--Peut-être, ma sœur, répondit don Adolfo ou don Jaime, ne pourrai-je

demeurer que fort peu de temps près de vous, malgré mon vif désir de

vous donner plusieurs heures.

--Bien, bien, mon frère, dans le doute laissez José conduire votre

cheval au corral où il sera mieux que dans le patio.

--Faites comme il vous plaira, ma sœur.

--Vous entendez, José, dit la dame à un vieux serviteur, conduisez

Moreno au corral, bouchonnez-le avec soin, et donnez lui double ration

d'Alfalfa; venez, mon frère, ajouta-t-elle en passant son bras sous

celui de don Jaime.

Celui-ci ne fit pas d'objection, et tous deux entrèrent dans la maison.

La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était une salle à manger,

modestement meublée, mais avec ce goût et cette propreté qui dénotent

des soins assidus, le couvert était mis pour trois personnes.

--Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas, mon frère?

--Avec plaisir; mais avant tout, ma sœur, embrassons-nous, et

donnez-moi des nouvelles de ma nièce.

--Votre nièce sera ici dans un instant; quant à son cousin, il est

absent, ne le savez-vous pas?

--Je le croyais de retour.

--Pas encore, nous sommes même fort inquiets sur son compte, ainsi que

vous, il mène une vie assez mystérieuse; partant sans dire où il va,

demeurant souvent fort longtemps dehors, puis revenant sans dire d'où

il vient.

--Patience, Maria, patience! Ne savez-vous pas, répondit-il avec une

nuance de tristesse dans la voix, que c'est pour vous, pour votre fille

que nous travaillons? Un jour, prochain, je l'espère, tout s'éclaircira.

--Dieu le veuille, don Jaime, mais nous sommes bien seules et bien

inquiètes dans cette petite maison; le pays est dans un état de

bouleversement déplorable, les routes sont infestées de brigands, nous

tremblons à chaque instant que vous ou don Estevan ne soyez tombé entre

les mains de Cuellar de Carvajal ou del Rayo, ces bandits sans foi ni

loi, dont on nous fait chaque jour des récits effrayants.

--Rassurez-vous ma sœur, Cuellar, Carvajal et même... el Rayo,

répondit-il en souriant, ne sont pas aussi terribles qu'on se plaît

à vous les représenter; du reste, je ne vous demande plus qu'un peu

de patience: avant un mois, je vous le répète, ma sœur, tout mystère

cessera, justice sera faite.

--Justice! murmura doña Maria avec un soupir, cette justice me

rendra-t-elle mon bonheur perdu, mon fils...?

--Ma sœur, répondit-il avec une certaine solennité, pourquoi douter

de la puissance de Dieu? Espérez, vous dis-je.

--Hélas, don Jaime, comprenez-vous bien la portée de ce mot? Savez-vous

ce que c'est que de dire: espérez, à une mère?

--Maria, ai-je besoin de vous répéter que vous êtes, vous et votre

fille, les deux seuls liens qui me rattachent à la vie, que je vous

ai voué mon existence tout entière, sacrifiant pour vous voir un

jour heureuses, vengées et replacées dans le haut rang dont vous

n'auriez pas dû descendre, toutes les joies de la famille et toutes

les excitations de l'ambition! Le but que depuis si longues années je

poursuis avec tant de persévérance, avec une obstination si grande, ce

but, supposez-vous donc que vous me verriez si calme et si résolu, si

je n'avais pas la certitude d'être sur le point de l'atteindre? Ne me

connaissez-vous donc plus? N'avez-vous plus foi en moi?

--Si, si, mon frère, j'ai foi en vous! s'écria-t-elle en se laissant

aller dans ses bras; et voilà pourquoi je tremble sans cesse, même

lorsque vous me dites d'espérer, parce que, je sais que rien ne

saurait vous arrêter, que tout obstacle qui se dressera devant vous

sera renversé, tout péril affronté en face, et je redoute que vous ne

succombiez dans cette lutte insensée soutenue pour moi seul.

--Et pour l'honneur de notre nom, ma sœur, ne l'oubliez pas, afin de

rendre à un blason illustre sa splendeur ternie; mais brisons là; voici

ma nièce; de toute cette conversation, ne vous souvenez, que d'un seul

mot celui-ci que je vous répète: espérez!

--Oh! Merci, merci, mon frère, dit-elle en l'embrassant une dernière

fois.

En ce moment, une porte s'ouvrit et une jeune fille parut.

