--Viens, pauvre enfant, reprit-il en la serrant dans ses bras, ne

me quittes pas, j'ai besoin de te sentir là, près de moi, pour ne

pas me croire seul au monde, et pour avoir la force de surmonter

mon désespoir; oh! Redis-moi encore que tu m'aimes, tu ne saurais

comprendre combien ces paroles font du bien à mon cœur et apportent de

soulagement à ma douleur.

Les guérilleros s'étaient dispersé dans toutes les parties de

l'hacienda, pillant et dévastant, brisant les meubles et faisant sauter

les serrures avec une dextérité qui témoignait d'une longue habitude,

seulement, d'après les conventions faites, l'appartement du comte avait

été respecté; Raimbaut et Ibarru relevés de leur longue faction par Léo

Carral, s'occupaient activement à charger sur des mules les coffres

et les valises du comte et de Dominique; les guérilleros les avaient

pendant quelques instants regardés d'un air narquois, riant entre

eux de la façon maladroite dont les deux domestiques s'y prenaient

pour charger les mules, puis ils avaient offert leurs bons offices à

Raimbaut, bons offices que celui-ci avait bravement acceptés; alors

ces mêmes hommes, qui sans le plus léger scrupule se seraient livrés

au pillage de tous ces objets pour eux d'un grand prix, s'étaient

activement occupés à les transporter et à les emballer avec le plus

grand soin, sans que la pensée leur vînt un seul instant de soustraire

la moindre chose.

Grâce à leur concours intelligent, les bagages des deux jeunes gens

furent en fort peu de temps chargés sur trois mules, et Léo Carral

n'eut plus qu'à veiller à ce que les chevaux nécessaires au voyage

fussent sellés, ce qui en un tour de main fut accompli, tant los

guérilleros mirent de hâte et de bonne volonté à aller chercher les

chevaux au corral et à les amener dans la cour.

Léo Carral rentra alors dans le salon et annonça que tout était prêt

pour le départ.

--Messieurs, nous partirons quand il vous plaira, dit le comte.

--Allons donc alors.

Ils sortirent du salon, entourés par les guérilleros qui marchaient

auprès d'eux en poussant de grands cris, mais cependant sans oser les

approcher de trop près, contenus, selon toute apparence, par le respect

qu'ils portaient à leur chef.

Lorsque tous ceux qui devaient quitter l'hacienda furent à cheval,

ainsi qu'une dizaine de guérilleros commandés par un bas officier et

dont la mission était de servir d'escorte au retour à leur colonel,

le guérillero s'adressa à ses soldats, en leur recommandant d'obéir

en tout à don Melchior de la Cruz pendant son absence, puis il donna

le signal du départ. En comptant les femmes et les enfants, la petite

caravane se composait à peu près d'une soixantaine de personnes;

c'était tout ce qui restait des deux cents serviteurs de l'hacienda.

Cuellar marchait en avant, à droite du comte; derrière, se trouvait

doña Dolores entre son père et Dominique; puis venaient les peones,

conduisant les mules de charges sous la direction de Leo Carral et des

deux domestiques du comte; les guérilleros formaient l'arrière-garde.

Ils descendirent la colline au petit pas, et bientôt ils se trouvèrent

dans la plaine; la nuit était sombre, il était environ deux heures du

matin, le froid était glacial, et les tristes voyageurs grelottaient

sous leurs zarapés.

Ils prirent la grande route de Puebla, qu'ils atteignirent au bout de

vingt minutes environ, et adoptèrent alors une allure plus rapide; la

ville n'était éloignée que de cinq ou six lieues, ils avaient l'espoir

d'y arriver au lever du soleil, ou du moins aux premières heures du

jour.

Soudain, une grande lueur teignit le ciel de reflets rougeâtres et

éclaira au loin la campagne.

C'était l'hacienda qui brûlait.

A cette vue, don Andrés jeta un regard triste en arrière en poussant un

profond soupir, mais il ne prononça pas une parole.

Seul, Cuellar parlait; il essayait de prouver au comte que la guerre

avait des nécessités fâcheuses, que, depuis longtemps déjà, don Andrés

avait été dénoncé comme un partisan avoué de Miramón, et que la prise

et la destruction de l'hacienda n'étaient que les conséquences de son

mauvais vouloir pour le président Juárez, toutes choses auxquelles le

comte, comprenant l'inutilité d'une discussion sur un semblable sujet

avec un pareil homme, ne se donnait même pas la peine de répondre.

