Ceux-ci obéirent avec empressement; ils paraissaient avoir hâte de se

reposer de leurs fatigues.

Sautant à bas de son cheval, don Melchior entra dans le rancho afin de

s'assurer de l'état dans lequel il se trouvait.

Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur qu'il fut saisi à

l'improviste, roulé dans un zarapé, garrotté et bâillonné, avant même

qu'il eût eu le temps d'essayer une défense inutile.

Au bout de quelques minutes, il entendit un cliquetis de sabres et un

bruit cadencé de pas au dehors du rancho, les soldats ou du moins une

partie d'entre eux s'éloignaient sans autrement s'occuper de lui.

Presqu'aussitôt il fut pris à la fois par les pieds et les épaules,

soulevé de terre et emporté. Après quelques pas faits assez rapidement,

il lui sembla que ceux qui le portaient lui faisaient descendre un

escalier qui paraissait s'enfoncer en terre; puis, après environ dix

minutes de marche, il fut doucement déposé sur un lit assez moelleux,

composé de fourrures ainsi qu'il le supposa, et on le laissa seul.

Un silence absolu régnait autour du prisonnier; il était bien

réellement seul.

Enfin un bruit léger se fit entendre; ce bruit s'accrut peu à peu et

devint bientôt assez fort; il ressemblait à la marche de plusieurs

personnes, dont les pas craquaient sur le sable.

Ce bruit cessa tout à coup.

Le jeune homme se sentit saisir et enlever de nouveau. On recommença

à le porter pendant un laps de temps assez long; les porteurs se

relayaient de distance en distance.

Enfin on s'arrêta de nouveau; à l'air plus frais et plus vif qui

frappait son visage, le prisonnier conjectura qu'il avait quitté le

souterrain et se trouvait en rase campagne.

On le déposa à terre.

--Laissez le prisonnier libre, dit une voix dont le timbre sec et

métallique frappa le jeune homme.

Aussitôt ses liens furent détachés, son bâillon et le bandeau qui

couvrait ses yeux enlevés.

Don Melchior bondit sur ses pieds et regarda autour de lui.

L'endroit où il se trouvait était le sommet d'une colline assez élevée

au milieu d'une immense plaine. La nuit était sombre, dans le lointain

un peu sur la droite brillaient comme autant d'étoiles les lumières des

maisons de Puebla.

Le jeune homme formait le centre d'un groupe considérable d'hommes

rangés en cercle autour de lui.

Ces hommes étaient masqués; chacun d'eux tenait à la main droite une

torche en bois d'ocote dont la flamme agitée par le vent nuançait de

teintes sanglantes les accidents du paysage, et leur imprimait une

apparence fantastique.

Don Melchior sentit un frisson de terreur courir par tout son corps,

il comprit qu'il était au pouvoir des membres de cette mystérieuse

association maçonnique à laquelle il était lui-même affilié, et qui

étendait sur tout le territoire mexicain les ténébreuses ramifications

de ses ventes redoutables.

Le silence était si profond sur la colline, tous ces hommes

ressemblaient si bien à des statues, dans leur froide immobilité, que

le jeune homme entendait sourdement les battements précipités de son

cœur dans sa poitrine.

Un homme fit un pas en avant.

--Don Melchior de la Cruz, dit-il, savez-vous où vous êtes, et en

présence de qui vous vous trouvez?

--Je le sais, répondit-il les lèvres serrées.

--Vous reconnaissez-vous justiciable des hommes dont vous êtes entouré?

--Oui, parce qu'ils ont la force en main, et que toute velléité de

résistance ou de protestation serait de ma part un acte de folie.

--Non, ce n'est point pour cette raison que vous êtes justiciable de

ces hommes, et vous le savez bien, reprit froidement l'homme masqué,

c'est parce que vous vous êtes volontairement lié à eux par un pacte,

qu'en faisant ce pacte, vous avez accepté leur juridiction et leur avez

donné le droit d'être vos juges si vous manquiez aux serments que vous

avez prêtés, de votre plein gré, entre leurs mains.

Don Melchior haussa dédaigneusement les épaules.

--A quoi bon tenter une défense inutile, dit-il, ne suis-je pas

condamné d'avance? Exécutez donc sans plus de retard la sentence que

vous avez prononcée déjà tacitement.

