se risquer devant la brèche à cause du feu continuel des peones, ne
voyaient pas ce qui se passait au dehors, il fut donc assez facile aux
cinq hommes d'arriver jusqu'au pied même du mur que démolissaient les
guérilleros, sans être découvert.
Dominique plaça les trois barils de poudre à toucher le bas du mur, et
sur ces barils il entassa, aidé par ses compagnons, toutes les pierres
qu'il put trouver, puis il prit son mechero, en retira la mèche dont il
coupa un bout long de dix centimètres au plus, il alluma cette mèche et
la planta dans un des barils.
--En retraite! En retraite! dit-il à demi-voix, le mur ne tient plus.
Voyez il penche, dans un instant il tombera.
Et, donnant l'exemple à ses compagnons, il s'éloigna en courant.
Presque tous les défenseurs de l'hacienda, au nombre d'une quarantaine
environ et ayant don Andrés à leur tête, étaient réunis à l'entrée de
la huerta.
--Pourquoi courez-vous si fort? demanda-t-il aux jeunes gens; est-ce
que les bandits arrivent.
--Non, non, répondit Dominique, pas encore, mais vous aurez bientôt de
leurs nouvelles.
--Où est doña Dolores, demanda le comte.
--Dans mon appartement avec ses femmes, parfaitement en sûreté.
--Tirez donc, vous autres, cria Dominique aux peones.
Ceux-ci recommencèrent un feu d'enfer.
--Raimbaut, dit le comte à voix basse, il faut tout prévoir, allez avec
Lanca Ibarru, sellez cinq chevaux; qu'un des chevaux ait une selle de
femme, vous me comprenez, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur le comte.
--Vous mènerez ces chevaux à la porte qui est au fond de la huerta.
Vous m'attendrez là avec Ibarru, bien armés tous deux; allez.
Raimbaut s'éloigna aussitôt, aussi tranquille et aussi calme que si
rien d'extraordinaire ne se passait en ce moment.
--Ah! fit avec un soupir de regret don Andrés, si Melchior était ici,
il nous serait bien utile.
--Il y sera bientôt, soyez tranquille, señor, répondit avec ironie le
comte.
--Mais où peut-il être?
--Hum! Qui sait?
--Ah! Ah! fit Dominique, il se passe quelque chose là-bas.
En effet, les pierres vigoureusement ébranlées sous les coups
répétés des guérilleros commençaient à tomber au dehors. La brèche
s'élargissait rapidement, enfin un pan de mur se détacha d'un seul bloc
et se renversa du côté du jardin.
Les guérilleros poussèrent un grand cri, jetèrent leurs pics et
saisissant leurs armes, ils se préparèrent à s'élancer au dehors.
Mais tout à coup, une explosion terrible se fit entendre, la terre
trembla comme agitée par une convulsion volcanique, un nuage de fumée
monta vers le ciel et des masses de débris lancés par l'explosion,
retombèrent projetés dans toutes les directions.
Un horrible cri d'agonie traversa l'espace, puis ce fut tout: un
silence de mort plana sur cette scène.
--En avant! En avant! s'écria Dominique.
Les dégâts causés par la mine étaient terribles; l'entrée du souterrain
complètement bouleversée et entièrement bouchée par des masses de terre
et de pierres amoncelées n'avait livré passage à aucun des assiégeants.
Çà et là seulement du milieu des débris sortaient les restes défigurés
de ce qui un instant auparavant était des hommes. La catastrophe avait
du être épouvantable, mais le souterrain en avait gardé le secret.
--Oh! Dieu soit béni! Nous sommes sauvés, s'écria don Andrés.
--Oui, oui, s'écria le mayordomo, si d'autres assaillants ne se
présentent point d'un autre côté.
Soudain, comme si le hasard eût voulu lui donner raison, de grands cris
se firent entendre, mêlés à des coups de feu, et une flamme subite,
qui s'éleva des communs de l'hacienda, éclaira le paysage d'une lueur
sinistre.
--Aux armes! Aux armes! s'écrièrent des peones en accourant effarés;
les guérilleros! Les guérilleros!
Et en effet, on vit bientôt apparaître, aux reflets rougeâtres de
l'incendie qui dévorait les bâtiments, les noires silhouettes d'une
centaine d'hommes qui accouraient en brandissant leurs armes et en
poussant des hurlements de fureur.
