--Vous m'entendez, señor, répondit le jeune homme; fort bien, alors

écoutez-moi sans m'interrompre: je ne suis pas un des hommes qui vous

ont mis dans l'état où vous vous trouvez; je suis un voyageur, que le

hasard ou plutôt la providence a conduit sur cette route, pour vous

venir en aide, et je l'espère pour vous sauver; vous me comprenez bien

n'est-ce pas? Cessez donc de vous forger des chimères, oubliez s'il est

possible, quant à présent du moins, ce qui s'est passé entre vous et

vos assassins, je n'ai d'autre désir que celui de vous être utile; sans

moi vous seriez mort; ne rendez pas plus difficile la tâche déjà si

dure que je me suis imposée; votre salut désormais dépend de vous seul.

Le blessé fit un brusque mouvement pour se relever, mais ses forces le

trahirent, il retomba avec un soupir de découragement.

--Je ne puis, murmura-t-il.

--Je le crois bien, blessé comme vous l'êtes; c'est un miracle que

l'affreux coup d'épée que vous avez reçu ne vous aie pas tué raide; ne

vous opposez donc pas davantage à ce que l'humanité m'ordonne de faire

pour vous.

--Mais si vous n'êtes pas assassin, qui donc êtes vous? lui demanda le

blessé avec inquiétude.

--Qui je suis, moi? Un pauvre diable de vaquero qui vous a trouvé ici

agonisant et qui a été assez heureux pour vous rendre à la vie.

--Et vous me jurez que vos intentions sont bonnes?

--Je vous le jure, sur mon honneur.

--Merci, murmura le blessé.

Il y eut un silence assez long.

--Oh! Je veux vivre, reprit le blessé avec une énergie concentrée.

--Je comprends ce désir, il me semble tout naturel de votre part.

--Oui, je veux vivre, car il faut que je me venge.

--Ce sentiment est juste, la vengeance est permise.

--Vous me sauverez, vous me le promettez, n'est-ce pas?

--Du moins ferai-je tout ce qu'il me sera possible pour cela.

--Oh! Je suis riche, je vous récompenserai.

Le ranchero hocha la tête.

--Pourquoi parler de récompense? dit-il; croyez-vous donc que le

dévouement puisse s'acheter; gardez votre or, caballero; il me serait

inutile, je n'en ai pas besoin.

--Cependant il est de mon devoir...

--Pas un mot de plus sur ce sujet, je vous en prie, señor, toute

insistance de votre part serait pour moi une mortelle injure; je fais

mon devoir en vous sauvant la vie, je n'ai droit à aucune récompense.

--Agissez donc à votre guise.

--Promettez-moi d'abord de ne pas soulever d'objection à ce que je

jugerai convenable de faire dans l'intérêt de votre salut.

--Je vous le promets.

--Bien; de cette façon nous nous entendrons toujours. Le jour ne

tardera pas à paraître; nous ne devons pas demeurer ici plus longtemps.

--Mais, où irai-je? Je me sens si faible qu'il m'est impossible de

faire le plus léger mouvement.

--Que cela ne vous inquiète pas; je vous mettrai sur mon cheval et en

le faisant marcher au pas, il vous portera sans trop de secousses en

lieu sûr.

--Je m'abandonne à vous.

--C'est ce que vous pouvez faire de mieux; voulez-vous que je vous

conduise à votre demeure?

--Ma demeure? s'écria le blessé avec un effroi mal dissimulé et en

faisant un mouvement comme s'il eût essayé de fuir; vous me connaissez

donc, vous savez où j'habite?

--Je ne vous connais pas, j'ignore où votre maison est située. Comment

saurais-je ces détails, moi qui avant cette nuit ne vous avais jamais

vu?

--C'est vrai, murmura le blessé en se parlant à lui-même, je suis fou!

Cet homme est de bonne foi. Puis s'adressant à Dominique: Je suis un

voyageur, lui dit-il d'une voix entrecoupée et à peine distincte; je

viens de la Veracruz, je me rendais à México, lorsque j'ai été assailli

à l'improviste, dépouillé de ce que je possédais et laissé pour mort

au pied de cette croix où vous m'avez si providentiellement rencontré;

de domicile, je n'en ai pas d'autre en ce moment que celui qu'il vous

plaira de m'offrir! Voilà toute mon histoire, elle est simple comme la

vérité.

