homme, lui fit l'accueil le plus cordial, puis le comte et le baron,
se retirèrent, suivis par l'arriero qui n'était autre que Loïck le
ranchero.
Dès que les mules furent déchargées, les caisses et les malles placées
dans l'appartement, le baron, car nous lui donnerons provisoirement ce
titre, gratifia d'un généreux pourboire l'arriero qui se confondit en
bénédictions, et se hâta de s'en aller avec ses mules, ne se souciant
pas de demeurer trop longtemps dans l'hacienda de crainte de rencontrer
quelque visage de connaissance.
Lorsque les deux jeunes gens furent seuls, ils placèrent Raimbaut en
faction dans l'antichambre, afin de ne pas être surpris, et, s'étant
retirés dans la chambre à coucher du comte, ils commencèrent une
longue et sérieuse conversation, pendant laquelle Ludovic mit le baron
au fait, en lui faisant une espèce de biographie, des personnes avec
lesquelles il était pour quelque temps appelé à vivre; il s'étendit
surtout sur le compte de don Melchior, dont il l'engagea à se méfier,
et il lui recommanda de ne pas oublier qu'il ne savait que quelques
mots d'espagnol, et qu'il ne le comprenait pas: ce point était
essentiel.
--J'ai vécu longtemps avec les Peaux-Rouges, répondit le jeune homme,
j'ai profité des leçons que j'ai reçues d'eux; Vous serez surpris
vous-même de la perfection avec laquelle je jouerai mon rôle.
--Je vous avoue que j'en suis surpris déjà, vous avez complètement
trompé mon attente; j'étais loin de croire à un tel résultat.
--Vous me flattez; je tâcherai de toujours mériter votre approbation.
--Mais j'y songe, mon cher Charles, reprit en souriant le comte, nous
sommes de vieux amis, des camarades de collège.
--Pardieu, nous nous sommes connus tout enfants, répondit l'autre de
même.
--Ne vous semble-t-il pas que, dans cette situation, nous devons nous
tutoyer?
--Cela me semble évident, la perfection du rôle l'exige.
--Eh bien, c'est convenu, je te tutoie et tu me tutoies.
--Je le crois bien, deux camarades comme nous.
Là-dessus, les deux jeunes gens se serrèrent cordialement la main, en
riant comme des écoliers en vacances.
Une partie de la journée s'écoula ainsi sans autre incident que la
présentation du baron Charles de Meriadec, par son ami le comte de la
Saulay, à doña Dolores et à son frère, don Melchior de la Cruz, double
présentation dont le prétendu baron se tira en comédien achevé.
Doña Dolores répondit par un gracieux et encourageant sourire au
compliment que le jeune homme crut devoir lui adresser.
Don Melchior se contenta de s'incliner sans lui répondre, en lui
lançant un regard louche sous ses prunelles.
--Hum! dit le baron lorsqu'il se retrouva avec le comte, ce don
Melchior me fait l'effet d'être une vilaine chenille.
--Je partage entièrement cette opinion, répondit nettement le comte.
Vers trois heures de l'après-dîner, doña Dolores fît demander aux
jeunes gens s'ils voulaient lui faire l'honneur de venir lui tenir
compagnie quelques instants, ils acceptèrent avec empressement et se
hâtèrent de se rendre près d'elle.
Ils croisèrent don Melchior dans la cour; le jeune homme ne leur parla
pas, mais il les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans
l'appartement de sa sœur.
Un mois s'écoula, sans que rien ne vînt troubler la monotone existence
des habitants de l'hacienda.
Le comte et son ami sortaient souvent en compagnie du mayordomo, soit
pour aller à la chasse, soit simplement pour se promener; quelquefois,
mais rarement, doña Dolores les accompagnait.
Maintenant que le comte n'était plus seul avec elle, elle paraissait
moins redouter de se trouver avec lui, parfois même elle semblait
y prendre un certain plaisir; elle accueillait favorablement ses
galanteries, souriait des saillies qui lui échappaient, et, en toutes
circonstances, lui témoignait une entière confiance.
Mais c'était surtout au soi-disant baron qu'elle montrait une
préférence marquée, soit que, le connaissant pour ce qu'il était
réellement, elle le jugeât sans importance, soit que, par pur caprice
de coquetterie féminine, elle se plût à jouer avec cette nature dont
elle ne soupçonnait pas l'indomptable énergie, et voulût essayer sur le
naïf jeune homme la puissance de ses charmes.
