--Pas tout à fait; je sais bien qu'entre gentilshommes la parole vaut

le jeu; mais quand il s'agit d'affaires, ce n'est plus cela; je vous

crois riche, très riche même, puisque vous le dites et que vous

m'offrez cinquante mille piastres; mais qui me prouve que le moment

arrivé de vous acquitter envers moi, vous serez, malgré le vif désir

que vous en aurez, en état de le faire?

Don Antonio, tandis que le guérillero lui posait ainsi nettement la

question, était en proie à une colère sourde, qui vingt fois fut sur le

point d'éclater, mais heureusement il se retînt et parvint à conserver

son sang-froid.

--Alors, que désirez-vous? lui demanda-t-il d'une voix étouffée.

--Rien quant à présent, señor; laissez-nous terminer notre révolution.

Dès que nous serons entrés à México, ce qui, je l'espère pour vous et

pour moi, ne sera pas long, vous me conduirez chez un banquier que je

connais; il répondra de la somme et tout sera dit. Cela vous convient

ainsi?

--Il le faut bien; mais d'ici là?

--Nous avons à nous occuper de choses plus pressées, quelques jours

de plus ou de moins ne signifient rien, et maintenant que, quant à

présent, nous n'avons plus rien à nous dire, permettez-moi de prendre

congé de vous, cher seigneur.

--Vous êtes libre de vous retirer, señor, répondit sèchement don

Antonio.

--Je vous baise les mains, cher seigneur; à l'avantage de bientôt vous

revoir.

--Adieu.

Don Felipe salua cavalièrement l'Espagnol, tourna sur les talons,

rejoignit sa troupe, monta à cheval et repartit à toute bride suivi de

ses partisans.

Quant à don Antonio, il reprit tout pensif et au petit pas le chemin

de México, où il arriva deux heures plus tard.

--Oh! murmura-t-il en s'arrêtant devant la maison qu'il habitait, Calle

de Tacuba, malgré le ciel et l'enfer je réussirai!

Que signifiaient ces paroles sinistres qui semblaient résumer sa longue

méditation?

Footnote 1: La Chambre des Notables se compose de 28 membres; 23 étaient

présents, la majorité en faveur de Miramón fut de 19 voix contre 1 et

trois billets blancs. G. A.]

[Footnote 2: 3,300,000 de francs.]

XIII

LES BONS DE LA CONVENTION

Des reflets rougeâtres zébraient les cimes neigeuses du Popocatepelt,

les dernières étoiles s'éteignaient dans le ciel, des lueurs d'opale

teintaient le sommet des édifices; le jour commençait à peine à

poindre. México dormait encore; ses rues silencieuses n'étaient,

à longs intervalles, sillonnées que par le pas hâtif de quelques

Indiens, arrivant des pueblos des environs pour vendre leurs fruits et

leurs légumes. Seules, quelques boutiques de pulqueros entrouvraient

timidement leurs portes, et se préparaient à verser aux consommateurs

du matin la dose de liqueur forte, prologue obligé du travail de chaque

jour.

La demie après quatre heures sonna au Sagrario.

En ce moment un cavalier sortit de la rue de Tacuba, traversa au grand

trot la Plaza Mayor, et vint tout droit s'arrêter à la porte du palais

de la Présidence, gardée par deux sentinelles.

--Qui vive? cria un des factionnaires.

--Ami, répondit le cavalier.

--Passez au large.

--Non pas, reprit le cavalier, c'est ici que j'ai affaire.

--Vous voulez entrer au palais?

--Oui!

--Il est trop matin, revenez dans deux heures.

--Dans deux heures il sera trop tard, c'est tout de suite que

j'entrerai.

--Bah! fit en goguenardant le factionnaire, et s'adressant à son

compagnon: Que penses-tu de cela, Pedrito? lui dit-il.

--Eh! Eh! fit l'autre en ricanant, je pense que ce cavalier est

étranger sans doute, qu'il se trompe et qu'il s'imagine être à la porte

d'un mesón.

--Assez de grossièretés, drôles, dit sévèrement le cavalier, je n'ai

perdu que trop de temps déjà; prévenez l'officier de garde, hâtez-vous.

Le ton employé par l'inconnu parut faire une forte impression sur les

soldats. Après s'être un instant concerté entre eux à voix basse, comme

après tout l'inconnu était dans son droit et que ce qu'il demandait

était prévu par leur consigne, ils se décidèrent enfin à le satisfaire,

en frappant de la crosse de leur fusil contre la porte.