Ils marchèrent ainsi pendant trois heures environ, sans que nul

incident ne vînt troubler la monotonie de leur voyage.

Le soleil se levait, et, aux premières lueurs de l'aurore, les dômes

et les hauts clochers de Puebla apparurent au loin découpant leur

silhouette noire et encore indistincte sur l'azur foncé du ciel.

Le comte fit faire halte à la caravane.

--Señor, dit-il à Cuellar, vous avez loyalement accompli les conditions

stipulées entre nous, recevez-en ici mes remerciements et ceux de

mes malheureux amis; nous ne sommes plus qu'à deux lieues au plus

de Puebla, voici le jour, il est inutile que vous nous accompagniez

davantage.

--En effet, señor, je crois que vous pouvez maintenant vous passer de

moi, et puisque vous me le permettez, je vais vous quitter, en vous

réitérant mes regrets pour ce qui s'est passé, malheureusement je ne

suis pas le maître, et...

--Brisons là, je vous prie, interrompit le comte, ce qui est fait est

irréparable, quant à présent du moins, il est donc inutile de nous

appesantir davantage sur ce sujet.

Cuellar s'inclina.

--Un mot, señor conde, dit-il à voix basse. Le jeune homme s'avança

vers lui.

--Laissez-moi, reprit le guérillero, avant de nous séparer vous donner

un avis.

--J'écoute, señor.

--Vous êtes encore loin de Puebla, où vous n'arriverez pas avant deux

heures: soyez sur vos gardes, surveillez avec soin la campagne autour

de vous.

--Que voulez-vous dire, señor?

--On ne sait pas ce qui peut survenir; je vous le répète, veillez.

--Adieu, señor, répondit machinalement le jeune homme en lui rendant

son salut.

Après avoir ainsi pris courtoisement congé de ses compagnons de route,

le guérillero se mit à la tête de ses soldats et s'éloigna au galop,

non toutefois sans avoir, par un geste significatif, recommandé la

prudence au jeune homme.

Le comte le regarda s'éloigner d'un air pensif.

--Qu'as-tu donc, ami? lui demanda Dominique. Ludovic lui rapporta ce

que Cuellar lui avait dit en le quittant.

Le vaquero fronça le sourcil.

--Il y a quelque anguille sous roche, dit-il; dans tous les cas, l'avis

est bon, et nous aurions tort de le négliger.

XVIII

LE GUET-APENS

Pendant quelques minutes encore, après le départ du guérillero, la

triste caravane continua silencieusement sa route.

Cependant les dernières paroles prononcées par Cuellar avaient porté;

le comte et le vaquero se sentaient inquiets, malgré eux et sans oser

se communiquer leurs sombres pressentiments, ils n'avançaient qu'avec

une excessive prudence, humant l'air pour ainsi dire et tressaillant au

moindre bruissement suspect dans les halliers.

Il était un peu plus de cinq heures du matin, on était à cette minute

extrême, où la nature semble pour un instant se recueillir, et où le

jour et la nuit luttant à force presqu'égale se fondent l'un dans

l'autre et produisent cette lueur d'opale, dont les teintes vaporeuses

prêtent aux objets une apparence vague et indéterminée qui leur donne

quelque chose de fantastique, une vapeur grisâtre montait de la terre

vers le ciel et produisait un brouillard transparent que les rayons

de plus en plus forts du soleil déchiraient par place, illuminant une

partie du paysage et laissant l'autre dans l'ombre; en un mot, ce

n'était plus la nuit sans être encore le jour.

Au loin, les dômes nombreux des édifices de Puebla apparaissaient, se

détachant en masses confuses sur le bleu sombre du ciel; les arbres

lavés par l'abondante rosée de la nuit étaient plus verts; à chacune de

leurs feuilles tremblotait une gouttelette d'eau cristalline et leurs

branches agitées par la brise matinale s'entrechoquaient doucement

avec de mystérieux murmures; déjà les oiseaux blottis sous la feuillée

préludaient par de petits cris d'appel à leurs joyeux concerts, et les

bœufs sauvages élevaient çà et là leurs têtes effarées au-dessus des

hautes herbes en poussant de sourds mugissements.

