tenu envers le comte de la Saulay une conduite réservée que les projets
de mariage faits par leurs deux familles étaient loin de justifier.
Jamais la jeune fille n'avait eu, nous ne dirons pas d'entretiens
particuliers avec celui qu'elle devait en quelque sorte considérer
comme son fiancé, mais seulement la plus légère privauté et la plus
innocente familiarité; tout en demeurant polie et même gracieuse, elle
avait su, dès le premier jour qu'ils s'étaient vus, élever une barrière
entre elle et le comte, barrière que celui-ci ne s'était jamais hasardé
à franchir et qui l'avait condamné à demeurer, peut-être contre ses
désirs secrets, dans les bornes de la plus sévère réserve.
Dans ces conditions, et surtout après la scène à laquelle il avait
assisté la nuit précédente, on comprendra facilement quelle dût être la
stupéfaction du jeune homme en apprenant que doña Dolores lui demandait
une entrevue.
Que pouvait-elle avoir à lui dire? Pour quel motif lui assignait-elle
ce rendez-vous? Quelle raison la poussait à agir de la sorte?
Telles étaient les questions que le comte ne cessait de s'adresser,
questions qui demeuraient forcément sans réponse.
Aussi l'inquiétude, la curiosité et l'impatience du jeune homme
étaient-elles poussées au plus haut degré, et ce fut avec un sentiment
de joie, dont lui-même ne se rendit pas bien compte, qu'il entendit
enfin sonner l'heure du rendez-vous.
S'il se fût trouvé en France, à Paris, au lieu d'être au Mexique dans
une hacienda, certes, il aurait su d'avance à quoi s'en tenir sur le
message qu'il avait reçu, et sa conduite eût été toute tracée.
Mais ici, la froideur de doña Dolores à son égard, froideur qui ne
s'était pas un instant démentie, la préférence que d'après la scène de
la nuit elle semblait donner à une autre personne, tout se réunissait
pour éloigner de ce rendez-vous la plus légère supposition d'amour.
Était-ce la renonciation du jeune homme à sa main, son éloignement
immédiat que doña Dolores allait exiger de lui?
Singulière contradiction de l'esprit humain! Le comte qui éprouvait
pour ce mariage une répulsion de plus en plus marquée, dont l'intention
formelle était d'avoir le plus tôt possible une explication à ce sujet
avec don Andrés de la Cruz, et dont la résolution bien arrêtée était de
se retirer et de renoncer à l'alliance depuis si longtemps préparée et
qui lui déplaisait d'autant plus qu'elle lui était imposée, se révolta
à cette supposition de la renonciation que sans doute doña Dolores
allait lui demander; son amour-propre froissé lui fit envisager cette
question sous un jour tout nouveau, et le mépris que la jeune fille
semblait faire de sa main, le remplit de honte et de colère.
Lui, le comte Ludovic de la Saulay, jeune, beau, riche, renommé pour
son esprit et son élégance, un des membres les plus distingués du
jockey-club, un des dieux de la mode, dont les conquêtes occupaient à
Paris toutes les bouches de la renommée, n'avoir produit sur une jeune
fille à demi-sauvage, d'autre impression que celle de la répulsion,
n'avoir inspiré d'autre sentiment qu'une froide indifférence; il y
avait certes là de quoi se désespérer; un instant même il en vint à se
figurer, tant le dépit l'aveuglait, qu'il était réellement amoureux de
sa cousine, et il fut sur le point de faire le serment de rester sourd
aux prières et aux larmes de doña Dolores et d'exiger, dans le plus
bref délai, la conclusion de son mariage.
Mais heureusement l'amour-propre, qui l'avait poussé à cette
détermination extrême, lui souffla tout à coup un moyen plus simple, et
surtout plus agréable pour lui, de sortir d'embarras.
Après avoir jeté un regard de complaisance sur sa personne, un sourire
de hautaine satisfaction illumina son visage; il se trouva physiquement
et moralement si fort au-dessus de tout ce qui l'entourait, qu'il
n'éprouva plus qu'un sentiment de miséricordieuse pitié pour la pauvre
enfant, que la mauvaise éducation qu'elle avait reçue empêchait
d'apprécier les innombrables avantages qui lui faisaient l'emporter sur
ses rivaux, et de comprendre le bonheur qu'elle trouverait dans son
alliance.
Ce fut en roulant toutes ces pensées et bien d'autres dans sa tête,
que le comte sortit de chez lui, traversa la cour, et se rendit à
l'appartement de doña Dolores.