Au bout de deux ou trois minutes, cette porte s'ouvrit et livra passage

à un sergent facile à reconnaître au cep de vigne, insigne de son

grade, qu'il tenait à la main gauche.

Après s'être informé auprès des factionnaires des motifs de leur appel,

il salua poliment l'étranger, le pria d'attendre un instant et rentra

laissant la porte ouverte derrière lui, mais presque aussitôt il

reparut précédant un capitaine en grande tenue de service.

Le cavalier salua le capitaine et réitéra la demande qu'il avait

précédemment adressée aux factionnaires.

--Je suis désespéré de vous refuser, señor, répondit l'officier, mais

la consigne nous défend d'introduire qui que ce soit dans le palais

avant huit heures du matin; veuillez donc, si la cause qui vous amène

est sérieuse, revenir à l'heure que je vous indique, rien ne s'opposera

à votre introduction. Et il s'inclina comme pour prendre congé.

--Pardon, capitaine, reprit le cavalier, encore un mot, s'il vous plaît.

--Dites, señor.

--C'est que ce mot, il est inutile qu'un autre que vous l'entende.

--Rien de plus aisé, señor, répondit l'officier en s'approchant jusqu'à

toucher l'inconnu; maintenant parlez, je vous écoute.

Le cavalier se pencha de côté et murmura à voix basse quelques paroles

que l'officier écouta avec les marques de la plus profonde surprise.

--Êtes-vous satisfait maintenant, capitaine?

--Parfaitement, señor; et se tournant vers le sergent immobile à

quelques pas: Ouvrez la porte, dit-il.

--Inutile, répondit le cavalier, si vous le permettez, je descendrai

ici, un soldat gardera mon cheval.

--Comme il vous plaira, señor.

Le cavalier mit pied à terre et jeta la bride au sergent, qui s'en

empara en attendant qu'un soldat le vînt remplacer.

--Maintenant, capitaine, reprit l'étranger, si vous voulez mettre le

comble à votre complaisance en me servant de guide et me conduisant

vous-même auprès de la personne qui m'attend, je suis à vos ordres.

--C'est moi qui suis aux vôtres, señor, répondit l'officier et puisque

vous le désirez j'aurai l'honneur de vous conduire.

Ils entrèrent alors dans le palais, laissant derrière eux le sergent et

les deux factionnaires en proie à la plus grande surprise.

Précédé par le capitaine, le cavalier traversa plusieurs pièces qui

malgré l'heure matinale de la journée étaient déjà encombrées, non

de visiteurs, mais d'officiers de tous grades, de sénateurs et de

conseillers de la cour suprême qui semblaient avoir passé la nuit au

palais.

Une grande agitation régnait dans les groupes où se trouvaient

confondus des militaires, des membres du clergé et des représentants du

haut commerce; on parlait avec une certaine vivacité, bien qu'à voix

basse; l'expression générale des physionomies était sombre et soucieuse.

Les deux hommes atteignirent enfin la porte d'un cabinet gardé par deux

sentinelles; un huissier, la chaîne d'argent au cou, marchait lentement

de long en large; à la vue des deux hommes, il s'approcha vivement

d'eux.

--Vous êtes arrivé, señor, dit le capitaine.

--Il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, señor, et à vous

adresser mes remercîments pour votre obligeance, répondit le cavalier.

Ils se saluèrent et le capitaine retourna à son poste.

--Son Excellence ne peut recevoir en ce moment. Il y a eu cette nuit

conseil extraordinaire; son Excellence a donné l'ordre qu'on le laisse

seul, dit l'huissier, en saluant sèchement l'inconnu.

--Son Excellence fera une exception en ma faveur, répondit doucement le

cavalier.

--J'en doute, señor; l'ordre est général, je n'oserais pas me hasarder

à y manquer.

L'étranger parut réfléchir un instant.

L'huissier attendait, étonné sans doute que l'inconnu persévérât à

demeurer là.

Celui releva enfin la tête:

--Je comprends, señor, dit-il, tout ce que l'ordre que vous avez reçu

a de sacré pour vous, je n'ai donc pas l'intention de vous engager à y

désobéir, cependant, comme le sujet qui m'amène est de la plus haute

gravité, laissez-moi vous prier de me rendre un service.

