quantité d'imperceptibles fissures, car il était sec et parfaitement
clair.
--Vas López, dit l'inconnu.
--Allez-vous là-haut? répondit l'autre.
--Oui, tu m'y rejoindras dans une heure, à moins que tu ne m'aies vu
avant.
--Bon, c'est entendu.
Il siffla alors les chevaux, ceux-ci accoururent, et, sur un signe de
López, entrèrent dans le souterrain sans faire la moindre difficulté.
--A bientôt, dit López.
L'inconnu lui fit un geste affirmatif, le domestique entra à son tour,
fit retomber la pierre derrière lui, et elle se rajusta si complètement
sur le roc, qu'il n'exista plus la moindre solution de continuité et
qu'il aurait été impossible de retrouver l'entrée qu'elle cachait,
même en sachant son existence, si l'on n'en eût pas d'abord connu la
position exacte.
L'inconnu était demeuré immobile, les yeux fixés sur la plaine
environnante, cherchant sans doute à s'assurer s'il était bien seul et
s'il n'avait rien à redouter des regards indiscrets.
Lorsque la pierre eut retombé en place, il jeta son fusil sur l'épaule
et se mit à gravir à pas lents les degrés, plongé, en apparence, dans
une sombre méditation.
Du sommet du monticule, la vue embrassait un vaste horizon: d'un côté,
Zapotèques, Cholula, des haciendas et des villages; de l'autre, Puebla,
avec ses nombreuses coupoles peintes et arrondies, qui la faisaient
ressembler à une ville orientale; puis, les regards s'égaraient sur
les champs d'aloès, de blé indien et d'agaves, au milieu desquels
serpentait, en traçant une ligne jaune, la grande route de México.
L'inconnu demeura un instant pensif, les regards dirigés vers la
plaine, complètement déserte à cette heure matinale et que les premiers
rayons du soleil commençaient à dorer de chatoyants reflets; puis,
après avoir exhalé un soupir étouffé, il poussa la claie recouverte
d'une peau de bœuf qui servait de porte au rancho et disparut dans
l'intérieur.
Le rancho n'avait, au dehors, que l'apparence misérable d'une cabane
tombant à peu près en ruines; cependant l'intérieur était plus
confortablement installé qu'on aurait eu le droit de s'y attendre dans
un pays où les exigences de la vie, pour la basse classe du peuple
surtout, sont réduites au plus strict nécessaire.
La première pièce, car le rancho en avait plusieurs, servait de parloir
et de salle à manger et communiquait à un appentis placé au dehors et
qui tenait lieu de cuisine. Les murs de cette salle, blanchis à la
chaux, étaient ornés, non pas de tableaux, mais de six ou huit de ces
gravures enluminées, fabriquées à Épinal et dont cette ville inonde
l'univers; elles représentaient différents épisodes des guerres de
l'Empire, et étaient proprement encadrées et mises sous verre. Dans
un angle, à six pieds de hauteur environ, une statuette représentant
Nuestra Señora de Guadalupe, patronne du Mexique, était placée sur une
console en palissandre bordée de piquants, sur lesquels étaient fichés
des cierges de cire jaune, dont trois étaient allumés. Six equipales,
quatre butacas, un buffet chargé de différents ustensiles de ménage
et une table assez grande, placée au milieu de la salle, complétaient
l'ameublement de cette pièce, égayée par deux fenêtres à rideaux rouges.
Le sol était recouvert d'un petate d'un travail assez délicat.
Nous avons oublié de mentionner un meuble assez important pour sa
rareté et que certes on aurait été loin de s'attendre à rencontrer en
pareil lieu; ce meuble était un coucou de la Forêt Noire, surmonté d'un
oiseau quelconque qui prévenait, en chantant, la sonnerie des heures et
des demies.
Ce coucou faisait face à la porte d'entrée et était placé juste entre
les deux fenêtres.
Une porte s'ouvrait à droite sur les pièces intérieures.
Au moment où l'inconnu entra dans le rancho, la salle était déserte.
Il appuya son fusil dans un angle de la pièce, se débarrassa de son
chapeau qu'il posa sur la table, ouvrit une fenêtre devant laquelle il
traîna une butaca sur laquelle il s'assit, puis il tordit une cigarette
de paille de maïs, l'alluma et se mit à fumer aussi tranquillement et
avec autant de laisser-aller que s'il se fût trouvé chez lui, non pas
toutefois sans avoir d'abord jeté un regard sur le coucou en murmurant:
--Cinq heures et demie! Bon, j'ai le temps, il n'arrivera pas encore.
