je parle assez couramment votre langue pour vous remercier de vos
cordiales paroles, dont je vous suis très reconnaissant.
--Ah! Pardieu, monsieur, vous me ravissez, voilà une charmante
surprise; veuillez, je vous prie, accepter ma main et me considérer
comme entièrement à votre disposition.
--De grand cœur, monsieur, et merci, bientôt nous nous connaîtrons
davantage, et alors vous me compterez, je l'espère, au nombre de vos
amis.
Sur ces mots, les deux jeunes gens se serrèrent chaleureusement la
main.
--Êtes-vous content, mon ami? demanda doña Dolores.
--Vous êtes une fée, chère enfant, répondit Olivier avec émotion, vous
ne sauriez vous imaginer combien vous me rendez heureux.
Et il posa un respectueux baiser sur le front pur que la jeune fille
inclina devant lui.
--Maintenant, reprit-il en changeant de ton, occupons-nous de notre
affaire, le temps presse; mais il nous manque quelqu'un encore.
--Qui donc? demanda la jeune fille.
--Leo Carral, laissez-moi l'appeler; et, portant à ses lèvres un
sifflet d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.
Presque aussitôt le galop d'un cheval se fit entendre dans le lointain,
se rapprocha rapidement et le mayordomo ne tarda pas à paraître.
--Arrivez, arrivez, Léo, lui cria l'aventurier.
--Me voici, señor, répondit le mayordomo, tout à vos ordres.
--Ecoutez-moi bien, reprit Olivier, en s'adressant à doña Dolores,
l'affaire est grave, je suis contraint de m'éloigner aujourd'hui même;
mon absence peut durer longtemps, il m'est donc impossible de veiller
sur vous; malheureusement j'ai le pressentiment qu'un danger imminent
vous menace. De quelle sorte est ce danger? Quand fondra-t-il sur vous?
Voilà ce que je ne saurais préciser? Seulement il est certain; or, ma
chère Dolores, ce que je ne puis faire, d'autres le feront; ces autres
ce sont le comte, Dominique et notre ami Léo Carral, tous trois vous
sont dévoués et veilleront sur vous comme des frères.
--Mais mon ami, interrompit la jeune fille, vous oubliez, il me semble,
mon père et mon frère.
--Non, mon enfant, je ne les oublie pas, je m'en souviens au contraire;
votre père est un vieillard, qui non seulement ne peut protéger
personne, mais encore a besoin d'être protégé lui-même; c'est le cas
échéant ce que vous ne manquerez pas de faire; quant à votre frère don
Melchior, vous connaissez, chère petite, mon opinion sur lui, il est
donc inutile d'insister sur ce point; il ne pourra ou ne voudra pas
vous défendre. Vous savez que je suis ordinairement bien informé et que
je me trompe rarement; or, souvenez-vous bien de ceci tous: gardez-vous
surtout, soit en paroles soit en actions de laisser supposer à don
Melchior ou à quelque autre habitant que ce soit de l'hacienda que vous
prévoyez un malheur; seulement veillez avec soin, afin de ne pas vous
laisser surprendre et prenez vos précautions en conséquence.
--Nous veillerons, rapportez-vous-en à moi, répondit le vaquero; mais
j'ai à vous faire, mon ami, une objection, qui, je le crois, ne manque
pas de justesse.
--Laquelle?
--Comment ferai-je pour m'introduire dans l'hacienda et y demeurer sans
éveiller les soupçons? Cela me paraît assez difficile.
--Non, vous vous trompez; personne excepté Léo Carral ne vous connaît à
l'Arenal, n'est-ce pas?
--En effet.
--Eh bien! Vous y arriverez comme Français, ami du comte de la Saulay,
et pour plus de sûreté vous feindrez de ne pas savoir un mot d'espagnol.
--Permettez, fit observer Ludovic; j'ai parlé quelques fois à don
Andrés d'un ami intime attaché à la légation de France à México, et
qui d'un moment à l'autre doit me venir voir à l'hacienda.
--Parfait, Dominique passera pour lui, et s'il veut, il baragouinera
l'espagnol; comment se nomme cet ami que vous attendez?
--Charles de Meriadec.
--Fort bien, Dominique se nommera Charles de Meriadec; pendant qu'il
sera à l'hacienda je mettrai ordre à ce que celui dont il prend
provisoirement le nom ne vienne pas le déranger.
