient de

ranger et d'épousseter les meubles pour ne pas aller rejoindre doña

Maria, qui depuis longtemps déjà les attendait au jardin.

Bien qu'elles ne se parlassent pas, les jeunes filles tout en rangeant

ou plutôt dérangeant les meubles, avaient sans cesse les yeux fixés sur

la pendule.

--Comprenez-vous, Carmencita, dit enfin doña Dolores en faisant une

moue charmante, que mon cousin ne soit pas encore venu.

--C'est inconcevable, querida, répondit aussitôt doña Carmen, je vous

avoue que je suis fort inquiète, la ville est, dit-on, bouleversée en

ce moment; pourvu qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à ces pauvres

jeunes gens.

--Oh! Ce serait affreux qu'il leur fût arrivé malheur.

--Que deviendrions-nous seules et sans protection dans cette maison? Où

sans leurs secours déjà nous aurions été assassinées.

--D'autant plus que nous ne pouvons compter sur don Jaime, qui toujours

est absent.

Les deux jeunes filles poussèrent un soupir, se regardèrent un instant

en silence, puis tombèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant

en larmes.

Elles s'étaient comprises.

Ce n'étaient pas pour elles qu'elles craignaient.

--Tu l'aimes donc? demanda enfin doña Dolores d'une voix base et

entrecoupée à l'oreille de son amie.

--Oh! Oui, répondit-elle doucement, et toi?

--Moi, aussi.

L'aveu était fait, elles s'entendaient maintenant et n'avaient plus

rien à se cacher.

--Depuis quand l'aimes-tu? reprit doña Carmen.

--Je ne sais pas, il me semble que je l'ai aimé toujours.

--C'est comme moi.

Rien n'est aussi doux et aussi pur qu'un naïf amour de jeune fille.

C'est l'âme à peine éveillée aux sensations humaines, qui cherche

ses belles ailes d'ange pour s'envoler vers les régions inconnues de

l'idéal.

--Et lui, t'aime-t-il? demanda doucement Carmen.

--Puisque je l'aime.

--C'est vrai, fit-elle convaincue.

L'amour a cela d'adorable en soi, qu'il est essentiellement illogique,

sans cela ce ne serait pas l'amour. Soudain les deux jeunes filles se

redressèrent en portant la main à leur cœur.

--Le voilà, dit Dolores.

--Il vient, fit Carmen.

Comment le savaient-elles? Le plus profond silence régnait au dehors.

Abandonnant alors la salle à manger, elles s'envolèrent au jardin comme

deux colombes effarouchées.

Presqu'aussitôt on heurta à la porte.

Le vieux domestique reconnut sans doute qui frappait ainsi, car il se

hâta d'ouvrir.

Le comte et son ami entrèrent.

--Ces dames? demanda le comte.

--A la huerta, Excellence, répondit le domestique eu refermant la porte

derrière eux.

Les dames étaient assises dans un bosquet, doña Maria brodait,

les jeunes filles lisaient fort attentivement en apparence, si

attentivement, même, que bien qu'elles fussent subitement devenues

rouges, elles n'entendirent pas crier les pas des visiteurs sur le

sable des allées, et furent fort surprises en les apercevant.

Ceux-ci se découvrirent en entrant sous le bosquet et saluèrent

respectueusement les dames.

--Vous voici donc enfin, messieurs, dit en souriant doña Maria;

savez-vous que vous nous avez fort inquiétées?

--Oh! fit doña Carmen en avançant les lèvres.

--Pas beaucoup, murmura doña Dolores, ces messieurs ont sans doute

trouvé autre part une occasion de se divertir, et ils en ont profité.

Le comte et Dominique regardèrent les jeunes filles avec surprise, ils

ne comprenaient pas.

--Voyons, voyons, petites folles, dit doucement doña Maria, ne

tourmentez pas ainsi ces pauvres jeunes gens, vous les rendez tout

confus, il est probable que s'ils ne sont pas venus plus tôt c'est que

cela leur a été impossible.

--Oh! Ces messieurs sont parfaitement libres de venir lorsque cela leur

plaît, dit dédaigneusement doña Dolores.

--Nous nous garderons bien de les chicaner pour si peu, ajouta Carmen

sur le même ton.

