attirer l'attention sur la maison des trois dames, que les jeunes gens
n'y feraient que de courtes visites à des intervalles assez éloignés.
Quant à don Adolfo, à peine la jeune fille avait-elle été installée
chez lui qu'il avait recommencé sa vie errante et était devenu de
nouveau invisible; quelquefois, lorsque la nuit était close, on le
voyait tout à coup apparaître dans la maison des jeunes gens dont Leo
Carral avait pris la direction, prétendant que, puisque le comte devait
épouser sa jeune maîtresse, il était son maître et se considérait comme
son majordome; le comte pour ne pas chagriner le brave serviteur lui
avait laissé carte blanche; dans ses rares apparitions, l'aventurier
causait pendant quelque temps de choses indifférentes avec les deux
amis, puis il les quittait en leurs recommandant la vigilance.
Les choses allèrent bien pendant plusieurs jours. Doña Dolores, sous
l'impression bienfaisante du bonheur, avais repris toute sa gaité et
son insouciance de jeune fille; elle et Carmen gazouillaient comme des
colibris du matin au soir dans tous les coins de la maison; doña Maria
elle-même, subissant l'influence de cette joie si franchement naïve,
semblait toute rajeunie et parfois éclaircissant ses traits sévères, on
la surprenait à se laisser aller à sourire.
Le comte et son ami, par leurs visites qui malgré les recommandations
de don Jaime se faisaient de plus en plus fréquentes et surtout plus
longues, jetaient de la variété dans la monotonie calme de l'existence
des trois dames recluses volontaires, qui jamais ne mettaient le pied
dans la rue et vivaient dans l'ignorance la plus complète de ce qui se
passait autour d'elles.
Un soir que le comte faisait pour tuer le temps une partie d'échecs
avec Dominique, et que les deux jeunes gens qui se souciaient aussi
peu de leur jeu l'un que l'autre demeuraient silencieusement accoudés
face-à-face sous prétexte de combiner des coups savants mais en réalité
pour penser à autre chose, on frappa fortement à la porte de la rue.
--Qui diable peut venir à cette heure? s'écrièrent-ils à la fois en
tressaillant.
--Il est plus de minuit, dit Dominique.
--A moins que ce soit Olivier, dit le comte, je ne vois pas trop qui ce
pourrait être.
--C'est lui sans aucun doute, reprit Dominique.
En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et don Jaime entra.
--Bonsoir, messieurs, dit-il; vous ne m'attendiez pas à cette heure,
hein!
--Nous vous attendons toujours, mon ami.
--Merci! Vous permettez, ajouta-t-il et se tournant vers le valet
de chambre qui l'éclairait: Dressez-moi à souper, s'il vous plaît,
monsieur Raimbaut.
Celui-ci s'inclina et sortit.
Don Jaime jeta son chapeau sur un meuble et se laissa aller sur une
chaise en s'éventant avec son mouchoir.
--Ouf! dit il, je meurs de faim, mes amis!
XXIII
LE SOUPER
Les jeunes gens examinaient l'aventurier avec une surprise qu'ils
essayaient vainement de dissimuler et qui malgré eux se reflétait sur
leur visage.
Raimbaut apporta, aidé par Lanca Ibarru, une table toute garnie qu'il
plaça devant don Adolfo.
--Pardieu, messieurs, dit gaiment l'aventurier, monsieur Raimbaut a eu
la charmante attention de mettre trois couverts, prévoyant sans doute
que vous ne refuseriez pas de me tenir compagnie; faites donc, je vous
prie, trêve pour un instant à vos pensées, et venez vous mettre à table.
--De grand cœur, répondirent-ils en prenant place à ses côtés.
Le repas commença; don Adolfo mangeait de bon appétit tout en causant
avec une verve et un entrain que jamais jusqu'alors ses amis ne lui
avaient vue, il ne tarissait pas, c'était un feu roulant de saillies,
de mots spirituels, d'anecdotes finement racontées qui jaillissaient de
ses lèvres en gerbes flamboyantes.
Les jeunes gens se regardaient, ils ne comprenaient rien à cette humeur
singulière; car, malgré la gaîté de ses propos et le laisser-aller de
ses manières, le front de l'aventurier demeurait soucieux et son visage
gardait le masque froidement railleur qui lui était habituel.