--Qu'elle soit vraie ou non, cela ne me regarde pas, señor; je n'ai pas

le droit de m'immiscer malgré vous dans vos affaires; dispensez-vous

donc, je vous prie, de me donner des renseignements que je ne vous

demande pas, dont je n'ai que faire et qui, dans l'état où vous êtes,

ne peuvent que vous être nuisibles, d'abord en vous obligeant à une

trop grande tension d'esprit, et ensuite en vous forçant à parler.

En effet, ce n'avait été que grâce à une puissance de volonté extrême

que le blessé était parvenu à soutenir une si longue conversation; la

secousse qu'il avait reçue était trop forte, sa blessure trop grave

pour que, malgré tout le désir qu'il en avait, il lui fût possible de

discuter plus longtemps, sans risquer de tomber dans une syncope plus

dangereuse que celle dont il avait été si miraculeusement tiré par

son généreux sauveur; déjà il sentait battre ses artères, un nuage

s'étendait sur sa vue, des bourdonnements sinistres se faisaient dans

ses oreilles, une sueur glacée perlait à ses tempes; ses pensées, dans

lesquelles il avait éprouvé tant de difficultés à remettre un peu

d'ordre et de suite, commençaient à lui échapper de nouveau, il comprit

qu'une résistance plus prolongée de sa part serait une folie, il se

laissa aller en arrière avec découragement et poussant un soupir de

résignation:

--Ami, murmura-t-il d'une voix faible, faites de moi ce que vous

voudrez; je me sens mourir.

Dominique suivait ses mouvements d'un œil inquiet, il se hâta de lui

faire boire quelques gouttes de cordial dans lequel il avait versé

une liqueur soporifique; ce secours fut efficace, le blessé se sentit

renaître à la vie.

Il voulut remercier le jeune homme.

--Taisez-vous, lui dit vivement celui-ci, vous n'avez que trop parlé

déjà.

Il l'enveloppa avec soin dans son manteau et l'étendit sur le sol.

--Là, reprit-il, vous voici bien ainsi, ne bougez plus et essayez de

dormir, tandis que j'aviserai aux moyens de vous enlever d'ici au plus

vite.

Le blessé n'essaya aucune résistance; déjà le somnifère qu'il avait bu

agissait sur lui, il sourit doucement, ferma les yeux, et bientôt il

fut plongé dans un sommeil calme et réparateur.

Dominique le regarda un instant dormir avec la plus entière

satisfaction.

--J'aime mieux le voir ainsi que comme il était à mon arrivée, dit-il

joyeusement; ah tout n'est pas fini encore: maintenant il s'agit de

partir et cela au plus vite, si je ne veux en être empêché par les

importuns qui ne tarderont pas à affluer sur cette route.

Il détacha son cheval, lui remit la bride et l'amena tout auprès du

blessé; après avoir fait une espèce de siège sur le dos de l'animal

avec quelques couvertures auxquelles il ajouta son zarapé, dont il se

dépouilla sans hésiter, il souleva le blessé dans ses bras nerveux avec

autant de facilité, que si, au lieu d'être un homme de haute taille et

d'une corpulence assez forte, il n'eût été qu'un enfant, et il le posa

doucement sur le siège où il l'accommoda de son mieux, tout en ayant

soin de le soutenir pour éviter une chute qui aurait été mortelle.

Lorsque le jeune homme se fut assuré que le blessé se trouvait dans

une position aussi commode que le permettaient les circonstances, et

surtout les moyens insuffisants de transports dont il disposait, il

fit partir son cheval dont il tint la bride à la main, sans quitter

toutefois la place qu'il avait prise auprès du blessé qu'il continua

à soutenir d'aplomb sur la selle, et il s'éloigna définitivement se

dirigeant vers le rancho où nous l'avons précédé d'une heure environ

pour y introduire l'aventurier.

IX

DÉCOUVERTE

Dominique marchait tout doucement, maintenant d'une main ferme le

blessé couché sur la selle de son cheval, veillant sur lui comme une

mère veille sur son enfant; n'ayant qu'un désir, celui d'atteindre le

rancho le plus tôt possible, afin de donner à cet inconnu, qui sans lui

serait mort si misérablement, tous les soins que nécessitait l'état

précaire dans lequel il se trouvait encore.

Malgré l'impatience, qu'il éprouvait, malheureusement il lui était

impossible de hâter le pas de son cheval de crainte d'accident à

travers les chemins ravinés et presque impraticables qu'il était

contraint de traverser; aussi fût-ce avec un sentiment indicible de

plaisir que, arrivé à deux ou trois portées de fusil du rancho, il

aperçut plusieurs personnes accourant vers lui.