--Hum! Ceci est important.
--Ne craignez rien, j'arrangerai cela; ainsi voilà qui est convenu,
demain matin monsieur Charles de Meriadec arrivera à l'hacienda.
--Il y sera le bien reçu, répondit en souriant Ludovic.
--Quant à vous, Léo Carral, je n'ai rien à vous recommander.
--Non, non, mes mesures sont prises depuis longtemps déjà, répondit le
mayordomo, je n'ai plus qu'à m'entendre avec ces messieurs.
--Voilà qui va bien, maintenant séparons-nous; je devrais être loin.
--Vous nous quittez déjà, mon ami? dit doña Dolores avec émotion.
--Il le faut, mon enfant, bon courage, ayez confiance en Dieu! Pendant
mon absence il veillera sur vous, allons, adieu!
L'aventurier serra une dernière fois la main du comte, baisa au front
la jeune fille et se mit en selle.
--A bientôt, lui cria doña Dolores.
--Demain vous verrez, votre ami Meriadec dit en riant Dominique, et il
partit au galop à la suite de l'aventurier.
--Revenez-vous avec nous à l'hacienda? demanda le comte au mayordomo.
--Pourquoi non? répondit-il; je suis censé vous avoir rencontré pendant
votre promenade.
--C'est juste.
Ils remontèrent à cheval et reprirent au grand trot le chemin de
l'hacienda où ils arrivèrent un peu avant le coucher du soleil.
XII
UN PEU DE POLITIQUE
On avait atteint les derniers mois de 18... Les événements politiques
commençaient à se presser avec une rapidité telle que les esprits les
moins éclairés comprenaient déjà qu'ils se précipitaient vers une
catastrophe imminente.
Dans le sud, les troupes du général Gutiérrez avaient remporté une
grande victoire sur l'armée constitutionnelle commandée par le général
don Diego Álvarez (le même qui à une autre époque avait présidé à
Guaymas le conseil de guerre qui avait condamné à mort notre infortuné
compatriote et ami le comte Gaston de Raousset-Boulbon).
Le carnage des Indiens _Pintos_ avait été immense; douze cents étaient
restés sur le champ de bataille, l'artillerie, un nombreux armement
étaient devenu la proie du vainqueur.
Mais à la même époque, avait commencé dans l'intérieur une série
d'événements opposés; le premier avait été la fuite de Zuloaga, ce
président qui, après avoir abdiqué en faveur de Miramón, l'avait
révoqué un jour sans trop savoir pourquoi, sans consulter personne et
au moment où on s'y attendait le moins.
Le général Miramón avait alors offert loyalement au président de la
Cour suprême de justice de prendre le pouvoir exécutif et de convoquer
l'assemblée des notables pour lui faire élire le premier magistrat de
la république.
Sur ces entrefaites, une nouvelle catastrophe était venue ajouter de
nouveaux dangers à la situation.
Miramón, à qui ses continuels triomphes avaient peut-être donné une
imprudente confiance, poussé plus probablement par le désir d'en
finir enfin d'une manière ou d'une autre, avait présenté, à Silao, la
bataille à des forces quadruples des siennes. Il subit une déroute
complète, perdit son artillerie et lui-même fut sur le point de périr;
ce n'avait été que par des prodiges de valeur en tuant de sa main
plusieurs de ceux qui l'enveloppaient, qu'il était parvenu à se faire
jour, à sortir de la mêlée et à s'échapper du côté de Querétaro où il
était arrivé presque seul.
De là, sans se laisser abattre par la mauvaise fortune, le général
Miramón était revenu à México dont les habitants avaient ainsi appris
tout à la fois sa défaite, son arrivée et son intention de se soumettre
à une nouvelle élection.
Le résultat ne trompa pas l'attente secrète du général, il fut élu
président par la Chambre des Notables presqu'à l'unanimité[1]. Le
général, en homme qui comprend que le temps presse, prêta serment et
entra immédiatement en fonctions.
Bien que matériellement le désastre de Silao fut presque nul, cependant
au point de vue moral l'effet produit avait été immense.
Miramón le comprit, il s'occupa activement de remettre un peu
d'ordre dans les finances, de se créer des ressources précaires,
mais suffisantes pour les besoins urgents de la situation, de lever
de nouvelles troupes, enfin de prendre toutes les précautions que
commandait la prudence.