Cependant, excités malgré eux par cette gaîté communicative au suprême
degré, ils n'avaient pas tardé à oublier toutes leurs préoccupations et
à se laisser gagner par cette joie si franche en apparence; bientôt ce
fut une lutte de rires et de mots joyeux qui se mêlaient au choc des
verres et aux cliquetis des couteaux et des fourchettes.
Les domestiques avaient été renvoyés et les trois amis laissés seuls.
--Ma foi, messieurs, dit don Adolfo en débouchant une bouteille
de champagne, de tous les repas, à mon avis, le meilleur est le
souper; nos pères le chérissaient et ils avaient raison; entre autres
bonnes coutumes qui s'en vont, celle-ci se perd et bientôt elle sera
complètement oubliée, je la regretterai sincèrement.
Il remplit les verres de ses compagnons.
--Laissez-moi, reprit-il, boire à votre santé avec ce vin, l'un des
plus charmants produits de votre pays.
Et après avoir trinqué, il vida son verre d'un trait.
Les bouteilles se succédaient rapidement les unes aux autres, les
verres étaient aussitôt vidés que remplis.
Les têtes ne tardèrent pas à s'échauffer. Alors on alluma les cigares
et on attaqua les liqueurs, le rhum de la Jamaïque, le refino de
Cataluña, l'eau de vie de France.
Puis, les coudes sur la table, enveloppés d'un épais nuage de fumée
odorante, les convives causèrent avec un peu plus de suite et
insensiblement, sans qu'ils s'en aperçussent eux-mêmes, leur entretien
prit tout doucement un tour plus sérieux et plus confidentiel.
--Bah! fit tout à coup Dominique en se renversant avec béatitude sur le
dossier de sa chaise, la vie est une bonne chose et surtout une belle
chose!
A cette boutade qui tombait ex-abrupto comme un aérolithe au milieu de
la conversation, l'aventurier éclata d'un rire nerveux et saccadé.
--Bravo! dit-il, voilà de la philosophie au premier chef. Cet homme
qui est né, il ne sait de qui, il ne sait où, qui a poussé comme un
vigoureux champignon, sans s'être jamais connu d'autre ami que moi,
qui ne possède pas un réal vaillant au soleil, trouve la vie une belle
chose et se félicite d'en jouir, pardieu je serais curieux de le voir
développer un peu cette belle théorie.
--Rien de plus facile, répondit le jeune homme sans s'émouvoir, je suis
né je ne sais où, cela est vrai, mais c'est un bonheur pour moi cela:
la terre entière est ma patrie! A quelque nation qu'ils appartiennent,
les hommes sont mes compatriotes; je ne connais pas mes parents. Qui
sait? Peut-être est-ce un bonheur pour moi encore? Ils m'ont, par leur
abandon, dispensé du respect et de la reconnaissance pour les soins
qu'ils m'auraient donnés, et m'ont laissé libre d'agir à ma guise, sans
avoir à redouter leur contrôle; je n'ai jamais eu qu'un ami; combien
d'hommes peuvent se flatter d'en avoir autant? Le mien est bon, sincère
et dévoué, toujours je l'ai senti près de moi, quand j'en ai en besoin
pour se réjouir de ma joie, s'attrister de ma douleur, me soutenir et
me rattacher par son amitié à la grande famille humaine dont sans lui
je serais exilé; je ne possède pas un réal au soleil, ceci est encore
vrai; mais que me fait la richesse? Je suis fort, brave et intelligent;
l'homme ne doit-il pas travailler? J'accomplis ma tâche comme les
autres, peut-être mieux, car je n'envie personne et je suis heureux de
mon sort. Vous voyez bien, mon cher Adolfo, que la vie est pour moi
du moins, ainsi que je le disais tout à l'heure, une belle et bonne
chose; je vous défie, vous le sceptique et le désabusé, de me prouver
le contraire.
--Parfaitement répondu sur ma foi, dit l'aventurier; toutes ces
raisons, bien que spécieuses et faciles à réfuter, n'en paraissent pas
moins fort logiques, je ne me donnerai pas la peine de les discuter;
seulement je vous ferai observer, mon ami, que, lorsque vous me traitez
de sceptique, vous vous trompez: désabusé, peut-être le suis-je;
sceptique, je ne le serai jamais.