Tout en se parlant ainsi à lui-même, l'inconnu s'était laissé aller
en arrière sur le dossier de sa butaca; ses yeux s'étaient fermés, sa
main avait lâché le cigarillo et quelques minutes plus tard il dormait
profondément.
Son sommeil durait depuis environ une demi-heure lorsqu'une porte,
placée derrière lui, fut ouverte avec précaution et une charmante
jeune femme, de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, aux yeux bleus
et aux cheveux blonds, entra à pas de loups dans la salle, avançant
curieusement la tête en avant et fixant un regard bienveillant,
presqu'attendri, sur le dormeur.
Le visage de cette jeune femme respirait la gaîté et la malice jointes
à une extrême, bonté; ses traits sans être réguliers formaient un tout
coquet et gracieux qui plaisait au premier coup d'œil; son teint,
excessivement blanc, la distinguait des autres femmes de rancheros,
indiennes cuivrées pour la plupart; son costume était celui qui
appartient à sa classe, mais d'une propreté remarquable et porté avec
une coquetterie mutine qui lui seyait à ravir.
Elle arriva ainsi tout doucement jusqu'auprès du dormeur, la tête
retournée en arrière et le doigt posé sur la bouche, afin sans doute de
recommander à deux personnes qui la suivaient, un homme et une femme
d'un certain âge, de faire le moins de bruit possible.
Ces deux personnes accusaient, la femme cinquante et l'homme soixante
ans à peu près; leurs traits, assez vulgaires, n'avaient rien de
saillant, excepté une certaine expression d'énergique volonté répandue
sur leur physionomie.
La femme portait le costume des rancheras mexicaines; quant à l'homme,
c'était un vaquero.
Tous trois, arrivés près de l'inconnu, se placèrent devant lui et
demeurèrent immobiles, le regardant dormir.
En ce moment, un rayon de soleil entra par la fenêtre ouverte et vint
frapper le visage de l'inconnu.
--Vive Dieu! s'écria celui-ci, en français, en se relevant brusquement
tout en ouvrant les yeux, je crois, le diable m'emporte, que je me suis
endormi.
--Parbleu! Monsieur Olivier, répondit le ranchero dans la même langue,
quel mal y a-t-il à cela?
--Ah! Vous voilà, mes bons amis, dit-il avec un gai sourire en leur
tendant la main; joyeux réveil pour moi, puisque je vous trouve à mes
côtés. Bonjour Louise, mon enfant, bonjour mère Thérèse, et toi, mon
vieux Loïck, bonjour aussi! Vous avez des figures de prospérité qui
font plaisir à voir.
--Que je suis fâchée que vous vous soyez ainsi éveillé, monsieur
Olivier! dit la charmante Louise.
--D'autant plus que vous êtes fatigué sans doute, appuya Loïck.
--Bah, bah! Je n'y pense plus, vous ne vous attendiez pas à me trouver
ici, hein?
--Faites excuse, monsieur Olivier, répondit Thérèse, López nous avait
appris votre arrivée.
--Ce diable de López ne peut pas retenir sa langue, dit gaîment
Olivier, il faut toujours qu'il bavarde.
--Vous allez déjeuner avec nous, n'est-ce pas? demanda la jeune femme.
--Est-ce que cela se demande, fillette, dit le vaquero; il ferait beau
voir, que monsieur Olivier nous refusât, par exemple.
--Allons bourru, dit en riant Olivier, ne grondez pas, je déjeunerai.
--Ah! C'est bien cela, s'écria la jeune femme.
Et aidée par Thérèse, qui était sa mère, comme Loïck était son père,
elle se mit aussitôt à tout préparer pour le repas du matin.
--Mais vous savez, dit Olivier, rien de mexicain; je ne veux pas
entendre parler ici de l'affreuse cuisine du pays.
--Soyez tranquille, répondit en souriant Louise; nous déjeunerons à la
française.
--Bravo, voilà qui double mon appétit.
Pendant que les deux femmes allaient et venaient de la cuisine à la
salle à manger pour préparer le déjeuner et mettre le couvert, les deux
hommes étaient demeurés isolés auprès de la fenêtre et causaient entre
eux.
--Êtes-vous toujours content? demanda Olivier à son hôte.