Malheureusement, le président était contraint d'abandonner plusieurs
points importants pour concentrer ses forces autour de México, et ces
divers mouvements, mal compris par la population, l'inquiétaient et lui
faisaient redouter des malheurs prochains.
Dans ces circonstances, le président voulant sans doute donner
satisfaction à l'opinion publique, et rendre un peu de tranquillité à
la capitale, consentit ou feignit de consentir à entamer avec Juárez,
son compétiteur, dont le gouvernement siégeait à la Veracruz, des
pourparlers pour arriver à la conclusion, sinon de la paix, du moins
d'un armistice destiné à arrêter provisoirement l'effusion du sang.
Malheureusement, une nouvelle complication vint rendre impossible tout
espoir d'arrangement.
Le général Márquez avait été envoyé au secours de Guadalajara, qui,
d'après ce qu'on supposait, continuait à résister avec succès aux
troupes fédérales, mais tout à coup, sans que rien ne fît prévoir ce
résultat, à la suite de l'enlèvement par les fédéraux d'une conducta
de plata, appartenant à des négociants anglais, un armistice fut
conclu entre les deux corps belligérants, armistice auquel l'argent de
la conducta ne fut sans doute pas étranger, et le général Castillo,
commandant de Guadalajara, abandonné par la plupart de ses troupes, se
vit forcé de partir de la ville et de se réfugier sur le Pacifique;
de sorte que les fédéraux libres de cet embarras, se réunirent contre
Márquez, le battirent et détruisirent son corps le seul qui tenait la
campagne.
La situation se faisait donc de plus en plus critique, les fédéraux
ne rencontrant plus ni obstacle, ni résistance dans leur marche
victorieuse, débordaient de tous côtés; tout espoir de traiter était
perdu. Il fallait combattre quand même.
La chute de Miramón, ne devenait plus pour ainsi dire qu'une question
de temps; le général le comprenait sans doute parfaitement dans son
for intérieur, mais il n'en laissait rien paraître et redoublait au
contraire d'ardeur et d'activité pour parer aux embarras sans cesse
renaissants de la situation.
Après avoir fait appel à toutes les classes de la société, le président
se résolut enfin à s'adresser au clergé que toujours il avait soutenu
et protégé; celui-ci répondit à son appel, leva d'urgence une dîme sur
ses biens et résolut de faire porter à la monnaie ses joyaux d'or et
d'argent pour être fondus et mis à la disposition du pouvoir exécutif.
Malheureusement tous ces efforts furent en pure pertes, les dépenses
augmentaient en proportion des dangers toujours croissants de la
situation, et bientôt Miramón, après avoir vainement employé tous les
expédients que lui suggérait sa position critique, se retrouva devant
un trésor vide, avec cette douloureuse certitude qu'il était inutile
de songer davantage à le remplir.
Nous avons déjà eu l'occasion d'expliquer comment chaque État de la
Confédération mexicaine, demeurant possesseur des deniers publics en
temps de révolution, le gouvernement, siégeant à México, se trouve
presque continuellement dans une pénurie complète, parce qu'il ne
peut disposer que des fonds même de l'État de México, tandis que ses
compétiteurs, au contraire, battant sans cesse la campagne dans tous
les sens, non seulement y arrêtent les conductas de plata et s'en
approprient les valeurs souvent fort considérables sans nuls remords,
mais encore pillent les caisses de tous les États où ils pénètrent,
enlèvent l'argent sans le moindre scrupule et se trouvent ainsi en
mesure de soutenir la guerre sans désavantage.
Maintenant que, par un résumé rapide, nous avons établi la situation
politique dans laquelle se trouvait le Mexique, nous reprendrons notre
récit aux premiers jours de novembre 186..., c'est-à-dire six semaines
environ après l'époque où nous l'avons interrompu.
