Ce souterrain recevait sans doute de l'air et du jour par une grande

quantité d'imperceptibles fissures, car il était sec et parfaitement

clair.

--Vas López, dit l'inconnu.

--Allez-vous là-haut? répondit l'autre.

--Oui, tu m'y rejoindras dans une heure, à moins que tu ne m'aies vu

avant.

--Bon, c'est entendu.

Il siffla alors les chevaux, ceux-ci accoururent, et, sur un signe de

López, entrèrent dans le souterrain sans faire la moindre difficulté.

--A bientôt, dit López.

L'inconnu lui fit un geste affirmatif, le domestique entra à son tour,

fit retomber la pierre derrière lui, et elle se rajusta si complètement

sur le roc, qu'il n'exista plus la moindre solution de continuité et

qu'il aurait été impossible de retrouver l'entrée qu'elle cachait,

même en sachant son existence, si l'on n'en eût pas d'abord connu la

position exacte.

L'inconnu était demeuré immobile, les yeux fixés sur la plaine

environnante, cherchant sans doute à s'assurer s'il était bien seul et

s'il n'avait rien à redouter des regards indiscrets.

Lorsque la pierre eut retombé en place, il jeta son fusil sur l'épaule

et se mit à gravir à pas lents les degrés, plongé, en apparence, dans

une sombre méditation.

Du sommet du monticule, la vue embrassait un vaste horizon: d'un côté,

Zapotèques, Cholula, des haciendas et des villages; de l'autre, Puebla,

avec ses nombreuses coupoles peintes et arrondies, qui la faisaient

ressembler à une ville orientale; puis, les regards s'égaraient sur

les champs d'aloès, de blé indien et d'agaves, au milieu desquels

serpentait, en traçant une ligne jaune, la grande route de México.

L'inconnu demeura un instant pensif, les regards dirigés vers la

plaine, complètement déserte à cette heure matinale et que les premiers

rayons du soleil commençaient à dorer de chatoyants reflets; puis,

après avoir exhalé un soupir étouffé, il poussa la claie recouverte

d'une peau de bœuf qui servait de porte au rancho et disparut dans

l'intérieur.

Le rancho n'avait, au dehors, que l'apparence misérable d'une cabane

tombant à peu près en ruines; cependant l'intérieur était plus

confortablement installé qu'on aurait eu le droit de s'y attendre dans

un pays où les exigences de la vie, pour la basse classe du peuple

surtout, sont réduites au plus strict nécessaire.

La première pièce, car le rancho en avait plusieurs, servait de parloir

et de salle à manger et communiquait à un appentis placé au dehors et

qui tenait lieu de cuisine. Les murs de cette salle, blanchis à la

chaux, étaient ornés, non pas de tableaux, mais de six ou huit de ces

gravures enluminées, fabriquées à Épinal et dont cette ville inonde

l'univers; elles représentaient différents épisodes des guerres de

l'Empire, et étaient proprement encadrées et mises sous verre. Dans

un angle, à six pieds de hauteur environ, une statuette représentant

Nuestra Señora de Guadalupe, patronne du Mexique, était placée sur une

console en palissandre bordée de piquants, sur lesquels étaient fichés

des cierges de cire jaune, dont trois étaient allumés. Six equipales,

quatre butacas, un buffet chargé de différents ustensiles de ménage

et une table assez grande, placée au milieu de la salle, complétaient

l'ameublement de cette pièce, égayée par deux fenêtres à rideaux rouges.

Le sol était recouvert d'un petate d'un travail assez délicat.

Nous avons oublié de mentionner un meuble assez important pour sa

rareté et que certes on aurait été loin de s'attendre à rencontrer en

pareil lieu; ce meuble était un coucou de la Forêt Noire, surmonté d'un

oiseau quelconque qui prévenait, en chantant, la sonnerie des heures et

des demies.

Ce coucou faisait face à la porte d'entrée et était placé juste entre

les deux fenêtres.

Une porte s'ouvrait à droite sur les pièces intérieures.

Au moment où l'inconnu entra dans le rancho, la salle était déserte.

Il appuya son fusil dans un angle de la pièce, se débarrassa de son

chapeau qu'il posa sur la table, ouvrit une fenêtre devant laquelle il

traîna une butaca sur laquelle il s'assit, puis il tordit une cigarette

de paille de maïs, l'alluma et se mit à fumer aussi tranquillement et

avec autant de laisser-aller que s'il se fût trouvé chez lui, non pas

toutefois sans avoir d'abord jeté un regard sur le coucou en murmurant:

--Cinq heures et demie! Bon, j'ai le temps, il n'arrivera pas encore.