A quelques pas, devant ces bandits, s'avançait un homme tenant un
sabre d'une main et une torche de l'autre.
--Don Melchior! s'écria le vieillard avec désespoir.
--Pardieu, je vais l'arrêter, moi, dit Dominique en le couchant en joue.
Don Andrés se jeta sur l'arme qu'il releva.
--C'est mon fils! dit-il.
Le coup alla se perdre dans l'espace.
--Hum! Je crois que vous vous repentirez de lui avoir sauvé la vie,
señor, répondit froidement Dominique.
Don Andrés, entraîné par le comte et par Dominique, était entré dans
son appartement dont les peones avaient barricadé à la hâte toutes les
issues et faisaient par les fenêtres un feu nourri sur les assiégeants.
Don Melchior avait des intelligences avec les partisans de Juárez.
Réduit, ainsi que le mayordomo l'avait fort bien dit au comte, au
désespoir par le prochain mariage de sa sœur et la perte inévitable de
la fortune dont il avait conservé si longtemps l'espoir d'être le seul
héritier, le jeune homme n'avait plus gardé de mesure et sous certaines
conditions acceptées par Cuellar, quitte à ne pas les tenir plus tard,
il avait proposé à celui-ci de lui livrer l'hacienda; et toutes les
mesures avaient en conséquence été prises.
Il avait alors été convenu qu'une partie de la cuadrilla sous les
ordres d'officiers résolus, tenterait une surprise par le souterrain
dont le jeune homme avait précédemment livré le secret.
Puis en même temps que cette troupe opérerait, l'autre moitié de
la cuadrilla sous les ordres de Cuellar lui-même et guidée par don
Melchior, escaladerait silencieusement les murs de l'hacienda du côté
des corales, que, sans doute, on négligerait de garder pour demeurer à
la défense des bâtiments dont ils étaient assez éloignés.
Nous avons rapporté quel avait été le succès de cette double attaque.
Cuellar, il l'ignorait encore, avait perdu à cette affaire, sa première
moitié de la cuadrilla engloutie tout entière sous les débris du
souterrain effondré; avec ce qui lui restait d'hommes, il soutenait
en ce moment un combat acharné contre les peones de l'hacienda qui
sachant qu'ils avaient affaire à la bande de Cuellar, le plus féroce
et le plus sanguinaire de tous les guérilleros de Juárez, et que cette
bande n'accordait pas de quartier, se battaient avec cette énergie du
désespoir qui décuple les forces.
Cependant le combat se prolongeait; les peones embusqués dans les
appartements avaient garni les fenêtres avec tout ce qui leur était
tombé sous les mains et tiraient à couvert sur les assaillants
disséminés dans les cours et auxquels ils causaient des pertes
sensibles.
Cuellar était furieux non seulement de cette résistance imprévue, mais
encore du retard incompréhensible des soldats de sa cuadrilla qui
étaient entrés par la grotte et qui depuis longtemps déjà auraient dû
l'avoir rejoint.
Il avait à la vérité entendu le bruit de l'explosion de la mine,
mais comme alors il se trouvait assez loin encore de l'hacienda,
dans une direction diamétralement opposée à celle où cette explosion
avait eu lieu, le bruit n'était parvenu à ses oreilles que sourd et
indistinct et il ne s'en était pas autrement préoccupé, mais le retard
inexplicable de ses compagnons dans ce moment où leur secours aurait
été si nécessaire commençait à lui causer de vives inquiétudes, et il
se préparait à envoyer quelques-uns de ses hommes à la découverte,
avec mission de hâter l'arrivée des retardataires, lorsque tout à coup
des cris de victoire partirent de l'intérieur même des bâtiments qu'il
attaquait et plusieurs guérilleros apparurent aux fenêtres en agitant
joyeusement leurs armes.
C'était grâce à don Melchior que ce succès décisif avait été obtenu.
Tandis que le gros des assiégeants attaquait les bâtiments de face il
s'était, accompagné de quelques hommes résolus, glissé dans l'ombre
et par une fenêtre basse, que dans le premier moment de confusion on
avait oublié de barricader comme les autres, il s'était introduit dans
l'intérieur et avait apparu à l'improviste devant les assiégés que sa
présence avait terrifiés et sur lesquels ceux qui l'accompagnaient
s'étaient précipité le sabre haut et le pistolet au poing.
Ce ne fut plus alors un combat mais une horrible boucherie; les peones,
malgré leurs prières, étaient saisis par leurs vainqueurs, poignardés
et précipités par les fenêtres dans les cours.
