conclure ce mariage qui lui déplaisait pour mille raisons, il aurait
cependant voulu que, sans venir positivement de lui, la rupture ne
vînt pas aussi nettement de la jeune fille, et que les circonstances
lui eussent permis tout en se retirant avec les honneurs de la guerre
de se voir regretté de celle qui devait être son épouse.
Mécontent de lui et des personnes dont il était entouré, se sentant
dans une position fausse et qui ne tarderait probablement pas à devenir
ridicule, le comte songea à en sortir le plus tôt possible; mais avant
que de provoquer une explication franche et décisive de la part de
don Andrés de la Cruz qui semblait nullement se douter de l'état des
choses, le comte résolut à part lui, de savoir positivement à quoi s'en
tenir sur le compte de sa fiancée; car avec cette fatuité native de
tous les hommes gâtés par les succès faciles, il avait la conviction
intérieure qu'il était impossible que doña Dolores ne l'eût pas aimé si
son cœur n'avait pas déjà été pris d'un autre côté.
Cette résolution une fois prise et bien arrêtée dans son esprit, le
comte, qui d'ailleurs se trouvait fort désœuvré dans l'hacienda, se
mit en devoir de surveiller les démarches de la jeune fille; déterminé,
une fois une certitude acquise, à se retirer et à regagner au plus
vite la France, qu'il regrettait tous les jours davantage, et qu'il se
repentait d'avoir ainsi brusquement abandonnée pour venir chercher à
deux mille lieues de sa patrie une si humiliante aventure.
Malgré son indifférence pour le comte, nous avons fait observer
que cependant doña Dolores se croyait obligée à être sinon aussi
aimable qu'il l'eût désiré, du moins toujours convenable, polie et
même prévenante; exemple que son frère se dispensait complètement de
suivre envers l'hôte de son père, qu'il traitait avec une froideur
tellement affectée qu'il aurait été impossible au comte de ne pas s'en
apercevoir, bien qu'il dédaignât de le laisser paraître; feignant de
prendre les manières brusques, tranchantes et même brutales du jeune
homme comme étant naturelles et parfaitement en rapport avec les mœurs
du pays.
Les Mexicains, hâtons-nous de le dire, sont d'une politesse exquise,
leur langage est toujours choisi, leurs expressions fleuries, et à
part la différence du costume, il est littéralement impossible de
reconnaître, un homme du peuple, d'une personne d'un rang élevé.
Don Melchior de la Cruz, par une singulière anomalie provenant de
son naturel farouche sans doute, se distinguait complètement de ses
compatriotes; toujours sombre, compassé, renfermé en lui-même, il
n'ouvrait en général la bouche que pour prononcer quelques brèves
paroles, d'un ton brusque et d'une voix rude.
Dès les premiers instants qu'ils se rencontrèrent, le comte et don
Melchior semblèrent également peu satisfaits l'un de l'autre: le
Français paraissait trop maniéré et trop efféminé au Mexicain, et, par
contre, celui-ci repoussait l'autre par sa brutalité, la grossièreté de
sa nature et la trivialité de ses gestes et de ses expressions.
Mais s'il n'y avait eu réellement que cette instinctive antipathie
entre les deux jeunes gens, peut-être aurait-elle peu à peu disparue,
et des rapports amicaux se seraient sans doute établis en se
connaissant mieux et par conséquent s'appréciant davantage; mais
il n'en était pas ainsi, ce n'était ni de l'indifférence, ni de la
jalousie que don Melchior avait pour le comte, c'était une belle et
bonne haine mexicaine.
D'où provenait cette haine? Quelle particularité inconnue du comte
l'avait fait naître? Ceci était le secret de don Melchior.
Du reste, le jeune hacendero était tout confit en mystères; ses actions
étaient aussi ténébreuses que sa physionomie; jouissant d'une liberté
illimitée, il en usait et abusait à sa guise de la façon la plus large
pour aller, venir, entrer et sortir sans rendre de comptes à personne;
il est vrai que son père et sa sœur, faits sans doute à sa façon
d'être, ne lui adressaient jamais de questions, et ne lui demandaient
point où il avait été, ni ce qu'il avait fait, lorsqu'il reparaissait
après une absence qui souvent s'était prolongée pendant plus d'une
semaine.