Tout en se parlant ainsi à lui-même, l'inconnu s'était laissé aller

en arrière sur le dossier de sa butaca; ses yeux s'étaient fermés, sa

main avait lâché le cigarillo et quelques minutes plus tard il dormait

profondément.

Son sommeil durait depuis environ une demi-heure lorsqu'une porte,

placée derrière lui, fut ouverte avec précaution et une charmante

jeune femme, de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, aux yeux bleus

et aux cheveux blonds, entra à pas de loups dans la salle, avançant

curieusement la tête en avant et fixant un regard bienveillant,

presqu'attendri, sur le dormeur.

Le visage de cette jeune femme respirait la gaîté et la malice jointes

à une extrême, bonté; ses traits sans être réguliers formaient un tout

coquet et gracieux qui plaisait au premier coup d'œil; son teint,

excessivement blanc, la distinguait des autres femmes de rancheros,

indiennes cuivrées pour la plupart; son costume était celui qui

appartient à sa classe, mais d'une propreté remarquable et porté avec

une coquetterie mutine qui lui seyait à ravir.

Elle arriva ainsi tout doucement jusqu'auprès du dormeur, la tête

retournée en arrière et le doigt posé sur la bouche, afin sans doute de

recommander à deux personnes qui la suivaient, un homme et une femme

d'un certain âge, de faire le moins de bruit possible.

Ces deux personnes accusaient, la femme cinquante et l'homme soixante

ans à peu près; leurs traits, assez vulgaires, n'avaient rien de

saillant, excepté une certaine expression d'énergique volonté répandue

sur leur physionomie.

La femme portait le costume des rancheras mexicaines; quant à l'homme,

c'était un vaquero.

Tous trois, arrivés près de l'inconnu, se placèrent devant lui et

demeurèrent immobiles, le regardant dormir.

En ce moment, un rayon de soleil entra par la fenêtre ouverte et vint

frapper le visage de l'inconnu.

--Vive Dieu! s'écria celui-ci, en français, en se relevant brusquement

tout en ouvrant les yeux, je crois, le diable m'emporte, que je me suis

endormi.

--Parbleu! Monsieur Olivier, répondit le ranchero dans la même langue,

quel mal y a-t-il à cela?

--Ah! Vous voilà, mes bons amis, dit-il avec un gai sourire en leur

tendant la main; joyeux réveil pour moi, puisque je vous trouve à mes

côtés. Bonjour Louise, mon enfant, bonjour mère Thérèse, et toi, mon

vieux Loïck, bonjour aussi! Vous avez des figures de prospérité qui

font plaisir à voir.

--Que je suis fâchée que vous vous soyez ainsi éveillé, monsieur

Olivier! dit la charmante Louise.

--D'autant plus que vous êtes fatigué sans doute, appuya Loïck.

--Bah, bah! Je n'y pense plus, vous ne vous attendiez pas à me trouver

ici, hein?

--Faites excuse, monsieur Olivier, répondit Thérèse, López nous avait

appris votre arrivée.

--Ce diable de López ne peut pas retenir sa langue, dit gaîment

Olivier, il faut toujours qu'il bavarde.

--Vous allez déjeuner avec nous, n'est-ce pas? demanda la jeune femme.

--Est-ce que cela se demande, fillette, dit le vaquero; il ferait beau

voir, que monsieur Olivier nous refusât, par exemple.

--Allons bourru, dit en riant Olivier, ne grondez pas, je déjeunerai.

--Ah! C'est bien cela, s'écria la jeune femme.

Et aidée par Thérèse, qui était sa mère, comme Loïck était son père,

elle se mit aussitôt à tout préparer pour le repas du matin.

--Mais vous savez, dit Olivier, rien de mexicain; je ne veux pas

entendre parler ici de l'affreuse cuisine du pays.

--Soyez tranquille, répondit en souriant Louise; nous déjeunerons à la

française.

--Bravo, voilà qui double mon appétit.

Pendant que les deux femmes allaient et venaient de la cuisine à la

salle à manger pour préparer le déjeuner et mettre le couvert, les deux

hommes étaient demeurés isolés auprès de la fenêtre et causaient entre

eux.