Ce fut le coup de grâce pour les jeunes gens, ils perdirent

complètement contenance.

Les moqueuses enfants les regardèrent un instant à la dérobée, puis

elles éclatèrent d'un rire si franc, si soudain, que le comte et

Dominique en pâlirent de dépit.

--Vive Dieu! s'écria le vaquero, en frappant du pied avec colère,

c'est aussi être trop méchant de nous punir ainsi d'une faute que nous

n'avons pas commise.

--Don Adolfo nous a retenu malgré nous, dit le comte.

--Vous avez vu don Jaime? demanda doña Maria.

--Oui, madame, cette nuit vers onze heures il est venu nous visiter.

Les jeunes gens prirent alors des sièges et la conversation continua

sur un ton enjoué.

Doña Carmen et Dolores continuèrent à les lutiner; elles étaient

heureuses de leur avoir fait perdre aussi complètement contenance, bien

qu'elles leur gardassent intérieurement rancune de ne pas avoir été

comprises, sur le sentiment qui dictait leurs reproches.

Quant au comte et à Dominique, ils se sentaient heureux de se trouver

près de ces belles et naïves jeunes filles; ils s'enivraient au feu de

leurs regards, écoutaient avec ravissement la douce musique de leur

voix, sans penser à autre chose qu'à jouir le plus longtemps possible

du facile bonheur qui leur était ainsi procuré.

Toute l'après-dîner s'écoula ainsi pour eux avec la rapidité d'un songe.

A neuf heures du soir ils se retirèrent.

Ils regagnèrent leur maison sans échanger une parole.

--As-tu envie de dormir? demanda le comte à son ami dès qu'ils furent

dans leur appartement.

--Ma foi non, répondit celui-ci; pourquoi?

--C'est que je désirerais causer avec toi.

--Ma foi, mon ami, cela se trouve parfaitement; moi aussi j'ai à te

parler.

--Ah! fit le comte; eh bien, si tu le veux nous causerons tout en

fumant un cigare et en buvant un grog.

--Je ne demande pas mieux.

Les deux jeunes gens s'installèrent en face l'un de l'autre et

allumèrent leurs cigares.

--Quelle charmante journée nous avons passée! dit le comte.

--Comment en pourrait-il être autrement, répondit Dominique, auprès de

personnes aussi aimables?

Et comme d'un commun accord les jeunes gens soupirèrent.

Le comte sembla tout à coup prendre une résolution.

--Voyons, dit-il à son ami, veux-tu être franc?

--Avec toi surtout je le serai toujours; tu le sais bien, répondit

Dominique.

--Eh bien! Écoute, tu sais que je suis depuis quelques mois à peine au

Mexique, mais ce que tu ne sais que vaguement c'est le motif qui m'a

conduit dans ce pays.

--Je crois t'avoir entendu dire que tu étais arrivé ici dans

l'intention d'épouser ta cousine, doña Dolores de la Cruz.

--C'est la vérité, mais ce que tu ignores, c'est la façon dont ce

mariage a été convenu, et les raisons qui m'empêchent de le rompre.

--Ah! fit Dominique.

--Je serai bref; sache donc que tout enfant encore, d'après les

conditions d'un pacte de famille, je fus fiancé à ma cousine doña

Dolores dont j'ignorais même l'existence; devenu homme, mes parents me

sommèrent de remplir l'engagement que sans me consulter ils avaient

pris en mon nom. Malgré la répugnance toute naturelle que j'éprouvais

pour cette union étrange avec une femme que je ne connaissais pas,

il me fallut obéir. Je quittai avec regret la vie heureuse, calme

et insouciante que je menais à Paris au milieu de mes amis, et je

m'embarquai pour le Mexique. Don Andrés de la Cruz me reçut à mon

arrivée avec la joie la plus vive, me combla des attentions les plus

délicates, et me présenta à sa fille, à ma fiancée. Doña Dolores me

reçut froidement, plus que froidement même; pas plus que moi sans

doute, elle n'était satisfaite de l'union qu'on la contraignait de

contracter avec un inconnu, et se sentait froissée du droit que son

père s'était ainsi arrogé de disposer de sa main sans la consulter,

ou seulement sans l'avertir, car doña Dolores, je l'appris plus tard,

ignorait complètement le pacte conclu entre les deux branches de notre

famille... Quant à moi, charmé du froid accueil que j'avais reçu de

celle que je devais épouser, j'espérai que peut-être cette union ne se

conclurait pas. Doña Dolores est fort belle, tu le sais.