Dans ces circonstances fort fréquentes, c'était ordinairement à l'heure
du déjeuner qu'on le voyait arriver.
Il saluait silencieusement les assistants, se mettait a table sans
prononcer un mot, mangeait, puis il tordait une cigarette, l'allumait,
se levait et se retirait dans ses appartements sans autrement s'occuper
des assistants.
Une ou deux fois don Andrés, qui comprenait fort bien ce que cette
conduite avait d'inconvenant et surtout de peu poli pour son hôte,
avait essayé d'excuser son fils, en rejetant sur des occupations
fort sérieuses et qui l'absorbaient complètement cette apparente
impolitesse; mais le comte lui avait répondu que don Melchior lui
paraissait un charmant cavalier, qu'il ne voyait rien que de très
naturel dans sa manière d'agir à son égard, que le sans-façon même
qu'il montrait était pour lui une preuve de l'amitié qu'il lui
témoignait en le traitant non comme un étranger, mais comme un ami et
comme un parent, et qu'il serait désespéré que, à cause de lui, le
señor don Melchior fît la moindre violence à ses habitudes.
Don Andrés, sans être dupe de l'apparente mansuétude de son hôte, avait
jugé prudent de ne pas insister sur ce sujet et tout avait été dit.
Don Melchior était craint et redouté de tous les peones de l'hacienda
et, selon toute apparence, de son père lui-même.
Il était évident que ce sombre jeune homme exerçait sur tout ce qui
l'entourait une puissance qui pour être occulte n'en était peut-être
que plus redoutable, mais personne n'osait se plaindre, et le comte,
qui seul aurait pu risquer quelques observations, ne se souciait
nullement d'en faire, par la raison toute simple que se considérant
comme étranger, de passage pour quelques jours seulement au Mexique, il
n'éprouvait aucun goût à se mêler à des affaires ou à des intrigues qui
ne le regardaient pas et qui ne devaient en aucune façon le toucher.
Près de deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du jeune homme à
l'hacienda; le temps s'était passé en lectures, ou en promenades faites
aux environs, en compagnie presque toujours du mayordomo de l'hacienda,
homme d'une quarantaine d'années, à la figure franche et ouverte, à la
taille courte et trapue, aux membres vigoureux, qui paraissait jouir
d'une grande privauté auprès de ses maîtres.
Ce mayordomo nommé Léo Carral s'était épris d'une grande affection
pour ce jeune Français dont la gaieté inépuisable et la libéralité lui
avaient touché le cœur.
Il prenait plaisir pendant leurs longues courses dans la plaine à
perfectionner le comte dans l'art de l'équitation, lui faisait
comprendre les défectuosités des principes de l'école française et
s'appliquait à en faire, comme il avait la prétention justifiée du
reste de l'être lui-même, un véritable _hombre de a caballo_ et un
_jinete_ de première force.
Nous devons ajouter que son élève profitait parfaitement de ses leçons,
et non seulement était en peu de temps devenu un parfait cavalier, mais
encore, grâce toujours au digne mayordomo, un tireur émérite.
Le comte avait, d'après les conseils de son professeur, adopté depuis
peu le costume mexicain, costume élégant, commode et qu'il portait avec
une grâce sans pareille.
Don Andrés de la Cruz s'était joyeusement frotté les mains en voyant
celui qu'il considérait déjà presque comme son gendre, prendre le
costume du pays, preuve à ses yeux certaine de l'intention du comte de
se fixer au Mexique; il avait même à cette occasion essayé d'amener
adroitement la conversation sur le sujet qui lui tenait le plus au
cœur, c'est-à-dire le mariage du jeune homme avec doña Dolores. Mais
le comte toujours sur ses gardes avait, ainsi que plusieurs fois déjà
il l'avait fait, évité ce sujet scabreux, et don Andrés s'était retiré
en hochant la tête et eu murmurant:
--Il faut cependant que nous nous expliquions?