--Toujours, répondit celui-ci; don Andrés de la Cruz est un bon maître,
d'ailleurs, comme vous le savez, j'ai peu de rapport avec lui.
--C'est vrai, vous n'avez affaire qu'à Ño Leo Carral.
--Je ne me plains pas de lui, c'est un digne homme tout mayordomo qu'il
est; nous nous entendons parfaitement.
--Tant mieux! J'aurais été désolé qu'il en fût autrement, d'ailleurs
c'est à ma recommandation que vous avez consenti à prendre ce rancho et
s'il y avait quelque chose...
--Je n'hésiterais pas à vous en faire part, monsieur Olivier; mais de
ce côté là tout va bien.
L'aventurier le regarda fixement.
--Il y a donc quelque chose qui va mal d'un autre côté? fit-il.
--Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia le vaquero avec embarras.
Olivier hocha la tête.
--Souvenez-vous, Loïck, lui dit-il sévèrement, des conditions que je
vous ai imposées, lorsque je vous accordai votre pardon.
--Oh! Je ne les oublie pas, monsieur.
--Vous n'avez pas parlé?
--Non.
--Ainsi Dominique se croit toujours...
--Oui, toujours, répondit il en baissant la tête, mais il ne m'aime pas.
--Qui vous fait supposer cela?
--Je n'en suis que trop certain, monsieur, depuis que vous l'avez
emmené dans les prairies, son caractère est complètement changé,
les dix ans qu'il a passés loin de moi, l'ont rendu complètement
indifférent.
--Peut-être est-ce un pressentiment, murmura sourdement l'aventurier.
--Oh! Ne dites pas cela, monsieur! s'écria-t-il avec épouvante, la
misère est mauvaise conseillère; j'ai été bien coupable, mais si vous
saviez combien je me suis repenti de mon crime.
--Je le sais, et voilà pourquoi je vous ai pardonné. Justice sera
faite, un jour, du véritable coupable.
--Oui, monsieur, et je tremble, moi, misérable, d'être mêlé à cette
sinistre histoire dont le dénouement sera terrible.
--Oui, fit avec une énergie concentrée l'aventurier, bien terrible en
effet! Et vous y assisterez, Loïck.
Le vaquero poussa un soupir qui n'échappa pas à son interlocuteur.
--Je n'ai pas vu Dominique, dit-il, en changeant subitement de ton;
est-ce qu'il dort encore?
--Oh! Non, vous l'avez trop bien instruit, monsieur; il est toujours le
premier levé de nous autres.
--Comment se fait-il qu'il ne soit pas ici, alors?
--Ah! dit avec hésitation le vaquero, il est sorti; dam, il est libre
de ses actions, maintenant qu'il a vingt-deux ans!
--Déjà! murmura l'aventurier d'une voix sombre. Puis, secouant
brusquement la tête:
--Déjeunons! dit-il.
Le repas commença sous d'assez tristes auspices, mais grâce aux efforts
de l'aventurier, bientôt la gaîté première reparut, et la fin du
déjeuner fut aussi joyeuse qu'on pouvait le souhaiter.
Tout à coup López entra brusquement dans le rancho.
--Señor Loïck, dit-il, voici votre fils; je ne sais ce qu'il amène,
mais il vient à pied et conduit son cheval par la bride.
Chacun se leva de table et sortit du rancho. A une portée de fusil dans
la plaine, on apercevait en effet un homme conduisant un cheval par la
bride; un fardeau assez volumineux était attaché sur le dos de l'animal.
La distance empêchait de distinguer de quelle sorte était ce fardeau.
--C'est étrange, murmura Olivier à voix basse, après avoir pendant
quelques minutes attentivement examiné l'arrivant, serait-ce lui? Oh!
Je veux m'en assurer sans retard.
Et après avoir fait signe à López de le suivre, l'aventurier se
précipita par les degrés, laissant abasourdis le vaquero et les deux
femmes qui l'aperçurent bientôt courant, suivi de López, à travers la
plaine, à la rencontre de Dominique.
Celui-ci avait aperçu les deux hommes et s'était arrêté pour les
attendre.
[Footnote 1: Prononcez Chelhoua.]