--Je ferai, señor, pour vous obliger tout ce qui sera compatible avec

les devoirs de ma charge.

--Je vous remercie, señor; d'ailleurs, je vous certifie, et bientôt

vous aurez la preuve de ce que j'avance, que, loin de vous réprimander,

son excellence le président vous saura bon gré de m'avoir laissé

pénétrer jusqu'à lui.

--J'ai eu l'honneur de vous faire observer, señor...

--Laissez-moi vous expliquer ce que je désire de vous, interrompit

vivement l'étranger, puis vous me direz si vous pouvez ou non me rendre

le service que je vous demande.

--C'est juste, parlez, señor.

--Je vais écrire un mot sur une feuille de papier, ce papier, sans

prononcer un mot, vous le placerez sous les yeux du président; si son

Excellence ne vous dit rien, je me retirerai, vous voyez que ce n'est

pas difficile et que vous ne transgressez en aucune façon les ordres

que vous avez reçus.

--C'est vrai, répondit l'huissier avec un lin sourire, mais je les

tourne.

--Y voyez-vous quelque difficulté?

--Il est donc bien nécessaire que vous voyiez son Excellence le

président ce matin? reprit l'huissier, sans répondre à la question qui

lui était adressée.

--Señor don Livio, répondit l'étranger d'une voix grave, car bien que

vous ne me connaissiez pas je vous connais moi, je sais quel est votre

dévouement au général Miramón, eh bien, sur mon honneur et ma foi de

chrétien, je vous jure qu'il y a pour lui la plus grande urgence à ce

que je le voie sans délai.

--Cela suffit, señor, répondit sérieusement l'huissier, si cela ne

dépend que de moi dans un instant vous serez près de lui; voici sur

cette table, papier, plumes et encre, écrivez.

Le cavalier le remercia, prit une plume et en grosses lettres, sur une

feuille blanche, à peu près au milieu il écrivit ce seul mot: ADOLFO .°.

suivi de trois points placés en triangle, puis il remit la feuille tout

ouverte à l'huissier.

--Tenez, lui dit-il.

L'huissier le regarda avec étonnement.

--Comment, s'écria-t-il, vous êtes...

--Silence! fit l'étranger en posant son doigt sur sa bouche.

--Oh! vous entrerez, reprit l'huissier, et soulevant la portière il

ouvrit la porte et disparut.

Mais presqu'aussitôt la porte se rouvrit et une voix fortement timbrée,

voix qui n'était pas celle de l'huissier, cria à deux reprises de

l'intérieur du cabinet:

--Entrez, entrez!

L'étranger entra.

--Venez donc, reprit le président, venez donc, cher don Adolfo; c'est

le ciel qui vous envoie, et il s'avança vers lui en lui tendant la main.

Don Adolfo serra respectueusement la main du président et s'assit sur

un fauteuil auprès de lui.

Au moment où nous le mettons en scène, le président Miramón, ce général

dont le nom était dans toutes les bouches et qui passait à juste

titre pour le premier homme de guerre du Mexique comme il en était le

meilleur administrateur, était un tout jeune homme; il avait _vingt-six

ans_ à peine, et pourtant que de grandes et nobles actions il avait

accomplies depuis trois ans qu'il était au pouvoir!

Au physique, sa taille était élégante et bien prise, ses manières

pleines de laisser-aller, sa démarche noble, ses traits fins,

distingués remplis de finesse, respiraient l'audace et la loyauté, son

front large était déjà plissé sous l'effort de la pensée, ses yeux

noirs bien ouverts, avaient un regard droit et clair dont la profondeur

inquiétait parfois ceux sur lesquels il se fixait; son visage un peu

pâle et ses yeux bordés d'un large cercle bistré témoignaient d'une

longue insomnie.

--Ah! fit-il joyeusement en se laissant tomber dans un fauteuil, voilà

mon bon génie de retour, il va me rapporter mon bonheur envolé.

Don Adolfo hocha tristement la tète.

--Que veut dire ce mouvement, mon ami? reprit le président.

--Cela veut dire, général, que je crains qu'il ne soit trop tard.

--Trop tard? Comment cela, ne me croyez-vous donc pas capable de

prendre une éclatante revanche de mes ennemis?

--Je vous crois capable de toutes les grandes et nobles actions,

général, répondit-il; malheureusement la trahison vous entoure de

toutes parts, vos amis vous abandonnent.

