--Dans le but fort simple de m'en servir auprès de lui, afin de

l'obliger par la crainte d'une révélation à me fournir les sommes

dont j'aurais besoin, lorsque la fantaisie me prendrait de renoncer à

ma périlleuse carrière. Surpris à l'improviste, je n'ai pu en faire

l'usage que je désirais, mais maintenant je ne le regrette pas.

--Je vous remercie, répondit le comte avec effusion, mais afin de

reconnaître un si grand service, n'est-il donc rien que je puisse faire

pour vous, en l'extrémité où vous êtes?

Bras-Rouge jeta à la dérobée un regard autour de lui; afin de laisser

au comte entière liberté de s'entretenir avec le condamné, l'aumônier

et les deux militaires s'étaient retirés dans l'angle le plus éloigné

du cachot, où ils paraissaient causer avec beaucoup d'animation.

--Hélas! Monsieur le comte, dit-il en baissant la voix, il est trop

tard maintenant; j'aurais voulu...

--Parlez, et peut-être, ce dernier désir, le pourrai-je satisfaire.

--Eh bien! Soit. Ce n'est pas la mort qui m'effraie, c'est de monter

sur un échafaud ignoble, d'être livré vivant à la risée et aux avanies

de cette populace que, si longtemps, j'ai vu trembler devant moi;

voilà ce qui trouble mes derniers moments, et me rend triste. Je

voudrais tromper l'attente de cette foule féroce qui se délecte dans

l'espoir de mon supplice, et que le moment arrivé, on ne trouve plus

que mon cadavre; vous voyez bien que vous ne pouvez rien pour moi,

monsieur le comte.

--Vous vous trompez, répondit-il vivement, je puis tout au contraire;

non seulement je vous soustrairai au supplice, mais encore, s'ils

le veulent, vos deux compagnons y échapperont aussi par une mort

volontaire.

Un éclair de joie brilla dans l'œil fauve du condamné.

--Vous dites vrai? s'écria-t-il.

--Silence, fit le comte; quel intérêt aurai-je à vous tromper,

lorsqu'au contraire mon plus vif désir est de vous prouver ma gratitude.

--C'est vrai, mais par quel moyen?

--Écoutez-moi: cette bague que je porte au doigt renferme un poison

d'une force extrême, il ne faut qu'ouvrir le chaton et respirer son

contenu pour tomber mort; ce poison tue sans souffrance avec la

rapidité de la foudre. Un de mes ancêtres rapporta cette bague de la

Nouvelle-Espagne, où il avait été vice-roi. Vous connaissez la science

profonde des Indiens pour composer les poisons; voici la bague, je vous

l'offre, la voulez-vous?

--Certes, s'écria-t-il en s'en emparant et la cachant vivement dans sa

poitrine; merci, monsieur le comte, vous ne me devez plus rien, nous

sommes quittes; vous faites plus pour moi par le don de cette bague

que je n'ai fait pour vous; grâces vous soit rendues! Je vous devrai

d'échapper, ainsi que mes pauvres amis, au sort ignominieux qui nous

attend.

Ils se rapprochèrent alors des autres personnes qui, voyant leur

entretien terminé, avaient aussitôt cessé le leur.

--Messieurs, dit Bras-Rouge, je vous remercie sincèrement d'avoir

daigné assister à la révélation que ma conscience m'ordonnait de faire,

maintenant je me sens plus tranquille; quelques instants bien courts me

séparent de la mort. Serait-ce trop vous demander que de vous prier de

me laisser passer ces quelques instants auprès de mes deux compagnons

qui, condamnés comme moi, doivent eux aussi mourir aujourd'hui.

--C'est une suprême consolation, dit l'aumônier. Le directeur de la

prison réfléchit une minute.

--Je ne vois aucun inconvénient à vous accorder cette demande, dit-il

enfin; je vais donner les ordres nécessaires pour que vos compagnons

soient amenés ici, vous demeurerez ensemble jusqu'au moment de

l'exécution.

--Merci, monsieur, s'écria Bras-Rouge avec effusion, cette grâce, la

seule que vous me puissiez accorder, est pour moi d'un grand prix;

soyez béni pour tant de bonté!

Sur l'ordre du directeur de la prison, la sentinelle appela le geôlier

qui accourut et ouvrit le cachot.

--Adieu, messieurs, dit le condamné, Dieu soit avec vous!

Ils sortirent.

