et López descendirent à leur tour. L'homme, toujours muet, rassembla
les brides des quatre chevaux et s'éloigna les conduisant derrière lui.
--En route! cria don Jaime.
Ils repartirent.
La course recommença silencieuse et rapide; la nuit était sombre, les
cavaliers glissaient dans l'ombre comme des fantômes.
Toute la nuit, ils galopèrent ainsi; vers cinq heures du matin, ils
changèrent encore de chevaux dans un rancho à demi ruiné; ces hommes
semblaient de fer: depuis quinze heures ils étaient en selle, la
fatigue n'avait pas de prise sur eux.
Pas un mot n'avait été échangé entre eux pendant cette longue traite.
Vers dix heures du matin, ils virent briller aux rayons éclatants
du soleil les dômes de Puebla; ils avaient franchi cent-vingt-six
kilomètres qui séparent cette ville de México en moins de vingt heures,
par des chemins presqu'impraticables.
A une-demi lieue environ de la ville, au lieu de continuer à s'avancer
en ligne droite, sur un signe de l'aventurier, ils firent un crochet et
s'enfoncèrent dans un sentier à peine frayé, tracé à travers un bois
taillis.
Pendant une heure, ils galopèrent à la suite de don Jaime qui avait
pris la tête de la cavalcade. Ils atteignirent ainsi un brûlis qui
formait une clairière assez étendue. Au centre de cette clairière
s'élevait une enramada.
--Nous sommes arrivés, dit l'aventurier en arrêtant son cheval et
mettant pied à terre; c'est ici provisoirement que nous établirons
notre quartier général.
Ses compagnons sautèrent sur le sol et se mirent en devoir de desseller
les chevaux.
--Attendez, reprit-il. Loïck, tu vas aller à ton rancho où se trouve en
ce moment le comte de la Saulay et ses domestiques, tu les ramèneras
ici; toi López, tu iras aux provisions.
--Nous attendrons donc tous les deux sous cette enramada? demanda
Dominique.
--Non, car je vais me rendre à Puebla.
--Ne craignez-vous pas d'être reconnu?
L'aventurier sourit.
Don Jaime et le vaquero demeurèrent seuls. Ils entraînèrent leurs
chevaux et leur retirèrent la bride pour qu'ils pussent brouter l'herbe
tendre de la clairière.
--Suivez-moi, dit don Jaime.
Dominique obéit.
Ils entrèrent sous l'enramada.
On nomme enramada au Mexique une espèce de chaumière informe construite
tant bien que mal avec des branches d'arbres entrelacées et recouverte
avec d'autres branches et des feuilles; ces masures, d'une fort piètre
apparence, offrent cependant un abri très suffisant contre la pluie et
le soleil.
Cette enramada, mieux construite que les autres, était divisée en
deux compartiments, par une claie de branches entrelacées qui montait
jusqu'au toit et séparait la hutte en deux parties égales dans sa
largeur. Don Jaime ne s'arrêta pas au premier compartiment et passa
immédiatement dans le second, toujours suivi par Dominique qui depuis
quelques instants semblait être plongé dans des sérieuses réflexions.
L'aventurier dérangea un amas d'herbes et de feuilles sèches et prenant
sa machette il se mit en devoir de creuser la terre.
Dominique le regardait avec étonnement.
--Que faites-vous donc? lui demanda-t-il.
--Vous le voyez, je dégage l'entrée d'un souterrain; aidez-moi,
répondit-il.
Tous deux se mirent à l'œuvre. Bientôt apparut une large pierre plate
au centre de laquelle un anneau était scellé.
Lorsque la pierre eut été enlevée, apparurent des marches grossièrement
taillées dans le roc.
--Descendons, dit l'aventurier.
Au moyen d'une allumette chimique l'aventurier avait allumé une lampe.
Dominique jeta un regard curieux autour de lui: l'endroit où il se
trouvait, situé à sept ou huit mètres au-dessous du sol, formait une
espèce de salle octogone d'assez grande dimension; quatre galeries qui
semblaient se prolonger sous terre y venaient aboutir de plusieurs
points différents.
Cette salle était amplement fournie d'armes de toutes sortes; on y
voyait des harnais, des hardes, un lit fait avec des feuilles et des
fourrures, jusqu'à des livres rangés sur une tablette suspendue aux
parois.