--Ce n'est que trop vrai, dit le général avec amertume; le clergé et le

haut commerce, dont je me suis fait le protecteur, que j'ai toujours et

partout défendus, me laissent égoïstement user mes dernières ressources

à les protéger, sans daigner me venir en aide; ils me regretteront

bientôt, si, ce qui n'est que trop probable, je succombe par leur faute.

--Oui, c'est vrai, général, et dans le conseil que cette nuit vous avez

tenu, vous vous êtes sans doute assuré d'une manière définitive des

intentions de ces hommes auxquels vous avez tout sacrifié.

--Oui, répondit-il, en fronçant le sourcil et en scandant amèrement ses

paroles, à toutes mes demandes, à toutes mes observations, ils n'ont

fait qu'une seule et même réponse: Nous ne pouvons pas; c'était un mot

d'ordre convenu entre eux!

--Votre position doit alors, pardonnez-moi cette franchise, général,

votre position doit être extrêmement critique.

--Dites précaire et vous approcherez de la vérité, mon ami; le trésor

est vide complètement sans qu'il me soit possible de le remplir de

nouveau; l'armée, qui depuis deux mois n'a pas reçu de solde, murmure

et menace de se débander; mes officiers passent les uns après les

autres à l'ennemi; celui-ci s'avance à marche forcée sur México: voilà

la situation vraie, comment la trouvez-vous?

--Triste, horriblement triste, général, et, pardon de cette question,

que comptez-vous faire pour parer au danger?

Le général, au lieu de lui répondre, lui jeta à la dérobée un regard

perçant.

--Mais avant, d'aller plus loin, reprit don Adolfo, permettez-moi,

général, de vous rendre compte de mes opérations à moi.

--Oh! Elles ont été heureuses, j'en suis convaincu, répondit en

souriant le général.

--J'ai l'espoir que vous les trouverez telles, Excellence;

m'autorisez-vous à vous faire mon rapport?

--Faites, faites, mon ami, j'ai hâte d'apprendre ce que vous avez

accompli pour la défense de notre noble cause.

--Oh! Permettez, général, dit vivement don Adolfo, je ne suis qu'un

aventurier moi, mon dévouement vous est tout personnel.

--Bon, je m'entends, voyons un peu ce rapport.

--D'abord, j'ai réussi à enlever au général Degollado les débris de la

conducta volée par lui à la Laguna Seca.

--Bon, ceci est de bonne guerre, c'est avec l'argent de cette conducta

qu'il m'a pris Guadalajara. Oh! Castillo! Enfin, combien à peu près?

--Deux cents soixante mille piastres.

--Hum! Un assez beau chiffre.

--N'est-ce pas? J'ai ensuite surpris ce bandit de Cuellar, puis son

digne associé Carvajal, enfin leur ami Felipe Irzabal a aussi eu maille

à partir avec moi, sans compter quelques partisans de Juárez que leur

mauvaise étoile a placés sur ma route.

--Bref, le total de ces diverses rencontres, mon ennemi...

--Neuf cents et quelques mille piastres; les guérilleros de l'intègre

Juárez sont bons à tondre, ils ont les coudées franches et en profitent

pour s'engraisser en pêchant largement en eau trouble; pour nous

résumer, je vous apporte environ douze cents mille piastres qui vous

seront amenées sur des mules avant une heure, et que vous serez libre

de verser à votre trésor.

--Mais ceci est magnifique!

--On fait ce qu'on peut, général.

--Diable, mais si tous mes amis battaient la campagne avec d'aussi

beaux résultats, je serais bientôt riche et en état de soutenir

vigoureusement la guerre; malheureusement, il n'en est point ainsi;

mais cette somme, ajoutée à ce que je suis parvenu à me procurer d'un

autre côté, me forme un assez joli denier.

--Comment, de quelle autre somme parlez-vous, général? Vous avez donc

trouvé de l'argent?

--Oui, dit-il avec une certaine hésitation; un de mes amis, attaché à

l'ambassade espagnole, m'a suggéré un moyen.

Don Adolfo bondit comme s'il avait été piqué par un serpent.

--Calmez-vous, mon ami, dit vivement le général, je sais que vous êtes

l'ennemi du duc; cependant, depuis son arrivée au Mexique, il m'a rendu

de grands services, vous ne sauriez le nier.