L'homme masqué lui lança un regard flamboyant à travers les ouvertures

de son masque.

--Don Melchior, reprit-il d'une voix dure et profondément accentuée,

ce n'est ni comme parricide, ni comme fratricide, ni comme voleur, que

vous comparaissez devant ce tribunal suprême, je vous le répète, c'est

comme traître à la patrie; je vous somme de vous défendre.

--Et moi je ne le veux pas; répondit-il d'une voix haute et ferme.

--Soit, continua froidement l'homme masqué; alors plantant sa torche

dans le sol, il se tourna vers les assistants.

--Frères, dit-il, quel châtiment a mérité cet homme?

--La mort, répondirent les hommes masqués, d'une voix sourde.

Don Melchior demeura impassible.

--Vous êtes condamné à mourir, reprit celui qui jusque-là avait porté

la parole, la sentence sera exécutée ici même, vous avez une demi-heure

pour vous préparer à comparaître devant Dieu.

--De quelle façon mourrai-je? demanda négligemment le jeune homme.

--Par la corde.

--Autant cette mort qu'une autre, fît-il avec un sourire ironique.

--Nous ne nous reconnaissons pas le droit de tuer l'âme avec le corps,

reprit l'homme masqué: un prêtre entendra la confession de vos fautes.

--Merci, dit laconiquement le jeune homme.

L'homme masqué demeura un instant immobile comme s'il eût attendu

que don Melchior lui adressât une autre demande, mais voyant qu'il

continuait à garder le silence, il reprit sa torche, fit deux pas en

arrière, l'agita à trois reprises différentes, et l'éteignit sous son

pied.

Toutes les autres torches s'éteignirent au même instant; un léger

froissement de feuilles sèches et de branches cassées se fit entendre,

et don Melchior se trouva seul.

Cependant le jeune homme ne se trompa pas à cette apparente solitude,

il comprit que, bien qu'invisibles ses ennemis continuaient à le

surveiller.

L'homme, si fortement trempée que soit son âme, si grande que soit son

énergie, bien que cent fois il ait bravé la mort en face, lorsqu'il

a vingt ans, c'est-à-dire quand il se trouve à peine sur le seuil de

l'existence, que l'avenir lui sourit à travers le prisme enivrant

de la jeunesse, ne peut faire ainsi abstraction complète et réelle

de lui-même et sans transition aucune passer de la vie à la mort,

sans éprouver un énervement complet et subit de toutes ses facultés

intellectuelles et souffrir une angoisse horrible et un tressaillement

affreux de tous les muscles, surtout lorsque cette mort qui vient

le prendre plein de force, de sève et de jeunesse, lui est donnée

froidement, de nuit, à la dérobée pour ainsi dire et qu'elle a un

cachet indicible d'infamie.

Aussi malgré tout son courage et, toute sa volonté, don Melchior

souffrait une épouvantable agonie; à la racine de chacun de ses

cheveux, dressés sur sa tête par la terreur, perlait une gouttelette de

sueur froide, ses traits étaient affreusement contractés et une pâleur

livide et terreuse couvrait son visage.

En ce moment une main se posa doucement sur son épaule, il tressaillit

comme s'il eût reçu une commotion électrique et releva brusquement la

tête.

Un moine se tenait devant lui, le capuchon rabaissé sur le visage.

--Ah! fit-il, en se levant, voilà le prêtre.

--Oui, dit le religieux, d'une voix basse mais parfaitement distincte,

agenouillez-vous, mon fils, je viens recevoir votre confession.

Le jeune homme tressaillit au son de cette voix qu'il lui sembla

reconnaître, son regard se fixa ardent et interrogateur sur le moine

immobile devant lui.

Celui-ci s'agenouilla en lui faisant signe de l'imiter. Don Melchior

obéit machinalement.

Ces deux hommes ainsi à genoux sur le sommet désert de cette colline,

faiblement éclairés par la lueur faible et tremblante des lanternes qui

rendait plus profonde l'obscurité qui les enveloppait de toutes parts,

offraient un spectacle étrange et saisissant.

--On nous surveille, dit le moine; commandez l'impassibilité aux traits

de votre visage, l'immobilité à vos nerfs et écoutez-moi, nous n'avons

pas un instant à perdre; me reconnaissez-vous?