--Vous voyez un de mes repaires, dit en souriant l'aventurier, j'en
possède plusieurs comme celui-ci éparpillés sur tout le territoire
mexicain. Ce souterrain date du temps des Aztèques, son existence n'a
été révélée il y a plusieurs années déjà par un vieil Indien; vous
savez que la province où nous sommes était anciennement le territoire
sacré de la religion mexicaine, les temples y pullulaient; les
souterrains en grand nombre servaient aux prêtres pour se rendre d'un
lieu à un autre sans être découverte et donner ainsi plus de force
aux miracles d'ubiquité qu'ils prétendaient accomplir; plus tard,
ils servirent de refuge aux Indiens persécutés par les conquérants
espagnols; celui où nous sommes qui aboutit d'un côté à la pyramide de
Gholula et de l'autre au centre même de Puebla sans compter d'autres
issues a été à plusieurs reprises fort utile aux insurgés mexicains
pendant la guerre de l'indépendance; aujourd'hui, son existence est
ignorée, ce secret n'est connu que de moi et de vous maintenant.
Le vaquero avait écouté avec le plus vif intérêt cette relation.
--Pardon, répondit-il, mais il est une chose que je ne comprends pas
bien.
--Laquelle?
--Vous m'avez dit tout à l'heure que si quelqu'un survenait par hasard
nous serions avertis aussitôt.
--Oui, je vous ai dit cela, en effet.
--Je ne comprends pas du tout comment cela peut se faire.
--Bien simplement: vous voyez cette galerie, n'est-ce pas?
--Oui.
--Elle aboutit par une espèce de regard d'un mètre carré environ,
recouvert de broussailles et impossible à reconnaître, juste à l'entrée
du sentier par lequel il est seul possible de pénétrer dans le bois;
or, par un effet singulier d'acoustique dont je ne me charge nullement
de vous donner l'explication, tous les bruits de quelque nature qu'ils
soient, même les plus légers, qui se produisent proche de ce regard
sont instantanément répercutés ici, avec une netteté telle qu'il est de
la plus grande facilité de reconnaître leur nature.
--Oh! Alors je ne suis plus inquiet.
--D'ailleurs, lorsque les personnes que nous attendons seront arrivées,
nous boucherons ce trou qui nous sera inutile et nous entrerons et
sortirons par cette galerie qui, s'ouvre là derrière vous.
Tout en donnant ces explications à son ami, l'aventurier avait quitté
une partie de ses vêtements.
--Que faites-vous donc? reprit Dominique.
--Je me déguise pour aller prendre langue, et savoir à quel point en
sont nos affaires à Puebla, les habitants de cette ville sont fort
religieux; les couvents y fourmillent, je vais prendre un costume de
camaldule à la faveur duquel je pourrai vaquer à mes occupations sans
craindre d'attirer l'attention sur moi.
Le vaquero s'était assis sur les fourrures, et le dos appuyé au mur il
réfléchissait.
--Qu'avez-vous donc? Dominique, vous sembler préoccupé, triste, lui
demanda don Jaime au bout d'un instant.
Le jeune homme tressaillit comme si un serpent l'avait subitement piqué.
--Je suis triste en effet, maître, murmura-t-il.
--Ne vous ai-je pas dit que nous retrouverons doña Dolores, reprit-il.
Dominique frissonna, son visage devint livide.
--Maître, dit-il en se levant et en courbant la tête, méprisez-moi, je
suis un lâche!
--Un lâche, vous Domingo, vrai Dieu! Vous en avez menti!
--Non, maître, je dis vrai, j'ai méconnu mon devoir, trahi mon ami,
oublié vos recommandations; il soupira profondément: J'aime la fiancée
de mon ami, ajouta-t-il faiblement.
L'aventurier fixa sur lui son regard clair avec une expression
indéfinissable.
--Je le savais, dit-il.
Domingo tressaillit et se redressant brusquement:
--Vous le saviez! s'écria-t-il atterré.
--Je le savais, reprit don Jaime.
--Et vous ne me méprisez pas?
--Pourquoi? Est-on maître de son cœur?
--Mais c'est la fiancée du comte, mon ami!
L'aventurier ne répondit pas à cette exclamation.
--Et elle vous aime, reprit-il.
--Oh! s'écria-t-il, comment le saurai-je? C'est à peine si j'ai osé me
l'avouer à moi-même.
Il y eut un long silence. Tout en revêtant son costume de moine,
l'aventurier examinait à la dérobée le jeune homme.
--Le comte n'aime pas doña Dolores, dit-il enfin.