Les guérilleros inondèrent bientôt tous les bâtiments de l'hacienda,
poursuivant de chambre en chambre et massacrant sans pitié les
malheureux peones.
Ils atteignirent ainsi un grand salon dont les larges portes à
deux battants étaient ouvertes, mais arrivés là, non seulement ils
s'arrêtèrent, mais encore ils reculèrent avec un instinctif mouvement
de frayeur devant le spectacle terrible qui s'offrit à leurs regards.
Ce salon était splendidement éclairé par une quantité de bougies
placées dans tous les candélabres et sur tous les meubles.
Dans un angle du salon, une barricade avait été élevée au moyen de
meubles entassés les uns sur les autres; derrière cette barricade, doña
Dolores s'était réfugiée ainsi que toutes les femmes et les enfants
des peones de l'hacienda; à deux pas en avant de la barricade, quatre
hommes se tenaient droits et immobiles ayant un fusil d'une main et un
pistolet de l'autre: ces quatre hommes étaient: don Andrés, le comte,
Dominique et Leo Carral; deux barils de poudre défoncés étaient placés
près d'eux.
--Halte, dit le comte d'une voix railleuse, halte, je vous prie,
caballeros, un pas de plus et nous sautons tous. Ne dépassez donc pas
le seuil de cette porte, s'il vous plaît.
Les guérilleros s'étaient bien gardés de désobéir à cette courtoise
recommandation, ils avaient du premier coup d'œil reconnu à qui ils
avaient affaire.
Don Melchior frappait du pied avec rage de se voir ainsi réduit à
l'impuissance.
--Que voulez-vous? dit-il d'une voix étranglée.
--Rien, de vous, nous sommes des hommes d'honneur, nous ne traiterons
pas avec un misérable de votre sorte.
--Vous serez fusillés comme des chiens, Français maudits.
--Je vous défie de mettre votre menace à exécution, répondit le comte
en armant froidement le revolver qu'il tenait à la main et en dirigeant
la gueule sur le baril de poudre placé près de lui.
Les guérilleros se reculèrent en poussant des hurlements de frayeur.
--Ne tirez pas, ne tirez pas, s'écrièrent ils, voici le colonel.
En effet, Cuellar arrivait. Cuellar est un affreux bandit, cette
affirmation ne surprendra personne; mais il faut lui rendre cette
justice qu'il est d'une bravoure sans égale.
Il se fraya un passage à travers ses soldats et bientôt il se trouva
seul en avant.
Il s'inclina gracieusement devant les quatre hommes, les examina d'un
air sournois et tout en tordant nonchalamment une cigarette:
--Eh! mais, dit-il gaiement, c'est fort ingénieux cette affaire
que vous avez imaginée-là, je vous en fais mon sincère compliment,
caballeros. Ces diables de Français ont des idées incroyables, ma
parole d'honneur, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, ils ne se
laissent jamais prendre en défaut, il y a là de quoi nous envoyer tous
en paradis.
--Et le cas échéant nous n'hésiterons pas plus que nous avons hésité à
faire sauter les soldats que vous aviez expédiés en éclaireurs par la
grotte.
--Hein? fit Cuellar en pâlissant, que dites-vous donc de mes soldats?
--Je dis, reprit froidement le comte, que vous pouvez faire rechercher
leurs cadavres dans le souterrain, tous s'y trouveront, car tous y sont
restés.
Un frémissement de terreur parcourut les rangs des guérilleros à ces
paroles.
Il y eut un silence.
Cuellar réfléchissait.
Il releva la tête, toute trace d'émotion avait disparu de son visage,
il jeta les yeux autour de lui comme s'il cherchait quelque chose.
--Est-ce du feu que vous cherchez? lui demanda Dominique en s'avançant
vers lui une bougie à la main, allumez-donc votre cigarette, señor.
Et il lui tendit poliment la bougie.
Cuellar alluma sa cigarette et rendit la bougie.
--Merci, señor, dit-il.
Dominique rejoignit ses compagnons.
--Ainsi, dit Cuellar, vous demandez une capitulation?
--Vous vous trompez, señor, répondit froidement le comte, nous vous
l'offrons au contraire.
--Vous nous l'offrez? fit avec étonnement le guérillero.
--Oui, parce que nous sommes maîtres de votre vie.
