sœur pour l'aider à se redresser; doña Dolores était évanouie.
--¡Vive Dios! Señor, dit Cuellar d'un ton bourru, vous êtes un rude
compagnon; vous pratiquez la trahison et le guet-apens avec un rare
talent, mais je veux bien que le diable me torde le cou plus tôt qu'il
ne doit le faire, si nous chevauchons plus longtemps de compagnie.
--Vous prenez mal votre temps pour plaisanter, señor, répondit don
Melchior; cette jeune dame, qui est ma sœur, est évanouie.
--A qui la faute, s'écria brutalement le partisan, si ce n'est à vous
qui, dans le seul but de l'enlever je ne sais dans quelle intention,
m'avez fait tuer vingt des hommes les plus résolus de ma cuadrilla?
Mais cela ne continuera pas ainsi, j'y mettrai bon ordre, je vous jure.
--Que voulez-vous dire? fit don Melchior avec hauteur.
--Je veux dire que vous me ferez désormais le sensible plaisir d'aller
où vous voudrez pourvu que ce ne soit pas avec moi, et que je prétends,
à compter de cet instant, ne plus rien avoir de commun avec vous.
C'est clair, n'est-ce pas?
--Parfaitement clair, señor, aussi je n'abuserai plus longtemps de
votre patience, fournissez-moi les chevaux nécessaires pour ma sœur et
pour moi, et aussitôt je vous laisserai.
--Du diable si je vous fournirai rien; quant à cette jeune dame,
voici venir plusieurs cavaliers qui, j'en ai peur, vous laisseront
difficilement l'emmener avec vous.
Don Melchior blêmit de rage, mais il comprit que toute résistance de
sa part était impossible; il croisa les bras sur la poitrine releva
fièrement la tête et attendit.
Le comte, le mayordomo et Dominique accouraient en effet.
Cuellar fit quelques pas au devant d'eux, les jeunes gens étaient
assez inquiets, ils ne connaissaient pas les intentions du partisan et
appréhendaient qu'il ne se déclarât contre eux.
Mais Cuellar se hâta de les désabuser.
--Vous arrivez à propos, señores, leur dit-il amicalement; j'espère que
vous ne m'avez pas fait l'injure de supposer que j'étais pour quelque
chose dans le guet-apens dont vous avez failli être victime.
--Nous ne l'avons pas cru un instant, señor, répondit poliment le comte.
--Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, señores;
sans doute vous venez réclamer que cette jeune dame vous soit remise.
--C'est en effet notre intention, señor.
--Et si je refuse de vous la laisser enlever, dit fièrement don
Melchior.
--Je vous brûlerai la cervelle, señor, interrompit froidement le
partisan: croyez-moi, n'essayez pas de lutter contre moi, profitez
plutôt de la bonne disposition dans laquelle je me trouve en ce moment
pour gagner au pied; car je pourrais me repentir bientôt de cette
dernière preuve de bonté que je vous donne et vous abandonner à vos
ennemis.
--Soit, dit don Melchior avec amertume, je me retire puisque j'y suis
contraint; et toisant le comte avec mépris: Nous nous reverrons, señor,
ajouta-t-il, et alors, je l'espère, si la force n'est pas entièrement
de mon côté, au moins les chances seront-elles égales.
--Déjà vous vous êtes trompé à ce sujet, señor; j'ai trop confiance en
Dieu pour croire qu'il n'en sera pas toujours ainsi.
--Nous verrons! répondit-il sourdement en faisant quelques pas en
arrière comme pour s'éloigner.
--Et votre père, ne désirez-vous pas savoir quel a été pour lui le
résultat de votre guet-apens? lui dit alors Dominique d'un ton de
sourde menace.
--Je n'ai pas de père, répondit haineusement don Melchior.
--Non! s'écria le comte avec dégoût, car vous l'avez tué.
Le jeune homme frissonna, une pâleur livide couvrit son visage, un
sourire amer contracta ses lèvres minces, et jetant un regard venimeux
sur ceux qui l'entouraient:
--Place! cria-t-il d'une voix étranglée; soit, j'accepte cette nouvelle
injure, faites place au parricide.
Chacun se recula avec horreur, suivant, d'un œil épouvanté, ce monstre
qui s'éloignait calme et paisible en apparence à travers la plaine.
Cuellar lui-même le regarda se retirer eu hochant la tête.
--Cet homme est un démon, murmura-t-il, et il fit le signe de la croix.