Les fugitifs suivaient un sentier tortueux assez profondément

encaissé à droite et à gauche par des soulèvements factices du terrain

occasionnés par la culture des agaves qui limitaient l'horizon à

un cercle excessivement restreint et empêchaient de surveiller les

environs aussi sérieusement que peut-être il eût été nécessaire de le

faire pour la sûreté générale de la caravane.

Le comte se rapprocha de Dominique et se penchant légèrement sur sa

selle:

--Mon ami, lui dit-il d'une voix basse et étouffée, je ne sais

pourquoi, mais je sens une inquiétude extrême; les adieux de ce bandit

m'ont douloureusement frappé; ils me semblent nous présager un malheur

prochain, terrible et inévitable, cependant nous ne sommes plus qu'à

une faible distance de la ville et la tranquillité qui règne autour de

nous devrait me rassurer.

--C'est cette tranquillité, répondit sur le même ton le jeune homme,

qui comme toi me remplit d'une angoisse inexprimable; moi aussi j'ai le

pressentiment d'un malheur, nous sommes ici dans un guêpier, l'endroit

est des mieux choisis pour une embuscade.

--Que faire? murmura le comte.

--Je ne sais trop, le cas est difficile, cependant je suis convaincu

qu'il nous faut redoubler de prudence. Place don Andrés et sa fille à

l'avant-garde, avertis les peones de marcher la barbe sur l'épaule,

le doigt sur la gâchette des fusils, sois prêt à la moindre alerte;

pendant ce temps, j'irai, moi, à la découverte, et si l'ennemi est à

notre poursuite, je saurai le dépister mais ne perdons pas un seul

instant.

Tout en parlant ainsi, le vaquero avait mis pied à terre, et après

avoir jeté à un péon la bride de son cheval, il avait mis son

fusil sous son bras gauche, avait gravi la pente de droite, et

presqu'aussitôt il avait disparu au milieu des buissons qui bordaient

le sentier.

Demeuré seul, le comte se mit immédiatement en devoir de suivre les

conseils de son ami; en conséquence, il forma des peones, les plus

résolus et les mieux armés, une arrière-garde, en leur intimant l'ordre

de surveiller attentivement les abords de la route, tout en leur

dissimulant, de crainte de les effrayer, la gravité des événements

qu'il prévoyait.

Le mayordomo, comme s'il eût deviné les inquiétudes du comte et eût

partagé ses soupçons d'une attaque prochaine, avait placé don Andrés

et sa fille au milieu d'un petit groupe de serviteurs dévoués dont il

avait pris le commandement et pressant les chevaux il avait laissé

entre lui et le gros de la caravane un intervalle d'une centaine de pas.

Doña Dolores, accablée par les émotions terribles de la nuit, n'avait

prêté que fort peu d'attention aux dispositions prises par ses amis

et avait suivi machinalement l'impulsion nouvelle qui lui avait été

donnée, n'ayant pas selon toute probabilité conscience du nouveau

danger qui la menaçait, et ne songeant qu'à une chose, veiller sur son

père dont l'état de prostration devenait de plus en plus alarmant.

En effet, depuis son départ de l'hacienda, malgré les prières de sa

fille, don Andrés n'avait pas prononcé une parole, le front pâle,

les yeux fixes et sans regard, la tête inclinée sur la poitrine, le

corps agité par un tremblement nerveux continu, plongé dans un sombre

désespoir, il laissait à son cheval le soin de le conduire sans

paraître savoir où il allait, tant la douleur avait brisé en lui toute

énergie et toute volonté.

Leo Carral dévoué à son maître et à sa jeune maîtresse et comprenant

combien au cas probable d'une attaque le vieillard serait incapable

d'opposer la moindre résistance, avait surtout recommandé aux

serviteurs qu'il avait choisis, pour servir d'escorte à don Andrés, de

ne pas le perdre de vue et au moment du combat d'essayer par tous les

moyens de le sortir de la mêlée et de le mettre autant que possible à

l'abri du péril, puis, sur un signe que le comte lui avait fait, il

avait tourné bride et avait été le rejoindre.

--Vous avez, je le vois, dit le comte, eu comme moi le pressentiment

d'un danger.