--Permettez, fit Cuellar, ceci est spécieux, car en nous faisant
sauter, vous sautez avec nous.
--Pardieu! C'est bien ainsi que nous l'entendons.
Cuellar réfléchit encore.
--Voyons, dit-il au bout d'un instant, ne faisons pas une guerre de
mots, venons au fait comme des hommes: que voulez-vous?
--Je vais vous le dire répondit le comte.
XVII
APRÈS LA BATAILLE
Cuellar fumait nonchalamment sa cigarette; sa main gauche était posée
sur son long sabre dont l'extrémité du trainoir du fourreau reposait
sur le plancher; il y avait un laisser-aller charmant dans la façon
dont il se tenait debout, à la porte du salon, laissant ses yeux
errer au hasard avec une douceur féline et envoyant par la bouche et
les narines, avec la béate sensualité d'un véritable dégustateur,
d'épaisses bouffées de fumée bleuâtre.
--Pardon, señores, dit-il, avant que d'aller plus loin, il est
nécessaire de bien nous entendre, je crois, permettez-moi de vous
adresser une légère observation.
--Parlez, señor, répondit le comte.
--Traitons, je le veux bien, je ne demande pas mieux même; je suis
un homme fort arrangeant comme vous le voyez, seulement n'exigez pas
de moi de ces choses par dessus les maisons que je serais contraint
de vous refuser, car, je n'ai pas besoin de vous dire que si vous
êtes décidés, je ne le suis pas moins, et que tout en désirant une
transaction avantageuse pour vous comme pour moi, ma foi, si vous étiez
trop dur, je préférerais sauter avec vous, d'autant plus que j'ai le
pressentiment que je finirai comme cela un jour ou l'autre et que je ne
serais pas fâché d'aller au diable en aussi bonne compagnie.
Bien que ces paroles fussent prononcées d'un air souriant, le comte ne
se trompa pas à l'expression résolue de l'homme auquel il avait affaire.
--Oh! Señor dit-il, vous nous connaissez bien mal si vous nous supposez
capables de vous demander des impossibilités, seulement comme notre
position est bonne, nous en voulons profiter.
--Et je vous approuve grandement, caballero, mais comme vous êtes
Français et que vos compatriotes ne doutent de rien, j'ai cru de mon
devoir de vous faire cette observation.
--Soyez convaincu, señor, répondit le comte en affectant la même
tranquillité que son interlocuteur, que nous n'exigerons que des
conditions raisonnables.
--Vous exigerez! reprit Cuellar en appuyant avec affectation sur ces
deux mots.
--Ma foi oui; ainsi nous ne vous obligerons pas à nous rendre
l'hacienda, car nous savons que si vous en sortiez aujourd'hui, demain
vous recommenceriez l'attaque.
--Vous êtes plein de pénétration, señor; venez donc au fait, je vous
prie.
--M'y voici, d'abord, vous nous rendrez les pauvres peones qui ont
échappé au massacre.
--Je n'y vois pas de difficulté.
--Avec leurs armes, leurs chevaux et le peu qu'ils possèdent.
--Passe pour cela, ensuite.
--Don Andrés de la Cruz, sa fille, le mayordomo, Léo Carral, mon ami,
moi et toutes les femmes et les enfants réfugiés dans ce salon, nous
serons libres de nous retirer où cela nous plaira sans craindre d'être
inquiétés.
Cuellar fit la grimace.
--Après, dit-il?
--Pardon, est-ce convenu?
--Oui, c'est convenu, après?
--Mon ami et moi nous sommes étrangers, Français, le Mexique n'est
point en guerre, que je sache, avec notre pays.
--Cela pourra venir, dit Cuellar en raillant.
--Peut-être, mais en attendant, nous sommes en paix et nous avons droit
à votre protection.
--N'avez-vous pas combattu contre nous?
--C'est vrai, mais nous étions dans le cas de légitime défense; on
nous attaquait, nous devions nous défendre.
--Bon, bon, passez.
--Nous voulons donc avoir le droit d'emporter avec nous, sur des mules,
tout ce qui nous appartient.
--Est-ce tout?
--A peu près, acceptez-vous ces conditions?
--Je les accepte.
--Bon, seulement il nous reste une petite formalité à remplir.
--Une formalité! Laquelle donc?
--Celle des otages.
--Comment des otages, n'avez-vous pas ma parole?
--Parfaitement.
--Eh bien! Que demandez-vous de plus?