Il remarqua, sans y attacher grande importance, que plusieurs chevaux
sellés et bridés attendaient dans la cour, maintenus par des peones.
A la porte de l'appartement se tenait une jeune Indienne, au minois
chiffonné et aux yeux brillants, qui le reçut avec un sourire et une
grande révérence en lui faisant signe d'entrer.
Le comte la suivit; la camériste traversa plusieurs salles de
plein-pied élégamment meublées, et finalement, elle releva une portière
de crêpe de Chine blanc brodé de grandes fleurs de toutes couleurs, et
introduisit, sans prononcer un mot, le comte dans un délicieux boudoir,
meublé tout en laque de Chine.
Doña Dolores, à demi couchée sur un hamac en fil d'aloès, s'amusait
à agacer une jolie perruche grosse comme la moitié du poing en riant
comme une folle des cris de colère du petit animal.
La jeune fille était charmante ainsi; jamais le comte ne l'avait vue si
belle. Après l'avoir saluée profondément, il s'arrêta sur le seuil de
la porte en proie à une admiration mêlée d'une stupéfaction si grande,
que doña Dolores, après l'avoir un instant regardé, ne put retenir son
sérieux et partit d'un franc éclat de rire.
--Pardonnez-moi, mon cousin, lui dit-elle, mais vous faites une si
singulière figure en ce moment, que je n'ai pu m'empêcher...
--Riez, riez ma cousine, répondit le jeune homme, en prenant aussitôt
son parti de cette gaîté à laquelle il était si loin de s'attendre, je
suis heureux de vous voir d'aussi bonne humeur.
--Ne restez-donc pas là, mon cousin, reprit-elle; tenez, venez vous
asseoir ici, près de moi, sur cette butaca, et de son doigt rosé elle
lui indiqua un fauteuil.
Le jeune homme obéit.
--Ma cousine, dit-il, j'ai l'honneur de me rendre à l'invitation que
vous avez daigné me faire.
--Ah! C'est vrai, répondit-elle, je vous remercie de votre obligeance
et surtout de votre exactitude, mon cousin.
--Je ne pouvais témoigner trop d'empressement à vous obéir, ma cousine;
j'ai si rarement le bonheur de vous voir!
--Est-ce un reproche que vous m'adressez mon cousin?
--Oh! Nullement, madame, je ne me reconnais en aucune façon le droit de
vous faire ce qu'il vous plaît de nommer des reproches; vous êtes libre
d'agir à votre guise, et surtout de disposer de moi à votre gré.
--Oh, oh! Mon cher cousin, quant à ceci je n'en jurerais pas, et s'il
me prenait fantaisie de mettre ce beau dévouement à l'épreuve, je crois
que j'en serais pour ma courte honte et que vous me refuseriez net.
--Nous y voilà, pensa le jeune homme, et il ajouta tout haut: Mon désir
le plus sincère est de vous complaire en tout, ma cousine, je vous en
donne ma foi de gentilhomme, et quoique vous exigiez de moi, je vous
obéirai.
--J'ai bien envie, don Ludovic, de vous prendre au mot, répondit-elle
en se penchant vers lui avec un délicieux sourire.
--Faites, ma cousine, et vous reconnaîtrez à la promptitude avec
laquelle je vous obéirai, que je suis le plus dévoué de vos esclaves.
La jeune fille demeura pensive un instant, puis elle replaça sur le
perchoir de bois de palissandre, la perruche avec laquelle elle avait
joué jusqu'à ce moment, et sautant à bas de son hamac, elle vint
s'asseoir sur un siège à peu de distance du comte.
--Mon cousin, lui dit-elle, j'ai un service à vous demander.
--A moi, ma cousine? Enfin je vous serai bon à quelque chose!
--Ce service, continua-t-elle, n'est pas d'une grande importance en
lui-même.
--Tant pis.
--Mais je crains qu'il ne vous cause un grand ennui.
--Qu'importe, ma cousine, l'ennui que je puis éprouver, si je vous suis
agréable.
--Mon cousin, je vous remercie; voici ce dont il s'agit: il me faut
aujourd'hui, dans quelques minutes, faire une course assez longue;
pour des raisons que vous apprécierez bientôt, je ne puis et ne veux
me faire accompagner par aucun des habitants, maîtres ou valets de
l'hacienda. Cependant, comme les routes ne jouissent pas, en ce
moment, d'une sécurité parfaite et que je n'ose me risquer seule à les
parcourir, il me faut avec moi, pour me protéger et me défendre si le
besoin était, un homme dont la présence à mes côtés ne puisse donner
lieu à aucune supposition malveillante; j'ai jeté les yeux sur vous
pour m'accompagner dans mon excursion. Y consentez-vous, mon cousin?