--Êtes-vous toujours content? demanda Olivier à son hôte.

--Toujours, répondit celui-ci; don Andrés de la Cruz est un bon maître,

d'ailleurs, comme vous le savez, j'ai peu de rapport avec lui.

--C'est vrai, vous n'avez affaire qu'à Ño Leo Carral.

--Je ne me plains pas de lui, c'est un digne homme tout mayordomo qu'il

est; nous nous entendons parfaitement.

--Tant mieux! J'aurais été désolé qu'il en fût autrement, d'ailleurs

c'est à ma recommandation que vous avez consenti à prendre ce rancho et

s'il y avait quelque chose...

--Je n'hésiterais pas à vous en faire part, monsieur Olivier; mais de

ce côté là tout va bien.

L'aventurier le regarda fixement.

--Il y a donc quelque chose qui va mal d'un autre côté? fit-il.

--Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia le vaquero avec embarras.

Olivier hocha la tête.

--Souvenez-vous, Loïck, lui dit-il sévèrement, des conditions que je

vous ai imposées, lorsque je vous accordai votre pardon.

--Oh! Je ne les oublie pas, monsieur.

--Vous n'avez pas parlé?

--Non.

--Ainsi Dominique se croit toujours...

--Oui, toujours, répondit il en baissant la tête, mais il ne m'aime pas.

--Qui vous fait supposer cela?

--Je n'en suis que trop certain, monsieur, depuis que vous l'avez

emmené dans les prairies, son caractère est complètement changé,

les dix ans qu'il a passés loin de moi, l'ont rendu complètement

indifférent.

--Peut-être est-ce un pressentiment, murmura sourdement l'aventurier.

--Oh! Ne dites pas cela, monsieur! s'écria-t-il avec épouvante, la

misère est mauvaise conseillère; j'ai été bien coupable, mais si vous

saviez combien je me suis repenti de mon crime.

--Je le sais, et voilà pourquoi je vous ai pardonné. Justice sera

faite, un jour, du véritable coupable.

--Oui, monsieur, et je tremble, moi, misérable, d'être mêlé à cette

sinistre histoire dont le dénouement sera terrible.

--Oui, fit avec une énergie concentrée l'aventurier, bien terrible en

effet! Et vous y assisterez, Loïck.

Le vaquero poussa un soupir qui n'échappa pas à son interlocuteur.

--Je n'ai pas vu Dominique, dit-il, en changeant subitement de ton;

est-ce qu'il dort encore?

--Oh! Non, vous l'avez trop bien instruit, monsieur; il est toujours le

premier levé de nous autres.

--Comment se fait-il qu'il ne soit pas ici, alors?

--Ah! dit avec hésitation le vaquero, il est sorti; dam, il est libre

de ses actions, maintenant qu'il a vingt-deux ans!

--Déjà! murmura l'aventurier d'une voix sombre. Puis, secouant

brusquement la tête:

--Déjeunons! dit-il.

Le repas commença sous d'assez tristes auspices, mais grâce aux efforts

de l'aventurier, bientôt la gaîté première reparut, et la fin du

déjeuner fut aussi joyeuse qu'on pouvait le souhaiter.

Tout à coup López entra brusquement dans le rancho.

--Señor Loïck, dit-il, voici votre fils; je ne sais ce qu'il amène,

mais il vient à pied et conduit son cheval par la bride.

Chacun se leva de table et sortit du rancho. A une portée de fusil dans

la plaine, on apercevait en effet un homme conduisant un cheval par la

bride; un fardeau assez volumineux était attaché sur le dos de l'animal.

La distance empêchait de distinguer de quelle sorte était ce fardeau.

--C'est étrange, murmura Olivier à voix basse, après avoir pendant

quelques minutes attentivement examiné l'arrivant, serait-ce lui? Oh!

Je veux m'en assurer sans retard.

Et après avoir fait signe à López de le suivre, l'aventurier se

précipita par les degrés, laissant abasourdis le vaquero et les deux

femmes qui l'aperçurent bientôt courant, suivi de López, à travers la

plaine, à la rencontre de Dominique.

Celui-ci avait aperçu les deux hommes et s'était arrêté pour les

attendre.

[Footnote 1: Prononcez Chelhoua.]