Le comte, après avoir pris congé de l'aumônier et des deux autres

personnes, quitta la prison, traversa la place encombrée d'une foule

immense et se hâta de rentrer chez lui.

En ce moment, six heures sonnèrent: c'était l'heure désignée pour

l'exécution.

Tout à coup, comme par enchantement, un silence de mort régna dans

cette foule, un instant auparavant si bruyante et si agitée.

Sa vengeance allait enfin être satisfaite.

XXV

LE VENGEUR

Aussitôt arrivé chez lui, le comte donna ses ordres pour le départ;

il avait complètement oublié l'affaire pour laquelle il était venu à

Bruneck; d'ailleurs, quand bien même il en eût été autrement cette

affaire si importante qu'elle eût été pour lui ne l'eût pas retenu;

tant était grande la hâte qu'il avait de s'éloigner.

Cependant force lui fut de demeurer pendant quelques heures encore dans

la ville; il était impossible d'avoir des chevaux avant trois heures de

l'après-dîner.

Il profita de ce contre-temps pour prendre un peu de repos. En effet,

il était accablé de fatigues.

Il tomba bientôt dans un sommeil si profond, qu'il n'entendit même pas

les cris et les vociférations furieuses de la foule rassemblée sur

la place, en voyant que, au lieu de trois criminels, que depuis si

longtemps elle attendait pour se repaître de leur supplice et savourer

avec délice une vengeance si désirée, on ne lui livrait que trois

cadavres.

Au moment où ils étaient entrés dans le cachot des condamnés pour les

conduire au supplice, le geôlier et les hommes de justice n'avaient

plus trouvé que des cadavres: les condamnés étaient morts.

Lorsque le comte se réveilla, tout était fini, les boutiques s'étaient

rouvertes, la ville avait repris son aspect accoutumé.

Le comte s'informa de sa voiture; elle était attelée et attendait à la

porte de la maison.

Les derniers apprêts furent bien vite terminés; le comte descendit.

--Où allons-nous, Excellence? demanda le postillon, la main au chapeau.

--Route de Vienne, répondit le comte en s'accommodant de son mieux dans

le fond de la voiture.

Le postillon fit claquer son fouet; on partit à fond de train.

Le comte avait réfléchi; voici quel avait été le résultat de ses

réflexions.

Une seule personne était assez puissante pour lui faire rendre bonne et

prompte justice; cette personne était l'Empereur.

C'était donc à l'Empereur qu'il devait s'adresser; voilà pourquoi, il

se rendait à Vienne.

Il y a loin de Bruneck à Vienne; à cette époque surtout où les chemins

de fer n'étaient encore qu'à leur commencement et n'existaient que

sur certaines lignes forts restreintes, les voyages étaient longs,

fatigants et dispendieux.

Celui-ci dura vingt-sept jours.

Le premier soin du comte en arrivant fut de s'informer de Sa Majesté

Impériale.

La cour se trouvait à Schönbrunn.

Or, Schönbrunn, le Saint-Cloud des empereurs d'Autriche, n'est qu'à

une lieue et demie de Vienne.

Seulement, afin de ne pas perdre un temps précieux en fausses

démarches, il fallait obtenir le plus tôt possible une audience de

l'empereur.

Le comte Octave était de trop grande race pour attendre longtemps: deux

jours après son arrivée à Vienne, une audience lui était accordée.

Le palais de Schönbrunn s'élève, ainsi que nous l'avons dit, à une

lieue ou une lieue et demie au plus de Vienne, au-delà du faubourg de

Mariahilf et un peu sur la gauche.

Ce palais impérial, commencé par Joseph Ier et terminé par

Marie-Thérèse, est d'une construction simple, élégante, gracieuse, qui

cependant ne manque pas d'une certaine majesté.

Il se compose d'un grand corps de logis avec deux ailes en retour,

un double escalier formant perron couronne le péristyle et donne sur

le premier étage. Des constructions basses, parallèles au bâtiment

principal, servent de communs et d'écuries, et se relient à l'extrémité

de chacune des ailes, en laissant seulement dans l'axe du perron une

ouverture d'une dizaine de mètres, de chaque côté de laquelle se dresse

un obélisque, achevant ainsi d'enceindre et de dessiner la cour.