C'était au moins la dixième fois depuis l'arrivée du comte à l'hacienda
que don Andrés de la Cruz se promettait ainsi d'avoir avec lui une
explication, mais jusque-là, le jeune homme s'était toujours arrangé de
façon à l'éluder.
Un jour que le comte, retiré dans son appartement, s'était laissé aller
à lire plus tard que d'habitude, au moment de fermer son livre et de
se mettre au lit, en levant les yeux par hasard, il lui sembla voir
passer une ombre devant la porte-fenêtre qui donnait dans la huerta.
La nuit était avancée, depuis plus de deux heures déjà tous les
habitants de l'hacienda étaient ou devaient être livrés au sommeil:
quel était donc ce rôdeur, que sa fantaisie poussait à se promener si
tard?
Sans se rendre bien compte du motif qui l'engageait à agir ainsi,
Ludovic résolut de s'en assurer.
Il quitta la butaca sur laquelle il était assis, prit sur une table
deux revolvers Devisme à six coups, afin d'être préparé à tout
événement, et ouvrant aussi doucement que possible la porte-fenêtre, il
s'élança dans la huerta en tournant du côté où il avait vu disparaître
l'ombre suspecte.
La nuit était magnifique, la lune éclairait comme en plein jour,
l'atmosphère était d'une transparence telle, qu'à une fort longue
distance on distinguait parfaitement les objets.
Ce n'était que fort rarement que le comte était entré dans la huerta
dont il ignorait par conséquent les détours, aussi hésitait-il à
s'engager dans les allées qu'il voyait s'allonger devant lui dans tous
les sens, se croisant et s'enchevêtrant les unes dans les autres, ne se
souciant nullement, si belle que fût la nuit, de la passer à la belle
étoile.
Il s'arrêta donc pour réfléchir; peut-être s'était-il trompé, ou
avait-il été le jouet d'une illusion, et ce qu'il avait pris pour
l'ombre d'un homme, n'était peut-être que celle d'une branche d'arbre
agitée par la brise nocturne, qui l'avait fait aux rayons de la lune
miroiter devant ses yeux?
Cette observation était non seulement juste, mais encore logique; aussi
le jeune homme se garda-t-il bien d'en tenir compte; au bout d'un
instant un sourire ironique plissa ses lèvres, et au lieu de s'engager
dans le jardin il se glissa avec précaution le long de la muraille
touffue qui formait de ce côté une muraille de verdure à l'hacienda.
Après avoir ainsi plutôt glissé que marché pendant une dizaine de
minutes, le comte s'arrêta, pour reprendre haleine d'abord, puis
ensuite pour s'orienter.
--Bon, murmura-t-il après avoir jeté un regard investigateur autour de
lui, je ne me suis pas trompé, c'est bien là.
Alors il se pencha en avant, écarta avec précaution, les feuilles et
les branches, et il regarda.
Presqu'aussitôt il se rejeta en arrière, en étouffant un cri de
surprise.
L'endroit où il se trouvait faisait face à l'appartement de doña
Dolores de la Cruz.
Une fenêtre de cet appartement était ouverte, et doña Dolores, penchée
sur l'appui de la fenêtre, causait avec un homme qui, lui, se tenait
dans le jardin, mais juste en face d'elle; une distance de deux pieds
à peine séparait les causeurs qui paraissaient engagés dans une
conversation des plus intéressantes.
Il fut impossible au comte de reconnaître quel était l'homme dont il
n'était éloigné cependant que de quelques pas; d'abord, il lui tournait
le dos, puis il était enveloppé dans un manteau qui le déguisait
complètement.
--Ah! murmura le comte, je ne m'étais pas trompé!
Malgré ce que cette découverte avait de blessant pour son amour-propre,
cependant ce fut avec la satisfaction intérieure d'avoir deviné juste
que le comte prononça ces paroles: cet homme quel qu'il fût ne pouvait
être qu'un amant.