VIII

LE BLESSÉ

Un calme profond régnait dans la campagne; la brise nocturne s'était

éteinte. Nul autre bruit que le susurrement continu des infiniment

petits, qui travaillent sans cesse au labeur inconnu pour lequel ils

ont été créés par la providence, ne troublait le silence de la nuit; le

ciel d'un bleu sombre n'avait pas un nuage; une douce et pénétrante

clarté tombait des étoiles, et les rayons lunaires inondaient le

paysage de lueurs crépusculaires qui donnaient aux arbres et aux

monticules dont ils allongeaient démesurément les ombres tranchées, des

apparences fantastiques; des reflets bleuâtres semblaient filtrer dans

l'atmosphère dont la pureté était telle, qu'on distinguait facilement

le vol lourd et saccadé des coléoptères qui tournaient en bourdonnant

autour des branches; çà et là des lucioles fuyaient comme des farfadets

dans les hautes herbes qu'elles illuminaient au passage de lueurs

phosphorescentes.

C'était, en un mot, une de ces tièdes et pures nuits américaines,

ignorées dans nos froids climats moins favorisés du ciel, et qui

plongent l'âme dans de douces et mélancoliques rêveries.

Tout à coup une ombre surgit à l'horizon, grandit rapidement et dessina

bientôt la silhouette noire et indécise encore d'un cavalier; le bruit

des sabots d'un cheval, frappant à coups hâtifs la terre durcie, ne

laissa bientôt plus de doute à cet égard.

Un cavalier s'approchait effectivement; il suivait la direction de

Puebla; à demi assoupi sur sa monture, il lui tenait la bride assez

lâche, et la laissait à peu près se diriger à sa guise, lorsque

celle-ci arrivée à une espèce de carrefour, au milieu duquel s'élevait

une croix, fit subitement un écart et sauta de côté en dressant les

oreilles et en reculant avec force.

Le cavalier, brusquement tiré de son sommeil ou ce qui est plus

probable de ses réflexions, bondit sur la selle et aurait été

désarçonné, si, par un mouvement instinctif, il n'avait pas ramené son

cheval en pesant fortement sur la bride.

--¡Hola! s'écria-t-il en relevant vivement la tête et en portant

la main à sa machette, tout en regardant avec inquiétude autour de

lui; que se passe-t-il donc ici? Allons, Moreno, mon bon cheval, que

signifie cette frayeur? Là, là calme-toi, mon ami, personne ne songe à

nous.

Mais bien que son maître le flattât en lui parlant, et que tous

deux parussent vivre en fort bonne intelligence, cependant l'animal

continuait à renâcler et à donner des marques de frayeur de plus en

plus vives.

--Voilà qui n'est pas naturel, ¡vive Dios! Tu n'as pas coutume de

t'effrayer ainsi pour rien; mon bon Moreno, voyons, qu'y a-t-il?

Et le voyageur regarda de nouveau autour de lui, mais cette fois plus

attentivement et en abaissant son regard vers le sol.

--Eh! fit-il tout à coup en apercevant un corps étendu sur le chemin,

Moreno a raison; il y a quelque chose là, le cadavre de quelque

hacendero sans doute, que les salteadores auront tué pour le dépouiller

plus à leur aise, et qu'ils auront abandonné ensuite, sans s'en soucier

davantage; voyons donc cela.

Tout en se parlant ainsi à demi-voix, le cavalier avait mis pied à

terre.

Mais comme notre homme était prudent et, selon toutes probabilités,

accoutumé de longue date à parcourir les routes de la confédération

mexicaine, il arma son fusil et se tint prêt à l'attaque comme à la

défense, au cas où l'individu qu'il voulait secourir, s'aviserait

de se lever à l'improviste, pour lui demander la bourse ou la vie,

éventualité fort dans les mœurs du pays et contre laquelle il fallait

avant tout se mettre en garde.

Il s'approcha donc du cadavre, et il le considéra un instant avec la

plus sérieuse attention.

Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour acquérir la certitude qu'il

n'avait rien à redouter du malheureux qui gisait à ses pieds.

--Hum! reprit-il en hochant la tête à plusieurs reprises, voilà un

pauvre diable qui me semble être bien malade; s'il n'est pas mort, il

n'en vaut guère mieux. Enfin! Essayons toujours de le secourir, bien

que je craigne que ce soit peine perdue.

Après ce nouvel aparté, le voyageur, qui n'était autre que Dominique

le fils du ranchero dont nous avons parlé plus haut, désarma son fusil

qu'il appuya contre le rebord du chemin afin de l'avoir à sa portée en

cas de besoin, attacha son cheval à un arbre et se débarrassa de son

zarapé afin d'être plus libre de ses mouvements.