--Oh! Oui, murmura Dominique.

--Son caractère est charmant, son esprit cultivé; enfin, elle réunit

toutes les grâces et tous les séduisants attraits qui font une femme

accomplie.

--Oh! Oui, reprit encore Dominique, tout ce que tu dis là est bien

l'exacte vérité.

--Eh bien, je ne puis l'aimer, c'est plus fort que moi et cependant le

devoir, le devoir m'obligea l'épouser, car doña Dolores est devenue

tout à coup orpheline, elle est presque ruinée, et livrée sans défense

à la haine de son frère; fiancé avec elle contre mon gré il est vrai,

mais bien réellement fiancé, l'honneur m'ordonne d'accomplir cette

union, dernier vœu de son père mourant; et cependant j'aime...

--Que veux-tu dire? s'écria Dominique d'une voix haletante.

--Pardonnes-moi, Dominique; j'aime doña Carmen.

--Oh! Merci, mon Dieu.

--Quoi? Que veux-tu dire?

--J'aime aussi, dit Dominique, tu me rends bien heureux, celle que

j'aime, c'est doña Dolores!

Le comte tendit la main à Dominique; celui-ci se jeta dans ses bras.

Ils demeurèrent longtemps pressés dans une chaleureuse étreinte; enfin

le comte se dégagea doucement.

--Espérons! dit-il, résumant par ce seul mot les sentiments qui

bouillonnaient dans leur cœur.

XXVII

UN HOMME DE BIEN

Il était deux heures de l'après-dîner. Il n'y avait pas un souffle dans

l'air, la campagne semblait endormie sous le poids d'un soleil de

plomb, dont les rayons incandescents tombaient du ciel d'une couleur de

cuivre fourbi sur la terre pâmée de chaleur, et faisaient étinceler,

comme autant de diamants, les cailloux micacés d'une route large et

tortueuse qui serpentait en méandres infinis à travers une campagne

aride, semée de roches d'un blanc grisâtre sur les parois desquels

ruisselait en cascade de feu une aveuglante lumière.

L'atmosphère d'une parfaite transparence, ainsi que cela existe

toujours dans les climats privés d'humidité, laissait distinguer nets

et précis, jusqu'au dernier plan de l'horizon, les divers accidents

du paysage; avec une crudité de tons et de détails qui à cause du

manque de perspective aérienne leur donnait quelque chose de dur qui

attristait l'œil.

A un endroit où cette route se séparait en plusieurs branches et

formait une espèce de carrefour, s'élevait une maisonnette aux murs

blancs, au toit à l'italienne, et dont la porte était garnie d'un

portillo formé par des troncs d'arbres mal équarris et soutenant un

balcon garni d'une grille au treillage serré qui le fermait comme une

cage.

Cette maisonnette était une venta.

Plusieurs chevaux attachés par la bride au portillo, la tête tristement

baissée, les flancs haletant et ruisselant de sueur, semblaient être

aussi accablés par la chaleur que par la fatigue.

Çà et là, plusieurs hommes roulés dans leurs zarapés, la tête à l'ombre

et les pieds au soleil, dormaient, suivant l'expression espagnole, à

_pierna suelta_.

Ces hommes étaient des guérilleros; une sentinelle à demi endormie,

appuyée sur sa lance et adossée au mur, était censée veiller sur les

armes de la cuadrilla, rangées en faisceau.

Sous le portillo même, un officier assis sur un hamac qu'il balançait

avec les pieds, raclait désespérément un jarabe, en roucoulant d'une

voix éraillée les paroles langoureusement amoureuses d'un _triste_.

Un gros petit homme, ventru et bouffi, aux yeux gris pleins de malice

et à la physionomie railleuse, sortit de la venta et s'approcha du

hamac.

--Señor don Felipe, dit-il en saluant respectueusement le musicien

improvisé, ne voulez-vous donc pas dîner?