--Oui, murmura faiblement don Melchior, qui sentant ami à son côté se

rattachait malgré lui à l'espérance, le sentiment qui le dernier survit

dans le cœur de l'homme, oui, vous êtes don Antonio de Cacerbar.

--Revêtu du costume que je porte en ce moment, reprit don Antonio,

j'étais sur le point d'entrer à Puebla, lorsque je fus soudain entouré

par des hommes masqués qui me demandèrent si j'étais dans les ordres,

sur ma réponse affirmative, réponse faite a tout hasard afin de ne pas

rompre un incognito qui est ma seule sauvegarde contre mes ennemis,

ces hommes, m'emmenèrent avec eux et me conduisirent ici, j'ai assisté

à votre jugement en frémissant de terreur pour moi-même si j'étais

reconnu par ces hommes, à qui je n'ai échappé une première fois que par

miracle; mais quoi qu'il arrive je suis résolu à partager votre sort;

avez-vous des armes?

--Non, mais à quoi bon des armes contre un nombre d'ennemis aussi

considérable?

--A se faire tuer bravement au lieu d'être ignominieusement pendu.

--C'est vrai, s'écria le jeune homme.

--Silence malheureux fit vivement don Antonio, prenez ce revolver à six

coups et ce poignard, j'en garde autant pour moi.

--Soyez tranquille, dit-il en serrant les armes contre sa poitrine,

maintenant je ne les crains plus.

--Bien, voilà comment je voulais vous voir; souvenez-vous de ceci: les

chevaux attendent tout sellés là, à droite au bas de la colline; si

nous parvenons à les atteindre nous sommes sauvés.

--Quoi qu'il arrive, merci don Antonio, si Dieu veut que nous

échappions...

--Ne me promettez rien, interrompit vivement don Antonio; il sera temps

plus tard de régler nos comptes.

Le moine donna l'absolution à son pénitent.

Quelques minutes s'écoulèrent; enfin don Melchior se leva, sa

contenance était fière et assurée, il était certain de ne pas mourir

sans vengeance.

Les hommes masqués reparurent tout à coup et couronnèrent de nouveau le

sommet de la colline.

Celui qui jusque-là avait seul parlé, s'approcha du condamné auprès

duquel don Antonio était venu se placer comme pour l'exhorter à ses

derniers moments.

--Êtes-vous prêt? demanda l'inconnu.

--Je le suis, répondit froidement don Melchior.

--Dressez la potence et allumez les torches, commanda l'homme masqué.

Il se fit alors un grand mouvement dans la foule, il y eut un instant

de désordre; les initiés étaient si convaincus que toute fuite était

impossible au condamné, d'ailleurs il était si peu probable qu'il

tentât de se soustraire à son sort que pendant deux ou trois minutes

ils se relâchèrent de leur surveillance.

Don Melchior et son ami profitèrent de ce moment d'oubli.

--Allons, s'écria don Antonio, en renversant l'homme placé le plus près

de lui, suivez-moi.

--Allons, répéta hardiment don Melchior en armant son revolver et

saisissant son poignard.

Ils se précipitèrent tête baissée au milieu des initiés frappant

furieusement à droite et à gauche, et s'ouvrant passage, le poignard

d'une main et le revolver de l'autre.

De même que toutes les actions désespérées, celle-ci réussit par sa

folie même; il y eût une mêlée effroyable, une lutte gigantesque de

quelques minutes entre les initiés surpris à l'improviste, et les deux

hommes résolus à s'échapper ou à périr les armes à la main; puis, on

entendit un galop furieux de chevaux, et une voix railleuse qui criait

au loin:

--Au revoir!

Don Melchior et don Antonio couraient ventre à terre sur la route de

Puebla.

Tout espoir de les rejoindre était perdu; du reste, ils avaient laissé

un sanglant sillon derrière eux: dix cadavres étaient étendus sur la

terre.

--Arrêtez! s'écria don Adolfo à ceux qui s'élançaient vers les chevaux,

laissez les fuir, don Melchior est condamné, sa mort est certaine;

mais, ajouta-t-il par réflexion, quel est donc ce moine maudit?

Leo Carral, le mayordomo, se pencha à son oreille.

--Ce moine, je l'ai reconnu moi, dit-il, c'est don Antonio de Cacerbar.