--Comment? Cela est-il possible s'écria-t-il avec feu.
Don Jaime se mit à rire.
--Voilà bien les amoureux! reprit-il, ils ne comprennent pas que les
autres n'aient pas les mêmes yeux qu'eux.
--Mais il doit l'épouser.
--Il doit, dit-il en appuyant avec intention sur le mot.
--N'est-il pas venu au Mexique, expressément dans ce but?
--C'est vrai.
--Vous voyez bien qu'il l'épousera, alors.
L'aventurier haussa les épaules.
--Votre conclusion est absurde, dit-il; l'homme sait-il jamais ce qu'il
fera? Demain lui appartient-il?
--Mais depuis les malheurs qui ont accablé la famille de doña Dolores
et doña Dolores elle-même, le comte tente l'impossible pour sauver la
jeune fille.
--Cela prouve que le comte est un parfait gentilhomme et un homme
d'honneur, voilà tout; d'ailleurs il est son parent et il fait son
devoir en tentant de la sauver, même au risque de sa vie et de sa
fortune.
Dominique haussa les épaules à plusieurs reprises.
--Il l'aime, dit-il.
--Alors je retourne la phrase, doña Dolores ne l'aime pas.
--Vous croyez.
--J'en suis sûr.
--Oh! Si je pouvais me le persuader, j'espérerais.
--Vous êtes un enfant; maintenant je pars, attendez-moi ici; surtout
jurez moi de ne pas vous éloigner avant mon retour.
--Je vous le jure.
--Bien, je vais travailler pour vous, espérez; à bientôt.
Et lui faisant un dernier signe de la main, l'aventurier s'éloigna par
une galerie latérale.
Le jeune homme demeura immobile et songeur tant que le bruit des pas
de son ami qui s'éloignait, parvint à son oreille, puis il se laissa
retomber sur le lit de fourrures, en murmurant à voix basse:
--Il m'a dit d'espérer.
Nous laisserons Dominique plongé dans des réflexions qui, d'après
l'expression de son visage, devaient être agréables, et nous suivrons
don Jaime dans son aventureuse expédition.
Le souterrain était situé à environ une demi-lieue de la ville, c'était
donc un peu plus d'une demi-lieue que don Jaime avait à faire sous
terre avant de se trouver dans Puebla.
Mais ce trajet assez long ne paraissait nullement l'inquiéter, il
marchait bon pas à travers la galerie où par des interstices invisibles
pénétrait une clarté suffisante pour qu'il pût se guider facilement au
milieu des détours sans nombre qu'il était contraint de faire.
Il marcha ainsi pendant près de trois quarts d'heure, enfin il arriva
au pied d'un escalier composé d'une quinzaine de marches.
L'aventurier s'arrêta un instant pour reprendre haleine puis il monta.
Lorsqu'il atteignit le sommet de l'escalier, il chercha un ressort
qu'il trouva bientôt, appuya le doigt dessus, aussitôt une pierre
énorme se détacha du mur, roula sans bruit sur des gonds invisibles
et ouvrit un large passage, don Jaime sortit et repoussa la pierre
qui reprit immédiatement sa première position, d'une façon tellement
parfaite qu'il était impossible, même en y mettant la plus sérieuse
attention, d'apercevoir dans le mur la moindre fissure, la plus légère
solution de continuité.
Don Jaime jeta un regard interrogateur autour de lui; il était seul.
L'endroit où il se trouvait était une chapelle de la cathédrale même
de Puebla; la porte secrète qui avait livré passage à l'aventurier
s'ouvrait dans un angle de cette chapelle, masquée par un
confessionnal.
Les précautions étaient bien prises, il n'y avait pas de risque d'être
découvert.
Don Jaime sortit de l'Église et se trouva sur la Plaza Mayor.
Il était environ midi, heure de la siesta, la place était à peu près
déserte.
L'aventurier rabattit son capuchon sur ses yeux, cacha ses mains dans
ses manches, et la tête inclinée sur la poitrine, d'un pas tranquille
et recueilli, il traversa la place en diagonale et s'engagea dans une
des rues aboutissantes.
Olivier arriva ainsi à la porte d'une coquette maison bâtie entre cour
et jardin, et qui semblait surgir du milieu d'un bouquet d'orangers et
de grenadiers en fleurs.
Cette porte n'était fermée qu'au pêne, l'aventurier la poussa, entra et
la referma derrière lui.