--Señor ventero, répondit l'officier d'un ton rogue, lorsque vous me

parlez, vous pourriez, il me semble, être plus respectueux à mon égard

et me donner le titre auquel j'ai droit, c'est-à-dire me nommer colonel.

--Excusez-moi, seigneurie, répondit l'hôte avec une nouvelle salutation

plus profonde que la première, je suis ventero, moi, c'est-à-dire fort

peu au courant des grades militaires.

--C'est bien, vous êtes excusé! Je ne dînerai pas encore, j'attends une

personne, qui n'est pas arrivée mais qui ne saurait tarder à paraître.

--Voilà qui est certes bien malheureux! Señor colonel don Felipe,

reprit le ventero; un repas que j'avais confectionné avec tant de soin:

tout sera gâté, perdu.

--Ce serait un malheur, mais qu'y faire? Ma foi! Dressez le couvert, il

y a assez longtemps que j'attends, j'ai un trop formidable appétit pour

différer mon repas davantage.

L'hôte salua et se retira aussitôt.

Cependant le guérillero s'était décidé à quitter son hamac et à

abandonner provisoirement son jarabe; après avoir tordu et allumé

une cigarette de paille de maïs, il fit nonchalamment quelques pas

vers l'extrémité du portillo et les bras croisés derrière le dos, la

cigarette à la bouche, il interrogea l'horizon. Un cavalier, enveloppé

d'un nuage épais de poussière soulevé par sa course rapide, se

dirigeait de son côté.

Don Felipe poussa un cri de joie, il reconnut que ce cavalier était

bien le personnage que depuis si longtemps il attendait.

--Ouf! s'écria le voyageur en arrêtant court son cheval devant le

portillo et en sautant à terre, je n'en puis plus, ¡válgame Dios!

Quelle horrible chaleur!

Sur un geste du colonel, un soldat s'était emparé du cheval et l'avait

conduit au corral.

--Eh! Señor don Diego, soyez le bien arrivé, dit le colonel en lui

tendant la main à l'anglaise; je désespérais presque de vous voir. Le

dîner nous attend; après une course pareille, vous devez être presque

mort de faim.

Le ventero les introduisit alors dans un cuarto retiré. Les deux

convives se mirent à table et attaquèrent vigoureusement les plats

posés devant eux.

Pendant la première partie du repas, tout occupés à satisfaire

les exigences d'un appétit aiguisé par une longue abstinence, ils

n'échangèrent que de rares paroles entre eux; mais bientôt leur ardeur

se calma, ils se renversèrent sur le dossier de leurs butacas avec un

ah! de satisfaction, tordirent des cigarettes, les allumèrent et se

mirent à fumer, tout en buvant, à petits coups d'excellent refino de

Cataluña que l'hôte avait apporté comme complément obligé du dîner.

--Çà, fit don Diego, maintenant que nous voici parfaitement repus,

grâces à Dieu et à saint Julien, patron des voyageurs, causons un peu,

mon cher colonel.

--Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci avec un fin sourire.

--Eh bien, reprit don Diego, je vous dirai que j'ai entretenu hier le

général d'une affaire que je comptais vous proposer; savez-vous ce

qu'il m'a répondu? Ne faites pas cela, mon cher don Diego, malgré ses

hautes capacités, le colonel don Felipe est un niais imbu des préjugés

les plus ridicules, il ne comprendrait pas la grande portée patriotique

de l'affaire que vous lui proposeriez, il ne verrait que l'argent et

vous refuserait en vous riant au nez, bien que cependant vingt-cinq

mille piastres forment une fort belle somme; et il termina en ajoutant:

soit, puisque vous lui avez donné rendez-vous, allez le trouver; ne

serait-ce que pour la singularité du fait, vous verrez, si par hasard

vous vous avisez de parler de cette affaire, comment il vous fermera la

bouche et vous renverra, vous et vos vingt-cinq mille piastres, avec

votre courte honte.

--Hum! fit le colonel auquel l'énonciation du chiffre avait donné fort

à réfléchir.

Don Diego l'examinait du coin de l'œil.

--Aussi, reprit-il en jetant sa cigarette, toutes réflexions faites, je

me range à l'avis du général et je ne vous parlerai de rien.

--Ah! fit encore le colonel.