--Ah! fit-il avec colère, encore cet homme!

Quelques minutes plus tard, une cavalcade, composée d'une dizaine de

cavaliers environ, prenait au grand trot la route de la capitale du

Mexique.

Cette cavalcade était conduite par don Jaime ou Olivier, ou Adolfo,

comme il plaira au lecteur de le nommer.

XXII

DON DIEGO

Don Melchior de la Cruz, résolu de s'emparer à tout prix de la fortune

de son père, fortune que le mariage de sa sœur menaçait de lui faire

perdre sans retour, s'était jeté à corps perdu dans la politique,

espérant trouver au milieu des factions qui depuis si longtemps

déchiraient son pays l'occasion de satisfaire son ambition et son

insatiable avarice en pêchant à pleine main dans l'eau trouble des

révolutions. Doué d'un caractère énergique, d'une grande intelligence,

véritable condottière politique, passant sans hésitation comme sans

remords d'un parti dans l'autre, selon les avantages qui lui étaient

offerts, toujours prêt à servir celui qui le payait le plus cher, il

était arrivé à se rendre maître de secrets importants qui le faisaient

redouter de tous et lui avaient acquis un certain crédit auprès des

chefs des partis qu'il avait servis tour à tour; espion du grand monde,

il avait su entrer partout, s'affilier à toutes les confréries et les

sociétés secrètes, possédant au plus haut degré le talent si envié des

plus renommés diplomates, de feindre au naturel les sentiments et les

opinions les plus opposés. C'est ainsi qu'il s'était fait recevoir

membre de la mystérieuse société d'Union et Force, par laquelle il

devait plus tard être condamné à mort, avec la résolution bien arrêtée

d'avance de vendre les secrets de cette redoutable association,

lorsqu'une occasion favorable se présenterait. Don Antonio de Cacerbar

se fit peu de temps après recevoir membre de cette même association.

Ces deux hommes devaient se comprendre au premier mot, ce fut ce qui

arriva. L'amitié la plus étroite les unit bientôt.

Lorsque dans le commencement de leur liaison par suite de révélations

anonymes don Antonio de Cacerbar, convaincu de trahison, condamné

par l'association mystérieuse, et obligé de défendre sa vie contre

un des affiliés, tomba sous l'épée de son adversaire, et fut laissé

pour mort sur la route, où le trouva Dominique ainsi que nous l'avons

rapporté plus haut, don Melchior, qui de loin assistait masqué à cette

sanglante exécution, résolut, si cela était possible, de sauver cet

homme qui lui inspirait de si vives sympathies. Après le départ de ses

compagnons, aussitôt que cela lui avait été possible, il était accouru

dans l'intention de porter secours au blessé, mais il ne l'avait plus

trouvé; le hasard, en amenant en ce lieu Dominique lui ravit, à son

grand regret, cette occasion qu'il désirait de rendre don Antonio son

débiteur.

Plus tard, lorsque don Antonio, à demi guéri, s'était échappé de la

grotte où on le soignait, les deux hommes s'étaient rencontrés de

nouveau; plus heureux cette fois, don Melchior avait rendu à don

Antonio des services importants.

Celui-ci, à son tour, s'était, en plusieurs circonstances, trouvé

à même de faire profiter le jeune homme du crédit occulte dont il

disposait.

Seulement, si don Antonio connaissait à fond les affaires de son

associé, le but qu'il se proposait et les moyens qu'il comptait

employer pour l'atteindre, il n'en était pas de même de don Melchior

à l'égard de don Antonio de Cacerbar; celui-ci demeurait pour lui

à l'état d'énigme indéchiffrable. Cependant le jeune homme, bien

que plusieurs fois déjà il eût essayé de faire parler son ami et

de l'amener à des confidences qui lui auraient donné certaines

prérogatives, sans jamais y parvenir, ne renonçait pas à réussir à

découvrir un jour ce que l'autre paraissait avoir tant d'intérêt à

cacher.

Le dernier service que don Antonio lui avait rendu en le faisant si à

l'improviste échapper à l'implacable justice des affiliés de l'Union

et Force avait placé, provisoirement du moins, don Melchior sous sa

dépendance.