Le mayordomo hocha la tête.

--Don Melchior n'abandonnera pas la partie, répondit-il, avant qu'elle

soit définitivement gagnée ou perdue pour lui.

--Le soupçonnez-vous donc capable d'un aussi horrible guet-apens?

--Cet homme est capable de tout.

--Mais alors c'est un monstre?

--Non, répondit doucement le mayordomo, c'est un sang mêlé, un envieux,

et un orgueilleux, qui sait que la fortune seule peut lui faire obtenir

l'apparente considération qu'il convoite; tous les moyens lui seront

bons pour obtenir cette considération.

--Même un parricide?

--Même un parricide.

--Ce que vous me dites-là est épouvantable.

--Que voulez-vous, señor? Cela est ainsi.

--Grâce à Dieu, nous approchons de Puebla, une fois dans la ville nous

n'aurons plus rien à redouter.

--Oui, mais nous n'y sommes pas encore; vous connaissez aussi bien que

moi le proverbe, seigneurie.

--Quel proverbe?

--Celui-ci: entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur.

--J'espère que cette fois vous vous tromperez.

--Je le souhaite, mais vous m'aviez appelé, seigneurie.

--En effet, j'avais une recommandation à vous faire.

--Je vous écoute.

--Au cas où nous serions attaqués, j'exige que vous nous abandonniez

à nos propres forces, et que vous vous sauviez à toute bride vers

Puebla, en emmenant avec vous don Andrés et sa fille, pendant que nous

combattrons. Peut être aurez-vous le temps de les mettre en sûreté

derrière les murailles de la ville.

--Je vous obéirai, seigneurie; on n'arrivera à mon maître qu'en passant

sur mon cadavre. N'avez-vous rien de plus à me dire?

--Non, retournez donc à votre poste, et à la grâce de Dieu!

Le mayordomo salua et rejoignit au galop la petite troupe au centre de

laquelle marchaient don Andrés et sa fille.

Presqu'au même instant Dominique reparut sur le bord du sentier; il

reprit son cheval et vint se placer à la droite du comte.

--Eh bien? lui demanda celui-ci, as-tu découvert quelque chose?

--Oui et non, répondit-il à demi voix.

Son visage était sombre, ses sourcils froncés à se joindre; le comte

l'examina attentivement pendant un instant, et sentit redoubler son

inquiétude.

--Explique-toi, lui dit-il enfin.

--A quoi bon, tu ne me comprendrais pas.

--Peut-être! Parles toujours.

--Voici le fait, à droite, à gauche et en arrière la plaine est

complètement déserte; j'en ai acquis la certitude. Le danger, si

véritablement il existe, n'est donc pas à redouter de ce côté, si un

piège nous est tendu, si des ennemis embusqués se préparent à fondre

sur nous, ce piège est en avant, ces ennemis sont cachés entre la ville

et nous.

--Qui te fait supposer cela?

--Des indices pour moi certains, et que ma longue habitude du désert

m'a fait reconnaître du premier coup; dans les régions où nous sommes

les hommes négligent généralement toutes ces précautions usitées

dans les prairies, et dont l'oubli d'une seule entraînerait la mort

immédiate de l'imprudent chasseur ou guerrier qui aurait dénoncé ainsi

sa présence à ses ennemis; ici, les pistes sont faciles à reconnaître

et plus faciles à suivre, car elles sont parfaitement visibles pour

l'œil même le plus inexpérimenté; écoute bien ceci: depuis l'Arenal,

nous avons été je ne dirai pas suivi, le terme n'est pas juste en cette

circonstance, mais flanqué à notre droite par une nombreuse troupe

de cavaliers qui à une distance d'une portée de fusil tout au plus

galopait dans la même direction que nous; cette troupe, quelle qu'elle

soit, a fait un crochet à une demi lieue d'ici, s'appuyant un peu sur

la gauche, comme si elle voulait se rapprocher de nous, puis elle a

redoublé de vitesse, nous a dépassés, et s'est engagé devant nous dans

le sentier sur lequel nous sommes, de sorte que nous la suivons en ce

moment.

--Tu conclus de cela?