--Ah! Mon oncle, mon bon oncle, s'écria-t-elle en s'approchant de lui

avec empressement et lui tendant les joues qu'il baisa à plusieurs

reprises, enfin vous voilà, soyez le bienvenu.

--Qu'avez-vous? Carmen, mon enfant, lui dit-il avec affection, vos yeux

sont rouges, vous êtes pâle, vous avez encore pleuré.

--Ce n'est rien, mon oncle, folie de femme nerveuse et inquiète, voilà

tout; vous ne nous ramenez donc pas don Estevan?

--Non, répondit-il légèrement, il ne reviendra pas avant quelques

jours; mais du reste il se porte fort bien, ajouta-t-il, en échangeant

un regard d'intelligence, avec doña Maria.

--Vous l'avez-vu?

--Pardieu! Il y a deux jours à peine, je suis même un peu cause

de ce retard, c'est moi qui ai insisté pour qu'il ne revienne pas

encore, j'ai besoin de lui là-bas; mais est-ce que nous ne déjeunons

pas? Je meurs littéralement de faim, moi, dit-il, pour détourner la

conversation.

--Mais si, à l'instant nous n'attendions que Carmen; puisque la voilà,

mettons-nous à table; et elle frappa sur un timbre.

Le même vieux serviteur qui avait mis au corral le cheval de don Jaime

entra.

--Tu peux servir, José, lui dit doña Carmen.

On prit place autour de la table et le repas commença.

Nous tracerons en quelques lignes le portrait des deux dames, que les

exigences de notre récit nous ont obligé de mettre en scène.

La première, doña Maria, sœur de don Jaime, était une femme belle

encore, bien que ses traits flétris et fatigués, portassent les traces

de grandes douleurs: son port était noble, ses manières gracieuses, son

sourire doux et triste. Bien quelle n'eût que quarante-deux ans tout

au plus, ses cheveux avaient complètement blanchi, ils encadraient son

pâle et beau visage et formaient un contraste étrange avec ses sourcils

noirs et ses yeux vifs et brillants qui respiraient la force et la

jeunesse.

Doña Maria était entièrement vêtue de longs habits de deuil qui lui

donnaient une apparence religieuse et ascétique.

Doña Carmen, sa fille, avait vingt-deux ans au plus; elle était belle

comme sa mère, dont elle était le vivant portrait, l'avait été à

son âge. Tout en elle était gracieux et mignon; sa voix avait des

modulations d'une douceur extraordinaire, son front pur respirait la

candeur et de ses grands yeux noirs couronnés par des sourcils tracés

comme avec un pinceau et bordés de longs cils de velours, s'échappait

un regard doux et humide, rempli d'un charme étrange.

Son costume était simple: il se composait d'une robe de mousseline

blanche, serrée à la taille par un large ruban bleu et d'une mantille

de dentelle brodée.

Telles étaient les deux dames.

Malgré l'indifférence qu'il affectait, don Jaime l'aventurier était

visiblement inquiet et soucieux; parfois il demeurait la fourchette en

l'air oubliant de la porter à sa bouche et semblait écouter des bruits

perceptibles pour lui seul; d'autres fois, il tombait dans une rêverie

si profonde que sa sœur ou sa nièce étaient forcées de le rappeler à

lui-même en le touchant légèrement.

--Décidément, vous avez quelque chose, mon frère, ne put s'empêcher de

lui dire doña Maria.

--Oui, ajouta la jeune fille, cette préoccupation n'est pas naturelle,

mon oncle, elle nous inquiète; qu'avez-vous?

--Moi, rien, je vous assure, répondit-il.

--Mon oncle, vous nous cachez quelque chose.

--Vous vous trompez, Carmen, je ne vous cache rien, qui me soit

personnel du moins; mais en ce moment, il règne une telle agitation

dans la ville, que je vous avoue franchement que je redoute une

catastrophe.

--Serait-elle donc si prochaine?

--Oh! Je ne le pense pas; seulement, peut-être y aura-t-il du bruit,

des rassemblements, que sais-je? Je vous conseille sérieusement, si

vous n'y êtes pas absolument obligées, de ne pas sortir de chez vous

aujourd'hui.

--Oh! Ni aujourd'hui, ni demain, mon frère, répondit vivement doña

Maria; il y a longtemps déjà que nous ne sortons plus, excepté pour

aller à la messe.

--Même pour aller à la messe, d'ici à quelque temps, ma sœur, je crois

qu'il serait imprudent de vous risquer dans les rues.