Geste qui fut pieusement imité par ses soldats. Doña Dolores fut
doucement soulevée dans les bras de Dominique, placée sur le cheval du
comte et les jeunes gens escortés par Cuellar retournèrent auprès de
don Andrés.
Les peones avaient pansé tant bien que mal les blessures de leur maître.
Sur l'ordre du comte, les peones confectionnèrent un brancard avec des
branches d'arbres, ils le couvrirent de leurs zarapés, et le vieillard
y fut placé côte à côte avec sa fille.
Cependant don Andrés était toujours sans connaissance.
Cuellar prit alors congé du comte.
--Je regrette plus que je ne saurais l'exprimer ce malheureux
événement, dit-il, avec une certaine tristesse; bien que cet homme soit
un Espagnol et, par conséquent, un ennemi du Mexique, cependant le
fâcheux état dans lequel je le vois réduit me remplit de compassion.
Les jeunes gens remercièrent le rude partisan de cette preuve de
sympathie et après avoir relevé leurs blessés, ils se séparèrent
définitivement de lui et reprirent tristement la route de Puebla,
où ils arrivèrent, deux heures plus tard, accompagnés de plusieurs
des parents de don Andrés qui, avertis par un péon détaché en avant,
étaient sortis à leur rencontre.
XIX
COMPLICATIONS
Loïck se tut.
Le récit du ranchero avait été long; don Jaime l'avait écouté d'un bout
à l'autre sans l'interrompre, le visage froid et impassible, mais les
yeux pleins d'éclairs.
--Est-ce tout, enfin? demanda-il à Loïck en se tournant vers lui.
--Tout, oui, seigneurie.
--De quelle façon avez-vous été si bien instruit des moindres
particularités de cette épouvantable catastrophe?
--C'est Domingo lui-même qui m'a raconté l'événement; il était à demi
fou de douleur et de rage, sachant que je me rendrais près de vous, il
m'a chargé de vous redire...
Don Jaime l'interrompit brusquement:
--C'est bien, Domingo ne vous a pas chargé d'un autre message pour moi?
dit-il en fixant sur lui un regard flamboyant.
Le ranchero se troubla.
--Seigneurie, balbutia-il.
--Au diable le Breton, s'écria l'aventurier qu'as-tu donc à te troubler
ainsi? Voyons, parle ou étrangle.
--Seigneurie, dit-il résolument, je crains d'avoir fait une sottise.
--Pardieu, je m'en doute, rien qu'à ton air contrit? Cette sottise
quelle est-elle enfin?
--C'est que, reprit-il, Domingo paraissait si désespéré de ne pas
savoir où vous trouver, il semblait avoir si grand besoin de vous
entretenir, que...
--De sorte que tu n'as pas su retenir ta langue et que tu lui as
révélé...
--Où vous demeurez, oui, seigneurie.
Après cet aveu, le ranchero courba humblement la tête comme s'il avait
la conviction intérieure d'avoir commis un grand crime.
Il y eut un silence.
--Naturellement, tu lui as appris sous quel nom je me cachais dans
cette maison, reprit don Jaime au bout d'un instant.
--Dam, fit naïvement Loïck, si je ne l'avais pas fait, il aurait été
assez embarrassé pour vous rencontrer, seigneurie.
--C'est juste; ainsi il va venir?
--Je le crains.
--C'est bon.
Don Jaime fit quelques pas dans la chambre en réfléchissant, puis se
rapprochant de Loïck toujours immobile à sa place:
--Êtes-vous venu seul à México? lui demanda-t-il.
--López m'accompagne, seigneurie, mais je l'ai laissé dans une
pulquería de la barrière de Belén où il m'attend.
--Bien, vous allez le rejoindre, vous ne lui direz rien; dans une
heure, pas avant, vous reviendrez ici avec lui, peut-être aurais-je
besoin de vous deux.
--Bon, fit-il en se frottant les mains, vous pouvez être tranquille,
seigneurie, nous y serons.
--Maintenant, adieu.
--Pardon, seigneurie, j'ai un billet à vous remettre.
--Un billet! De quelle part?
Loïck fouilla dans son dolman, en retira un papier soigneusement
cacheté et le présenta à don Jaime.
--Le voici, dit-il.
L'aventurier jeta les yeux sur la suscription.
--Don Estevan! s'écria-t-il avec un cri de joie, et il rompit vivement
le cachet.
Le billet, bien que fort court, était écrit en chiffres; voici son
contenu:
«Tout marche à souhait; notre homme arrive de «lui-même vers l'appât
qui lui est présenté. Samedi, «minuit; peral.