Bien qu'il ne les reconnût pas tout d'abord, cependant sa joie fut

grande, car pour lui c'était un secours qui lui venait, et bien qu'il

n'eût certes pas voulu en convenir, il en reconnaissait pour lui et

surtout pour le blessé l'extrême nécessité, car depuis plusieurs heures

déjà, il cheminait cahin-caha, à travers des sentiers la plupart du

temps presque impraticables, contraint de surveiller constamment cet

homme qu'il avait par un miracle incompréhensible sauvé d'une mort

certaine et que le moindre oubli pouvait tuer raide.

Lorsque les hommes qui accouraient vers lui ne se trouvèrent plus qu'à

quelques pas, il s'arrêta et leur cria d'un air joyeux comme un homme

charmé d'être débarrassé d'une responsabilité qui lui pèse:

--Eh! Venez donc! ¡Caray! Il y a longtemps déjà que vous auriez dû être

ici.

--Qu'est-ce à dire, Dominique, répondit en français l'aventurier, quel

besoin si pressant avez-vous donc de nous?

--Eh! Cela vous crève les yeux, il me semble; ne voyez-vous pas que

j'amène un blessé?

--Un blessé! s'écria Olivier en faisant un bond de tigre et se trouvant

presque immédiatement auprès du jeune homme; de quel blessé parlez-vous

donc?

--Pardieu! De celui que j'ai assis, tant bien que mal, sur mon cheval

et que je ne serais pas fâché de voir dans un bon lit, dont, soit dit

entre nous, il a le plus grand besoin; car s'il vit encore, c'est, sur

mon âme, grâce à un miracle incompréhensible de la Providence.

L'aventurier, sans lui répondre, enleva brusquement le zarapé jeté sur

le visage du blessé et l'examina pendant quelques minutes, avec une

expression d'angoisse, de douleur, de colère et de regret impossible à

décrire.

Son visage, subitement pâli, avait pris des teintes cadavéreuses, un

tremblement convulsif agitait tous ses membres, ses regards fixés sur

le blessé semblaient lancer des éclairs et avaient une expression

étrange.

--Oh! murmurait-il d'une voix basse et saccadée par l'orage qui

grondait au fond de son cœur, cet homme! C'est lui! C'est bien lui, il

n'est pas mort!

Dominique ne comprenait rien à ce qu'il entendait; il regardait Olivier

avec étonnement, ne sachant ce qu'il devait penser des paroles qu'il

prononçait.

--Ah, ça! dit-il enfin avec une explosion de colère, qu'est-ce que

cela signifie? Je sauve un homme, Dieu sait comment, à force de soins,

à travers mille difficultés, je parviens à amener ici ce pauvre

malheureux qui, sans moi, caray, je puis le dire, serait mort comme un

chien et voilà comment vous me recevez?

--Oui, oui, réjouis-toi, lui dit l'aventurier avec un accent amer, tu

as commis une bonne action; je t'en félicite, Dominique, mon ami; elle

te profitera, sois-en sûr, et cela avant longtemps.

--Vous savez que je ne vous comprends pas, s'écria le jeune homme.

--Eh! Qu'est-il besoin que tu me comprennes, pauvre garçon! répondit-il

en haussant avec dédain les épaules; tu as agi selon ta nature, sans

réflexion, et sans arrière-pensée, je n'ai pas plus de reproches à

t'adresser que d'explications à te donner.

--Mais enfin, quoi? Que voulez-vous dire?

--Connais-tu cet homme?

--Ma foi, non; pourquoi le connaîtrai-je?

--Je ne te demande pas cela; puisque tu ne le connais pas, comment se

fait-il que tu nous l'amènes ainsi au rancho, sans dire gare?

--Mon Dieu, par une raison bien simple: je revenais de Cholula, lorsque

je l'ai trouvé couché en travers du chemin, râlant comme un taureau

agonisant. Que pouvais-je faire? L'humanité ne me commandait-elle

pas de lui porter secours? Est-il permis de laisser ainsi mourir un

chrétien sans essayer de lui venir en aide?