Dominique ne s'apercevait pas, ou feignait de ne pas s'apercevoir de
ce manège de la jeune fille; d'une politesse exquise avec elle, d'une
prévenance sans bornes, il demeurait cependant dans les strictes
limites qu'il s'était posées à lui-même, ne se souciant pas de donner
de la jalousie à un homme pour lequel il professait une sincère amitié
et qu'il savait être sur le point d'épouser doña Dolores.
Quant à don Melchior, son caractère s'était de plus en plus assombri,
ses absences étaient devenues plus longues et plus fréquentes, et,
dans les rares occasions où le hasard le mettait en présence des deux
jeunes gens, il répondait silencieusement à leur salut, sans daigner
leur adresser la parole; définitivement, la répugnance qu'il avait tout
d'abord éprouvée pour eux s'était, avec le temps, changée en une bonne
et forte haine mexicaine.
Cependant les événements politiques marchaient avec une rapidité
toujours croissante; les troupes de Juárez occupaient sérieusement la
campagne; déjà des éclaireurs de son parti avaient paru aux environs
de l'hacienda; on parlait vaguement de propriétés espagnoles prises
d'assaut, pillées, livrées aux flammes, et dont les maîtres avaient été
lâchement assassinés après avoir été mis à rançon par les guérilleros.
L'inquiétude était grande à l'Arenal: don Andrés de la Cruz, que
sa qualité d'Espagnol ne rassurait que médiocrement sur l'avenir,
prenait les précautions les plus exagérées pour ne pas être surpris
par l'ennemi; la question de l'abandon de l'hacienda pour se retirer à
Puebla avait même été plusieurs fois agitée, mais toujours elle avait
été repoussée par don Melchior avec obstination.
Cependant, la conduite étrange que, depuis que le comte se trouvait
dans l'hacienda, menait le jeune homme, son affectation à se tenir à
l'écart, ses absences fréquentes et prolongées, et, plus que tout,
les recommandations de don Olivier, dont la méfiance éveillée depuis
longtemps sans doute, et reposant sur des faits connus de lui seul,
avaient amené à l'hacienda la présence de Dominique sous le nom de
baron de Meriadec, éveillaient les soupçons du comte, soupçons
auxquels l'antipathie secrète qu'il éprouvait depuis le premier jour
pour Melchior, donnaient presque la force d'une certitude.
Le comte, après de mûres réflexions, s'était résolu de faire part
à Dominique et à Léo Carral de ses inquiétudes, lorsqu'un soir, en
entrant dans le patio, il rencontra don Melchior à cheval, se dirigeant
vers la porte de l'hacienda.
Le comte se demanda alors, comment à une heure aussi avancée (il était
environ neuf heures du soir), don Melchior osait, par une nuit sans
lune, se hasarder seul, dans la campagne, au risque de tomber dans une
embuscade des guérilleros de Juárez, dont les éclaireurs, ce qu'il
savait fort bien, rôdaient depuis quelques jours déjà aux environs de
l'hacienda.
Cette nouvelle sortie du jeune homme, que rien ne motivait en
apparence, dissipa les derniers doutes du comte, et l'affermit dans sa
résolution, de prendre immédiatement conseil de ses deux confidents.
En ce moment, Léo Carral traversait le patio; Ludovic l'appela.
Le mayordomo accourut aussitôt.
--Où allez vous donc ainsi? lui demanda le comte.
--Je ne saurais trop vous dire, seigneurie, répondit le mayordomo, je
suis ce soir, je ne sais pourquoi, plus inquiet qu'à l'ordinaire, et je
vais faire une visite autour de l'hacienda.
--C'est peut-être un pressentiment, dit le comte pensif, voulez-vous
que je vous accompagne?
--Je compte sortir et battre un peu l'estrade aux environs, reprit Ño
Leo Carral.
--Bien, faites seller mon cheval et celui de don Carlos, nous vous
rejoignons dans un instant.
--Surtout, seigneurie, n'emmenez pas de domestiques, faisons nos
affaires nous-mêmes, j'ai un projet; évitons toute chance de trahison.
--Convenu, dans dix minutes nous vous rejoindrons.
--Vous trouverez vos chevaux à la porte de la première cour. Je n'ai
pas besoin de vous recommander d'être armés.