--Je vous l'ai dit, des otages; vous comprenez bien, señor, que je
n'irai pas ainsi confier la vie de mes compagnons et la mienne, je ne
dirai pas à vous, j'ai votre parole, et je la crois bonne, mais à vos
soldats, qui en braves guérilleros qu'ils sont ne se feraient aucun
scrupule, si nous avions la folie de nous livrer entre leurs mains,
pour nous rançonner et peut-être nous faire pis; vous ne commandez pas
des troupes régulières, señor, et si sévère que soit la discipline que
vous maintenez dans votre cuadrilla, je doute qu'elle aille jusqu'à
faire respecter vos prisonniers, lorsque vous n'êtes pas là pour les
protéger de votre présence.
Cuellar, intérieurement flatté des paroles du comte, lui sourit
gracieusement.
--Hum! dit-il, ce que vous dites là peut être vrai jusqu'à un certain
point. Bref, quels sont ces otages que vous désirez, et combien en
voulez-vous?
--Un seul, señor, vous voyez que c'est bien peu.
--Bien peu, en effet, mais quel est cet otage?
--Vous-même, répondit nettement le comte.
--¡Canarios! fit Cuellar en ricanant, vous n'êtes pas dégoûté! Celui-là
vous suffirait en effet.
--Aussi n'en voulons-nous pas d'autres.
--C'est fort malheureux.
--Pourquoi donc?
--Parce que je refuse, ¡caray! Et qui me servirait de caution, à moi
s'il vous plaît?
--La parole d'un gentilhomme français, caballero, répondit fièrement le
comte, parole qui jamais n'a été engagée en vain.
--Ma foi, reprit Cuellar avec la bonhommie qu'il possède si bien, et
qui, lorsque cela lui convient, le fait prendre pour le meilleur homme
du monde, j'accepte, caballero, il en arrivera ce qui pourra, je suis
curieux de mettre un peu à l'épreuve cette parole dont les Européens
sont si fiers; c'est donc convenu, je vous sers d'otage; maintenant
combien de temps demeurerais-je près de vous? Il est fort important
pour moi de régler cette question.
--Nous ne vous demanderons pas autre chose que de nous suivre jusqu'en
vue de Puebla; une fois là, vous serez libre, vous pouvez même, si cela
vous plaît, prendre avec vous une escorte d'une dizaine d'hommes pour
assurer votre retour.
--Allons, voilà qui est dit, je suis des vôtres, caballero; don
Melchior vous demeurerez ici pendant mon absence et vous veillerez à ce
que tout marche bien.
--Oui, répondit sourdement don Melchior.
Le comte, après avoir dit quelques mots à voix basse au mayordomo,
s'adressa de nouveau à Cuellar:
--Señor, lui dit-il, veuillez, je vous prie, donner l'ordre que les
peones soient amenés; puis, pendant que vous demeurerez près de nous,
Ño Léo Carral ira tout préparer pour notre départ.
--Bien, fit Cuellar; le mayordomo peut aller à ses affaires. Vous
entendez, vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers les guérilleros
toujours immobiles, cet homme est libre, qu'on amène ici les peones.
Une quinzaine de pauvres diables, les habits en lambeaux, couverts de
sang, mais armés ainsi que cela avait été convenu, entrèrent alors dans
le salon; ces quinze hommes étaient tout ce qui restait des défenseurs
de l'hacienda.
Cuellar pénétra alors dans la pièce sur le seuil de laquelle il s'était
tenu jusque-là et, sans en être prié, il alla se poster derrière la
barricade.
Don Melchior, sentant la fausseté de la position dans laquelle il se
trouvait placé, maintenant qu'il restait seul en face des assiégés,
se détourna pour se retirer; mais alors don Andrés se leva, et
l'interpellant d'une voix forte et impérieuse:
--Arrêtez, Melchior, lui dit-il, nous ne pouvons nous séparer ainsi,
à présent que nous ne devons plus nous revoir en ce monde, une
explication suprême est nécessaire, indispensable même entre nous.
Don Melchior tressaillit aux accents de cette voix, son front pâlit, il
fit un mouvement comme s'il voulait fuir, mais s'arrêtant tout à coup
et relevant fièrement la tête:
--Que me voulez-vous? dit-il, parlez je vous écoute.