VIII
LE BLESSÉ
Un calme profond régnait dans la campagne; la brise nocturne s'était
éteinte. Nul autre bruit que le susurrement continu des infiniment
petits, qui travaillent sans cesse au labeur inconnu pour lequel ils
ont été créés par la providence, ne troublait le silence de la nuit; le
ciel d'un bleu sombre n'avait pas un nuage; une douce et pénétrante
clarté tombait des étoiles, et les rayons lunaires inondaient le
paysage de lueurs crépusculaires qui donnaient aux arbres et aux
monticules dont ils allongeaient démesurément les ombres tranchées, des
apparences fantastiques; des reflets bleuâtres semblaient filtrer dans
l'atmosphère dont la pureté était telle, qu'on distinguait facilement
le vol lourd et saccadé des coléoptères qui tournaient en bourdonnant
autour des branches; çà et là des lucioles fuyaient comme des farfadets
dans les hautes herbes qu'elles illuminaient au passage de lueurs
phosphorescentes.
C'était, en un mot, une de ces tièdes et pures nuits américaines,
ignorées dans nos froids climats moins favorisés du ciel, et qui
plongent l'âme dans de douces et mélancoliques rêveries.
Tout à coup une ombre surgit à l'horizon, grandit rapidement et dessina
bientôt la silhouette noire et indécise encore d'un cavalier; le bruit
des sabots d'un cheval, frappant à coups hâtifs la terre durcie, ne
laissa bientôt plus de doute à cet égard.
Un cavalier s'approchait effectivement; il suivait la direction de
Puebla; à demi assoupi sur sa monture, il lui tenait la bride assez
lâche, et la laissait à peu près se diriger à sa guise, lorsque
celle-ci arrivée à une espèce de carrefour, au milieu duquel s'élevait
une croix, fit subitement un écart et sauta de côté en dressant les
oreilles et en reculant avec force.
Le cavalier, brusquement tiré de son sommeil ou ce qui est plus
probable de ses réflexions, bondit sur la selle et aurait été
désarçonné, si, par un mouvement instinctif, il n'avait pas ramené son
cheval en pesant fortement sur la bride.
--¡Hola! s'écria-t-il en relevant vivement la tête et en portant
la main à sa machette, tout en regardant avec inquiétude autour de
lui; que se passe-t-il donc ici? Allons, Moreno, mon bon cheval, que
signifie cette frayeur? Là, là calme-toi, mon ami, personne ne songe à
nous.
Mais bien que son maître le flattât en lui parlant, et que tous
deux parussent vivre en fort bonne intelligence, cependant l'animal
continuait à renâcler et à donner des marques de frayeur de plus en
plus vives.
--Voilà qui n'est pas naturel, ¡vive Dios! Tu n'as pas coutume de
t'effrayer ainsi pour rien; mon bon Moreno, voyons, qu'y a-t-il?
Et le voyageur regarda de nouveau autour de lui, mais cette fois plus
attentivement et en abaissant son regard vers le sol.
--Eh! fit-il tout à coup en apercevant un corps étendu sur le chemin,
Moreno a raison; il y a quelque chose là, le cadavre de quelque
hacendero sans doute, que les salteadores auront tué pour le dépouiller
plus à leur aise, et qu'ils auront abandonné ensuite, sans s'en soucier
davantage; voyons donc cela.
Tout en se parlant ainsi à demi-voix, le cavalier avait mis pied à
terre.
Mais comme notre homme était prudent et, selon toutes probabilités,
accoutumé de longue date à parcourir les routes de la confédération
mexicaine, il arma son fusil et se tint prêt à l'attaque comme à la
défense, au cas où l'individu qu'il voulait secourir, s'aviserait
de se lever à l'improviste, pour lui demander la bourse ou la vie,
éventualité fort dans les mœurs du pays et contre laquelle il fallait
avant tout se mettre en garde.
Il s'approcha donc du cadavre, et il le considéra un instant avec la
plus sérieuse attention.
Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour acquérir la certitude qu'il
n'avait rien à redouter du malheureux qui gisait à ses pieds.
--Hum! reprit-il en hochant la tête à plusieurs reprises, voilà un
pauvre diable qui me semble être bien malade; s'il n'est pas mort, il
n'en vaut guère mieux. Enfin! Essayons toujours de le secourir, bien
que je craigne que ce soit peine perdue.
Après ce nouvel aparté, le voyageur, qui n'était autre que Dominique
le fils du ranchero dont nous avons parlé plus haut, désarma son fusil
qu'il appuya contre le rebord du chemin afin de l'avoir à sa portée en
cas de besoin, attacha son cheval à un arbre et se débarrassa de son
zarapé afin d'être plus libre de ses mouvements.