Don Antonio sembla mettre un certain point d'honneur à ne pas rappeler

à don Melchior l'immense danger dont il l'avait sauvé; il continua à le

servir ainsi qu'il l'avait fait jusque-là.

Le premier soin du jeune homme, en rentrant dans Puebla, avait été de

se rendre en toute hâte au couvent où, après l'avoir enlevée, il avait

relégué sa sœur; mais, ainsi qu'il en avait le pressentiment secret,

il trouva la jeune fille disparue et le couvent vide.

Don Antonio ne lui avait dit à ce sujet qu'une phrase de dix mots, mais

cette phrase avait une éloquence terrible.

--Il n'y a que les morts qui ne s'échappent pas, avait-il dit.

Don Melchior avait courbé la tête en reconnaissant la justesse de ces

paroles.

Toutes les recherches du jeune homme dans Puebla furent vaines, nul ne

put ou ne voulut lui rien dire; la supérieure du couvent fut muette.

--Allons à México, c'est là que nous la trouverons, si toutefois elle

n'est pas morte, lui dit don Antonio.

Ils partirent.

Quels moyens employa don Antonio pour découvrir la retraite de doña

Dolores, nous ne saurions le dire, mais ce qui est certain, c'est que,

deux jours après son arrivée dans la ville, il connaissait la demeure

de la jeune fille.

Laissons pour quelques instants ces deux hommes que trop tôt nous

retrouverons, et disons comment doña Dolores avait été délivrée.

La jeune fille avait été placée, par l'ordre de don Melchior, dans un

couvent de religieuses Carmélites.

La supérieure, que don Melchior avait réussi à mettre dans ses

intérêts, grâce à une somme considérable qu'il avait versée entre ses

mains et à la promesse d'autres plus fortes encore, si elle exécutait

avec zèle et intelligence ses recommandations, ne laissait recevoir

aucune autre visite à la jeune fille que celle de son frère, il lui

était défendu d'écrire des lettres, et celles qui lui arrivaient

étaient impitoyablement interceptées.

Dolores passait ainsi des jours tristes et décolorés, au fond d'une

étroite cellule, privée de tous rapports avec le monde, et ne

conservant plus même l'espoir d'être un jour rendue à la liberté; son

frère, du reste, lui avait fait connaître sa volonté à cet égard: il

exigeait qu'elle prît le voile.

Ce moyen était le seul que don Melchior avait trouvé pour contraindre

sa sœur à lui faire l'abandon de sa fortune, en renonçant au monde.

Cependant don Melchior, bien qu'il se fût fait nommer tuteur de sa

sœur, n'aurait pu la conduire dans un couvent sans une autorisation

écrite du gouverneur, autorisation facilement obtenue qui avait

été présentée par le secrétaire particulier de son excellence le

gouverneur, don Diego Izaguirre, à la mère supérieure, lorsque la jeune

fille avait été amenée au couvent.

Le soir du jour où don Melchior avait été si adroitement enlevé par don

Adolfo qu'il croyait son prisonnier, vers neuf heures du soir, trois

hommes enveloppés d'épais manteaux et montés sur de beaux et vigoureux

genets d'Espagne, s'arrêtèrent à la porte du couvent, à laquelle ils

frappèrent.

La tourière ouvrit un judas pratiqué dans cette porte, échangea

quelques mots à voix basse avec un de ces cavaliers qui avait mis pied

à terre, et satisfaite sans doute des réponses qu'elle avait reçues,

elle avait entrebâillé la porte, de façon à livrer passage au visiteur

attardé.

Celui-ci jeta alors la bride de son cheval à un de ses compagnons;

pendant que ceux-ci l'attendaient au dehors, il entra, et la porte se

referma derrière lui.

Après avoir traversé plusieurs corridors, la tourière ouvrit la cellule

de l'abbesse et annonça don Diego Izaguirre, secrétaire particulier de

son excellence le gouverneur.

Don Diego après avoir échangé quelques compliments, retira un pli

cacheté de son dolman et le présenta à la supérieure qui l'ouvrit et

le lut rapidement.

--Très bien, dit-elle, señor; je suis prête à vous obéir.

--Souvenez-vous bien, madame, de la teneur de l'ordre que je vous ai

communiqué et que je suis forcé de vous reprendre. Tout le monde, vous

entendez, madame, fit-il en soulignant ces mots avec intention, doit

ignorer comment doña Dolores a quitté le couvent; cette recommandation

est de la plus haute importance.