Il se trouva alors dans une allée sablée qui formait berceau et
aboutissait à la porte même de la maison exhaussée de quelques marches
et surmontée d'une large véranda à la mode mexicaine.
Olivier jeta un regard soupçonneux autour de lui, le jardin était
désert.
Il avança, mais au lieu de se diriger vers la maison. Il s'enfonça dans
une allée latérale et après quelques détours il se trouva devant une
porte de dégagement semblant appartenir aux communs.
Arrivé là, Olivier prit un sifflet d'argent suspendu à son cou par
une mince chaîne d'or, le porta à sa bouche et en tira un son doux et
modulé d'une certaine façon.
Presqu'aussitôt un sifflet semblable se fit entendre dans l'intérieur
des bâtiments, la porte s'ouvrit et un homme parut.
L'aventurier fit un signe maçonnique à cet homme qui lui répondit de la
même manière et il entra à sa suite dans la maison.
Sans parler, cet homme le guida à travers plusieurs appartements et
arrivé à une porte l'ouvrit, s'effaça pour laisser passer l'aventurier
devant lui, puis, lorsque celui-ci fût entré, il la referma en
demeurant au dehors.
La pièce dans laquelle l'aventurier avait été ainsi introduit, était
élégamment meublée, de larges stores étendus devant les fenêtres
interceptaient les rayons du soleil, le sol était antérieurement
recouvert d'un de ces moelleux petates que seuls les Indiens savent
confectionner; un hamac en fils d'aloès suspendu par des anneaux
d'argent à des crampons de même métal coupait la pièce en deux.
Un homme étendu dans ce hamac dormait profondément.
Cet homme était don Melchior de la Cruz; un couteau à manche de vermeil
curieusement fouillé, à lame large, longue et affilée comme une langue
de vipère, était placé sur une table basse en bois de santal à portée
de sa main auprès de deux magnifiques pistolets revolvers à six coups
de fabrique française et portant le nom de Devisme gravé sur les canons.
Même au milieu de Puebla, dans sa propre maison, don Melchior jugeait
convenable de se tenir en garde contre une surprise ou une trahison.
Du reste, ses craintes n'avaient rien d'exagéré, car l'homme qui se
trouvait en ce moment devant lui pouvait à bon droit être réputé comme
un de ses ennemis les plus redoutables.
L'aventurier le considéra pendant quelques secondes, enfin il s'avança
doucement vers le hamac sans que ses pas produisissent le moindre
bruit, tant il semblait, glisser sur le petate.
Il prit les revolvers, les fit disparaître sous sa robe, s'empara du
couteau, puis il toucha légèrement le dormeur.
Si léger qu'eût été cet attouchement, il suffit cependant pour éveiller
don Melchior.
Il ouvrit aussitôt les yeux et étendit le bras vers la table par un
mouvement machinal.
--C'est inutile, lui dit froidement Olivier, les armes n'y sont plus.
Au son de cette voix bien connue, don Melchior se redressa comme poussé
par un ressort, et fixant un œil hagard sur l'homme immobile devant
lui:
--Qui êtes-vous? lui demanda-t-il d'une voix étranglée par l'épouvante.
--Ne m'avez-vous donc pas reconnu déjà? répondit railleusement
l'aventurier.
--Qui êtes-vous? reprit-il.
--Ah! Vous voulez une certitude, soit regardez! Et il rejeta son
capuchon sur ses épaules.
--Don Adolfo! murmura le jeune homme d'une voix sourde.
--Pourquoi cet étonnement? répondit l'aventurier toujours railleur; ne
m'attendiez-vous pas? Vous deviez cependant supposer que je viendrais
vous trouver.
Don Melchior demeura un instant comme perdu dans ses pensées.
--Soit, dit-il enfin; après tout, mieux vaut en finir une fois pour
toutes; et il retourna s'asseoir tranquille et insouciant en apparence
sur le bord du hamac.
Olivier sourit.
--A la bonne heure, dit-il, je préfère vous voir ainsi; causons, nous
avons le temps.
--Vous ne venez donc pas dans le but de m'assassiner? dit-il avec
ironie.
--Oh! Quelle mauvaise pensée avez-vous là, cher seigneur! Moi porter
la main sur vous! Oh, non! Dieu m'en préserve, ceci est l'affaire du
bourreau, je me garderai bien d'aller sur les brisées de cet estimable
fonctionnaire.