--Je conclus que la situation est grave, critique même et que, quelles

que précautions que nous prenions, je crains bien que nous ayons

affaire à trop forte partie; remarques comme le sentier se rétrécit

peu à peu, comme les bords de la route s'escarpent, nous nous trouvons

maintenant dans un _cañon_, dans un quart d'heure, vingt minutes au

plus, nous atteindrons l'endroit où ce cañon débouche dans la plaine:

c'est là, sois-en sûr, que nous attendent ceux qui nous guettent.

--Mon ami, cela n'est que trop clair; malheureusement nous n'avons

aucun moyen de nous soustraire au sort qui nous menace, il nous faut

pousser en avant quand même.

--Je le sais bien, et c'est ce qui me chagrine, dit le vaquero, avec

un soupir étouffé, en jetant à la dérobée un regard vers doña Dolores;

s'il ne s'agissait que de nous la question serait bientôt tranchée,

nous sommes des hommes et nous saurons bravement nous faire tuer,

mais ce vieillard et cette pauvre innocente enfant, notre mort les

sauvera-t-elle?

--Du moins nous tenterons l'impossible pour qu'ils ne tombent pas aux

mains de leurs persécuteurs.

--Voici que nous approchons du point suspect, pressons le pas afin

d'être prêts à toute éventualité.

Ils mirent leurs chevaux au galop.

Quelques minutes s'écoulèrent, ils atteignirent enfin un endroit où le

sentier, avant que de déboucher dans la plaine, faisait un coude assez

brusque.

--Attention, dit le comte à voix basse.

Chacun appuya le doigt sur la gâchette.

Le coude fut passé, mais soudain toute la cavalcade s'arrêta avec un

frissonnement de surprise et de crainte.

L'entrée du cañon était barrée par une forte barricade faite avec des

branches, des arbres et des pierres jetées en travers du sentier,

derrière cette barricade une vingtaine d'hommes se tenaient immobiles

et menaçants; aux rayons du soleil levant on voyait étinceler les armes

d'autres individus qui à droite et à gauche couronnaient les hauteurs.

Un cavalier fièrement campé au milieu du sentier se tenait un peu en

avant de la barricade.

Ce cavalier était don Melchior.

--Ah! Ah! dit-il avec un ricanement ironique, chacun son tour,

caballeros, je crois que c'est moi en ce moment qui suis maître de la

situation et en mesure d'imposer des conditions.

Le comte sans se déconcerter se rapprocha de quelques pas.

--Prenez garde à ce que vous voulez faire, señor, répondit-il; un

traité a été loyalement conclu entre votre chef et nous, toute

infraction à ce traité serait une trahison et le déshonneur en

retomberait sur votre chef.

--Bon, reprit don Melchior, nous sommes des partisans nous autres,

nous faisons la guerre à notre mode sans nous inquiéter de ce qu'on

en pourra penser, au lieu d'entamer une discussion oiseuse et qui ne

saurait avoir de résultat favorable pour vous, il serait il me semble

plus sensé de vous informer à quelles conditions je consentirai à vous

ouvrir passage.

--De conditions? Nous n'en accepterons aucune, caballero, et si vous

ne consentez pas à nous laisser passer nous pourrons vous contraindre

à le faire, si graves que doivent être pour vous et pour nous les

conséquences d'une lutte.

--Essayez, répondit-il avec un sourire ironique.

--C'est ce que nous allons faire.

Don Melchior haussa les épaules et se tournant vers ses partisans:

--Feu, dit-il.

Une effroyable détonation se fit entendre et un ouragan de fer

s'abattit sur la petite troupe.

--En avant! En avant! cria le comte.

Les peones s'élancèrent avec des hurlements de colère contre la

barricade.

La lutte était engagée, lutte terrible, épouvantable, car les peones

savaient qu'il ne leur serait pas fait quartier par leurs féroces

adversaires et ils combattirent en conséquence, faisant des prodiges de

valeur, non pas pour vaincre, ils ne le croyaient pas possible, mais

pour ne pas tomber sans vengeance.

Don Andrés s'était arraché des bras de sa fille qui vainement avait

essayé de le retenir, et armé seulement d'une machette il s'était

résolument jeté au plus fort de la mêlée.

L'élan des peones avait été si impétueux que la barricade avait été

franchie du premier bond et les deux partis s'étaient attaqués à l'arme

blanche, trop rapproché, l'un de l'autre pour se servir de leur fusils

ou de leurs pistolets.