--Cela me chagrine, je l'avoue, mais il faut que j'en prenne mon parti:

j'irai trouver Cuellar, peut-être lui ne sera-t-il pas aussi méticuleux.

--Cuellar est un drôle, s'écria don Felipe avec violence.

--Je le sais bien, répondit don Diego doucement, mais que m'importe,

en lui donnant une dizaine de mille piastres d'avance, je suis certain

qu'il acceptera ma proposition, qui du reste a cela de fort avantageux

qu'elle est excessivement honorable.

Le colonel remplit les verres, il semblait préoccupé.

--Diable, dit-il, c'est un beau denier que vous donnez là, dix mille

piastres.

--Tout autant, cher seigneur; vous comprenez bien, n'est-ce pas? Que je

ne suis pas homme à mettre ainsi gratuitement une affaire sur les bras

d'un de mes amis.

--Mais Cuellar n'est pas de vos amis.

--C'est vrai; voilà pourquoi je regrette de m'adresser à lui.

--Mais de quoi s'agit-il donc, en fait?

--C'est un secret.

--Ne suis-je pas votre ami? Soyez assuré que je serai muet comme une

tombe.

Don Diego parut réfléchir.

--Vous me promettez le silence?

--Je vous le jure sur l'honneur.

--Oh! Bien, rien ne m'empêche de parler alors. Voici tout simplement ce

dont il s'agit: je ne vous apprendrai rien, colonel, en vous disant que

de nombreux espions, servant à la fois les deux causes, vendent sans

scrupule aucun, à Miramón, les secrets de nos opérations militaires, de

même qu'ils se font payer à beaux deniers comptants les renseignements

qu'ils nous fournissent sur celles de l'ennemi. Or, le gouvernement de

Son Excellence don Benito Juárez a, en ce moment, les yeux ouverts sur

les machinations de deux hommes qui sont fortement soupçonnés de jouer

ce double rôle; mais les individus dont il s'agit sont doués d'une si

merveilleuse finesse, leurs mesures sont si bien prises, que, malgré la

quasi certitude morale qui existe contre eux, il a été jusqu'à présent

impossible d'obtenir la preuve la plus légère de la vérité: ce sont ces

deux hommes qu'il faudrait démasquer en s'emparant de leurs papiers,

sur la remise desquels quinze mille piastres seraient immédiatement

comptés en sus des dix mille donnés d'avance. Une fois ces preuves

entre les mains, le général gouverneur n'hésiterait pas à les traduire

devant une cour martiale. Vous voyez que cette affaire n'a rien que

d'honorable pour celui qui s'en chargera.

--En effet, c'est même un acte de patriotisme méritoire que d'acquérir

cette certitude; et quels sont ces deux hommes?

--Je ne vous ai pas dit leurs noms?

--C'est la seule chose que vous ayez oubliée.

--Oh! Ce ne sont pas les premiers venus, loin de là: le premier vient

d'être nommé secrétaire particulier du général Ortega, et le second a,

je crois, tout récemment levé une cuadrilla à ses frais.

--Mais leurs noms, leurs noms?

--Vous les connaissez bien, ou du moins je le suppose; le premier se

nomme don Antonio Cacerbar et le second...

--Don Melchior de la Cruz, interrompit vivement don Felipe...

--Vous le saviez! s'écria don Diego avec une surprise parfaitement

jouée.

--L'élévation subite de ces deux individus, le crédit presque illimité

dont ils jouissent auprès du président, m'avait déjà donné à réfléchir,

nul ne comprend rien à cette faveur si soudaine.

--Aussi, certaines personnes jugent-elles nécessaire d'élucider la

question en s'assurant d'une manière positive de ce que sont ces deux

hommes.

--Eh bien, s'écria don Felipe, je le saurai, moi, je vous le promets,

et les preuves que vous exigez, je vous les donnerai.

--Vous feriez cela?

--Oui, je vous le jure, d'autant plus que je considère comme le devoir

d'un honnête homme de prendre ces coquins la main dans le sac; et,

ajouta-t-il avec un singulier sourire, nul mieux que moi ne possède les

moyens d'obtenir ce résultat.