--Avec bonheur, ma cousine; je dois seulement vous faire observer que
je suis étranger en ce pays et que je crains de m'égarer dans des
chemins que je ne connais pas.
--Ne vous inquiétez pas de cela, mon cousin, je suis _hija del país_,
moi, et à cinquante lieues à la ronde, je suis certaine d'aller sans
courir le risque, non pas de me perdre mais seulement de m'égarer.
--S'il en est ainsi, ma cousine, tout est pour le mieux; je vous
remercie de l'honneur que vous daignez me faire et je me mets
complètement à votre disposition.
--C'est à moi de vous remercier, mon cousin, pour votre extrême
obligeance; les chevaux sont sellés, vous portez à ravir le costume
mexicain, allez chausser vos éperons, prévenez votre valet de chambre
qu'il doit vous accompagner, armez-vous surtout, cela est important,
car on ne sait jamais ce qui peut arriver, et revenez dans dix minutes,
je serai prête à partir.
Le comte se leva, salua la jeune fille, qui lui répondit par un
gracieux sourire et sortit.
--Pardieu, murmura-t-il dès qu'il se trouva seul, voilà qui est
charmant, et la mission qu'elle me destine est réjouissante; je me
fais l'effet d'accompagner tout simplement ma délicieuse cousine à
quelque rendez-vous d'amour! Mais le moyen de lui rien refuser, je ne
l'avais pas encore aussi bien vue qu'aujourd'hui. Sur mon âme, c'est un
ravissant lutin, et si je n'y prends garde, je pourrais bien finir par
en devenir amoureux, si ce n'est fait déjà, ajouta-t-il avec un soupir
étouffé!
Il rentra chez lui, ordonna à Raimbaut de se préparer à le suivre, ce
que le digne serviteur fit avec cette ponctualité et ce mutisme qui le
distinguaient, et après avoir bouclé à ses talons de lourds éperons en
argent, jeté un zarapé sur ses épaules, il choisit un double fusil,
un sabre droit, une paire de revolvers à six coups et, ainsi armé, il
se rendit dans le patio. Raimbaut, à son exemple, s'était muni d'un
arsenal complet.
Les deux hommes étaient ainsi sans exagération en mesure de faire face,
le cas échéant, à une quinzaine de bandits.
Doña Dolores attendait, déjà en selle, l'arrivée du comte; elle causait
avec son père.
Don Andrés de la Cruz se frottait joyeusement les mains; la bonne
entente des jeunes gens le ravissait.
--Ainsi vous allez faire une promenade? dit-il au comte, je vous
souhaite beaucoup de plaisir.
--La señorita a daigné m'offrir de l'accompagner, répondit Ludovic.
--Elle a parfaitement fait, son choix ne pouvait être meilleur.
Tout en échangeant ces quelques paroles avec son futur beau-père, le
comte avait salué doña Dolores et était monté à cheval.
--Bon voyage! continua don Andrés, et surtout prenez garde aux
mauvaises rencontres; les cuadrillas de Juárez commencent à rôder aux
environs, d'après ce que j'ai entendu dire.
--Soyez sans inquiétude, mon père, répondit doña Dolores; d'ailleurs,
ajouta-t-elle avec un charmant sourire à l'adresse du comte, avec
l'escorte de mon cousin, je ne crains rien.
--Partez donc alors, et revenez de bonne heure.
--Nous serons de retour avant l'oración, mon père. Don Andrés leur fit
un dernier signe d'adieu et ils quittèrent l'hacienda.
Le comte et la jeune fille galopaient côte à côte; Raimbaut, en
serviteur bien stylé, suivait à quelques pas en arrière.
--Vous saurez que c'est moi qui vous conduit, mon cousin, dit la jeune
fille, lorsqu'ils se trouvèrent à une certaine distance dans la plaine,
perdus au milieu des massifs de liquidambars.
--Je ne pourrais désirer un meilleur guide, répondit galamment Ludovic.
--Tenez, mon cousin, reprit-elle en lui jetant un regard de côté, j'ai
une confidence à vous faire.
--Une confidence, ma cousine?
--Oui, je vous vois de si bonne composition, que je suis toute honteuse
de vous avoir trompé.
--Vous m'avez trompé, vous, ma cousine?