--Soyez tranquille.
--Le comte rentra chez lui.
Dominique fut bientôt mis au courant des choses; tous deux quittèrent
aussitôt après l'appartement, et rejoignirent le mayordomo qui, déjà en
selle, les attendait devant la porte ouverte, de l'hacienda.
--Nous voici, dit le comte.
--Partons, répondit laconiquement Leo Carral.
Ils sautèrent sur leurs chevaux, et sortirent sans ajouter une parole.
Derrière eux, la porte de l'hacienda fut doucement refermée.
La rampe qui conduisait à la plaine fut descendue au grand trot.
--Eh! fit le comte au bout d'un instant, que signifie cela, sommes-nous
donc montés sur des chevaux spectres, qu'ils ne produisent aucun bruit
en marchant?
--Parlez plus bas, seigneurie, répondit le mayordomo, nous sommes
probablement entourés d'espions; quant à ce qui vous intrigue si fort,
ce n'est qu'une précaution toute simple, les sabots de vos chevaux sont
enveloppés dans des sacs de peau de mouton, remplis de sable.
--Diable! reprit Ludovic, il paraît alors que nous allons en expédition
secrète.
--Oui, seigneurie, secrète, et surtout fort importante.
--Qu'y a-t-il donc?
--Je me méfie de don Melchior.
--Mais songez donc, mon ami, que don Melchior est le fils de don
Andrés, son héritier.
--Oui, mais ainsi que nous disons ici du mauvais côté de la couverture,
sa mère était une Indienne, Zapotèque, dont je ne sais pourquoi mon
maître se coiffa, car elle n'était ni belle, ni bonne, ni spirituelle;
bref, de leur liaison, il résulta un enfant, cet enfant est don
Melchior. La mère mourut en couche, en suppliant don Andrés de ne
pas abandonner la pauvre créature, mon maître le promit, il reconnut
l'enfant et l'éleva, comme s'il eût été légitime lorsque quelques
années plus tard, il fit consentir sa femme à conserver l'enfant près
d'elle. Il fut donc élevé comme s'il eût été réellement fils légitime,
d'autant plus que doña Lucia de la Cruz mourut en ne donnant qu'une
fille à son mari.
--Ah! Ah! fit le comte, je commence à entrevoir la vérité.
--Tout alla bien pendant plusieurs années, don Melchior, fort bien
traité par son père, en arriva peu à peu à se persuader qu'à la mort de
don Andrés la fortune paternelle lui reviendrait en effet; mais il y a
un an environ, mon maître reçut une lettre à la suite de laquelle il
eut, avec son fils, une longue et sérieuse explication.
--Oui, oui, cette lettre lui rappelait les projets de mariage convenus
entre ma famille et la sienne et mon arrivée prochaine.
--Probablement, seigneurie; mais rien ne transpira de ce qui s'était
passé entre le père et le fils, seulement on remarqua que don Melchior,
qui n'a pas positivement un caractère gai, devint, à partir de cette
époque, sombre et acariâtre, recherchant la solitude et ne parlant
même à son père que lorsqu'il y était absolument contraint; lui, qui
ne faisait que de courtes et rares excursions au dehors, commença à
prendre un goût effréné pour la chasse, et se livra à des courses qui
souvent duraient plusieurs jours; votre arrivée subite à l'hacienda,
lorsque sans doute il espérait encore ne jamais vous voir, augmenta
dans des proportions effrayantes ses mauvaises dispositions, et je suis
convaincu que désespéré de voir lui échapper sans retour l'héritage
que, depuis si longtemps il convoite, il n'hésitera devant rien,
serait-ce un crime, pour s'en emparer. Voilà seigneurie, ce qu'il
était, je le crois, de mon devoir de vous apprendre; Dieu sait que, si
j'ai parlé, ce n'a été que dans une intention pure.
--Tout m'est expliqué maintenant, Ño Léo Carral, je suis, comme vous,
persuadé que Melchior médite une odieuse trahison contre l'homme auquel
il doit tout et qui est son père.
--Eh bien, dit Dominique, voulez-vous savoir mon opinion? Si l'occasion
s'en présente, ce sera œuvre pie de lui loger une balle dans sa
méchante cervelle; le monde sera de cette façon débarrassé d'un affreux
scélérat.
--Amen! dit le comte en riant.
En ce moment ils atteignirent la plaine.