La soirée avançait, l'ombre gagnait déjà la plaine, les rayons obliques
du soleil couchant, chassés peu à peu des bas-fonds des vallées,
s'accrochaient encore aux cimes neigeuses des montagnes de l'Anahuac
qu'ils teintaient de nuances vermeilles, la brise frémissait à travers
le feuillage des arbres; des vaqueros, montés sur des chevaux aussi
sauvages qu'eux-mêmes, chassaient à travers la plaine de grands
troupeaux qui tout le jour avaient erré en liberté, mais qui le soir
retournaient au corral. On entendait résonner au loin les grelots
des mules de quelques arrieros attardés qui se hâtaient d'atteindre
la magnifique chaussée bordée de ces énormes aloès contemporains de
Moctecuzoma et qui conduit à México.
Un voyageur de haute mine, monté sur un fort cheval et soigneusement
enveloppé dans les plis d'un manteau relevé jusqu'à ses yeux, suivait
au petit pas les capricieux méandres d'un étroit sentier qui, coupant
à travers terre, allait à deux lieues environ de la ville rejoindre
la grande route de México à Puebla, route en ce moment complètement
déserte, non seulement à cause de l'approche de la nuit, mais encore
parce que l'état d'anarchie dans lequel le pays était depuis si
longtemps plongé, avait jeté dans les campagnes de nombreuses bandes
de bandits qui, profitant de la circonstance et faisant la guerre à
leur façon, détroussaient sans distinction d'opinion politique les
constitutionnels et les libéraux, et, enhardis par l'impunité, souvent
ne se contentaient pas des grandes routes et venaient jusques dans la
ville même exercer leurs déprédations.
Cependant le voyageur dont nous parlons semblait fort peu se préoccuper
des risques auxquels il s'exposait et continuait insoucieusement sa
hasardeuse promenade, de son même pas tranquille et reposé.
Il marchait ainsi depuis trois quarts d'heure environ, et, vu son
allure paisible, il ne s'était pas éloigné de plus d'une lieue de la
ville, lorsqu'en relevant la tête il s'aperçut qu'il avait atteint un
endroit où le sentier se bifurquait à droite et à gauche; il s'arrêta
avec une hésitation bien marquée, puis, au bout d'un instant, il prit
le sentier de droite.
Après avoir suivi pendant dix minutes environ cette direction, le
cavalier parut se reconnaître, alors il fit légèrement sentir l'éperon
à son cheval et l'obligea à prendre un trot assez allongé.
Bientôt il atteignit un monceau de ruines noirâtres, éparses sans ordre
sur la terre, et près desquelles croissait un bouquet d'arbres dont
les larges ramures ombrageaient autour d'eux le terrain dans une assez
grande circonférence. Arrivé là, le cavalier s'arrêta, puis après avoir
jeté un regard investigateur, sans doute pour s'assurer qu'il était
bien seul, il mit pied à terre, s'assit commodément sur un tertre de
gazon, s'appuya contre une souche d'arbre, laissa tomber son manteau,
découvrit son visage et montra les traits pâles et hâves du blessé que
nous avons vu conduire au rancho par le vaquero Dominique.
Don Antonio de Caserbar, il s'appelait ainsi, ne paraissait plus être
que l'ombre de lui-même; espèce de spectre lugubre, toute sa vie
semblait s'être concentrée dans ses yeux qui brillaient d'une lueur
sinistre comme ceux des faunes; mais dans ce corps en apparence si
débile, on sentait qu'une âme ardente, une volonté énergique étaient
renfermées, et que cet homme, sorti vainqueur d'une lutte acharnée
contre la mort, poursuivait avec un entêtement inébranlable l'exécution
de sombres résolutions prises antérieurement par lui. A peine guéri
de son affreuse blessure, bien faible encore et ne supportant qu'avec
une extrême difficulté la fatigue d'une longue course à cheval, il
avait cependant imposé silence à ses souffrances pour venir ainsi, à
la nuit tombante, à près de trois lieues de México, à un rendez-vous
que lui-même avait demandé; les motifs d'une telle conduite, surtout
dans son état de faiblesse, devaient être pour lui d'une bien haute
importance.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles don Antonio, les bras
croisés sur la poitrine et les yeux fermés, se recueillit en lui-même
et se prépara, selon toute probabilité, à l'entrevue qu'il allait avoir
avec la personne qu'il était venu chercher si loin.
Tout à coup un bruit de chevaux, mêlé à un cliquetis de sabres, annonça
qu'une troupe assez nombreuse de cavaliers s'approchait de l'endroit où
se tenait don Antonio.