Après avoir pris toutes ces précautions doucement et méthodiquement,
car c'était un homme fort soigneux en toutes choses, Dominique enleva
les alforjas, ou doubles poches placées à l'arrière de sa selle, se les
mit sur l'épaule et s'agenouillant alors auprès du corps étendu, il
ouvrit son vêtement et lui appuya l'oreille contre la poitrine ouverte
par une blessure béante.
Dominique était un homme de haute taille, robuste et parfaitement
proportionné; ses membres bien attachés étaient garnis de muscles
gros comme des cordes et durs comme du marbre; il devait être doué
d'une vigueur remarquable jointe à une grande adresse dans tous ses
mouvements qui ne manquaient pas d'une certaine grâce virile: c'était,
en un mot, une de ces organisations puissantes peu communes dans tous
les pays, mais comme on en rencontre plus souvent dans les contrées
où les exigences d'une vie de lutte développent dans des proportions
souvent extrêmes les facultés corporelles de l'individu.
Bien qu'il eût environ vingt-deux ans, Dominique en paraissait au
moins vingt-huit. Ses traits étaient beaux, mâles et intelligents, ses
yeux noirs bien ouverts regardaient en face, son front développé, ses
cheveux châtains bouclés naturellement, sa bouche grande, aux lèvres un
peu épaisses, sa moustache fièrement relevée, son menton bien dessiné
et taillé carrément donnaient à son visage une expression de franchise,
d'audace et de bonté, réellement sympathique, tout en lui imprimant un
cachet d'indicible distinction. Chose singulière chez cet homme qui
appartenait à l'humble classe des vaqueros, ses mains et ses pieds
étaient d'une petitesse rare, ses mains surtout étaient d'un dessein
aristocratique irréprochable.
Tel était au physique le nouveau personnage que nous présentons au
lecteur et qui est appelé à jouer un rôle important dans la suite de ce
récit.
--Allons, il aura de la peine à en revenir, s'il en revient, reprit
Dominique en se redressant après avoir vainement essayé de sentir les
battements du cœur.
Cependant il ne se découragea pas.
Il ouvrit ses alforjas et en sortit du linge, une trousse et une petite
boîte fermant à clé.
--Heureusement que j'ai conservé mes habitudes indiennes, fit-il en
souriant, et que je porte toujours avec moi mon sac à la médecine.
Sans perdre de temps il sonda la plaie, la lava avec soin. Le sang
suintait goutte à goutte aux lèvres violacées de la blessure; il
déboucha un flacon, versa sur la plaie quelques gouttes d'une liqueur
rougeâtre contenue dans ce flacon; le sang s'arrêta aussitôt comme par
enchantement.
Alors avec une adresse qui témoignait d'une grande habitude, il banda
la blessure, sur laquelle il posa délicatement quelques herbes pilées
et humectées avec la liqueur rouge que déjà il avait employée.
Le malheureux ne donnait aucun signe de vie, son corps continuait à
conserver cette inerte rigidité des cadavres; cependant une certaine
moiteur persistait aux extrémités, diagnostic qui faisait supposer à
Dominique que la vie n'était pas complètement éteinte dans ce pauvre
corps.
Après l'avoir pansé avec soin, il releva un peu le blessé et l'adossa à
un arbre; puis il se mit à le frictionner avec du rhum mêlé d'eau, à la
poitrine, aux tempes et aux poignets; ne s'arrêtant de temps en temps
que pour examiner d'un œil inquiet son visage pâle et contracté.
Tout paraissait devoir être inutile: aucune contraction, aucun
tressaillement nerveux n'indiquait le retour de la vie.
Mais il n'y a rien de persistant comme la volonté de l'homme qui veut
sauver son semblable; bien qu'il commençât sérieusement à douter du
succès de ses efforts, cependant loin de se décourager, Dominique
sentit redoubler son ardeur, résolu à n'abandonner la partie que
lorsque bien définitivement il lui serait prouvé que tout secours était
en pure perte.
C'était un tableau d'un effet saisissant que ce groupe formé sur cette
route déserte pendant cette nuit calme et lumineuse, au pied de cette
croix, signe de rédemption, par ces deux hommes dont l'un poussé par
le saint amour de l'humanité s'acharnait, s'il est permis de parler
ainsi, à prodiguer à l'autre les soins les plus fraternels.