--Indignement, fit-elle en riant, vous allez en juger. Je vous mène
dans un endroit où on nous attend.
--Où on vous attend, vous voulez dire.
--Non pas, car c'est vous surtout qu'on veut voir.
--Je vous avoue, ma cousine, que je ne vous comprends plus du tout; je
ne connais personne en ce pays.
--En êtes-vous bien sûr, mon cher cousin? demanda-t-elle d'un air
railleur.
--Dam, je le crois du moins.
--Bon, voilà que vous doutez.
--Vous paraissez si sûre de votre fait!
--C'est que je le suis en effet; la personne qui vous attend, non
seulement vous connaît, mais encore est de vos amis.
--Allons bon, très bien, cela s'embrouille de plus en plus; continuez
je vous en prie.
--Je n'ai que peu de mots à ajouter, d'ailleurs dans quelques minutes
nous serons arrivés et je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans
le doute.
--C'est bien aimable à vous, ma cousine, je vous jure. J'attends
humblement que vous daigniez vous expliquer.
--Il le faut bien, puisque votre cœur a si peu de mémoire; comment
monsieur, vous êtes étranger, jeté depuis quelques jours à peine dans
un pays inconnu; dans ce pays, depuis que vous y êtes débarqué, vous
n'avez rencontré encore qu'un seul homme qui vous a témoigné quelque
sympathie, et cet homme vous l'avez déjà si complètement oublié;
cela, permettez-moi de vous le faire observer, mon cher cousin, prouve
médiocrement en faveur de votre constance.
--Accablez-moi, ma cousine, je mérite tous vos reproches; vous avez
raison, il y a en effet au Mexique un homme pour lequel j'éprouve une
sincère amitié.
--Ah, ah! Je ne me trompais donc pas?
--Non, mais j'étais si loin de supposer que ce fût de cet homme dont
vous me parliez que je vous avoue...
--Que vous ne vous le rappeliez plus, n'est-ce pas?
--Au contraire, ma cousine, et mon plus vif désir serait de le revoir.
--Et comment nommez-vous ce personnage?
--Il m'a dit que son nom est Olivier, cependant je n'oserais affirmer
que ce nom fût bien réellement le sien.
La jeune fille sourit avec finesse.
--Y aurait-il indiscrétion à vous demander pourquoi cette supposition
peu favorable?
--Aucunement, ma cousine, mais le señor Olivier m'a paru un personnage
assez mystérieux; ses allures ne sont pas celles de tout le monde. Il
n'y aurait, il me semble, rien d'extraordinaire à ce que suivant les
circonstances...
--Il se parât d'un nom de fantaisie, interrompit-elle; peut-être
avez-vous raison, peut-être avez-vous tort, je ne saurais vous répondre
là-dessus; tout ce que je puis vous dire, c'est que c'est lui qui vous
attend.
--Voilà qui est singulier, murmura le jeune homme.
--Pourquoi donc? Il a sans doute une communication d'importance à vous
faire; du moins c'est ce que j'ai cru comprendre.
--Il vous l'a dit?
--Pas précisément, mais en causant cette nuit avec moi, il m'a témoigné
le désir de vous voir le plus tôt possible; voilà pour quelle raison,
mon cousin, je vous ai prié de m'accompagner dans ma promenade.
Cet aveu fut fait par la jeune fille avec un laisser-aller si naïf que
le comte en fut complètement déferré et la regarda un instant comme
s'il ne comprenait pas.
Doña Dolores ne remarqua pas son étonnement. La main placée en
abat-jour au-dessus de ses yeux, elle interrogeait la plaine.
--Tenez, dit-elle au bout d'un instant en indiquant du doigt une
certaine direction, voyez ces deux hommes assis côte à côte à l'ombre
de ce massif d'arbres, l'un des deux est don Olivero, la personne qui
vous attend; pressons le pas.
--Soit, répondit Ludovic en éperonnant son cheval.
Et ils s'élancèrent au galop vers les deux hommes qui les ayant aperçus
s'étaient levés pour les recevoir.
XI
DANS LA PLAINE
Olivier et Dominique après avoir quitté le rancho marchèrent assez
longtemps côte à côte sans échanger une parole; l'aventurier semblait
réfléchir, de son côté le vaquero malgré son apparente insouciance ne
laissait pas que d'être assez préoccupé.