Il se redressa, regarda avec curiosité dans la direction où le bruit se
faisait entendre et il se leva pour recevoir sans doute les arrivants.
Ceux-ci étaient au nombre d'une cinquantaine; ils firent halte à une
quinzaine de pas des ruines, mais ils demeurèrent en selle.
Un seul d'entre eux mit pied à terre, jeta la bride aux mains d'un
cavalier et s'approcha à grands pas de don Antonio, qui, de son côté,
s'était avancé au-devant de lui.
--Qui êtes-vous? demanda don Antonio à voix basse lorsqu'il ne fut plus
qu'à cinq ou six pas de l'étranger.
--Celui que vous attendez, señor don Antonio, répondit aussitôt
l'autre, le colonel don Felipe Neri Irzabal, pour vous servir.
--Oui, c'est vous, je vous reconnais, approchez.
--C'est bien heureux; eh bien, señor don Antonio, répondit le colonel
en lui tendant la main, et cette santé?
--Mauvaise, dit don Antonio, en se reculant sans toucher la main que
lui tendait le guérillero.
Celui-ci ne remarqua pas ce mouvement, ou s'il le remarqua, il n'y
attacha aucune importance.
--Vous venez avec une grande suite, reprit don Antonio.
--¡Caray! Croyez-vous, cher seigneur, que je me soucie de tomber aux
mains des batteurs d'estrade de Miramón? Diable! Mon compte serait
bientôt réglé s'ils s'emparaient de moi; mais je crois que, malgré
tout le plaisir que nous éprouvons à nous trouver ensemble, nous ne
ferons pas mal de nous occuper sans délai de nos affaires, hein? Qu'en
pensez-vous?
--Je ne demande pas mieux.
--Le général vous remercie des derniers renseignements que vous
lui avez fait parvenir, ils étaient d'une exactitude scrupuleuse;
aussi a-t-il juré de vous récompenser comme vous le méritez, dès que
l'occasion s'en présentera.
Don Antonio fit un geste de dégoût.
--Avez-vous le papier? lui demanda-t-il avec une certaine vivacité.
--Certes, répondit le colonel.
--Rédigé ainsi que je l'ai demandé.
--Tout y est señor, soyez tranquille, reprit le colonel avec un
gros rire, où trouverait-on aujourd'hui l'honnêteté si elle ne se
rencontrait pas entre gens de notre sorte, ce que vous avez stipulé est
accepté, le tout est signé Ortega, général en chef de l'armée fédérale
et contresigné Juárez, président de la république; êtes-vous content?
--Je vous répondrai, señor, lorsque j'aurai vu ce papier.
--Rien de plus facile, le voilà, fit le guérillero en retirant un large
pli de son dolman et le présentant à don Antonio.
Celui-ci s'en saisit avec un mouvement de joie et le décacheta d'une
main fébrile.
--Vous aurez de la peine à lire en ce moment, dit le colonel d'un air
narquois.
--Vous croyez? fit don Antonio avec ironie.
--Dam! Il fait assez sombre, il me semble.
--Qu'à cela ne tienne, j'aurai bientôt de la lumière, et frottant une
allumette chimique contre une pierre, il alluma une de ces petites
bougies roulées, vulgairement nommées rats-de-caves, qu'il sortit de sa
poche.
Au fur et à mesure qu'il lisait, une vive satisfaction éclatait sur son
visage, enfin il éteignit sa bougie, plia le papier, le serra avec soin
dans son portefeuille et s'adressant au colonel.
--Señor, vous remercierez le général Ortega de ma part, dit-il, il
s'est conduit envers moi en véritable caballero.
Le guérillero salua.
--Je n'y manquerai pas, señor, répondit-il, surtout si vous avez
quelques renseignements à ajouter à ceux que déjà vous nous avez donnés.
--J'en ai certes, et de fort importants.
--Ah! Ah! fit l'autre en se frottant joyeusement les mains, voyons un
peu cela, cher señor.
--Écoutez-donc; Miramón est aux abois, l'argent lui manque sans qu'il
lui soit possible d'en trouver désormais; les troupes, presque toutes
recrues, mal armées et plus mal habillées, ne sont pas payées depuis
deux mois, elles murmurent.
--Fort bien, pauvre cher Miramón, il est bien bas alors.
--D'autant plus bas, que le clergé qui avait promis dans le principe
de venir à son aide, lui a définitivement refusé son concours.