L'aventurier était pâle et sombre, il ne répondit pas; le général

continua; comme toutes les âmes loyales, il éprouvait le besoin de se

disculper d'une mauvaise action, bien que la nécessité seule la lui eût

fait commettre.

--Le duc, dit-il, après la défaite de Silao, lorsque tout me manquait

à la fois, est parvenu à faire reconnaître mon gouvernement par

l'Espagne; ce qui m'a été fort utile, vous en conviendrez, n'est-ce pas?

--Oui, oui, j'en conviens, général. Oh, mon Dieu! Ce qu'on m'a dit est

donc vrai.

--Et que vous a-t-on dit?

--Que, devant le refus obstiné du clergé et du haut commerce de vous

venir en aide, réduit à la dernière extrémité, vous avez pris une

résolution terrible.

--C'est vrai, fit le général en baissant la tête.

--Mais peut-être n'est-il pas trop tard encore; je vous apporte de

l'argent, votre situation est changée, et, si vous me le permettez, je

vais...

--Écoutez, dit le général en le retenant d'un geste.

La porte venait de s'ouvrir.

--N'ai-je pas défendu qu'on me dérange? dit le président à l'huissier

qui se tenait incliné devant lui.

--Le général Márquez, Excellence, répondit impassiblement l'huissier.

Le président tressaillit, une légère rougeur envahit son visage.

--Qu'il entre, dit-il d'une voix brève.

Le général Márquez parut.

--Eh bien? lui demanda le président.

--C'est fait, répondit laconiquement le général, l'argent est versé au

Trésor.

--Comment cela s'est-il passé? reprit le président avec un

imperceptible tremblement dans la voix.

--J'avais reçu de Votre Excellence l'ordre de me rendre, avec une

force respectable, à la légation de Sa Majesté britannique et de

demander au représentant anglais la remise immédiate des fonds destinés

à servir au paiement des détenteurs de bons de la dette anglaise,

faisant observer au représentant que cette somme était, en ce moment,

indispensable à Votre Excellence, afin de mettre la ville en état

de défense; de plus, je lui engageai la parole de Votre Excellence

pour la restitution de cette somme, qui ne devait être considérée que

comme un prêt de quelques jours seulement, lui offrant, du reste, de

concerter avec Votre Excellence le mode de paiement qui lui serait le

plus agréable; à toutes mes observations, le représentant anglais se

borna à répondre que cet argent ne lui appartenait pas, qu'il n'en

était que le dépositaire responsable, et qu'il lui était impossible

de s'en dessaisir. Reconnaissant que toutes mes objections devaient

échouer devant une résolution inébranlable, après plus d'une heure de

pourparlers inutiles, je résolus enfin d'exécuter la dernière partie

des ordres que j'avais reçus: je fis briser par mes soldats le sceau

officiel et les coffres de la Légation, et j'enlevai tout l'argent qui

s'y trouvait, en ayant soin toutefois de faire compter devant témoins

la somme à deux reprises, pour bien constater le montant de l'argent

que je m'appropriais, afin de le rendre intégralement plus tard; j'ai

donc fait enlever un million quatre cent mille piastres [1], qui ont

été immédiatement transportées au palais par mes ordres.

Après ce narré succinct, le général Márquez s'inclina, comme un homme

convaincu qu'il a parfaitement fait son devoir et qui attend des

compliments.

--Et le représentant anglais, demanda le président, qu'a-t-il fait

alors?

--Après avoir protesté, il a amené son pavillon, et, suivi de tout le

personnel de la Légation, il est sorti de la ville, en déclarant qu'il

rompait toute relation avec le gouvernement de Votre Excellence, et

que, devant l'acte inique de spoliation dont il était victime, ce sont

ses propres expressions, il se retirait à Jalapa, en attendant les

nouvelles instructions du gouvernement britannique.

--C'est bien, général, je vous remercie; j'aurai l'honneur de causer

plus amplement avec vous dans un instant.

Le général salua et se retira.

--Vous le voyez, mon ami, dit le président, maintenant il est trop tard

pour rendre cet argent.

--Oui, le mal est sans remède, malheureusement.

--Que me conseillez-vous?

--Général, vous êtes au fond d'un gouffre; votre rupture avec

l'Angleterre est le plus grand malheur qui pouvait vous arriver dans

les circonstances présentes; il vous faut vaincre ou mourir!