--Le fait, s'écria-t-il impétueusement, c'est que vous vous êtes
introduit chez moi comme un malfaiteur, sous un déguisement, pour
m'assassiner sans doute.
--Vous vous répétez, ceci est maladroit; si je suis venu déguisé chez
vous, c'est que les circonstances exigeaient que je prisse cette
précaution, voilà tout; d'ailleurs je n'ai fait que suivre votre
exemple; et changeant subitement de ton, à propos, ajouta-t-il,
êtes-vous satisfait de Juárez? Vous a-t-il bien payé votre trahison?
J'ai entendu dire que c'était un Indien assez avare et assez mesquin;
il se sera contenté de vous faire des promesses, n'est-ce pas?
Don Melchior sourit avec dédain.
--Est-ce pour me débiter ces pauvretés que vous vous êtes introduit si
secrètement près de moi? répondit-il.
L'aventurier se leva, saisit un revolver de chaque main, fit un pas en
avant et le toisant avec un indicible mépris:
--Non, misérable, s'écria-t-il d'une voix tonnante, je suis venu pour
vous brûler la cervelle si vous refusez de me révéler ce que vous avez
fait de doña Dolores, votre sœur.
XXI
LES PRISONNIERS
Il y eut pendant quelques secondes un silence plein de menace.
Les deux hommes étaient debout en face l'un de l'autre, se toisant du
regard.
Ce silence, ce fut don Melchior de la Cruz qui le premier le rompit.
--Ah, ah, ah! fit-il en éclatant d'un rire strident et en se laissant
retomber sur le bord du hamac. Avais-je donc si grand tort de vous
dire, cher seigneur, que vous vous étiez introduit chez moi pour
m'assassiner.
L'aventurier se mordit les lèvres avec dépit et fit disparaître les
malencontreux revolvers.
--Eh bien, non, s'écria-t-il d'une voix vibrante, non, je vous le
répète, je ne vous tuerai pas, vous n'êtes pas digne de mourir de la
main d'un honnête homme; mais je saurai vous contraindre à m'avouer la
vérité.
Le jeune homme le regarda avec une expression singulière.
--Essayez, dit-il en haussant les épaules avec dédain.
Puis il se mit à tordre négligemment entre ses doigts une délicate
cigarette de paille de maïs, l'alluma, et lançant vers le plafond une
bouffée de fumée bleuâtre et odorante:
--Allez, dit-il, je vous attends.
--Bon; voici ce que je vous propose: vous êtes mon prisonnier, eh bien,
je vous rendrai voire liberté, si vous remettez doña Dolores entre, je
ne dirai pas mes mains, mais celles du comte de la Saulay, son cousin,
qu'elle doit incessamment épouser.
--Hum! Ceci est grave, cher seigneur; remarquez que je suis le tuteur
légal de ma sœur.
--Comment, son tuteur?
--Oui, puisque notre père est mort.
--Don Andrés de la Cruz est mort? s'écria l'aventurier en se levant
d'un bond.
--Hélas, oui! répondit hypocritement le jeune homme en levant les yeux
au ciel, nous avons eu la douleur de le perdre avant-hier au soir, hier
matin il a été enterré; le pauvre vieillard n'a pu résister aux affreux
malheurs qui ont accablé notre famille, la douleur l'a brisé; sa fin a
été fort touchante.
Il y eut un silence; Olivier marchait de long en large dans la chambre.
Tout à coup, l'aventurier s'arrêta en face du jeune homme.
--Sans ambages ni circonlocutions, lui dit-il, voulez-vous, oui ou non,
rendre la liberté à votre sœur?
--Non, répondit résolument Melchior.
--Bien, reprit froidement l'aventurier; alors tant pis pour vous.
A ce moment, la porte s'ouvrit, un jeune homme de haute mine et
élégamment vêtu entra dans la chambre.
A la vue de ce jeune homme, un sourire narquois éclaira le visage de
don Melchior.
--Eh! dit-il à part lui, les choses pourraient tourner autrement que ce
cher don Adolfo ne le suppose.
Le jeune homme salua poliment et s'approcha du maître de la maison avec
lequel il échangea une poignée, de main.
--Je vous dérange, demanda-t-il, en jetant sur le moine supposé un
regard indifférent.
--Au contraire, cher don Diego, vous ne pouviez arriver plus à propos
mais par quel hasard vous vois-je à une heure si insolite?