Après avoir pris toutes ces précautions doucement et méthodiquement,

car c'était un homme fort soigneux en toutes choses, Dominique enleva

les alforjas, ou doubles poches placées à l'arrière de sa selle, se les

mit sur l'épaule et s'agenouillant alors auprès du corps étendu, il

ouvrit son vêtement et lui appuya l'oreille contre la poitrine ouverte

par une blessure béante.

Dominique était un homme de haute taille, robuste et parfaitement

proportionné; ses membres bien attachés étaient garnis de muscles

gros comme des cordes et durs comme du marbre; il devait être doué

d'une vigueur remarquable jointe à une grande adresse dans tous ses

mouvements qui ne manquaient pas d'une certaine grâce virile: c'était,

en un mot, une de ces organisations puissantes peu communes dans tous

les pays, mais comme on en rencontre plus souvent dans les contrées

où les exigences d'une vie de lutte développent dans des proportions

souvent extrêmes les facultés corporelles de l'individu.

Bien qu'il eût environ vingt-deux ans, Dominique en paraissait au

moins vingt-huit. Ses traits étaient beaux, mâles et intelligents, ses

yeux noirs bien ouverts regardaient en face, son front développé, ses

cheveux châtains bouclés naturellement, sa bouche grande, aux lèvres un

peu épaisses, sa moustache fièrement relevée, son menton bien dessiné

et taillé carrément donnaient à son visage une expression de franchise,

d'audace et de bonté, réellement sympathique, tout en lui imprimant un

cachet d'indicible distinction. Chose singulière chez cet homme qui

appartenait à l'humble classe des vaqueros, ses mains et ses pieds

étaient d'une petitesse rare, ses mains surtout étaient d'un dessein

aristocratique irréprochable.

Tel était au physique le nouveau personnage que nous présentons au

lecteur et qui est appelé à jouer un rôle important dans la suite de ce

récit.

--Allons, il aura de la peine à en revenir, s'il en revient, reprit

Dominique en se redressant après avoir vainement essayé de sentir les

battements du cœur.

Cependant il ne se découragea pas.

Il ouvrit ses alforjas et en sortit du linge, une trousse et une petite

boîte fermant à clé.

--Heureusement que j'ai conservé mes habitudes indiennes, fit-il en

souriant, et que je porte toujours avec moi mon sac à la médecine.

Sans perdre de temps il sonda la plaie, la lava avec soin. Le sang

suintait goutte à goutte aux lèvres violacées de la blessure; il

déboucha un flacon, versa sur la plaie quelques gouttes d'une liqueur

rougeâtre contenue dans ce flacon; le sang s'arrêta aussitôt comme par

enchantement.

Alors avec une adresse qui témoignait d'une grande habitude, il banda

la blessure, sur laquelle il posa délicatement quelques herbes pilées

et humectées avec la liqueur rouge que déjà il avait employée.

Le malheureux ne donnait aucun signe de vie, son corps continuait à

conserver cette inerte rigidité des cadavres; cependant une certaine

moiteur persistait aux extrémités, diagnostic qui faisait supposer à

Dominique que la vie n'était pas complètement éteinte dans ce pauvre

corps.

Après l'avoir pansé avec soin, il releva un peu le blessé et l'adossa à

un arbre; puis il se mit à le frictionner avec du rhum mêlé d'eau, à la

poitrine, aux tempes et aux poignets; ne s'arrêtant de temps en temps

que pour examiner d'un œil inquiet son visage pâle et contracté.

Tout paraissait devoir être inutile: aucune contraction, aucun

tressaillement nerveux n'indiquait le retour de la vie.

Mais il n'y a rien de persistant comme la volonté de l'homme qui veut

sauver son semblable; bien qu'il commençât sérieusement à douter du

succès de ses efforts, cependant loin de se décourager, Dominique

sentit redoubler son ardeur, résolu à n'abandonner la partie que

lorsque bien définitivement il lui serait prouvé que tout secours était

en pure perte.

C'était un tableau d'un effet saisissant que ce groupe formé sur cette

route déserte pendant cette nuit calme et lumineuse, au pied de cette

croix, signe de rédemption, par ces deux hommes dont l'un poussé par

le saint amour de l'humanité s'acharnait, s'il est permis de parler

ainsi, à prodiguer à l'autre les soins les plus fraternels.