«Espoir!» «CORDOUE »
Don Jaime déchira le billet en parcelles impalpables.
--Quel jour sommes-nous? demanda-t-il tout à coup à Loïck.
--Aujourd'hui? fit celui-ci ahuri de cette question à laquelle il ne
s'attendait pas du tout.
--Imbécile! Il ne s'agit ni d'hier ni de demain probablement.
--C'est vrai, seigneurie, nous sommes au mardi.
--Ne pouvais-tu le dire tout de suite?
Lorsque don Jaime était agité soit par la joie soit par la colère,
il tutoyait Loïck: celui-ci le savait, et la façon dont l'aventurier
lui parlait était pour lui un baromètre infaillible auquel il ne se
trompait pas.
Don Jaime fit encore quelques pas d'un air préoccupé dans la chambre.
--Puis-je partir? hasarda Loïck.
--Il y a dix minutes que tu devrais être parti, répondit-il brusquement.
Le ranchero ne se fit pas répéter cette injonction. Il salua et se
retira. Don Jaime demeura seul, mais au bout d'un instant la porte
s'ouvrit et les deux dames rentrèrent.
Leur visage était inquiet, elles s'approchèrent timidement de
l'aventurier.
--Vous avez reçu de mauvaises nouvelles, don Jaime? demanda doña Maria.
--Hélas oui! Ma sœur, répondit-il, de fort mauvaises même.
--Pouvez-vous nous les faire connaître?
--Je n'ai aucune raison pour vous en faire un secret, d'ailleurs elles
regardent des personnes que vous aimez.
--Ciel! fit doña Carmen en joignant les mains, Dolores peut-être?
--Dolores, oui mon enfant, répondit don Jaime, Dolores votre amie;
l'hacienda del Arenal a été surprise et incendiée par les Juaristes.
--Oh! Mon Dieu! s'écrièrent les deux dames avec douleur, pauvre
Dolores! Et don Andrés?
--Don Andrés est grièvement blessé.
--Dieu soit loué qu'il ne soit pas mort.
--Il n'en vaut guère mieux.
--Où sont-ils en ce moment?
--Réfugiés à Puebla où ils sont arrivés sous l'escorte de quelques-uns
de leurs peones commandés par Leo Carral.
--Oh! C'est un serviteur dévoué.
--Oui, mais je doute que s'il avait été seul, il fût parvenu à
sauver ses maîtres, heureusement don Andrés avait à l'hacienda deux
gentilshommes français, le comte de la Saulay...
--Celui qui doit épouser Dolores? dit vivement doña Carmen.
--En effet, et le baron Charles de Meriadec, attaché à l'ambassade
française; il paraît que ces deux braves jeunes gens ont fait des
prodiges de valeur; que c'est grâce à leur bravoure que nos amis ont
échappé au sort horrible qui les menaçait.
--Dieu les bénisse! s'écria doña Maria, je ne les connais pas, mais
déjà je m'intéresse à eux comme à de vieux amis.
--Vous ne tarderez pas à connaître au moins l'un d'eux.
--Ah! fit curieusement la jeune fille.
--Oui, j'attends ici d'un moment à l'autre le baron de Meriadec.
--Nous le recevrons du mieux qu'il nous sera possible.
--Je vous en prie.
--Mais Dolores ne peut demeurer à Puebla.
--C'est mon avis; je compte me rendre auprès d'elle.
--Pourquoi ne viendrait-elle pas près de nous? fit doña Carmen; elle
serait en sûreté ici; les soins ne manqueraient pas à son père.
--Ce que vous dites, Carmen, est fort judicieux; peut-être vaudrait-il
mieux qu'elle demeurât quelque temps avec vous, j'y songerai; avant
tout, il faut que je voie don Andrés, que je m'assure de l'état dans
lequel il se trouve, et s'il peut être transporté.
--Mon frère, dit doña Maria, je remarque que vous nous avez parlé de
Dolores et de son père, mais que vous ne nous avez pas dit un mot de
don Melchior.
Le visage de don Jaime se rembrunit subitement à cette parole, ses
traits se contractèrent.
--Lui serait-il arrivé malheur? s'écria doña Maria.
--Plût au ciel qu'il en fût ainsi! répondit-il avec une tristesse mêlée
de colère, ne parlez jamais de cet homme, c'est un monstre.
--Mon Dieu! Vous m'effrayez, don Jaime.
--Je vous ai dit, n'est-ce pas, que l'hacienda del Arenal avait été
surprise parles guérilleros.