--Le danger est-il donc si grand? fit-elle avec inquiétude.

--Oui et non, ma sœur; nous sommes dans un moment de crise où un

gouvernement est sur le point de tomber et d'être remplacé par un

autre; vous comprenez, n'est-ce pas, que le gouvernement qui tombe est

aujourd'hui impuissant à protéger les citoyens; par contre, celui qui

le remplacera n'a encore ni le pouvoir, ni la volonté sans doute, de

veiller à la sûreté publique; or, dans une circonstance comme celle-ci,

le plus sage est de se protéger soi-même.

--Vous m'effrayez réellement, mon frère.

--Mon Dieu, mon oncle, qu'allons-nous devenir? s'écria doña Carmen en

joignant les mains avec épouvante; ces Mexicains me font peur, ce sont

de véritables barbares.

--Rassurez-vous, ils ne sont pas aussi méchants que vous le supposez;

ce sont des enfants taquins, mal élevés, querelleurs, et voilà tout;

mais, au fond, leur cœur est bon; je les connais de longue date, et je

me porte garant de leurs bons sentiments.

--Mais vous savez, mon oncle, la haine qu'ils nous portent, à nous

autres Espagnols.

--Malheureusement, je dois convenir qu'ils nous rendent avec usure

le mal qu'ils accusent nos pères de leur avoir fait, et qu'ils

nous détestent cordialement; mais on ignore que vous et moi sommes

Espagnols, on vous croit _hijas del país_, ce qui pour vous est une

garantie; quant à don Estevan, il passe pour Péruvien, et moi, tout

le monde est convaincu que je suis Français; vous voyez donc bien

que le danger n'est pas aussi grand que vous le supposez, et qu'en

ne commettant pas d'imprudence vous n'avez, quant à présent, rien à

redouter; d'ailleurs, vous ne demeurerez pas sans protecteurs, je ne

vous laisserai pas seules dans cette maison avec un vieux domestique,

lorsqu'une catastrophe est aussi prochaine; ainsi, rassurez-vous.

--Est-ce que vous resterez avec nous, mon oncle?

--Ce serait avec le plus vif plaisir, ma chère enfant; malheureusement,

je n'ose vous le promettre, je crains que cela me soit impossible.

--Mais, mon oncle, quelles sont donc ces affaires si importantes?

--Chut, curieuse; donnez-moi un peu de feu pour allumer ma cigarette,

je ne sais ce que j'ai fait de mon mechero.

--Oui, répondit-elle en lui présentant une allumette, toujours votre

vieille tactique pour changer la conversation; tenez, mon oncle, vous

êtes un homme affreux.

Don Jaime se mit à rire sans répondre et alluma sa cigarette.

--A propos, dit-il au bout d'un instant, avez-vous vu quelqu'un du

rancho?

--Oui, il y a une quinzaine de jours, Loïck est venu avec sa femme

Thérèse, il nous a apporté quelques fromages et deux outres de pulque.

--Il n'a rien dit de l'Arenal?

--Non, tout y allait comme à l'ordinaire.

--Tant mieux.

--Il a seulement parlé d'un blessé.

--Ah! Ah! Eh bien?

--Mon Dieu, je ne me rappelle plus trop ce qu'il a dit.

--Attendez, mon oncle, je m'en souviens, moi; le voici textuellement:

Señorita, lorsque vous verrez votre oncle, veuillez l'avertir que le

blessé qu'il avait placé dans le souterrain, sous la garde de López, a

profité de l'absence de celui-ci pour s'échapper, et que, malgré toutes

nos recherches, il nous a été impossible de le retrouver.

--Malédiction! s'écria don Jaime, avec fureur, pourquoi cet imbécile de

Dominique ne l'a-t-il pas laissé mourir comme une bête féroce; je me

doutais que cela finirait ainsi!

Mais, remarquant la surprise qui se peignait sur le visage des deux

dames, à ces étranges paroles il se tut et feignant la plus complète

indifférence:

--Voilà tout? reprit-il.

--Oui, mon oncle, seulement il m'a bien recommandé de ne pas oublier de

vous en prévenir.

--Oh! La chose n'en valait pas la peine, mais c'est égal, chère enfant,

je vous remercie; maintenant, ajouta-t-il, en se levant de table, je

suis forcé de vous quitter.

--Déjà! s'écrièrent les deux dames en abandonnant vivement leurs sièges.