--Je viens vous annoncer une bonne nouvelle. Le comte de la Saulay,
votre ennemi particulier, est en notre pouvoir, mais comme il est
Français et qu'il y a certaines considérations à garder, le général
a décidé de l'envoyer, sous bonne escorte, à notre illustrissime
président. Une autre bonne nouvelle, vous êtes chargé du commandement
de cette escorte.
--¡Demonios! s'écria triomphalement Melchior, vous êtes un brave
ami. Mais maintenant, à mon tour: regardez bien ce religieux, le
reconnaissez-vous, non? Eh bien, cet homme n'est autre que cet
aventurier nommé don Adolfo, don Olivero, don Jaime, que sais-je
encore? Et que depuis si longtemps on poursuit vainement.
--Serait-il possible? s'écria don Diego.
--C'est vrai, dit alors don Adolfo.
--Avant une heure vous serez mort, fusillé comme traître et bandit,
s'écria Melchior.
Don Adolfo haussa les épaules avec dédain.
--Il est évident, observa don Diego, que cet homme sera fusillé, mais
c'est au président seul qu'il appartient de statuer sur son sort, il se
prétend Français.
--Ah, ça! Mais tous ces démons appartiennent donc à cette nation
maudite? s'écria don Melchior tout déconcerté.
--Ma foi, je ne saurais trop vous dire; pour ce qui est de cet homme,
comme c'est un rude compagnon et que peut-être vous seriez assez
embarrassé de lui, je l'expédierai au président avec une escorte
particulière.
--Non pas, non pas, si vous voulez m'être agréable je tiens à l'emmener
au contraire; soyez tranquille, je prendrai des précautions telles que
tout fin qu'il soit il ne m'échappera pas, seulement il est bon de le
désarmer.
L'aventurier remit silencieusement ses armes à don Diego.
En ce moment, un valet parut et annonça que l'escorte attendait dans la
rue.
--C'est bien, dit Melchior, en route.
Le domestique donna une machette, une paire de pistolets et un zarapé à
son maître et lui boucla les éperons.
--Maintenant nous pouvons partir, dit don Melchior.
--Allons, fit don Diego, señor don Adolfo ou quelque soit votre nom,
veuillez, passer le premier.
L'aventurier obéit sans répondre.
Vingt-cinq ou trente soldats vêtus un peu de costumes de fantaisie,
la plupart en lambeaux et ressemblant bien plutôt à des bandits qu'à
d'honnêtes militaires, attendaient dans la rue.
Ces soldats étaient tous bien montés et bien armés.
Au milieu d'eux le comte de la Saulay et ses deux domestiques étaient
étroitement surveillés; un sourire de joie éclaira le visage de don
Melchior à la vue du gentilhomme; celui-ci ne daigna pas paraître
s'apercevoir de sa présence.
Un cheval était préparé pour don Adolfo; sur un signe de don Diego, il
se mit en selle et alla de lui-même se placer à la droite du comte avec
lequel il échangea un serrement demain.
Don Melchior se mit en selle.
--Maintenant, mon ami, fit don Diego, bon voyage. Je m'en retourne au
gouvernement.
--Adieu donc! fit Melchior, et l'escorte se mit en marche.
Il était environ deux heures de l'après-midi, la plus grande chaleur
du jour était passée, les boutiques commençaient à se rouvrir, et les
marchands placés sur le seuil de leurs portes regardaient en bâillant
passer les soldats.
Don Melchior s'avançait à quelques pas en avant de sa troupe; son
maintien était froid et compassé, il faisait de vains efforts pour
contenir la joie qu'il éprouvait de sentir enfin entre ses mains ses
implacables ennemis.
On était sorti de la ville depuis longtemps déjà; le lieutenant qui
commandait l'escorte s'approcha de don Melchior.
--Nos gens sont fatigués, lui dit-il, il serait temps de songer à
camper pour la nuit.
--Campons, je le veux bien, répondit celui-ci, pourvu que ce soit dans
un endroit sûr.
--Je connais à quelques pas d'ici, reprit le lieutenant, un rancho
abandonné, où nous serons fort bien.
--Allons y donc alors.
Le lieutenant prit la direction de la troupe et les soldats ne
tardèrent pas à s'engager dans un sentier à peine tracé à travers
un bois fort touffu. Au bout de trois quarts d'heure environ, ils
atteignirent une vaste clairière au centre de laquelle s'élevait le
rancho annoncé.
L'officier donna l'ordre à ses soldats de mettre pied à terre.