--Oui, fit-elle, palpitante d'effroi.
--Savez-vous qui commandait les Juaristes et leur servait de guide? Don
Melchior de la Cruz.
--Oh! s'écrièrent les deux femmes avec horreur.
--Plus tard, lorsqu'à la suite d'un traité don Andrés et sa fille
parvinrent à obtenir l'autorisation de se retirer sains et sauf à
Puebla, un homme leur tendit un guet-apens à quelque distance de la
ville et les attaqua traîtreusement; cet homme, c'était encore don
Melchior.
--Oh! C'est horrible! firent-elles en se cachant le visage dans les
mains et en éclatant en sanglots.
--N'est-ce pas? reprit-il, d'autant plus horrible que don Melchior
avait froidement calculé la mort de son père, qu'il voulait par un
parricide s'emparer de la fortune de sa sœur, fortune à laquelle il
n'a aucun droit, et que le mariage prochain de doña Dolores lui enlève
tout entière, ou du moins il le croyait ainsi.
--Cet homme est un monstre, dit doña Maria.
Les deux dames avaient été altérées par cette révélation. Leur intimité
était grande avec la famille de la Cruz, les deux jeunes filles
avaient été presque élevées ensembles; elles s'aimaient comme deux
sœurs, bien que doña Carmen fût un peu plus âgée que doña Dolores;
aussi la nouvelle du malheur qui était si à l'improviste venu fondre
sur don Andrés, les remplissait-elles de douleur; doña Maria insista
chaleureusement près de don Jaime pour que don Andrés et sa fille
fussent amenés à México et logés dans sa maison, où doña Dolores
trouverait ces soins et ces consolations dont après un tel désastre
elle devait avoir si grand besoin.
--Je verrai, je tâcherai de vous satisfaire, répondit don Jaime,
cependant je n'ose rien vous promettre encore; je compte partir
aujourd'hui même pour Puebla, et si je n'attendais pas la visite du
baron de Meriadec, je partirais tout de suite.
--Cette fois sera la première, dit doucement doña Maria, que je vous
verrai nous quitter presque sans regret.
Don Jaime sourit.
En ce moment on entendit ouvrir la porte de la rue et résonner les pas
d'un cheval dans le zaguán.
--Voici le baron, dit l'aventurier, et il alla au-devant de son
visiteur.
C'était effectivement Dominique qui arrivait.
Don Jaime lui tendit la main, et lui lançant un regard significatif:
--Soyez le bienvenu, mon cher baron, lui dit-il en français, langue que
les deux dames parlaient fort bien, je vous attendais avec impatience.
Le jeune homme comprit que jusqu'à nouvel ordre il devait garder son
incognito.
--Je suis véritablement désolé de vous avoir fait attendre, mon cher
don Jaime, répondit-il, mais j'arrive de Puebla à franc-étrier et je ne
vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que la route est longue.
--Je la connais, reprit en souriant don Jaime, mais venez donc que je
vous présente à deux dames qui désirent vous connaître, ne demeurons
pas davantage ici.
--Mesdames, dit entrant don Jaime, permettez-moi de vous présenter
le baron Charles de Meriadec attaché à l'ambassade française, un de
mes meilleurs amis dont j'ai eu occasion de vous entretenir. Mon cher
baron, j'ai l'honneur de vous présenter doña Maria ma sœur et doña
Carmen ma nièce.
Bien que, avec intention sans doute, l'aventurier eût supprimé la
moitié du nom des dames, le jeune homme ne parut pas s'en apercevoir et
les salua respectueusement.
--Maintenant, reprit gaîment don Jaime, vous voici de la famille, vous
connaissez notre hospitalité espagnole, si vous avez besoin de quelque
chose parlez, nous sommes tous à vos ordres.
On s'assit et tout en se rafraîchissant on causa.
--Vous pouvez parler en toute franchise, baron, dit don Jaime, ces
dames sont au courant de l'affreux événement de l'Arenal.
--Plus affreux que vous ne le supposez sans doute, fit le jeune homme,
et puisque vous vous intéressez à cette malheureuse famille, je crains
d'ajouter encore à votre douleur et d'être un messager de mauvaises
nouvelles.
--Nous sommes intimement liés avec don Andrés de la Cruz et sa
charmante fille, répondit doña Maria.
--Alors, madame, pardonnez-moi de n'avoir que des choses tristes à vous
apprendre.
Le jeune homme hésita.
--Oh! Parlez, parlez.