Pendant un laps de temps assez long, le vieillard demeura les yeux
fixés sur son fils avec une expression étrangement mélangée d'amour,
de colère, de douleur et de mépris, et faisant enfin un effort sur
lui-même, il prit la parole:
--Pourquoi vouloir vous retirer? lui dit-il; est-ce parce que le crime
que vous avez commis vous fait horreur, ou bien fuyez-vous la rage au
cœur de voir votre parricide avorté et votre père sauvé, malgré tous
vos efforts pour lui arracher la vie; Dieu n'a pas permis la réussite
complète de vos sinistres projets; il me châtie de ma faiblesse pour
vous et de la place que vous aviez usurpé dans mon cœur; je paie bien
cher un moment d'erreur, mais enfin, le voile qui couvrait mes yeux
est tombé. Allez misérable, marqué au front d'un stigmate indélébile,
soyez maudit! Et que cette malédiction que je prononce sur vous, pèse
éternellement sur votre cœur! Allez, parricide, je ne vous connais
plus!
Don Melchior, malgré toute son audace, ne put soutenir le regard
fulgurant que son père fixait implacablement sur lui; une pâleur,
livide envahit son visage, un tremblement convulsif agita ses membres,
sa tête se courba sous le poids de l'anathème et il recula à pas lents
sans se retourner, comme s'il eût été entraîné par une force supérieure
à sa volonté et disparut enfin au milieu des guérilleros qui lui
livrèrent passage avec un mouvement d'horreur.
Un silence funèbre régnait dans le salon; tous ces hommes, si peu
impressionnables pourtant, subissaient l'influence de cette terrible
malédiction prononcée par un père sur un fils coupable.
Cuellar fut le premier qui recouvra son sang-froid.
--Vous avez eu tort, dit-il à don Andrés en hochant la tète, de faire à
votre fils cet affront sanglant devant tous.
--Oui, oui, répondit tristement le vieillard je vous comprends, il se
vengera; que m'importe? Ma vie n'est-elle pas brisée désormais?
Et penchant la tête sur sa poitrine, le vieillard tomba dans une sombre
et profonde méditation.
--Veillez sur lui, dit Cuellar au comte, je connais don Melchior, c'est
un véritable Indien.
Cependant doña Dolores, qui jusqu'à ce moment était demeurée
craintivement cachée au milieu de ses femmes, derrière la barricade, se
leva, déplaça quelques meubles, glissa doucement à travers l'ouverture
qu'elle avait pratiquée et alla s'asseoir auprès de don Andrés.
Celui-ci ne bougea pas, il ne l'avait ni vu venir, ni entendu se placer
à son côté.
Elle se pencha vers lui, saisit ses mains qu'elle pressa dans les
siennes, le baisa doucement au front et lui dit de sa voix mélodieuse
avec un accent de tendresse impossible à rendre:
--Mon père, mon bon père, ne vous reste-t-il donc pas un enfant qui
vous chérit et vous respecte? Ne vous laissez pas ainsi abattre par la
douleur; regardez-moi mon père, au nom du ciel, je suis votre fille, ne
m'aimez-vous donc pas, moi qui ai un si grand amour pour vous?
Don Andrés releva son visage baigné de larmes et ouvrant ses bras à la
jeune fille qui s'y précipita avec un cri de joie:
--Oh! J'étais ingrat, s'écria-t-il avec une tendresse ineffable, je
doutais de la bonté infinie de Dieu, ma fille me reste! Je ne suis plus
seul sur la terre, je puis être heureux encore!
--Oui, mon père, Dieu a voulu vous éprouver, mais il ne nous
abandonnera pas dans notre douleur, soyez fort contre l'infortune,
oubliez votre fils ingrat à son repentir, relevez-le de la malédiction
terrible que vous avez prononcée sur lui, laissez-le revenir repentant
à vos genoux, il n'est qu'égaré, j'en suis sûre, comment ne vous
aimerait-il pas, vous, mon noble père, vous si grand et si bon toujours.
--Ne me parles jamais de ton frère, enfant, répondit le vieillard avec
une énergie farouche, cet homme n'existe plus pour moi; tu n'as pas
de frère, tu n'en as jamais eu! Pardonnes-moi de t'avoir trompé en te
laissant croire que ce misérable faisait partie de notre famille; non
ce monstre n'est pas mon fils, j'ai été abusé moi-même, en supposant
que le même sang coulait dans ses veines et dans les miennes.
--Mon père, calmez-vous au nom du ciel, je vous en supplie!