--Seigneurie, voici où commencent pour nous les difficultés de
l'entreprise que nous tentons, dit alors le mayordomo, il nous faut
agir avec la plus extrême prudence, et surtout éviter de révéler notre
présence aux espions invisibles dont nous sommes sans doute entourés.
--Ne craignez rien, nous serons muets comme des poissons; passez donc
devant, sans crainte, nous marcherons dans vos pas à la mode des
Indiens sur le sentier de la guerre.
Le mayordomo prit la tête de la file et ils commencèrent à s'avancer
assez rapidement dans des sentiers qui s'enchevêtraient les uns dans
les autres et qui auraient formé un réseau inextricable pour tout autre
que Léo Carral.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la nuit était sans lune, le
ciel noir comme de l'encre. Un silence profond, interrompu à longs
intervalles par les cris stridents des oiseaux de nuit, planait sur la
campagne.
Ils continuèrent à s'avancer ainsi sans échanger une parole pendant
environ une demi-heure, enfin le mayordomo s'arrêta.
--Nous sommes arrivés, dit-il à voix basse, descendez de cheval, ici
nous sommes en sûreté.
--Croyez-vous? dit Dominique; il m'a semblé pendant la marche entendre
des cris d'oiseaux de nuit trop bien imités pour être vrais.
--Vous avez raison, reprit Léo Carral; ce sont les sentinelles ennemies
qui s'avertissent, nous avons été éventés, mais grâce à la nuit et à ma
connaissance des chemins, nous avons, provisoirement du moins, dépisté
ceux qui se sont mis à notre poursuite, ils nous cherchent dans une
direction opposée à celle où nous sommes.
--C'est aussi ce que j'ai cru comprendre, répondit Dominique.
Le comte écoutait avidement cette conversation, mais vainement, ce
que disaient les deux hommes était de l'hébreu pour lui; pour la
première fois depuis qu'il était au monde le hasard le plaçait dans
une situation aussi singulière; aussi l'expérience lui manquait-elle
complètement; il était loin de se douter qu'il avait traversé tous les
avant-postes d'un campement ennemi, avait passé à portée de pistolets
des sentinelles embusquées à droite et à gauche et échappé par miracle
peut-être vingt fois à la mort.
--Señores, débarrassez les chevaux des sacs dont ils n'ont plus besoin,
tandis que j'allumerai une torche d'_ocote_, dit alors Léo Carral.
Les jeunes gens obéirent, ils reconnaissaient tacitement le mayordomo
pour chef de l'expédition.
--Eh bien, est-ce fait? demanda au bout d'un instant le mayordomo.
--Oui, répondit le comte, mais nous n'y voyons goutte, vous n'allumez
donc pas votre torche?
--Elle est allumée, mais il serait par trop imprudent d'en montrer ici
la lumière; suivez-moi entraînant vos chevaux par la bride.
Il reprit la tête, pour les guider, et ils avancèrent de nouveau, mais
à pied, cette fois.
Bientôt une lueur brilla devant eux, et les éclaira assez pour leur
laisser distinguer les objets qui les entouraient.
Ils étaient dans une grotte naturelle; cette grotte s'ouvrait au fond
d'un couloir assez tortueux pour que la lueur de la torche ne fût pas
aperçue du dehors.
--Où diable sommes-nous ici? demanda le comte avec surprise.
--Vous le voyez, seigneurie, dans une grotte.
--Très bien, mais vous aviez une raison pour nous amener ici.
--Certes, j'en avais une, seigneurie, et cette raison la voici: cette
grotte, par un souterrain assez long, communique avec l'hacienda; ce
souterrain a plusieurs issues dans la campagne et deux dans l'hacienda
même. Des deux issues qui aboutissent à l'hacienda, il en est une que
moi seul connais, aujourd'hui même j'ai bouché l'autre; mais, redoutant
que don Melchior aie pendant ses promenades au dehors découvert la
grotte où nous sommes, j'ai voulu la visiter cette nuit, afin de la
murer solidement en dedans, et empêcher ainsi que nous soyons surpris.
--Parfaitement raisonné, Ño Leo Carral; les pierres ne manquent pas,
nous nous mettrons à l'œuvre lorsque vous voudrez.
--Un instant, seigneurie, assurons-nous d'abord que d'autres ne nous
ont pas précédés ici.