--Mais, observa ironiquement le guérillero, comment êtes-vous si bien
informé, cher seigneur?
--Ne savez-vous pas que je suis attaché à l'ambassade espagnole?
--C'est juste, au fait; je l'avais oublié, excusez-moi. Que savez-vous
encore?
--Les rangs des partisans du président s'éclaircissent de plus en plus,
ses plus anciens amis l'abandonnent; aussi pour se relever un peu
dans l'opinion publique a-t-il résolu de tenter une sortie et d'aller
attaquer la division du général Berriozábal.
--Tiens, tiens, tiens, c'est bon à savoir, cela.
--Vous voilà averti.
--Merci, nous veillerons, est-ce tout?
--Pas encore. Réduit, ainsi que je vous l'ai dit, à la dernière
extrémité et voulant se procurer de l'argent, n'importe par quel moyen,
Miramón s'autorise de l'enlèvement de la conducta de _Laguna seca_,
opéré par votre parti.
--Je sais, interrompit le colonel, en se frottant les mains, ce fut moi
qui opérai cette _négociation_; malheureusement, ajouta-t-il avec un
soupir de regret, de tels coups de filets sont rares.
--Miramón est donc résolu, continua don Antonio, d'enlever l'argent de
la convention qui se trouve en ce moment à la légation britannique.
--C'est une superbe idée, ces diables d'hérétiques seront furieux;
quel est l'homme de génie qui lui a soufflé cette pensée qui le
brouille irrémissiblement avec l'Angleterre; c'est que les _gringos_ ne
plaisantent pas sur la question d'argent.
--Je le sais, aussi est-ce par mes soins que cette idée lui a été
suggérée.
--Señor, dit majestueusement le guérillero, vous avez en cela bien
mérité de la patrie! Mais cet argent ne doit pas être considérable.
--La somme est assez ronde.
--Ah! Ah! Combien à peu près?
--Six cent soixante mille piastres [2].
Le guérillero eut un éblouissement.
--¡Caray! s'écria-t-il avec conviction, je lui rends les armes, il
est plus fort que moi, l'affaire de Laguna Seca n'était rien en
comparaison, mais avec cette somme ¡Dios me libre! Il va être en mesure
de recommencer la guerre.
--Il est trop tard maintenant, nous y avons mis bon ordre, cette somme
sera dépensée en quelques jours, reprit don Antonio avec un mauvais
sourire; rapportez-vous en à nous pour cela.
--Dieu le veuille!
--Voici, quant à présent, tous les renseignements qu'il m'est possible
de vous donner; je les crois assez importants.
--¡Caray! s'écria le guérillero, ils ne sauraient l'être davantage.
--J'espère, dans quelques jours, vous en donner de plus sérieux encore.
--Toujours ici.
--Toujours, à la même heure, et au moyen du même signal.
--C'est convenu; ah! Le général va être fort satisfait d'apprendre tout
cela.
--Venons maintenant à notre seconde affaire, celle qui nous regarde
nous deux seuls: qu'avez-vous fait depuis que je vous ai vu?
--Pas grand chose; les moyens me font défaut, en ce moment, pour me
livrer aux difficiles recherches dont vous m'avez chargé.
--Cependant la récompense est belle.
--Je ne dis pas, répondit distraitement le guérillero.
Don Antonio lui lança un regard perçant.
--Doutez-vous de ma parole? dit-il avec hauteur.
--J'ai pour principe de ne douter jamais de rien, señor, répondit le
colonel.
--La somme est forte.
--C'est justement cela qui m'effraie.
--Que voulez-vous dire? Expliquez-vous don Felipe.
--Ma foi, s'écria-t-il en prenant tout à coup son parti, je crois que
c'est le mieux que j'aie à faire; écoutez-moi donc.
--Je vous écoute, parlez.
--Surtout, ne vous fâchez pas cher seigneur, les affaires sont les
affaires, que diable, et doivent être traitées carrément.
--C'est aussi mon avis, continuez.
--Donc, vous m'avez proposé cinquante mille piastres pour...
--Je sais pourquoi, passons.
--Je le veux bien; or, cinquante mille piastres forment une somme
considérable; je n'ai que votre parole pour garantie, moi.
--N'est-ce point assez?