Un pont jeté sur la Vienne, mince filet d'eau qui va se perdre dans

le Danube, donne accès au château, derrière lequel s'étend, disposé

en amphithéâtre, un magnifique jardin surmonté d'un belvédère placé

au sommet d'une immense pelouse flanquée, à droite et à gauche, de

magnifiques taillis pleins d'ombre, de fraîcheur et de gazouillement

d'oiseaux.

Schönbrunn, rendu célèbre par le double séjour qu'y fit Napoléon

Ier et la douloureuse agonie de son fils, porte en soi un

cachet d'indicible tristesse et d'indéfinissable langueur, tout y est

sombre, morne et désolé; la cour, avec sa formaliste étiquette et ses

brillantes parades, ne réussit qu'imparfaitement, de loin en loin, à

galvaniser ce cadavre, Schönbrunn, comme le palais de Versailles, n'est

plus qu'un corps sans âme, rien ne saurait le rendre à la vie.

Le comte arriva à Schönbrunn dix minutes avant l'heure de son audience,

fixée à midi.

Un chambellan de service l'attendait; il l'introduisit aussitôt près de

Sa Majesté.

L'empereur était dans un salon particulier, il se tenait debout, appuyé

à une cheminée.

La réception qu'il fit au comte fut des plus affables.

L'audience fut longue, elle dura près de quatre heures; nul n'a jamais

su ce qui se passa entre le souverain et le sujet.

La dernière phrase de cet entretien confidentiel fut seule entendue.

Au moment où le comte prit enfin congé de l'empereur, Sa Majesté lui

dit, en lui donnant sa main à baiser:

--Je crois que mieux vaut agir ainsi; il faut surtout, dans l'intérêt

de toute la noblesse, éviter, à quelque prix que ce soit, le scandale

affreux que soulèverait la publicité d'une aussi horrible affaire; mon

appui ne vous manquera jamais; allez, monsieur le comte, Dieu veuille

qu'avec les moyens que je mets à votre disposition vous réussissiez.

Le comte s'inclina avec respect et se retira.

Le soir même, il quitta Vienne et reprit le chemin qui devait le

conduire chez lui.

En même temps que lui, un courrier de cabinet, expédié par l'empereur,

partait sur la même route.

Arrivé à ce point de son récit, l'aventurier fit une pause, et,

s'adressant au comte de la Saulay:

--Soupçonnez-vous, lui demanda-t-il, ce qui s'était passé entre

l'empereur et le comte?

--A peu près, répondit celui-ci.

--Ah! fit-il avec étonnement, je serais curieux de connaître le

résultat de vos observations.

--Vous m'autorisez donc à vous le dire?

--Certes.

--Mon cher don Adolfo, reprit le comte, ainsi que vous le savez, je

suis de noblesse; en France, le roi n'est que le premier gentilhomme

de son royaume, le _primus inter pares_, je suppose qu'il en doit

être ainsi à peu près partout; or, une attaque quelconque contre un

des membres de la noblesse touche aussi sérieusement le Souverain

que tous les autres nobles de l'empire; lorsque le Régent de France

condamna le comte de Horn à être rompu vif en place de Grève, pour

avoir volé et assassiné un juif, rue Quincampoix, il répondit à un

seigneur de la cour qui intercédait près de lui en faveur du coupable

et lui représentait que le comte de Horn, allié à des familles

souveraines, était son parent: lorsque j'ai du mauvais sang, je me le

fais tirer, et il tourna le dos au solliciteur; ce qui n'empêcha pas

la noblesse d'envoyer ses carrosses à l'exécution du comte de Horn.

Or, le fait dont vous parlez est à peu près semblable; seulement,

l'empereur d'Autriche, moins brave que le Régent de France, tout eu

reconnaissant que justice devait être faite du coupable, a reculé

devant une publicité qui, selon lui, devait frapper d'un stigmate

d'infamie la noblesse tout entière de son pays; alors, comme tous les

hommes faibles, il s'est arrêté à une demi-mesure, c'est-à-dire qu'il

a probablement donné au comte un blanc-seing au moyen duquel celui-ci,

sous le premier prétexte venu, pouvait courir sus à son noble parent,

le tuer ou le faire assassiner même, sans autre forme de procès, et,

de cette façon, obtenir, en supprimant son ennemi, la justice qu'il

réclamait, puisque le prince mort, il serait facile de rendre à sa

belle-sœur ou à son fils, si on parvenait à le retrouver, les titres

et la fortune que son oncle lui avait si criminellement ravis. Voilà ce

qui, à mon avis, a dû être convenu entre l'empereur et le comte dans

cette longue audience donnée à Schönbrunn.