--Hum! Cela me semble assez difficile.
--Vous croyez, dit-il avec une légère ironie dans la voix.
Il prit la torche qu'il avait plantée dans un coin et se pencha sur le
sol, mais presqu'aussitôt il se redressa en poussant un cri de colère
et de rage.
--Qu'avez-vous? s'écrièrent les deux jeunes gens avec anxiété.
--Voyez, dit-il en leur indiquant le sol.
Le comte regarda.
--Nous sommes joués, dit-il au bout d'un instant, il est trop tard.
--Mais expliquez-vous, au nom du ciel! Je ne comprends rien à ce que
vous dites, moi, s'écria le comte.
--Tiens mon ami, reprit Dominique, vois-tu comme le sable est foulé?
Remarques-tu ces empreintes de pas qui courent dans tous les sens?
--Eh bien?
--Eh bien, mon pauvre ami, ces empreintes sont celles laissées par
les hommes conduits probablement par don Melchior, et qui ont pris ce
chemin pour s'introduire dans l'hacienda, où peut-être ils sont déjà.
--Non, reprit le mayordomo, les empreintes sont toutes fraîches; ils ne
sont entrés que quelques minutes avant nous. L'avance qu'ils ont n'est
rien, car arrivés au bout du souterrain il leur faudra démolir le mur
que j'ai construit, et il est solide, ne nous décourageons donc pas
encore, peut-être Dieu permettra-t-il que nous atteignions l'hacienda à
temps; venez, suivez-moi, hâtez-vous, abandonnez les chevaux; ah! C'est
le ciel qui m'a inspiré de ne pas boucher la seconde issue.
Agitant alors la torche pour en raviver la flamme, le mayordomo
s'élança en courant dans une galerie latérale, suivi par les deux
jeunes gens.
Le souterrain montait en pente douce; la route qu'ils avaient suivie
pour venir à la grotte, tournait autour de la colline sur laquelle
l'hacienda était bâtie; de plus, il leur avait fallu faire de nombreux
détours et marcher avec circonspection, c'est-à-dire assez lentement,
de peur d'être surpris, ce qui leur avait demandé un laps de temps
assez considérable; mais cette fois il n'en était plus ainsi, ils
couraient en ligne droite devant eux, ils accomplirent ainsi en moins
d'un quart d'heure ce qui, a cheval, avait exigé près d'une heure à
travers la campagne, et ils arrivèrent dans le jardin.
L'hacienda était silencieuse.
--Éveillez vos domestiques pendant que je sonnerai la cloche d'alarme,
dit le mayordomo; peut-être sauverons-nous l'hacienda!
Il se précipita vers la cloche dont les vibrations redoublées eurent
bientôt réveillé les habitants de l'hacienda qui accoururent à demi
vêtus, ne comprenant rien à ce qui se passait.
--Aux armes! Aux armes! criaient le comte et ses deux compagnons.
En deux mots, don Andrés fut mis au fait de la situation, et pendant
qu'il faisait placer sa fille dans son appartement sous la garde de
serviteurs dévoués, et organisait la défense autant du moins que le
permettaient les circonstances, le mayordomo suivi des deux jeunes gens
et de leurs domestiques, s'était élancé dans le jardin.
Ludovic et doña Dolores n'avaient échangé qu'une parole.
--Je vais là, chez mon père, avait-elle dit.
--J'irai vous y retrouver.
--Je vous attends, nul autre que vous ne m'approchera?
--Je vous le jure.
--Merci.
Ils s'étaient séparés.
Arrivés dans le jardin, les cinq hommes entendirent distinctement les
coups pressés que les assaillants frappaient contre la muraille.
Ils s'embusquèrent à portée de pistolet de l'issue, derrière des
massifs d'arbres et de fleurs.
--Mais ces gens sont donc des bandits, s'écria le comte, pour venir de
cette façon piller les honnêtes gens?
--Pardieu! Si ce sont des bandits, répondit en ricanant Dominique,
bientôt vous les verrez à l'œuvre et vous n'en douterez plus.
--Alors, attention! dit le comte, et recevons-les comme ils le méritent.
Cependant les coups redoublaient dans le souterrain; bientôt une pierre
se détacha, puis une autre, puis une troisième, et une brèche assez
grande s'ouvrit béante dans le mur.
Les guérilleros s'élancèrent avec un hurlement de joie qui se changea
aussitôt en rugissement de rage.