Dominique ou Domingo selon qu'on le nommait en français ou en espagnol,
dont nous avons à peu près esquissé le portrait physique dans un
précédent chapitre, était, au moral, un singulier mélange de bons
et de mauvais instincts, nous devons cependant ajouter que les bons
dominaient presque toujours; la vie errante que pendant plusieurs
années il avait menée parmi les Indiens indomptés des prairies,
avait développé chez lui en sus d'une grande vigueur corporelle, une
incroyable puissance de volonté et une énergie de caractère à toute
épreuve, mêlé à un courage de lion et une finesse qui parfois pouvait
passer pour de la duplicité. Rusé et méfiant comme un Comanche, il
avait transporté dans la vie civilisée toutes les pratiques des
coureurs de bois; ne se laissant jamais prendre en défaut par les
événements les plus imprévus, et opposant un visage impassible aux
regards les plus scrutateurs, il feignait une bonhomie naïve à laquelle
les gens les plus fins étaient souvent trompés; avec cela, il était la
plupart du temps d'une franchise rare, d'une générosité sans bornes,
d'une sensibilité de cœur exquise, et poussait pour ceux qu'il aimait
le dévouement à ses limites les plus extrêmes, sans réflexion comme
sans arrière-pensée, mais par contre il était implacable dans ses
haines et d'une véritable férocité indienne.
En un mot, c'était une de ces natures étranges aussi complètes pour le
bien comme pour le mal et dont l'occasion peut aussi bien faire des
hommes remarquables que de grands scélérats.
Olivier avait profondément étudié le caractère extraordinaire de
son protégé; aussi, mieux que lui-même peut-être, il savait de quoi
il était capable, et souvent il avait frémi en sondant les replis
cachés de cette organisation étrange qui s'ignorait soi-même, et tout
en imposant sa volonté à cette indomptable nature et la faisant se
courber à sa guise, comme le belluaire imprudent qui joue avec un
tigre, il prévoyait le moment où cette lave qui bouillait sourdement
au fond du cœur du jeune homme ferait tout à coup irruption au dehors
sous le souffle impétueux des passions; aussi, malgré la confiance
entière qu'il semblait avoir en son ami, n'était-ce qu'avec une extrême
prudence qu'il faisait vibrer en lui certaines cordes, et se gardait-il
bien de lui donner la conscience de sa force et de lui révéler
l'étendue de sa puissance morale.
Après une course de plusieurs heures, les voyageurs arrivèrent à trois
lieues environ de l'hacienda del Arenal, sur la lisière d'un bois assez
épais que bordaient les dernières plantations de l'hacienda.
--Arrêtons-nous ici et mangeons, dit Olivier en mettant pied à terre;
voici, quant à présent, le but de notre course.
--Je ne demande pas mieux, répondit Dominique; ce diable de soleil
qui me tombe d'aplomb sur la tête depuis ce matin, commence, je vous
l'avoue, à me gêner, je ne serai pas fâché de m'étendre un peu sur
l'herbe.
--Alors ne vous gênez pas, compagnon; la place est belle pour se
reposer.
Les deux hommes s'installèrent, entravèrent leurs chevaux auxquels ils
enlevèrent la bride afin de les laisser paître à leur guise, et après
s'être assis en face l'un de l'autre sous la protection de l'épais
feuillage des arbres, ils fouillèrent dans leurs alforjas bien garnies
de provisions et se mirent à manger de bon appétit.
Ni l'un ni l'autre des deux hommes n'était grand parleur; aussi
expédièrent-ils leur repas silencieusement et ce ne fut que lorsque
Olivier eût allumé son puro et Dominique son calumet indien que le
premier se décida enfin à adresser la parole au second.
--Eh bien, Dominique, lui dit-il, que pensez-vous de l'existence que
depuis quelques mois je vous fais mener dans cette province?
--A dire le vrai, répondit le vaquero en lâchant une épaisse bouffée de
fumée, je la trouve absurde et ennuyeuse au possible; il y a longtemps
déjà que je vous aurais prié de me renvoyer dans les prairies de
l'ouest, si je n'étais pas convaincu que vous avez besoin de moi ici.
Olivier se mit à rire.
--Vous êtes un véritable ami, dit-il en lui tendant la main, toujours
prêt à agir sans observations comme sans commentaires.
--Je m'en flatte: l'amitié ne constitue-t-elle pas l'abnégation et le
dévouement.
--Oui, et voilà pourquoi il est si rare de la rencontrer parmi les
hommes.
--Je plains ceux qui sont incapables d'éprouver ce sentiment, ils se
privent d'une grande jouissance; l'amitié est le seul lien réel qui
attache les hommes les uns aux autres.
--Beaucoup croient que c'est l'égoïsme.