Dominique cessa un instant ses frictions et il se frappa le front comme

si une pensée subite venait tout à coup de surgir dans son cerveau.

--Où diable ai-je donc la tête? murmura-t-il, et fouillant dans ses

alforjas qui semblaient inépuisables, tant elles contenaient de choses,

il en retira une gourde bouchée avec soin.

Il entr'ouvrit avec la lame de son couteau les dents serrées du blessé,

lui introduisit, après l'avoir débouchée, la gourde entre les lèvres,

et lui versa dans la bouche une partie de ce qu'elle contenait, tout en

examinant son visage avec anxiété.

Au bout de deux ou trois minutes, le blessé frissonna faiblement, et

ses paupières remuèrent comme s'il eût essayé de les ouvrir.

--Ah! fit Dominique avec joie, cette fois, je crois que j'en aurai

raison.

Et déposant la gourde près de lui, il recommença les frictions avec une

nouvelle ardeur.

Un soupir faible comme un souffle s'exhala des lèvres du blessé, ses

membres commencèrent bientôt à perdre un peu de leur raideur; la vie

revenait doucement.

Le jeune homme redoubla d'efforts; peu à peu la respiration bien que

faible et entrecoupée se fit plus distincte, les traits se détendirent

et les pommettes des joues se plaquèrent de deux taches rouges; bien

que les yeux demeurassent fermés, les lèvres du blessé s'agitaient

comme s'il eût essayé de prononcer quelques paroles.

--Bah! fit Dominique avec un accent joyeux, tout n'est pas fini

encore, il sera revenu de loin, s'il en réchappe, bravo! Je n'ai pas

perdu mon temps! Mais qui diable lui a donné un si furieux coup d'épée?

On ne se bat pas en duel au Mexique. Sur mon âme! Si je ne craignais

pas de lui faire injure, j'assurerais presque que je connais l'homme

qui a si joliment décousu ce pauvre malheureux; mais patience, il

faudra bien qu'il parle, et alors il sera bien fin si je ne sais pas à

qui il a eu affaire.

Cependant, la vie, après avoir longtemps hésité à rentrer dans ce corps

qu'elle avait presqu'abandonné, avait commencé une lutte sérieuse

contre la mort qu'elle obligeait de plus en plus à se retirer; les

mouvements du blessé devenaient plus accentués et surtout plus

intelligents: deux fois déjà ses yeux s'étaient ouverts pour se

refermer presqu'aussitôt il est vrai, mais le mieux devenait sensible;

il ne tarderait pas à reprendre connaissance, ce n'était plus qu'une

question de temps.

Dominique versa un peu d'eau dans un gobelet, y mêla quelques gouttes

de la liqueur contenue dans la gourde, et approcha le gobelet de la

bouche du blessé; celui-ci ouvrit les lèvres et but, puis il poussa un

soupir de soulagement.

--Comment vous sentez-vous? lui demanda le jeune homme avec intérêt.

Au son de cette voix inconnue, un frémissement convulsif agita tout

le corps du blessé; il fit un geste comme pour repousser une image

effrayante et murmura d'une voix sourde:

--Tuez-moi!

--Ma foi non! s'écria joyeusement Dominique, j'ai eu trop de peine à

vous ressusciter pour cela.

Le blessé entr'ouvrit les yeux, jeta un regard égaré autour de lui et

le fixant enfin sur le jeune homme, avec une expression d'indicible

épouvante:

--Le masque! s'écria-t-il, le masque! Oh! Arrière! Arrière!

--La commotion cérébrale a été forte, murmura le jeune homme; il est en

proie à une hallucination fiévreuse qui, si elle persistait, pourrait

amener la folie. Hum! Le cas est grave! Comment faire pour remédier à

cela?

--Bourreau! reprit faiblement le blessé, tue-moi.

--Il y tient à ce qu'il paraît; cet homme est tombé dans quelque

guet-apens affreux, son esprit troublé ne lui rappelle que la dernière

scène de meurtre dans laquelle il a joué un rôle si malheureux; il faut

couper court à cela, et lui rendre le calme nécessaire à sa guérison,

sinon il est perdu.

--Ne le sais-je pas bien que je suis perdu? dit le blessé qui avait

entendu cette dernière parole, tue-moi donc sans me faire souffrir

davantage.

Les nuits mexicaines · 第 5 / 29 段