--Oui, oui, répondit ironiquement Olivier, tu as bien agi; certes, je

suis loin de te blâmer. Comment donc! Un homme de cœur ne saurait

rencontrer un de ses semblables navré aussi cruellement, sans lui

porter secours. Puis, changeant de ton subitement et haussant les

épaules avec pitié: est-ce donc au milieu des peaux-rouges parmi

lesquels tu as si longtemps vécu que tu as reçu de telles leçons

d'humanité? ajouta-t-il.

Le jeune homme voulut répondre, il l'arrêta brusquement.

--Il suffit; maintenant le mal est fait, lui dit-il, il n'y a plus à

y revenir. López le conduira dans le souterrain du rancho, là il le

soignera; va, López, ne perds pas de temps, emmène cet homme pendant

que moi je causerai avec Dominique.

López obéit, le jeune homme le laissa faire; il commençait à comprendre

que peut-être son cœur l'avait trompé et qu'il s'était trop

facilement laissé entraîner à un sentiment d'humanité envers un homme

qui lui était parfaitement inconnu.

Il y eut un assez long silence: López s'était éloigné avec le blessé et

déjà il avait disparu dans le souterrain.

Olivier et Dominique, arrêtés en face l'un de l'autre, demeuraient

immobiles et pensifs. Enfin l'aventurier releva la tête.

--As-tu causé avec cet homme?

--Un peu, oui, à bâtons rompus.

--Que t'a-t-il dit?

--Pas grand chose de sensé, il m'a parlé d'une attaque dont il avait

été victime.

--Voilà tout?

--Oui, à peu près.

--T'a-t-il dit son nom?

--Je ne lui ai pas demandé.

--Mais, enfin il a dû te dire qui il est.

--Oui, je crois; il m'a dit qu'il était arrivé depuis peu à la

Veracruz et qu'il se rendait à México, lorsqu'il avait été attaqué à

l'improviste et dépouillé par des hommes qu'il n'a pu reconnaître.

--Il ne t'a rien dit autre chose, sur son nom ou sa position?

--Non, pas un mot.

L'aventurier demeura un instant pensif.

--Écoute, reprit-il, et ne prends pas en mauvaise part ce que je vais

te dire.

--De vous, maître Olivier, j'entendrai tout, car vous avez le droit de

tout me dire.

--Bien, te rappelles-tu comment nous nous sommes connus?

--Certes, j'étais un enfant alors, misérable et chétif, mourant de faim

et de misère dans les rues de México, vous avez eu pitié de moi, vous

m'avez habillé et nourri; non content de cela, vous m'avez vous-même

enseigné à lire, à écrire, à calculer; que sais-je encore!

--Passe, passe.

--Puis, vous m'avez fait retrouver mes parents, ou du moins les

personnes qui m'ont élevé, et que, à défaut d'autres, j'ai toujours

considérés comme étant ma famille.

--Bien, après.

--Dam, vous savez cela aussi bien que moi, maître Olivier.

--C'est possible, mais je veux que tu me le répètes.

--Comme il vous plaira: un jour vous êtes venu au rancho, vous m'avez

emmené avec vous et vous m'avez conduit en Sonora et au Texas, où nous

avons chassé le bison; au bout de deux ou trois ans, vous m'avez fait

adopter par une tribu Comanche, et vous m'avez quitté en m'ordonnant de

demeurer dans les prairies et de mener l'existence de coureur des bois,

jusqu'à ce que vous me fassiez transmettre l'ordre de revenir près de

vous.

--Fort bien, je vois que tu as bonne mémoire; continue.

--Je vous ai obéi et je suis demeuré parmi les Indiens, chassant et

vivant avec eux; il y a six mois, vous-même êtes arrivé au bord du Río

Gila où je me trouvais alors, et vous m'avez dit que vous veniez me

chercher et que je devais vous suivre. Je vous suivis donc sans vous

demander une explication dont je n'avais pas besoin; est-ce que je ne

vous appartiens pas corps et âme?

--Bon, et tu es toujours dans les mêmes sentiments?

--Pourquoi en aurai-je changé? Vous êtes mon seul ami.

--Merci, tu es donc résolu à m'obéir en tout?

--Sans hésiter, je vous le jure.

--Voilà ce dont je voulais être certain, maintenant, écoute-moi à ton

tour; cet homme que tu as si bêtement, passe-moi le mot, si bêtement

dis-je, secouru, t'a menti du premier au dernier mot qu'il t'a dit.