Cinq coups de feu confondus en un seul, avaient éclaté comme un
formidable roulement de tonnerre.
La bataille commençait.
XVI
L'ASSAUT
A l'effroyable décharge qui les avait accueillis en semant la mort
parmi eux, les guérilleros s'étaient rejetés en arrière avec épouvante,
surpris par ceux qu'ils comptaient surprendre, préparés à piller mais
non à combattre, leur première pensée fut de prendre la fuite, et un
désordre indescriptible se mit dans leurs rangs.
Les défenseurs de l'hacienda, dont le nombre s'était considérablement
accru, profitèrent de cette hésitation pour faire pleuvoir sur eux une
grêle de balles.
Cependant il fallait prendre un parti: ou avancer sous les balles, ou
renoncer à l'expédition.
Le propriétaire de l'hacienda était riche, les guérilleros le savaient;
depuis longtemps déjà ils désiraient s'emparer de ces richesses qu'ils
convoitaient et qu'à tort ou à raison, ils supposaient cachées dans
l'hacienda; il leur en coûtait de renoncer à cette expédition préparée
de longue main et dont ils se promettaient de si magnifiques résultats.
Cependant les balles pleuvaient toujours sur eux sans qu'ils osassent
se hasarder à franchir la brèche. Leurs chefs, plus intéressés qu'eux
encore à la réussite de leurs projets firent cesser toute hésitation
en s'armant résolument de pics et de marteaux non seulement pour
agrandir la brèche, mais encore pour éventrer complètement le mur,
car ils comprenaient que ce n'était que par une irruption soudaine et
irrésistible qu'ils parviendraient à renverser l'obstacle que leur
opposaient les défenseurs de l'hacienda.
Ceux-ci continuaient bravement à tirailler, mais leurs coups étaient
perdus pour la plupart, les guérilleros travaillant à l'abri et se
gardant bien de se montrer devant la brèche.
--Ils ont changé de tactique, dit le comte à Dominique; ils s'occupent
maintenant à renverser le mur, bientôt ils reviendront à l'assaut,
et, ajouta-t-il en jetant un triste regard autour de lui, nous serons
forcés, les hommes qui nous accompagnent ne sont pas capables de
résister à une attaque vigoureuse.
--Tu as raison, ami, la situation est grave, répondit le jeune homme.
--Que faire? répondit le mayordomo.
--Ah! Une idée! s'écria tout à coup Dominique en se frappant le front;
vous avez de la poudre ici?
--Oui, grâce à Dieu, elle ne nous manque pas, mais à quoi bon?
--Faites-en apporter un baril le plus tôt possible, je réponds du reste.
--C'est facile.
--Allez alors.
Le mayordomo s'éloigna en courant.
--Que veux-tu faire? demanda le comte.
--Tu verras, répondit le jeune homme dont le regard étincelait;
pardieu, c'est une triomphante idée qui m'est venue-là. Ces bandits
s'empareront probablement de l'hacienda, nous sommes trop faibles pour
leur résister et ce n'est pour eux qu'une affaire de temps, mais vive
Dieu il leur en cuira!
--Je ne te comprends pas!
--Ah! continua le jeune homme en proie à une exaltation fébrile, ah,
ils veulent s'ouvrir un large passage, je me charge de leur en faire
un, moi, sois tranquille.
En ce moment, le mayordomo revenait portant non pas un, mais trois
barillets de poudre sur une brouette; chacun de ces barils contenait
cent vingt livres de poudre environ.
--Trois barils! reprit joyeusement Dominique. Tant mieux, nous aurons
chacun le nôtre ainsi.
--Mais que veux-tu faire?
--Je veux les faire sauter. Vive Dieu! s'écria-t-il. Allons! A
l'œuvre, imitez-moi.
Il prit un baril et le défonça; le comte et Léo Carral firent de même.
--Maintenant, dit-il en s'adressant aux peones effrayés de ces
préparatifs sinistres, en arrière vous autres, mais continuez toujours
à tirer pour les inquiéter.
Les trois hommes demeurèrent seuls avec les deux domestiques du comte,
qui n'avaient pas voulu abandonner leur maître.
En quelques mots Dominique expliqua son projet à ses compagnons.
Ils se chargèrent des barils, et se glissant silencieusement derrière
les arbres, ils s'approchèrent de la grotte.