--Je n'ai que quelques mots à dire: les Juaristes se sont emparés de
Puebla, la ville s'est rendue à la première sommation.
--Les lâches! fit l'aventurier en frappant la table du poing.
--Vous l'ignoriez?
--Oui, je la croyais encore au pouvoir de Miramón.
--Le premier soin des Juaristes a été, selon leur coutume invariable,
de rançonner et d'emprisonner les étrangers et surtout les Espagnols
résidants dans la ville; quelques-uns mêmes ont été fusillés sans autre
forme de procès; les prisons regorgent, on a été obligé de se servir de
plusieurs couvents pour renfermer les prisonniers; la terreur règne à
Puebla.
--Continuez, mon ami... et don Andrés?
--Don Andrés, vous le savez sans doute, est gravement blessé.
--Oui, je le sais.
--Son état laisse peu d'espoir; le gouverneur de la ville, malgré
les représentations de personnes notables et les prières de tous les
honnêtes gens, a fait enlever don Andrés comme atteint et convaincu de
haute trahison; ce sont les termes mêmes du mandat d'amener; malgré les
larmes de sa fille et de tous ses amis il l'a fait transférer dans les
cachots de l'ancienne inquisition; la maison habitée par don Andrés a
été pillée et démolie.
--Mais c'est affreux, c'est de la barbarie.
--Oh! Ceci n'est rien encore.
--Comment, rien?
--Don Andrés a été mis en jugement et comme il protestait de son
innocence, malgré tous les efforts des juges pour l'obliger à s'accuser
soi-même, il a été appliqué à la torture.
--A la torture! s'écrièrent les auditeurs, avec un geste d'horreur.
--Oui, ce vieillard blessé, mourant, a été suspendu par les pouces et
a reçu l'estrapade, et cela à deux reprises différentes; malgré ce
martyre, ses bourreaux n'ont pu réussir à le contraindre à avouer les
crimes qu'ils lui imputent et dont il est innocent.
--Oh! Ceci passe toute croyance, s'écria don Jaime, et sans doute le
malheureux est mort?
--Pas encore, ou du moins il ne l'était pas à mon départ de Puebla, il
n'est même pas condamné, rien ne presse les bourreaux, le temps leur
appartient, ils jouent avec leur victime.
--Et Dolores, s'écria doña Carmen, pauvre Dolores! Comme elle doit
souffrir!
--Doña Dolores a disparu, elle a été enlevée.
--Disparue! s'écria don Jaime d'une voix éclatante, et vous vivez pour
me l'apprendre!
--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour être tué, répondit-il simplement,
je n'ai pas réussi.
--Ah! Je la retrouverai, moi! reprit l'aventurier; et le comte que
fait-il?
--Le comte est au désespoir, il cherche aidé par Leo Carral; moi, je
suis venu vers vous.
--Vous avez bien fait; je ne vous manquerai pas. Le comte et Leo Carral
sont donc demeurés à Puebla?
--Leo Carral seul, le comte a été contraint de fuir pour échapper aux
poursuites des Juaristes, il s'est réfugié avec ses domestiques au
rancho; chaque jour son plus jeune valet Ibarru, je crois qu'il le
nomme ainsi, va à la ville s'entendre avec le mayordomo.
--Est-ce de votre propre mouvement que vous êtes venu vers moi?
--Oui, mais j'ai pris d'abord conseil du comte, je n'ai pas voulu agir
sans avoir son avis.
--Vous avez eu raison; ma sœur préparez un appartement convenable pour
doña Dolores.
--Vous la ramènerez donc? s'écrièrent les deux dames.
--Oui, ou je périrai.
--Partons-nous? demanda le jeune homme avec impatience.
--Dans un instant, j'attends Loïck et López.
--Loïck est ici?
--C'est lui qui m'a apporté la nouvelle de la surprise de l'hacienda.
--C'est moi qui vous l'avais envoyé.
--Je le sais. Votre cheval est fatigué, vous le laisserez ici, on en
aura soin, je vous en donnerai un autre.
--Soit.
--Vous avez sans doute entendu prononcer les noms des principaux
persécuteurs de don Andrés?
--Ils sont trois; le premier est le premier secrétaire, l'âme damnée du
nouveau gouverneur, son nom est don Antonio de Cacerbar.
--Vous avez eu la main heureuse, dit l'aventurier avec ironie: cet
homme est le même auquel vous avez si philantropiquement sauvé la vie.
Le jeune homme eut un rugissement de tigre.
--Je le tuerai, dit-il sourdement.
Don Jaime lui jeta un regard étonné.