--Il le faut! A moins d'événements imprévus, je dois être cette nuit

à un rendez-vous fort éloigné d'ici; mais, j'aurai soin si je ne

puis revenir aussitôt que je l'espère, de me faire remplacer par don

Estevan, afin que vous ne demeuriez pas sans protecteurs.

--Ce ne sera pas la même chose.

--Je vous remercie; ah ça! Avant de nous séparer, causons un peu

d'affaires; l'argent que je vous ai remis la dernière fois que je vous

ai vues, doit être à peu près épuisé, n'est-ce pas?

--Oh! Nous ne dépensons pas beaucoup mon frère, nous vivons avec une

grande économie, il nous reste encore une certaine somme.

--Tant mieux, ma sœur, il est toujours préférable d'avoir, trop que

pas assez; donc, comme je suis assez riche en ce moment, j'ai mis de

côté, pour vous, une soixantaine d'onces, veuillez m'en débarrasser,

je vous prie.

Et fouillant dans son dolman, il en retira une longue bourse en soie

rouge, à travers les mailles de laquelle, on voyait étinceler l'or.

--Mais, c'est trop, mon frère; que voulez-vous que nous fassions d'une

si grosse somme?

--Ce que vous voudrez, ma sœur; cela ne me regarde pas, prenez

toujours.

--Puisque vous l'exigez.

--Pardieu, à propos, vous trouverez peut-être une quarantaine d'onces

en sus de la somme que je vous ai annoncée; elles serviront à votre

toilette, ma sœur, et à celle de Carmen, je veux qu'elle puisse se

faire élégante quand cela lui plaira.

--Mon bon oncle! s'écria la jeune fille, je suis sûre que vous vous

privez pour nous.

--Cela ne vous regarde pas, señorita, je veux vous voir belle, moi,

c'est mon caprice; votre devoir de nièce soumise, est de m'obéir, sans

vous permettre d'observations, allons, embrassez-moi toutes deux, et

laissez-moi partir, je n'ai que trop tardé déjà.

Les deux dames le suivirent dans le patio, où elles l'aidèrent à seller

Moreno, que doña Carmen bourrait de sucre en le flattant, ce dont le

noble animal, semblait être fort reconnaissant.

Au moment où don Jaime donnait l'ordre au vieux domestique d'ouvrir la

porte, le galop précipité d'un cheval se fit entendre au dehors; puis,

des coups redoublés furent frappés à la porte.

--Oh! Oh! fit don Jaime, qui donc nous arrive ici? Et il s'avança

résolument sous le zaguán.

--Mon oncle, mon frère! s'écrièrent les deux dames en essayant de

l'arrêter.

--Laissez-moi faire, dit-il, en les immobilisant d'un geste, sachons

qui nous arrive ainsi. Qui vive? cria-t-il.

--Ami, répondit-on.

--C'est la voix de Loïck, dit l'aventurier, et il ouvrit la porte.

Le ranchero entra.

--Dieu soit loué! s'écriât-il, en reconnaissant don Jaime, c'est le

ciel qui me fait vous rencontrer.

--Que se passe-t-il? demanda vivement l'aventurier.

--Un grand malheur, répondit-il, l'hacienda del Arenal a été prise par

la bande de Cuellar.

--¡Demonios! s'écria l'aventurier, en pâlissant de colère.

--Quand cela a-t-il eu lieu?

--Il y a trois jours.

L'aventurier l'entraîna vivement dans l'intérieur de la maison.

--As-tu faim? As-tu soif? lui dit-il.

--Depuis trois jours je n'ai ni bu ni mangé, tant j'avais hâte

d'arriver.

--Repose-toi, et mange, puis tu me raconteras ce qui s'est passé.

Les deux dames s'empressèrent de placer devant le ranchero, du pain,

de la viande et du pulque. Pendant que Loïck prenait la nourriture,

dont il avait un si pressant besoin, don Jaime marchait avec agitation

dans la salle. Sur un signe de lui, les dames s'étaient discrètement

retirées, le laissant seul avec le ranchero.

--As-tu fini? lui demanda-t-il, en voyant qu'il ne mangeait plus.

--Oui, répondit-il.

--Maintenant, te sens-tu en état de me raconter comment est arrivée la

catastrophe.

--Je suis à vos ordres, señor.

--Parle donc alors, je t'écoute.

Le ranchero, après avoir vidé un dernier verre de pulque pour

s'éclaircir la voix, commença son récit.