--Les choses se passèrent ainsi, en effet, monsieur le comte;

seulement, l'empereur exigea que les hostilités ne commenceraient

entre le comte et le prince que lorsque celui-ci serait hors des

frontières de l'empire, et le comte demanda à l'empereur de mettre à sa

disposition tous les moyens d'action dont il disposait, afin d'essayer

de retrouver son neveu, si par hasard il existait encore, ce à quoi

l'empereur avait consenti.

Le comte retournait donc à son château muni d'un blanc-seing de Sa

Majesté, lequel blanc-seing lui donnait les pouvoirs les plus étendus

pour poursuivre sa vengeance, et, en outre, d'un ordre écrit tout

entier de la main de Sa Majesté, pour se faire prêter à volonté le

concours de tous les agents impériaux, en Autriche comme à l'étranger,

et cela à sa première réquisition.

Le comte, ainsi que vous le comprenez sans doute, n'était que

médiocrement satisfait des conditions que lui avait imposées

l'empereur; mais reconnaissant l'impossibilité d'obtenir davantage,

force lui fut de se résigner.

Pour lui, il eût certes préféré, quelles qu'en dussent être les

conséquences, un procès au grand jour à la vengeance honteuse et

mesquine qu'on lui permettait; mais mieux valait encore, dans l'intérêt

de sa sœur et de son neveu, avoir obtenu ces demi concessions que de

s'être inutilement brisé contre un parti pris et un refus formel.

Il se mit donc immédiatement en mesure de chercher son neveu; pour

cette recherche, les papiers que lui avait remis Bras-Rouge contenaient

des renseignements précieux; sans rien dire à sa sœur, de crainte de

lui donner de fausses espérances, il se mit immédiatement en campagne.

Que vous dirai-je de plus, mes amis? Ses recherches furent longues,

elles durent encore; cependant la situation commence à s'éclaircir,

le comte a été assez heureux pour retrouver son neveu; depuis cette

découverte, il n'a jamais perdu ce jeune homme de vue, bien que

celui-ci ignore encore aujourd'hui les liens sacrés qui l'attachent à

l'homme qui l'a élevé et qu'il aime comme un père; le comte a gardé

ce secret même vis-à-vis de sa sœur, ne voulant le lui révéler qu'en

lui annonçant en même temps que justice est faite enfin et que le mari

qu'elle pleure depuis tant d'années est vengé.

Bien souvent, depuis cette époque, les deux ennemis se sont trouvés

en présence; bien des occasions se sont offertes au comte de tuer son

ennemi, jamais il ne s'est laissé emporter par sa haine, ou, pour être

plus vrai, sa haine lui a donné la force d'attendre; le comte veut tuer

son ennemi, mais il veut auparavant que celui-ci se soit déshonoré et

qu'il tombe, non pas vaincu dans une lutte honorable, mais frappé

justement, comme un criminel qui reçoit enfin le châtiment de ses

forfaits.

Après avoir prononcé ces dernières paroles, l'aventurier se tut.

Il y eut un long silence entre les trois interlocuteurs.

La nuit finissait; des lueurs blanchâtres commençaient à filtrer à

travers les fenêtres entr'ouvertes; la lueur des bougies pâlissait; de

sourdes rumeurs annonçaient que la ville s'éveillait et les cloches

éloignées des couvents et des églises appelaient les fidèles à la

première messe.

L'aventurier quitta sa chaise et marcha de long en large dans la salle,

jetant parfois à la dérobée un regard perçant sur ses deux compagnons.

Dominique renversé en arrière sur le dos de sa butaca, les yeux à demi

fermés, fumait machinalement dans sa pipe indienne. Le comte de la

Saulay tambourinait du doigt une fanfare sur la table, tout en suivant

du coin de l'œil les évolutions de l'aventurier.

--Don Adolfo, lui dit-il enfin brusquement en relevant la tête et le

regardant bien en face, votre récit est-il donc terminé?

--Oui, répondit laconiquement l'aventurier.

--Vous n'avez rien à ajouter?

--Non.

--Eh bien, excusez-moi, mon ami, mais je crois que vous vous trompez.

--Je ne vous comprends pas, mon cher comte.

--Je m'explique, mais à une condition.

--Laquelle?

--Que vous ne m'interromprez point.