--Vous le haïssez donc bien? lui demanda-t-il.
--Sa mort même, ne me satisfera pas; la conduite de cet homme est
étrange, il est arrivé à l'improviste dans la ville, deux jours après
l'armée; il n'a fait qu'apparaître, puis il est dit-on reparti,
laissant derrière lui une longue traînée de sang.
--Nous le retrouverons; nous; quel est le second?
--Ne l'avez vous pas deviné déjà?
--Don Melchior, n'est-ce pas?
--Oui.
--Bien, je sais alors où chercher doña Dolores; c'est lui qui l'a
enlevée.
--C'est probable.
--Et le troisième.
--Le troisième est un jeune homme d'une belle et gracieuse figure,
d'une voix douce, de manières distinguées, plus terrible à lui seul
à ce qu'on dit que les deux autres ensemble, bien que n'ayant pas de
titre officiel; il paraît disposer d'un grand pouvoir, il passe pour un
agent secret de Juárez.
--Son nom?
--Don Diego Izaguirre.
Le visage de l'aventurier s'éclaircit.
--Bon, fit-il avec un sourire, l'affaire n'est pas aussi désespérée que
je le craignais, nous réussirons.
--Le croyez-vous?
--J'en suis sûr.
--Le ciel vous entende! s'écrièrent les deux dames en joignant les
mains.
Cependant doña Maria, depuis l'arrivée du soi-disant baron, était en
proie à une préoccupation extraordinaire; tandis que le jeune homme
causait avec don Jaime, elle le regardait avec une fixité étrange;
elle se sentait les yeux pleins de larmes, la poitrine oppressée;
elle ne comprenait rien à l'émotion que lui causait la vue et le son
de la voix de cet élégant jeune homme qu'elle voyait cependant pour la
première fois; vainement elle cherchait dans ses souvenirs, où déjà
elle avait entendu cette voix dont l'accent avait pour elle quelque
chose de doucement sympathique qui lui allait au cœur; elle étudiait
le beau et loyal visage du vaquero comme si elle eût voulu retrouver
dans ses traits une ressemblance fugitive, avec une personne que jadis
elle avait connue; mais tout était chaos dans sa mémoire; une barrière
infranchissable semblait s'élever entre le présent et le passé, comme
pour lui prouver quelle se laissait dominer par une espérance folle,
et que l'homme qui se trouvait devant elle, lui était bien réellement
étranger.
Don Jaime suivait attentivement sur le visage de doña Maria les divers
sentiments qui venaient tour à tour s'y refléter, mais quelle que fût
son opinion à ce sujet, il demeurait froid, impassible et indifférent
en apparence, aux péripéties de ce drame intime qui cependant devait
l'intéresser au plus haut point.
Loïck arriva, suivi de López; un cheval frais fut sellé pour Dominique.
--Partons, dit l'aventurier en se levant; le temps presse.
Le jeune homme prit congé des dames.
--Vous reviendrez, n'est ce pas, monsieur? lui demanda gracieusement
doña Maria.
--Vous êtes mille fois trop bonne, madame, répondit-il; ce sera pour
moi un bonheur de profiter de votre charmante invitation.
Ils sortirent. Doña Maria arrêta son frère par le bras.
--Un mot, don Jaime, lui dit-elle d'une voix tremblante.
--Parlez, ma sœur.
--Vous connaissez ce jeune homme?
--Parfaitement.
--Est-ce bien réellement un gentilhomme français?
--Il passe pour tel, répondit-il, en la regardant fixement.
--J'étais folle, murmura-t-elle en lâchant le bras qu'elle avait retenu
jusque-là et en poussant un soupir.
Don Jaime sourit sans répondre.
Bientôt on entendit résonner au dehors les fers des quatre chevaux
lancés à fond de train.
XX
LA SURPRISE
Ils galopèrent ainsi jusqu'au soir, sans échanger une parole.
Au coucher du soleil, ils atteignirent un rancho ruiné placé comme
une vedette, sur le bord de la route; l'aventurier fit un geste, les
cavaliers retinrent la bride.
Un homme sortit du rancho, les regarda sans prononcer une parole, puis
il rentra.
Quelques minutes s'écoulèrent; l'homme reparut de nouveau, cette fois
il venait de derrière le rancho et conduisait deux chevaux par la bride.
Ces chevaux étaient sellés.
L'aventurier et Dominique sautèrent à terre, enlevèrent les alforjas et
les pistolets, les replacèrent sur les chevaux frais et se mirent en
selle.