--Oh, oh! s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens; ceci demande une
explication, don Adolfo.
--Cette explication, je vous la donnerai si vous l'exigez absolument;
mais à quoi bon? Tenez, j'ai une proposition à vous faire, proposition
qui, je le crois, vous sourira.
--Voyons, parlez.
--Nous voici presqu'au matin, dans quelques heures à peine il fera
jour, nul de nous n'a sommeil, restons là comme nous sommes et
continuons à causer.
--Certes, je ne demande pas mieux pour ma part, dit le comte.
--Et moi de même, mais de quoi causerons-nous? fit observer Dominique.
--Tenez, si vous le voulez je vous conterai une aventure, ou une
histoire: donnez-lui le nom que vous voudrez, que j'ai entendu
aujourd'hui même et dont je vous garantis l'exactitude, car celui qui
me l'a rapportée, homme que je connais depuis fort longtemps y a joué
un rôle.
--Pourquoi ne pas nous conter votre propre histoire, don Adolfo? Elle
doit être remplie de péripéties émouvantes et d'incidents fort curieux,
dit le comte avec intention.
--Eh bien, voilà ce qui vous trompe, mon cher comte, répondit Olivier
avec bonhomie, rien de plus terre à terre et de moins émouvant au
contraire que ce qu'il vous plaît de nommer mon histoire; c'est à
peu près celle de tous les contrebandiers; car vous savez, n'est-ce
pas, dit-il d'un ton de confidence, que je ne suis pas autre chose?
Notre existence est à tous la même: nous rusons pour passer les
marchandises qu'on nous confie et la douane ruse pour nous en empêcher
et les saisir, de la des conflits qui parfois mais rarement, grâce
à Dieu, deviennent sanglants; voici en substance l'histoire que vous
me demandiez, mon cher comte; vous voyez qu'elle n'a rien en soi
d'essentiellement intéressant.
--Je n'insiste pas, cher don Adolfo, répondit le comte avec un sourire;
passons outre, s'il vous plaît.
--Alors, dit Dominique à l'aventurier, vous êtes libre de commencer
votre histoire lorsque cela vous plaira.
Olivier remplit un verre à champagne de refino de Cataluña, le vida
d'un trait et frappant sur la table avec le manche d'un couteau.
--Attention, messieurs, dit-il; je commence: Je dois avant tout,
reprit-il, réclamer votre indulgence, pour certaines lacunes et surtout
pour quelques points obscurs qui se trouveront dans ce récit; je vous
répète que je ne fais que redire ce qui m'a été conté à moi-même, que
par conséquent il y a beaucoup de choses que j'ignore et que je ne
puis être rendu responsable des réticences faites probablement avec
intention par le premier narrateur qui avait sans doute des motifs
connus de lui seul pour laisser dans l'ombre certains incidents de
cette histoire, fort curieuse, du reste, je vous l'affirme.
--Commencez, commencez, lui dirent-ils.
--Une autre difficulté se rencontre encore dans ce récit, continua-t-il
imperturbablement; c'est que j'ignore complètement dans quel pays il
s'est passé; mais ceci n'est que d'une importance relative, les hommes
étant à peu près les mêmes partout, c'est-à dire, agités et gouvernés
par des vices et des passions identiques; tout ce dont je crois être
certain, c'est que le fait appartient au vieux monde, du reste vous en
jugerez. Donc, il y avait en Allemagne, supposons si vous voulez que
c'est en Allemagne que se passa cette véridique histoire, il y avait,
disais-je, une famille riche et puissante dont la noblesse remontait
aux temps les plus reculés; vous savez sans doute que la noblesse
allemande est une des plus vieilles de l'Europe et que les traditions
d'honneur se sont conservées chez elle presqu'intactes jusqu'à ce
jour. Or, le prince de Oppenheim-Schlewig, nous le nommerons ainsi,
le chef de cette famille était prince, avait deux fils, à peu près du
même âge, il n'y avait que deux ou trois ans de différence entre eux;
tous deux étaient beaux et doués d'une vive intelligence; ces deux
jeunes gentilshommes avaient été élevés avec le plus grand soin, sous
les yeux de leur père qui surveillait attentivement leur éducation. En
Allemagne, ce n'est point comme en Amérique, le pouvoir du chef de la
famille est fort étendu et surtout fort respecté; il y a quelque chose
de réellement patriarcal dans la façon dont la discipline intérieure de
la maison est maintenue; les jeunes gens profitaient des leçons qu'ils
recevaient, mais avec l'âge, leurs caractères se dessinaient peu à peu
plus nettement et bientôt il fut facile de reconnaître une différence
bien tranchée entre eux, bien que tous deux fussent des gentilshommes
accomplis dans la vulgaire acception du mot. Cependant leurs qualités
morales, s'il m'est permis de me servir de cette expression différaient
complètement: le premier était doux, affable, serviable, sérieux,
attaché à ses devoirs et surtout pénétré à un point extrême de
l'honneur de son nom; le second montrait des goûts tout différents,
bien que fort orgueilleux et fort entiché de sa noblesse; cependant
il ne craignait pas de compromettre le respect qu'il devait à son
nom dans les tripots du plus bas étage et dans les sociétés les moins
honorables, menant enfin la vie la plus dissipée et la plus orageuse.