--Puissiez-vous ne pas vous tromper, colonel! Car si cela arrivait

ainsi, je crois pouvoir vous assurer que la gratitude du gouvernement

envers vous ne se bornerait pas à la somme dont je vais vous remettre

une partie.

Don Felipe sourit avec orgueil à cette transparente allusion au nouveau

grade qu'il ambitionnait.

Don Diego, sans paraître remarquer ce sourire, tira d'un grand

portefeuille une feuille de papier pliée en quatre et la remit entre

les mains du guérillero qui s'en empara avec un geste de joie et une

expression de rapacité satisfaite qui donnait à ses traits, cependant

assez beaux et assez réguliers, quelque chose de vil et de méprisable.

Ce papier était une traite de dix mille piastres payables à vue sur une

grande maison de banque anglaise de la Veracruz.

Don Diego se leva.

--Vous partez? lui dit le colonel.

--Oui, j'ai le regret d'être forcé de vous quitter.

--A bientôt, seigneur don Diego.

Le jeune homme remonta à cheval et s'éloigna rapidement.

--Eh! murmurait-il tout en galopant, je crois que cette fois la

souricière est bien tendue et que les misérables y seront pris.

Le colonel s'était de nouveau assis sur le hamac et avait recommencé à

racler le jarabe avec plus de force que de justesse.

XXVIII

AMOUR

Dolores et Carmen étaient seules au jardin.

Blotties comme deux craintives fauvettes au fond d'un bosquet

d'orangers, de citronniers, et de grenadiers en fleurs, elles

caquetaient à qui mieux mieux.

Doña Maria, légèrement indisposée, gardait la chambre; ou, du moins tel

était le prétexte qu'elle avait donné aux jeunes filles pour ne pas

leur tenir compagnie au jardin; en réalité, elle s'était enfermée afin

de lire une lettre importante que don Jaime lui avait fait passer par

un homme sûr.

Les jeunes filles, libres de toute surveillance, s'en donnaient à cœur

joie, à se confier leurs naïfs et doux secrets; quelques mots avaient

suffi pour rendre entre elles toute explication inutile; aussi pas

d'arrière-pensées, de faux fuyants; confiance entière et illimitée,

union tacitement conclue pour se venir en aide et forcer les cavaliers

aimés à rompre enfin un trop long silence et à laisser lire, dans leur

cœur, le nom de celle que chacun d'eux préférait.

C'était justement sur ce grave et intéressant sujet que roulait en ce

moment l'entretien des jeunes filles.

Bien qu'elles n'en fussent plus à s'avouer leur mutuel amour, cependant

par un sentiment de dignité inséparable de toute passion véritable,

elles hésitaient et reculaient en rougissant devant la pensée de

pousser les jeunes gens à se déclarer.

Doña Carmen et doña Dolores étaient bien réellement de naïves et

innocentes enfants, ignorantes de toutes les coquetteries et de toutes

les roueries dont chez nous, peuple soi-disant civilisé, les femmes se

font un jeu si cruel et parfois si implacable.

Par un de ces hasards étranges comme la vie réelle en crée si souvent,

la conversation des jeunes filles était, à quelques légères différences

près, la même que celle qui avait précédemment eu lieu entre le comte

et son ami sur le même sujet.

--Dolores, disait doña Carmen d'une voix caressante, vous êtes plus

brave que moi; mieux que moi vous connaissez don Ludovic, il est votre

parent d'ailleurs: pourquoi cette réserve avec lui?

--Hélas, ma chère belle, répondit doña Dolores, cette réserve qui vous

étonne m'est commandée par ma position même. Le comte Ludovic est,

aujourd'hui que je suis délaissée de tous, mon seul parent; depuis

longues années, nous avons été fiancés l'un à l'autre.

--Comment est il possible, s'écria vivement la jeune fille, que des

parents osent ainsi enchaîner leurs enfants sans les consulter, et les

condamner par avance à un avenir de douleur?

--Ces arrangements sont, dit-on, fréquents en Europe, ma chérie;

d'ailleurs, nous autres femmes, notre faiblesse naturelle ne nous

rend-elle pas esclaves des hommes qui pour eux ont gardé la suprême

puissance; bien que cette intolérable tyrannie nous fasse gémir, il

nous faut courber humblement la tête et obéir.

Les nuits mexicaines · 第 20 / 29 段