XV

DON MELCHIOR

Nous substituerons notre récit à celui du ranchero, qui d'ailleurs

ignorait beaucoup de particularités, ne connaissant que les faits,

tels qu'on les lui avait rapportés à lui-même, et faisant quelques pas

en arrière; nous reviendrons au moment précis où Olivier, car le le

lecteur l'a sans doute reconnu dans don Jaime, s'était séparé de doña

Dolores, et du comte, à deux lieues environ de l'hacienda del Arenal.

Doña Dolores, et les personnes qui l'accompagnaient, n'atteignirent

l'hacienda que quelques moments avant le coucher du soleil.

Don Andrés, inquiet de cette longue promenade, les reçut avec les

marques de la joie la plus vive.

Mais il les avait aperçus de loin, et en voyant Leo Carral avec eux, il

avait été rassuré.

--Ne demeurez plus aussi longtemps dehors, monsieur le comte, dit-il

à Ludovic, avec une sollicitude toute paternelle, je comprends tout le

plaisir que, sans doute, vous trouvez à galoper en compagnie de cette

petite folle de Dolores, mais vous ne connaissez pas ce pays, vous

pouvez vous égarer; de plus, les routes sont en ce moment infestées

par des maraudeurs, appartenant à tous les partis qui divisent cette

malheureuse république, et ces pícaros ne se font pas plus de scrupule

de tirer un coup de fusil à un galant-homme que d'abattre un coyote.

--Je crois vos craintes exagérées; monsieur, nous avons fait une

charmante promenade sans que rien de suspect ne soit venu la troubler.

Tout en causant, ils se rendirent à la salle à manger, où le dîner

était servi.

Le repas fut silencieux comme d'habitude, seulement la glace semblait

être rompue entre la jeune fille et le jeune homme, et ce qu'ils

n'avaient jamais fait jusqu'alors, ils causèrent réellement entre eux.

Don Melchior fut sombre et compassé comme toujours, et mangea sans

desserrer les dents, cependant, deux ou trois fois, étonné sans

doute de la bonne harmonie qui semblait régner entre sa sœur et

le gentilhomme français, il tourna la tête de leur côté; en leur

lançant des regards d'une expression singulière, mais les jeunes gens

feignirent de ne pas les remarquer, et continuèrent leur causerie à

demi voix.

Don Andrés était radieux; dans sa joie, il parlait haut, interpellait

tout le monde, buvait et mangeait comme quatre.

Quand on se leva de table, au moment de prendre congé, Ludovic arrêta

le vieillard.

--Pardon, fit-il, je désirerais vous dire un mot.

--Je suis à vos ordres, répondit don Andrés.

--Mon Dieu, je ne sais comment vous expliquer cela, monsieur, je crains

d'avoir agi un peu à la légère et d'avoir commis une faute contre les

convenances.

--Vous, monsieur le comte, répondit don Andrés, en souriant, vous me

permettrez de ne pas y croire.

--Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi; cependant,

je dois vous rendre juge de ce que j'ai fait.

--Alors, veuillez vous expliquer.

--Voici le fait, en deux mots, monsieur: pensant me rendre directement

à México, car vous savez que j'ignorais votre présence ici...

--En effet, interrompit le vieillard, continuez.

--Eh bien, j'avais écrit à un de mes amis intimes, attaché à la

légation française, pour lui annoncer mon arrivée d'abord, et ensuite

le prier de s'occuper à me trouver un appartement. Or, cet ami qui se

nomme le baron Charles de Meriadec et qui appartient à une très bonne

noblesse de France, accueillit favorablement ma demande, et se mit en

devoir de me procurer ce que je désirais. Sur ces entrefaites, j'appris

que vous habitiez cette hacienda, vous fûtes assez bon pour m'offrir

l'hospitalité; j'écrivis immédiatement au baron de laisser cette

affaire, parce que je resterais, sans doute, un laps considérable de

temps auprès de vous.

--En acceptant mon hospitalité, vous m'avez donné, monsieur le

comte, une preuve d'amitié et de confiance, dont je vous suis fort

reconnaissant.

--Je croyais tout terminer avec mon ami, monsieur, lorsque ce matin

j'ai reçu de lui un billet, dans lequel il m'annonce qu'il a obtenu un

congé et qu'il compte le passer près de moi.

--Ah! ¡Caramba! s'écria joyeusement don Andrés, l'idée est charmante,

et j'en remercierai monsieur votre ami.

--Vous ne le trouvez donc pas monsieur un peu sans gêne...?

--Qu'appelez-vous sans gêne, monsieur le comte? interrompit vivement

don Andrés; n'êtes-vous pas à peu près mon gendre?