Le prince gémissait en secret des débordements de son fils cadet;
plusieurs fois il l'avait appelé en sa présence et lui avait adressé de
sévères remontrances; le jeune homme avait respectueusement écouté son
père, lui avait promis de s'amender et avait continué de plus belle.
La France déclara la guerre à l'Allemagne. Le prince de
Oppenheim-Schlewig fut un des premiers à obéir aux ordres de l'empereur
et à se ranger sous ses drapeaux; ses fils l'accompagnaient en qualité
d'aides de camp, ils faisaient leurs premières armes à ses côtés;
quelques jours après son arrivée au camp le prince fut chargé d'une
reconnaissance par le général en chef; il y eût une chaude escarmouche
avec les fourrageurs ennemis, au plus fort de la mêlée, le prince
tomba de cheval, on s'empressa autour de lui, il était mort; mais
particularité étrange et qui ne fut jamais expliquée, la balle qui
avait causé sa mort lui était entrée entre les deux épaules, il avait
été frappé par derrière.
Don Adolfo s'arrêta.
--A boire, dit-il à Dominique.
Celui-ci lui versa un verre de punch; l'aventurier l'avala presque
brûlant, et après avoir passé sa main sur son front pâle et moite de
sueur, il reprit avec une feinte négligence:
--Les deux fils du prince étaient assez loin de lui lorsque cette
catastrophe arriva, ils accoururent en toute hâte, mais ils ne
trouvèrent plus que le cadavre sanglant et défiguré de leur père.
La douleur des jeunes gens fut immense; celle de l'aîné sombre et
renfermée pour ainsi dire, celle du cadet, au contraire, bruyante;
malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de découvrir
comment le prince, se trouvant à la tète de ses troupes, dont il
était adoré, avait pu être frappé par derrière, ceci demeura toujours
un mystère. Les jeunes gens quittèrent l'armée et rentrèrent dans
leurs foyers; l'aîné avait pris le titre de prince et était devenu
le chef de la famille; en Allemagne, le droit d'aînesse existe dans
toute sa rigueur, le cadet dépendait donc complètement de son frère;
mais celui-ci ne voulut pas laisser son cadet dans cette situation
inférieure et honteuse, il lui abandonna la fortune de sa mère, fortune
assez considérable, elle montait je crois à près de deux millions, le
laissa complètement libre de ses actions et l'autorisa à prendre le
titre de marquis.
--De duc, vous voulez dire, interrompit le comte.
--C'est juste, reprit don Adolfo, en se mordant les lèvres, puisque lui
était prince, mais vous le savez, nous autres républicains, ajouta-t-il
avec un sourire amer, nous sommes peu au fait de ces titres pompeux
pour lesquels nous professons le plus profond mépris.
--Passons, dit nonchalamment Dominique.