Les partisans, placés sur les hauteurs, étaient forcément réduits à

l'inaction par la crainte de blesser leurs amis, tant les deux troupes

s'étaient confondues.

Don Melchior était loin de s'attendre à une si vigoureuse résistance

de la part des peones; grâce à la position avantageuse qu'il avait

choisie, il avait cru la victoire facile et il avait compté sur une

soumission immédiate. L'événement dérangeait singulièrement ses

calculs, les conséquences de son action commençaient à lui apparaître:

Cuellar, qui aurait sans doute pardonné une trahison accomplie sans

coup férir, ne lui pardonnerait pas d'avoir ainsi fait tuer sottement

ses soldats les plus braves.

Ces pensées redoublaient la rage de don Melchior.

Cependant la petite troupe horriblement décimée ne comptait plus que

quelques hommes en état de combattre, les autres étaient morts ou

blessés.

Le cheval de don Andrés avait été tué, et le vieillard, bien qu'il

perdît son sang par deux blessures, n'en continuait pas moins à

combattre.

Tout à coup il poussa un cri terrible de désespoir: don Melchior

s'était élancé, d'un bond de tigre, sur le groupe au milieu duquel doña

Dolores était réfugiée. Renversant et abattant tous les peones qui se

trouvaient sur son passage, don Melchior avait saisi la jeune fille;

malgré sa résistance, il l'avait jetée en travers sur le cou de son

cheval, et franchissant tous les obstacles, il s'était mis à fuir sans

s'occuper d'avantage du combat soutenu par ses compagnons.

Ceux-ci, en se voyant ainsi abandonnés renoncèrent à continuer un

combat désormais sans but pour eux et, sans doute par suite d'un ordre

précédemment donné, ils se dispersèrent dans toutes les directions,

laissant les peones libres de continuer leur chemin vers Puebla si tel

était leur désir.

L'enlèvement de doña Dolores avait été si rapidement exécuté par don

Melchior que nul ne s'en était aperçu dans le premier moment et que le

cri de désespoir poussé pardon Andrés avait seul donné l'alarme.

Sans calculer le danger auquel ils s'exposaient, le comte et le

mayordomo s'étaient lancés à la poursuite de don Melchior.

Mais le jeune homme, monté sur un cheval de prix, avait sur leurs

chevaux fatigués une avance considérable qui s'accroissait d'instant en

instant.

Dominique jeta un regard sur don Andrés gisant renversé sur le sol et

le relevant doucement:

--Ayez bon espoir, señor, lui dit-il, je sauverai votre fille.

Le vieillard joignit les mains en le regardant avec une expression

d'indicible reconnaissance, et il s'évanouit.

Le vaquero remonta sur son cheval et lui enfonçant les éperons aux

flancs, il laissa don Andrés entre les mains de ses serviteurs et à son

tour il se mit à la poursuite du ravisseur.

Cependant la poursuite continuait: il ne fallait qu'un instant au

vaquero pour acquérir la certitude que don Melchior, mieux monté que

lui et ses amis, ne tarderait pas à se trouver hors de portée.

Le jeune homme, qui jusque-là avait galopé en ligne droite à travers

terre, fit soudain un brusque crochet comme si un obstacle imprévu

s'était brusquement dressé devant lui et revenant sur la droite il

changea de direction, pendant quelques minutes, il parut vouloir se

rapprocher de ceux qui le poursuivaient. Ceux-ci essayèrent alors de

lui barrer le passage; Dominique, lui, arrêta son cheval, mit pied à

terre, puis il arma son fusil.

Don Melchior devait, d'après la direction qu'il suivait en ce moment,

passer à environ cent mètres de lui.

Le vaquero fit le signe de la croix, épaula son arme et lâcha la

détente.

Le cheval de don Melchior frappé à la tête, roula foudroyé sur le sol,

entraînant son cavalier dans sa chute.

Au même instant, une trentaine de partisans apparurent au loin, se

dirigeant à toute bride vers le lieu de l'embuscade.

Cuellar galopait à leur tête.

Quelque grande que fût la hâte, mise par le comte et le mayordomo pour

se rendre à l'endroit où don Melchior était tombé, Cuellar arriva avant

eux.

Les nuits mexicaines · 第 13 / 29 段