--Soit, si vous l'exigez, maintenant je vous écoute.

Et il recommença sa promenade.

--Mon ami, dit le comte, le premier visage sympathique que j'ai

rencontré en débarquant en Amérique a été le vôtre; bien que placés

tous deux dans des situations fort différentes, le hasard s'est plu

à nous réunir avec tant de persistance, que ce qui n'était d'abord

entre nous qu'une liaison passagère est devenu, sans que ni vous ni

moi ne sachions comment, une affection sincère et profonde; on ne se

lie pas avec un homme comme je l'ai fait avec vous, sans étudier un

peu le caractère de cet homme, c'est ce que j'ai fait et ce que de

votre côté vous avez fait sans doute à mon égard; or, je crois vous

connaître assez particulièrement, mon ami, pour être convaincu que vous

n'êtes pas arrivé ainsi cette nuit à l'improviste dans notre maison,

dans le seul but de souper, tranchons le mot, de faire une débauche

qui n'est ni dans votre caractère ni dans vos mœurs, vous l'homme le

plus sincèrement sobre que jamais j'ai fréquenté; en sus, je me demande

pourquoi vous, si avare de vos paroles et surtout de vos secrets, vous

nous avez fait ce récit fort intéressant, j'en conviens, mais qui en

apparence ne nous touche en aucune façon et ne doit avoir pour nous

qu'un intérêt fort secondaire; à ceci je réponds, que si vous êtes

ainsi venu ce soir nous demander un souper dont vous vous seriez très

bien passé, à part le plaisir que nous a causé votre visite, vous êtes

venu expressément pour nous faire ce récit; que ce récit vous intéresse

plus que nous peut-être, et je conclus que vous avez encore quelque

chose à nous dire, ou pour être plus clair, à nous demander.

--Ma foi, c'est évident, dit Dominique.

--Eh bien, oui, tout ce que vous avez supposé est vrai; le souper

n'était qu'un prétexte, et je ne suis en réalité venu cette nuit ici

que dans l'intention de vous raconter l'histoire que vous avez entendue.

--A la bonne heure, au moins, dit joyeusement Dominique, voilà de la

franchise.

--Seulement je vous l'avoue, reprit l'aventurier avec tristesse,

maintenant j'hésite parce que j'ai peur.

--Vous avez peur, vous, et de quoi? s'écrièrent les deux jeunes gens

avec surprise.

--J'ai peur, parce que cette histoire si longue doit prochainement

avoir un dénouement, que ce dénouement sera terrible, qu'en venant

ici j'avais l'intention de vous demander votre concours, que depuis

j'ai réfléchi, et que je recule devant la pensée, vous si jeunes, si

heureux et si insouciants, de vous mêler indirectement à cette horrible

histoire, à laquelle vous devez demeurer étrangers; je vous en prie,

mes amis, oubliez tout ce que vous avez entendu; ce n'est qu'un récit

fait après boire.

--Non, sur mon honneur, don Adolfo, s'écria le comte avec énergie,

il n'en sera pas ainsi, je vous le jure, je parle pour moi et pour

Dominique; vous avez besoin de nous, nous voici; je ne sais quel

intérêt mystérieux vous avez dans cette affaire, je ne veux même pas

essayer d'approfondir les motifs qui vous font agir, mais je vous

le répète, nous éloigner de vous lorsque vous allez courir un grand

danger, qu'en le partageant nous pouvons peut-être vous faire éviter,

serait nous prouver que vous n'avez pour nous ni estime ni amitié et

que vous nous considérez plutôt comme des jeunes gens sans consistance

que comme des hommes de cœur.

--Vous allez trop loin, mon cher comte, s'écria vivement l'aventurier,

jamais je n'ai eu de telles idées; loin de là, seulement, je vous le

répète, je tremble à la pensée de vous mêler à cette affaire qui ne

vous regarde pas.

--Pardonnez-moi, mon ami, de l'instant où elle vous intéresse, elle

nous regarde, et nous avons le droit de nous y mêler.

L'aventurier baissa la tête et recommença à marcher avec agitation dans

la salle.

--Eh bien, soit, dit-il au bout d'un instant, puisque vous l'exigez,

mes amis, nous agirons de concert, vous m'aiderez dans ce que j'ai

entrepris, j'ai l'espoir que nous réussirons.

--Moi, j'en ai la conviction, dit le comte.

--Partons alors, dit Dominique en se levant de table.