Don Adolfo continua:
--Le duc réalisa sa fortune, fit ses adieux à son frère et partit pour
Vienne; le prince, demeuré dans ses terres au milieu de ses vassaux,
n'entendit plus qu'à de longs intervalles parler de son frère; les
nouvelles qu'il en recevait alors n'étaient aucunement de nature à
le réjouir. Le duc ne mettait plus de bornes à ses débordements, les
choses en arrivèrent à un tel point que le prince fut enfin contraint
de prendre un parti sévère et d'intimer à son cadet l'ordre de quitter
immédiatement le royaume, je veux dire l'empire; celui-ci obéit sans
murmurer; plusieurs années s'écoulèrent pendant lesquelles le duc
parcourut toute l'Europe. N'écrivant que rarement à son aîné, mais
protestant chaque fois des changements qui s'étaient opérés en lui
et de la réforme radicale de sa conduite. Qu'il crût ou non à ces
protestations, le prince ne jugea pas devoir se dispenser d'annoncer
à son frère qu'il était sur le point de se marier avec une noble
héritière, jeune, belle et riche, que le mariage devait incessamment se
conclure; et peut-être dans la persuasion que, à cause de la distance,
le duc ne pourrait venir, il l'invita à assister à la bénédiction
nuptiale. Si telle fut sa pensée, il se trompa; le duc arriva la veille
même du mariage. Son frère l'accueillit fort bien, lui assigna un
appartement dans son palais; le lendemain l'union projetée s'accomplit.
La conduite du duc fut irréprochable; demeuré près de son frère, il
semblait s'appliquer à lui complaire en tout et à prouver à chaque
occasion que sa conversion était sincère. Bref, il joua si bien son
rôle que tout le monde y fut trompé, le prince le premier qui non
seulement lui rendit son amitié, mais encore ne tarda pas à lui
accorder sa confiance entière.
Depuis plusieurs mois déjà le duc était revenu de ses voyages, il
semblait avoir pris la vie au sérieux et n'avoir qu'un désir: celui de
réparer les fautes de sa jeunesse. Accueilli dans toutes les familles,
avec un peu de froideur d'abord, mais bientôt avec distinction, il
était presque parvenu à faire oublier les erreurs de sa vie passée,
lorsque je ne sais à propos de quelle fête ou de quel anniversaire,
eurent lieu dans le pays des réjouissances extraordinaires;
naturellement le prince, comme c'était son devoir, prit l'initiative
des divertissements et même à l'instigation de son frère il résolut
pour leur donner plus d'éclat d'y jouer lui-même un rôle important. Il
s'agissait de représenter une espèce de tournois: la première noblesse
des pays environnants avait avec empressement offert son concours à
l'exemple du prince; enfin le jour des joutes arriva. La jeune épouse
du prince assez avancée dans une grossesse laborieuse, poussée par un
de ces pressentiments qui viennent du cœur et qui ne trompent jamais,
essaya vainement d'empêcher son mari de descendre dans la lice, lui
avouant au milieu des larmes qu'elle redoutait un malheur; le duc
se joignit à sa belle-sœur pour engager son frère à s'abstenir de
paraître dans le tournoi autrement que comme spectateur, mais le prince
qui croyait son honneur engagé, fut inébranlable dans sa résolution,
plaisanta, traita leurs craintes de chimériques, et monta à cheval pour
se rendre au lieu du tournoi.
Une heure plus tard, on le rapportait mourant.
Par un hasard extraordinaire, une fatalité inouïe, le malheureux prince
avait trouvé la mort, là ou il ne devait rencontrer que le plaisir.
Le duc témoigna une douleur extrême de la mort si affreuse de son frère.
Le testament du prince fut immédiatement ouvert, il nommait son frère
légataire universel de tous ses biens, à moins que la princesse dont,
ainsi que nous l'avons dit, la grossesse était avancée, ne donnât le
jour à un fils; auquel cas, ce fils hériterait de la fortune et des
titres de son père, et demeurerait jusqu'à sa majorité sous la tutelle
de son oncle.
En apprenant la mort de son mari, la princesse fut saisie à
l'improviste des douleurs de l'enfantement; elle accoucha d'une fille.
La seconde clause du testament se trouva ainsi annulée, le duc prit le
titre de prince et s'empara de la fortune de son frère.
La princesse, malgré les offres les plus séduisantes que lui fit
son beau-frère, ne voulut pas consentir à continuer à habiter, en
étrangère, un palais où elle avait été dame et maîtresse, et elle se
retira dans sa famille.
L'aventurier fit une pose.
--Comment trouvez-vous cette histoire? demanda-t-il à ses auditeurs
avec un sourire ironique.
--J'attends répondit le comte, pour donner mon avis sur ce récit, que
vous nous en donniez la contrepartie.
L'aventurier lui jeta un regard clair et perçant.