--Je vaincrai! s'écria le général avec feu.

--Dieu le veuille! répondit tristement l'aventurier, car la victoire

seule peut vous absoudre.

Il se leva.

--Vous me quittez déjà? lui demanda le président.

--Il le faut, Excellence; ne dois-je pas faire transporter ici,

l'argent que moi du moins j'ai pris à vos ennemis?

Miramón baissa tristement la tête.

--Pardon, général, j'ai tort, je n'aurais pas dû parler ainsi; ne

sais-je pas par moi-même que l'infortune est une mauvaise conseillère?

--N'avez-vous rien à me demander?

--Si, un blanc-seing.

Le général le lui donna aussitôt.

--Tenez, lui dit-il; vous reverrai-je avant votre départ de México?

--Oui, général; un mot encore.

--Dites.

--Méfiez-vous de ce duc espagnol: cet homme vous trahit!

Il prit alors congé du président et se retira.

[Footnote 1: 6,000,000 de notre monnaie.]

XIV

LA MAISON DU FAUBOURG

A la porte du palais, don Adolfo retrouva son cheval tenu en bride

par un soldat, il se mit aussitôt en selle, et, après avoir jeté une

piécette à l'assistant, il traversa de nouveau la place Mayor et

s'engagea dans la calle de Tacuba.

Il était environ neuf heures du matin; les rues étaient encombrées de

piétons, de cavaliers, de voitures et mêmes de charrettes, allant et se

croisant dans tous les sens, la ville vivait enfin de cette existence

fébrile des capitales, dans les moments de crise, où tous les visages

sont inquiets, tous les regards soupçonneux, où les conversations ne

se tiennent qu'à voix basse et où l'on est toujours prêt à supposer

un ennemi dans l'étranger inoffensif que le hasard fait subitement

rencontrer.

Don Adolfo, tout en s'avançant rapidement à travers les rues, ne

manquait pas d'observer ce qui se passait autour de lui, cette

inquiétude mal déguisée, cette anxiété croissante de la population, ne

lui échappaient pas; sérieusement attaché au général Miramón dont le

beau caractère, les grandes idées et surtout son réel désir du bien de

son pays l'avaient séduit, il éprouvait un chagrin intérieur, profond,

à la vue de l'abattement général des masses, et de la désaffection du

peuple pour le seul homme qui en ce moment l'aurait pu, s'il avait été

loyalement soutenu, sauver du gouvernement de Juárez, c'est-à-dire

de l'anarchie organisée par le terrorisme du sabre. Il continua

d'avancer sans paraître s'occuper de ce qui se faisait, ni de ce qui

se disait dans les rassemblements groupés sur le pas des portes, au

seuil des boutiques et au coin des rues, rassemblements dans lesquels,

l'enlèvement des bons de la convention anglaise par le général Márquez

sur l'ordre péremptoire du président de la république était dans toutes

les bouches et apprécié de mille façons différentes.

Cependant, en entrant dans les faubourgs, don Adolfo trouva la

population plus calme; la nouvelle n'y était encore que peu répandue,

et ceux qui la connaissaient paraissaient fort peu s'en soucier, ou

peut-être trouvaient-ils tout simple cet acte d'autorité arbitraire du

pouvoir.

Don Adolfo comprit parfaitement cette nuance: les habitants de

faubourgs, pauvres pour la plupart, appartenant à la classe infime de

la population, demeuraient indifférents à un acte qui ne les pouvait

atteindre, et dont seuls, les riches négociants de la cité, devaient se

trouver lésés.

Arrivé enfin proche la Garita ou porte de Belén, il s'arrêta devant

une maison isolée, d'apparence modeste sans être pauvre, et dont la

porte était fermée avec soin.

Au bruit des pas du cheval, une croisée s'était entr'ouverte, un cri

de joie était parti de l'intérieur de la maison, et un moment après la

porte s'ouvrit toute grande et lui livra passage.

Don Adolfo entra, traversa le zaguán, pénétra jusqu'au patio, où il mit

pied à terre, et attacha la bride de son cheval à un anneau scellé dans

le mur.

--Pourquoi prendre ce soin, don Jaime? dit d'une voix douce et

mélodieuse, une dame, en paraissant dans le patio; avez-vous donc

l'intention de nous quitter aussi promptement?

Les nuits mexicaines · 第 9 / 29 段