--Mais, je ne le suis pas encore, monsieur.

--Cela ne tardera pas, grâce à Dieu; donc, vous êtes ici chez vous, et

libre d'y recevoir vos amis.

--Quand même ils seraient au nombre de mille, dit avec un sourire

sardonique, don Melchior, qui écoutait cette conversation.

Le comte feignit de croire à la bonne intention du jeune homme, et lui

répondit en s'inclinant:

--Je vous remercie, monsieur, de vous joindre à votre père en cette

circonstance, ce m'est une preuve du bon vouloir que vous me voulez

bien témoigner, chaque fois que l'occasion vous en est offerte.

Don Melchior comprit le sarcasme caché, sous ces paroles il s'inclina

avec roideur, et se retira en grommelant.

--Et quand arrive le baron de Meriadec? reprit don Andrés.

--Mon Dieu, monsieur, vous me voyez confus, mais puisqu'il faut tout

vous avouer, je crois qu'il arrivera demain au matin.

--Tant mieux, c'est un jeune homme?

--De mon âge à peu près, seulement, je dois vous prévenir, qu'il parle

fort mal l'espagnol, et qu'il le comprend à peine.

--Il trouvera ici avec qui parler français, vous avez eu raison de me

prévenir; sans cela; nous aurions été peu près pris à l'improviste, je

vais donner, ce soir même, l'ordre de lui préparer un appartement.

--Pardon, monsieur, mais je serais désespéré de vous occasionner le

plus léger dérangement.

--Oh! Ne vous inquiétez pas de cela, la place ne nous manque pas, grâce

à Dieu, et nous trouverons facilement à l'installer commodément.

--Ce n'est pas cela que je veux dire, monsieur, je connais votre

splendide hospitalité, seulement je crois que mieux vaudrait placer le

baron près de moi, mes domestiques le serviraient, mon appartement est

grand.

--Mais cela va horriblement vous gêner.

--Pas du tout, au contraire, j'ai plus de pièces qu'il ne m'en faut, il

en prendra une; de cette façon, nous pourrons causer tout à notre aise,

lorsque cela nous plaira; depuis deux ans que nous nous sommes vus,

nous avons bien des confidences à nous faire.

--Vous l'exigez, monsieur le comte?

--Je suis chez vous, monsieur, je n'ai donc rien à exiger, ce n'est

qu'une faveur que je vous demande, une prière que je vous adresse, pas

autre chose.

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, il sera fait selon votre

désir; ce soir même, si vous le permettez, tout sera mis en état.

Ludovic prit alors congé de don Andrés et se retira dans son

appartement; mais presque derrière lui arrivèrent des peones chargés

de meubles qui, en quelques instants, eurent changé son salon en une

chambre à coucher confortablement installée.

Le comte, dès qu'il fut seul avec son valet de chambre, le mit au

courant de tout ce qu'il devait savoir, pour jouer son rôle de façon à

ne pas commettre de bévues, puisqu'il s'était trouvé au rendez-vous et

avait vu Ludovic.

Le lendemain, vers neuf heures du matin, le comte fut averti qu'un

cavalier vêtu à l'européenne, et suivi d'un arriero, conduisant deux

mules chargées de malles et de coffres s'approchait de l'hacienda.

Ludovic ne douta pas que ce fût Dominique, il se leva et se hâta de se

rendre à la porte de l'hacienda; don Andrés s'y trouvait déjà afin de

faire à l'étranger les honneurs de sa propriété.

Le comte ne laissait pas d'être intérieurement assez inquiet de la

façon dont le vaquero porterait ce costume européen si mesquin et si

étriqué, et par cela même, si difficile à porter avec aisance; mais

il fut presque aussitôt rassuré à la vue du fier et beau jeune homme

qui s'avançait maîtrisant son cheval avec grâce, et ayant sur toute sa

personne un incontestable cachet de distinction. Un instant, il douta

que cet élégant cavalier fût le même homme qu'il avait vu la veille et

dont les manières franches mais légèrement triviales lui avaient fait

craindre pour le rôle qu'il entreprenait de jouer, mais il ne tarda pas

à être convaincu que c'était bien réellement Dominique qui se trouvait

devant lui.

Les deux jeunes gens se jetèrent dans les bras l'un de l'autre avec les

témoignages de la plus vive amitié, puis le comte présenta son ami à

don Andrés.

Les nuits mexicaines · 第 10 / 29 段