--Pas encore, mais le moment est proche; je vous jure que vous n'aurez

pas longtemps à attendre; maintenant une dernière santé et adieu.--Ah!

J'oubliais: au cas où je ne pourrais pas venir moi-même voici le mot de

ralliement; _un et deux font trois_. C'est bien simple, vous vous en

souviendrez, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--Alors, adieu!

Cinq minutes plus tard, il avait quitté la maison.

XXVI

HEURES DE SOLEIL

La petite maison du faubourg dans laquelle doña Dolores avait trouvé

un si sûr abri, entre doña Maria et doña Carmen, bien que simple et

comparativement très peu importante, était une délicieuse habitation,

meublée fort simplement; mais avec un goût parfait. Par derrière, chose

rare à México, s'étendait une huerta mignonne, mais bien dessinée,

garnie de taillis touffus, pleins d'ombrages et de fraîcheur, qui

offraient de charmantes retraites contre les ardeurs du soleil à

l'heure torride de midi.

C'était au fond de ces bosquets odorants que les deux jeunes filles

se venaient cacher pour caqueter et gazouiller en liberté, répondant

par les doux éclats de leurs rires cristallins aux chants joyeux des

oiseaux.

Trois personnes avaient seules entrée dans cette maison; ces trois

personnes étaient l'aventurier, le comte et Dominique.

L'aventurier, sans cesse absorbé par ses mystérieuses occupations, n'y

faisait que de rares et courtes apparitions.

Il n'en était pas de même des jeunes gens.

Pendant les premiers jours, ils s'étaient strictement conformés

aux recommandations de leur ami, et n'avaient fait que des visites

courtes, et pour ainsi dire furtives; mais peu à peu entraînés par le

charme invisible gui les attirait à leur insu, les visites s'étaient

multipliées, étaient devenues plus longues et, inventant toutes sortes

de prétextes, ils en étaient arrivés à passer leurs journées presque

tout entières auprès des dames.

Un jour, tandis que les habitants de la petite maison, retirés au fond

de leur jardin, causaient gaiement entre eux, un tumulte affreux se fit

entendre au dehors.

Le vieux domestique accourut tout effarés prévenir sa maîtresse qu'une

bande de bandits, rassemblés devant la maison, exigeaient qu'on leur en

ouvrît la porte, menaçant de la briser si on ne voulait pas y consentir.

Le comte rassura doña Maria, lui dit de ne rien craindre, et après

l'avoir engagée à ne pas sortir du jardin, ainsi que les jeunes filles,

lui et Dominique s'avancèrent vers la porte de la maison.

Raimbaut était par hasard venu quelques instants auparavant apporter

une lettre à son maître, sa présence, en cette circonstance, était fort

précieuse.

Les trois hommes prirent leurs fusils doubles et leurs revolvers, et

après s'être concertés entre eux en quelques mots, le comte s'approcha

de la porte contre laquelle on frappait du dehors à coups redoublés et

ordonna au vieux domestique de l'ouvrir.

A peine la porte fût-elle entr'ouverte, qu'il y eut une poussée

épouvantable, et une dizaine d'individus se précipitèrent dans le

zaguán, avec des cris et des hurlements furieux.

Mais tout à coup ils s'arrêtèrent.

Devant eux, à dix pas au plus, trois hommes se tenaient immobiles, le

fusil à l'épaule, prêts à lâcher la détente.

Sans armes, pour la plupart, tant ils étaient convaincus de ne pas

rencontrer de résistance, et ne possédant que les couteaux passés à

leurs ceintures, les bandits demeurèrent frappés d'épouvante à la vue

des fusils dirigés contre eux.

La fière contenance de ces trois hommes leur imposa, ils hésitèrent, et

finalement s'arrêtèrent en se jetant l'un à l'autre des regards effarés.

Ce n'était pas ce qu'on leur avait annoncé: cette maison, si calme en

apparence, renfermait une garnison formidable.

Le comte donna son fusil à tenir au vieux domestique et s'armant d'un

revolver à six coups, il s'avança résolument vers les bandits.

Ceux-ci, par un mouvement contraire, commencèrent à reculer pas à pas,

si bien que bientôt ils touchèrent la porte, alors se retournant d'un

bond, ils s'élancèrent au dehors.

Le comte ferma tranquillement la porte derrière eux.

Les nuits mexicaines · 第 19 / 29 段