--Je ne l'oublierai pas, señor.

--Libre à vous de dire qu'elle s'est échappée, maintenant veuillez, je

vous prie, faire prévenir doña Dolores.

La supérieure laissa don Diego dans sa cellule et alla elle-même

chercher doña Dolores.

Dès qu'il fut seul, le jeune homme déchira en parcelles impalpables

l'ordre qu'il avait montré à la supérieure et jeta ces parcelles dans

le brasero où le feu les consuma en un instant.

--Je ne me soucie pas, dit don Diego en les regardant brûler, que

le gouverneur s'aperçoive un jour ou l'autre de la perfection avec

laquelle j'imite sa signature, cela pourrait lui causer de la jalousie;

et il sourit d'un air moqueur.

La supérieure fut à peine absente un quart d'heure.

--Voici doña Dolores de la Cruz, dit l'abbesse; j'ai l'honneur de la

remettre entre vos mains.

--Fort bien, madame, j'espère vous prouver bientôt que son Excellence

sait, lorsque l'occasion s'en présente, récompenser dignement les

personnes qui lui obéissent sans hésitation comme sans intérêt.

La supérieure salua humblement en levant les yeux au ciel.

--Êtes-vous prête, señorita, demanda don Diego à la jeune fille.

--Oui, répondit-elle laconiquement.

--Alors veuillez me suivre, je vous prie.

--Marchons, dit-elle en s'enveloppant dans sa mante sans prendre

autrement congé de l'abbesse.

Ils quittèrent alors la cellule et conduits par la supérieure ils

arrivèrent à la porte du couvent; sous un léger prétexte, l'abbesse

avait eu la précaution d'éloigner la tourière, elle ouvrit donc

elle-même la porte, puis, lorsque don Diego et la jeune fille furent

sortis, elle fit un dernier salut au secrétaire du gouverneur et

referma la porte comme si elle avait hâte d'être délivrée du souci que

sa présence lui causait.

--Señorita, dit respectueusement don Diego à la jeune fille, veuillez

être assez bonne pour monter sur ce cheval.

--Señor, dit-elle d'une voix triste mais ferme, je ne suis qu'une

pauvre orpheline sans défense; je vous obéis, car toute résistance de

ma part serait une folie, mais...

--Doña Dolores, dit un des cavaliers, nous sommes envoyés par don Jaime.

--Oh! s'écria-elle avec joie, c'est la voix de don Carlos.

--Oui señorita; rassurez-vous donc, et veuillez sans plus tarder vous

mettre en selle; le temps nous presse.

La jeune fille monta légèrement sur le cheval de don Diego.

--Maintenant, señores, dit le jeune homme, vous n'avez plus besoin de

moi, adieu, à franc étrier et bon voyage!

Ils s'élancèrent comme un tourbillon et bientôt ils disparurent dans la

nuit.

--Comme ils courent, fit en riant le jeune homme; je crois que don

Melchior aurait quelque peine à les rejoindre.

Et s'enveloppant dans son manteau il regagna pédestrement le palais du

gouvernement où il habitait.

Les deux hommes qui accompagnaient la jeune fille étaient Dominique et

Leo Carral. Ils galopèrent toute la nuit.

Au lever du soleil, ils atteignirent un rancho abandonné où plusieurs

personnes les attendaient.

Doña Dolores reconnut avec joie parmi elles don Adolfo et le comte.

Maintenant entourée de ces amis dévoués elle n'avait plus rien à

craindre, elle était sauvée.

Le voyage fut un enivrement continuel, mais sa joie fut immense

lorsqu'elle arriva à México et que sous l'escorte de ses braves amis

elle entra dans la petite maison où tout avait été préparé à l'avance

pour la recevoir; elle tomba en pleurant dans les bras de doña Maria et

de Carmen.

Don Adolfo et ses amis se retirèrent discrètement, laissant les dames

se faire leurs confidences.

Le comte, afin de veiller de plus près sur la jeune fille, fit louer

par son valet de chambre une maison, située dans la même rue que celle

qu'elle habitait et offrit à Dominique, qui accepta avec empressement,

de partager sa demeure.

Les nuits mexicaines · 第 16 / 29 段