L'histoire qu'il t'a faite n'est qu'un tissu d'impostures: il n'est pas

vrai qu'il soit arrivé depuis quelques jours seulement à la Veracruz,

il n'est pas vrai qu'il se rende à México, il n'est pas vrai enfin

qu'il ait été attaqué et dépouillé par des inconnus. Cet homme, je

le connais, il est au Mexique depuis près de huit mois, il habite

Puebla, il a été condamné à mort par des hommes qui avaient le droit

de le juger et qu'il connaît parfaitement; il n'a pas été attaqué à

l'improviste, on lui a mis une épée dans la main, et on lui a laissé la

faculté de se défendre, faculté dont il a profité, il est tombé dans un

combat loyal; enfin, il n'a pas été dépouillé parce qu'il n'avait pas

affaire à des voleurs de grand chemin, mais à d'honnêtes gens.

--Oh! Oh! fit le jeune homme, ceci change la question.

--Maintenant, réponds à ceci: t'es-tu engagé vis-à-vis de lui?

--Qu'entendez-vous par là?

--Cet homme, lorsqu'il a repris connaissance et que la parole lui est

revenue, a imploré ta protection, n'est-ce pas?

--C'est vrai, maître Olivier.

--Bon, et que lui as-tu répondu, toi?

--Dam, vous comprenez, qu'il m'était assez difficile d'abandonner ce

pauvre diable dans l'état où il était, après surtout ce que j'avais

fait pour lui.

--Bien, bien, alors?

--Alors, dam, je lui ai promis de le sauver.

--C'est-à-dire de le guérir?

--C'est ainsi que je l'entends.

--Pas autre chose?

--Pour cela, non.

--Et lui as-tu promis seulement?

--Non je lui ai donné ma parole.

L'aventurier fit un geste d'impatience.

--Mais en supposant qu'il guérisse, reprit-il, ce qui entre nous me

semble douteux, dès qu'il sera en bonne santé te considéreras-tu comme

complètement dégagé envers lui?

--Oh! Pour cela oui, maître Olivier, complètement.

--Allons, il n'y a que demi-mal alors.

--Vous savez que je ne vous comprends pas du tout?

--Sois donc satisfait, Dominique; apprends que tu n'as pas eu la main

heureuse pour ta bonne action.

--Parce que?

--Parce que l'homme que tu as secouru et auquel tu as prodigué des

soins si dévoués, est ton ennemi mortel.

--Mon ennemi mortel, cet homme? s'écria-t-il avec un étonnement mêlé de

doute; mais je ne le connais pas plus qu'il ne me connaît.

--Tu le supposes, mon pauvre ami, mais sois convaincu que je ne me

trompe pas et que je te dis la vérité.

--C'est étrange.

--Oui, fort étrange, en effet, mais cela est ainsi, cet homme est même

ton ennemi le plus dangereux.

--Que faire?

--Me laisser agir; je m'étais rendu ce matin au rancho dans l'intention

de t'annoncer qu'un de tes ennemis, le plus redoutable de tous, était

mort; tu as pris soin de me faire mentir. Après tout, peut-être cela

vaut-il mieux ainsi: ce que Dieu fait est bien, ses voies nous sont

inconnues, nous devons nous courber devant la manifestation de sa

volonté.

--Ainsi votre intention est...?

--Mon intention est de charger López de veiller sur ton malade; il

restera dans le souterrain où on le soignera avec le plus grand soin,

seulement tu ne le reverras plus, il est inutile que, quand à présent,

vous vous connaissiez davantage; à mon tour, je te donne ma parole que

tous les soins que son état exige lui seront donnés.

--Oh! Je m'en rapporte complètement à vous, maître Olivier; mais

lorsqu'il sera guéri que ferons-nous?

--Nous le laisserons partir paisiblement, il n'est pas notre

prisonnier; sois tranquille, nous le trouverons sans peine quand besoin

sera; il est bien entendu que personne du rancho ne doit descendre dans

le souterrain et avoir le moindre rapport avec lui.

--Bon, vous le leur direz alors, moi je ne m'en charge pas.

--Je le leur dirai; du reste moi-même je ne le verrai pas. López seul

demeurera chargé de lui.

--Et moi, vous n'avez rien de plus à me dire?

--Si, j'ai à t'annoncer que je t'emmène avec moi pour quelques jours.

--Ah! Et allons-nous loin comme cela?

--Tu le verras, en attendant rends-toi au rancho, prépare tout ce qu'il

te faut pour ton voyage.

--Oh! Je suis prêt, interrompit-il.

--C'est possible, mais moi je ne le suis pas; n'ai-je pas à donner des

ordres à López au sujet de ton blessé.