--Ainsi, dit-il, vous croyez que ce n'est pas tout.
--Toute histoire, répartit le comte, se compose de deux parties
distinctes.
--C'est-à-dire?
--La partie fausse et la partie vraie.
--Expliquez-vous?
--Volontiers; la partie fausse est celle qui est publique, que tout le
monde connaît et peut commenter et colporter à sa guise.
--Bien, fit-il avec un léger mouvement de tête, et la partie vraie?
--Celle-ci est la secrète, la mystérieuse, connue seulement de deux
ou trois personnes au plus, la peau de l'agneau enlevée de dessus les
épaules du loup.
--Ou le masque de vertu arraché de la face du scélérat; s'écria-t-il
avec un éclat terrible, n'est-ce pas cela?
--Oui, c'est cela, en effet.
--Et vous attendez cette contrepartie de l'histoire?
--Je l'attends, répondit sévèrement le comte.
L'aventurier demeura deux ou trois minutes le front dans la main, puis
il releva fièrement la tête, vida d'un trait le verre placé devant lui,
et d'une voix nerveuse et saccadée:
--Eh bien, alors écoutez, dit-il, car, vrai Dieu, je vous jure que ce
que vous allez entendre en vaut la peine, cette fois.
XXIV
LA RÉVÉLATION
Il y eut un silence assez long, pendant lequel les trois convives
demeurèrent plongés dans de profondes méditations.
Enfin don Adolfo rompit le charme qui semblait les enchaîner, en
reprenant tout à coup la parole.
--La princesse avait un frère, alors jeune homme de vingt-deux ans
tout au plus, charmant cavalier, adroit à tous les exercices du corps,
brave comme son épée, fort aimé des dames auxquelles du reste il le
rendait bien, cachant, sous des dehors frivoles, un caractère sérieux,
une grande intelligence et une indomptable énergie. Ce frère que nous
nommerons Octave, si vous voulez, avait pour sa sœur un sincère
attachement; il l'aimait de tout ce qu'elle avait souffert, et le
premier il l'avait engagée à quitter le palais de son mari défunt, à
rentrer dans sa famille en réclamant son douaire et rejetant les offres
de service du prince, son beau-frère. Octave, sans que rien ne vînt aux
yeux du monde justifier la conduite qu'il adoptait vis-à vis du prince,
éprouvait pour celui-ci une vive répulsion.
Pourtant il n'avait pas rompu toutes relations avec lui; il le visitait
quelquefois, mais rarement, à la vérité.
Ces entrevues, toujours froides et gênées de la part du jeune homme,
étaient, au contraire, cordiales et empressées de celle du prince,
qui essayait, par ses manières gracieuses, ses offres de service sans
cesse renouvelées, de ramener à lui cet homme, dont il avait deviné la
répulsion.
La princesse, retirée dans sa famille, élevait sa fille loin du monde,
avec une tendresse et un dévouement absolu; à la mort de son mari,
elle avait pris le deuil quelle n'a pas quitté depuis; mais ce deuil,
elle le portait plus encore dans son cœur que sur ses habits, car la
catastrophe qui l'avait privée de son époux était toujours présente à
son souvenir, et, avec cette ténacité des cœurs aimants pour lesquels
le temps ne marche pas, sa douleur était aussi vive qu'au premier
jour; si parfois, dans la retraite où elle s'était volontairement
confinée, le nom de son beau-frère venait par hasard à être prononcé,
un tremblement convulsif agitait soudain tout son corps, son visage
pâle devenait livide, et ses grands yeux, brûlés de fièvre et inondés
de larmes, se fixaient alors sur son frère Octave avec une expression
étrange de reproche et de désespoir, semblant lui dire que cette
vengeance qu'il lui avait promise se faisait bien attendre.
Le prince, homme fait maintenant, avait réfléchi qu'il était le dernier
de sa race et qu'il était urgent, s'il ne voulait pas que les biens
et les titres de sa famille passassent à des collatéraux éloignés,
d'avoir un héritier de son nom; en conséquence, il avait entamé des
négociations avec plusieurs familles princières du pays, et à l'époque
où nous sommes arrivés, c'est-à-dire huit ans environ après la mort
de son frère, il était fortement question du mariage prochain du
prince avec la fille d'une des plus nobles maisons de la confédération
germanique.