--L'égoïsme n'est qu'une variété de l'espèce, c'est l'amitié mal
comprise et ravalée à des proportions basses et infinies.
--Diable, je ne vous croyais pas d'une force si grande sur les
paradoxes. Est-ce parmi les Indiens que vous avez appris ces arguties
de langage?
--Les Indiens sont des hommes sages, mon maître, répondit le vaquero
hochant la tête; pour eux le vrai est vrai et le faux est faux, au
lieu que dans vos villes du centre vous avez si bien réussi à tout
embrouiller que le plus fin ne saurait plus s'y reconnaître et que
l'homme simple ne tarde pas à perdre le sentiment du juste et de
l'injuste. Laissez-moi retourner dans les prairies, mon ami, ma place
n'est pas au milieu des luttes mesquines qui ensanglantent ce pays et
soulèvent mon cœur de dégoût et de pitié.
--Je voudrais vous rendre votre liberté, mon ami, mais je vous le
répète, j'ai besoin de vous, peut-être pour trois mois encore.
--Trois mois, c'est bien long.
--Peut-être trouverez-vous ce laps de temps bien court, dit-il avec une
expression indéfinissable.
--Je ne le crois pas.
--Nous verrons bien, mais, je ne vous ai pas encore dit ce que
j'attends de vous.
--C'est vrai, encore est-il bon que je le sache afin de bien remplir
vos intentions.
--Ecoutez-moi donc, je serai d'autant plus bref que lorsque les
personnes que j'attends arriveront je vous donnerai des instructions
plus détaillées.
--Bien; parlez, je vous écoute.
--Deux personnes doivent nous joindre ici, un jeune homme et une jeune
dame; la dame se nomme doña Dolores de la Cruz, elle est fille du
propriétaire de l'hacienda del Arenal, elle a seize ans, et est fort
belle, c'est une enfant douce, pure et naïve.
--Fort bien, cela m'importe fort peu, vous savez que je me soucie
médiocrement des femmes.
--C'est vrai, je n'insiste donc pas; doña Dolores est fiancée avec don
Ludovic qu'elle doit incessamment épouser.
--Grand bien lui fasse, et quel est ce don Ludovic? Un Mexicain
quelconque je suppose, bellâtre, sot et orgueilleux, qui piaffe comme
la mule d'un chanoine.
--En cela, vous vous trompez; don Ludovic est son cousin, le comte
Ludovic de la Saulay, appartenant à la plus haute noblesse de France.
--Ah! Ah! C'est le Français en question?
--Oui; il est arrivé tout exprès d'Europe pour contracter avec sa
cousine cette union convenue depuis longtemps entre les deux familles;
le comte Ludovic de la Saulay est un charmant cavalier, riche, bon,
aimable, instruit, serviable; bref, excellent compagnon, je lui porte
le plus sincère intérêt, je désire que vous vous liiez avec lui.
--S'il est tel que vous le dites, mon ami, soyez tranquille, avant deux
jours nous serons les meilleurs amis du monde.
--Merci, Dominique, je n'attendais pas moins de vous.
--Eh! fit le vaquero, regardez donc, Olivier, il nous arrive quelqu'un,
je crois; diable, ils vont bon train, dans dix minutes ils seront sur
nous.
--C'est doña Dolores et le comte Ludovic.
Ils se levèrent alors pour recevoir les deux jeunes gens qui, en effet,
arrivaient à toute bride.
--Nous voilà enfin! dit la jeune fille en arrêtant son cheval court,
avec l'habileté d'une écuyère émérite. D'un bond, les nouveaux-venus
furent à terre. Après avoir salué le vaquero, Ludovic tendit les deux
mains à l'aventurier.
--Je vous revois donc, mon ami, lui dit-il; merci de vous être souvenu
de moi.
--Supposiez-vous donc que je vous eusse oublié?
--Ma foi, dit gaiement le jeune homme, j'en aurais eu presque le droit.
--Monsieur le comte, dit alors l'aventurier, avant tout, permettez-moi
de vous présenter monsieur Dominique, c'est plus qu'un frère, c'est un
autre moi-même, je serais heureux qu'il vous plût de reporter sur lui
un peu de l'amitié que vous daignez me témoigner.
--Monsieur, répondit le comte en s'inclinant gracieusement devant le
vaquero, je regrette sincèrement de m'exprimer si mal en espagnol, ce
qui m'empêche de vous montrer le vif désir que j'éprouve de vous voir
partager la sympathie que, dès à présent, vous m'inspirez.