--C'est juste, et puis il faut que je prenne congé de la famille.

--Ce sera fort bien fait, car tu resteras probablement quelque temps

absent.

--Bon, je comprends, nous allons faire une bonne chasse.

--Nous allons chasser, oui, dit l'aventurier avec un équivoque sourire,

mais pas du tout de la façon dont tu le supposes.

--Bon, cela m'est égal, je chasserai comme vous voudrez, moi.

--J'y compte bien, allons viens, nous n'avons déjà que trop perdu de

temps.

Ils se dirigèrent alors vers le monticule. L'aventurier entra dans le

souterrain et le jeune homme monta au rancho.

Loïck et les deux femmes l'attendaient sur la plate-forme, assez

intrigués de la longue conversation qu'il avait eue avec Olivier; mais

Dominique fut impénétrable, il avait trop longtemps vécu au désert

pour se laisser sortir la vérité du cœur lorsqu'il lui plaisait de la

cacher. En cette circonstance, ce fut en pure perte qu'on l'accabla de

questions; il ne répondit que par des fins de non recevoir; désespérant

de le faire parler, son père et les deux femmes prirent enfin le bon

parti de le laisser tranquille.

Son déjeuner était tout préparé sur la table.

Comme il avait faim, il saisit ce prétexte pour changer la

conversation, et tout en mangeant, il annonça son départ.

Loïck ne lui fit aucune observation, il était accoutumé à ses brusques

absences.

Au bout d'une demi-heure environ, Olivier reparut.

Dominique se leva, et prit congé de sa famille.

--Vous l'emmenez, dit Loïck.

--Oui, répondit Olivier, pour quelques jours, nous allons dans la

Terre-Chaude.

--Prenez garde, dit Louise avec inquiétude, vous savez que les

guérillas de Juárez battent la campagne.

--Ne crains rien, petite sœur, dit le jeune homme en l'embrassant,

nous serons prudents; je te rapporterai un foulard, tu sais que voilà

longtemps déjà que je t'en ai promis un.

--Je préférerais que tu ne nous quittes pas, Dominique, répondit-elle

avec tristesse.

--Allons, allons, dit gaiement l'aventurier, soyez sans inquiétude, je

vous le ramènerai sain et sauf.

Il paraît que les habitants du rancho avaient une grande confiance

en la parole d'Olivier, car, sur cette assurance, leur inquiétude se

calma, et ils prirent assez facilement congé des deux hommes.

Ceux-ci quittèrent alors le rancho, descendirent le monticule, et

trouvèrent leurs chevaux tout prêts à être montés, qui les attendaient

attachés à un liquidambar.

Après avoir fait un dernier signe d'adieu aux habitants du rancho

groupés sur la plate-forme, ils se mirent en selle et s'éloignèrent au

galop à travers terre pour aller rejoindre la route de la Veracruz.

--Allons-nous donc dans les Terres-Chaudes? demanda Dominique tout en

galopant auprès de son compagnon.

--Oh! Oh! Nous n'allons pas aussi loin, tant s'en faut; je te conduis

seulement à quelques lieues d'ici, dans une hacienda où je compte te

faire faire une nouvelle connaissance.

--Bah! Pourquoi donc? Je me soucie peu des nouvelles connaissances.

--Celle-ci te sera fort utile.

--Ah! Alors c'est différent. Je vous avoue que je n'aime pas beaucoup

les Mexicains.

--La personne à laquelle on te présentera n'est pas mexicaine, elle est

française.

--Ce n'est plus du tout la même chose, mais pourquoi donc me dites-vous

qu'on me présentera? Est-ce que ce n'est pas vous qui vous chargerez de

cela?

--Non, c'est une autre personne que tu connais, et pour laquelle tu as

même une certaine affection.

--De qui donc parlez-vous?

--De Léo Carral.

--Le mayordomo de l'hacienda del Arenal?

--Lui-même.

--C'est donc à l'hacienda que nous allons, alors?

--Pas précisément, mais dans les environs. J'ai donné au mayordomo un

rendez-vous où il doit m'attendre, c'est à ce rendez-vous que nous

allons en ce moment.

--Alors tout est pour le mieux, je serai charmé de revoir Léo Carral.

C'est un bon compagnon.

--Et un homme de cœur et d'honneur, ajouta Olivier.

X

LE RENDEZ-VOUS

Les nuits mexicaines · 第 6 / 29 段