Dominique cessa un instant ses frictions et il se frappa le front comme
si une pensée subite venait tout à coup de surgir dans son cerveau.
--Où diable ai-je donc la tête? murmura-t-il, et fouillant dans ses
alforjas qui semblaient inépuisables, tant elles contenaient de choses,
il en retira une gourde bouchée avec soin.
Il entr'ouvrit avec la lame de son couteau les dents serrées du blessé,
lui introduisit, après l'avoir débouchée, la gourde entre les lèvres,
et lui versa dans la bouche une partie de ce qu'elle contenait, tout en
examinant son visage avec anxiété.
Au bout de deux ou trois minutes, le blessé frissonna faiblement, et
ses paupières remuèrent comme s'il eût essayé de les ouvrir.
--Ah! fit Dominique avec joie, cette fois, je crois que j'en aurai
raison.
Et déposant la gourde près de lui, il recommença les frictions avec une
nouvelle ardeur.
Un soupir faible comme un souffle s'exhala des lèvres du blessé, ses
membres commencèrent bientôt à perdre un peu de leur raideur; la vie
revenait doucement.
Le jeune homme redoubla d'efforts; peu à peu la respiration bien que
faible et entrecoupée se fit plus distincte, les traits se détendirent
et les pommettes des joues se plaquèrent de deux taches rouges; bien
que les yeux demeurassent fermés, les lèvres du blessé s'agitaient
comme s'il eût essayé de prononcer quelques paroles.
--Bah! fit Dominique avec un accent joyeux, tout n'est pas fini
encore, il sera revenu de loin, s'il en réchappe, bravo! Je n'ai pas
perdu mon temps! Mais qui diable lui a donné un si furieux coup d'épée?
On ne se bat pas en duel au Mexique. Sur mon âme! Si je ne craignais
pas de lui faire injure, j'assurerais presque que je connais l'homme
qui a si joliment décousu ce pauvre malheureux; mais patience, il
faudra bien qu'il parle, et alors il sera bien fin si je ne sais pas à
qui il a eu affaire.
Cependant, la vie, après avoir longtemps hésité à rentrer dans ce corps
qu'elle avait presqu'abandonné, avait commencé une lutte sérieuse
contre la mort qu'elle obligeait de plus en plus à se retirer; les
mouvements du blessé devenaient plus accentués et surtout plus
intelligents: deux fois déjà ses yeux s'étaient ouverts pour se
refermer presqu'aussitôt il est vrai, mais le mieux devenait sensible;
il ne tarderait pas à reprendre connaissance, ce n'était plus qu'une
question de temps.
Dominique versa un peu d'eau dans un gobelet, y mêla quelques gouttes
de la liqueur contenue dans la gourde, et approcha le gobelet de la
bouche du blessé; celui-ci ouvrit les lèvres et but, puis il poussa un
soupir de soulagement.
--Comment vous sentez-vous? lui demanda le jeune homme avec intérêt.
Au son de cette voix inconnue, un frémissement convulsif agita tout
le corps du blessé; il fit un geste comme pour repousser une image
effrayante et murmura d'une voix sourde:
--Tuez-moi!
--Ma foi non! s'écria joyeusement Dominique, j'ai eu trop de peine à
vous ressusciter pour cela.
Le blessé entr'ouvrit les yeux, jeta un regard égaré autour de lui et
le fixant enfin sur le jeune homme, avec une expression d'indicible
épouvante:
--Le masque! s'écria-t-il, le masque! Oh! Arrière! Arrière!
--La commotion cérébrale a été forte, murmura le jeune homme; il est en
proie à une hallucination fiévreuse qui, si elle persistait, pourrait
amener la folie. Hum! Le cas est grave! Comment faire pour remédier à
cela?
--Bourreau! reprit faiblement le blessé, tue-moi.
--Il y tient à ce qu'il paraît; cet homme est tombé dans quelque
guet-apens affreux, son esprit troublé ne lui rappelle que la dernière
scène de meurtre dans laquelle il a joué un rôle si malheureux; il faut
couper court à cela, et lui rendre le calme nécessaire à sa guérison,
sinon il est perdu.
--Ne le sais-je pas bien que je suis perdu? dit le blessé qui avait
entendu cette dernière parole, tue-moi donc sans me faire souffrir
davantage.