Cependant, bien que les deux causeurs parlassent doucement, ils ne
baissaient pas assez la voix pour qu'à une courte distance on ne pût
les entendre, et tout en se reprochant l'action peu délicate qu'il
commettait, le comte, excité par le dépit et peut-être à son insu par
la jalousie, entr'ouvrit les branches et se pencha de nouveau en avant
pour écouter.
C'était la jeune fille qui parlait:
--Mon Dieu! disait-elle avec émotion, je tremble, mon ami, lorsque je
suis plusieurs jours sans vous voir, mon inquiétude est extrême; je
redoute toujours un malheur.
--Diantre! murmura le comte, voilà un gaillard qui est bien aimé.
Cet aparté lui fit perdre la réponse de l'homme. La jeune fille reprit:
--Suis-je donc condamnée à demeurer encore longtemps ici?
--Un peu de patience, j'espère que bientôt tout sera fini, répondit
l'inconnu d'une voix sourde; et lui que fait-il?
--Toujours il est le même, aussi sombre et aussi mystérieux,
répondit-elle.
--Est-il ici ce soir?
--Oui.
--Toujours aussi hargneux?
--Plus qu'il ne l'a jamais été.
--Et le Français?
--Ah, ah! fit le comte, voyons ce qu'on pense de moi.
--C'est un charmant cavalier, murmura la jeune fille d'une voix
tremblante, depuis quelques jours il semble triste.
--Il s'ennuie?
--Je le crains.
--Pauvre enfant, dit le comte, elle s'est aperçu que je m'ennuie; il
est vrai que je prends peu le soin de le cacher. Ah ça mais, est-ce que
je me serais trompé? Cet homme serait-il autre chose qu'un amoureux?
C'est bien improbable? Cependant qui sait? ajouta-t-il avec fatuité.
Pendant ce long aparté, les deux causeurs avaient continué leur
conversation qui avait été totalement perdue pour le jeune homme;
lorsqu'il se reprit à écouter elle finissait.
--Je le ferai, puisque vous l'exigez, disait la jeune fille; mais
est-ce donc bien nécessaire, mon ami?
--Indispensable, Dolores.
--Diable! Il est familier, dit le comte.
--J'obéirais donc, reprit la jeune fille.
--Maintenant séparons-nous; je ne suis demeuré que trop longtemps ici.
L'inconnu rabattit son chapeau sur ses yeux, murmura une dernière fois
le mot adieu et s'éloigna à grands pas.
Le comte était demeuré immobile à la même place en proie à une
stupéfaction profonde; l'inconnu passa presque à le toucher sans le
voir, en ce moment une branche fit tomber son chapeau, un rayon de lune
tomba d'aplomb sur son visage, le comte le reconnut alors.
--Olivier! murmura-t-il, c'est donc lui qu'elle aime!
Il rentra chez lui en chancelant comme un homme ivre; cette dernière
découverte l'avait bouleversé.
Le jeune homme se mit au lit, mais il ne put dormir, il passa la nuit
entière à former les projets les plus extravagants. Cependant, vers le
matin, son agitation parut céder à la lassitude.
--Avant de prendre un parti quelconque, dit-il, je veux avoir une
explication avec elle; bien certainement je ne l'aime pas, mais pour
mon honneur il est nécessaire qu'elle soit bien convaincue que je ne
suis pas un niais et que je sais tout. C'est arrêté: aujourd'hui même
je lui demanderai un entretien.
Plus tranquille, après avoir définitivement pris un parti, le comte
ferma les yeux et s'endormit.
En s'éveillant, il vit Raimbaut, devant son lit, un papier à la main.
--Qu'est-ce? Que me veux-tu? lui dit-il.
--C'est une lettre pour monsieur le comte, répondit le valet de chambre.
--Eh, s'écria-t-il, serait-ce des nouvelles de France?
--Je ne crois pas; cette lettre a été donnée à Lanca par une des
caméristes de doña Dolores de la Cruz avec prière de la remettre à
monsieur le comte aussitôt son réveil.
--Voilà qui est étrange, murmura le jeune homme en prenant la lettre et
l'examinant avec attention; elle est bien à mon adresse, murmura-t-il
en se décidant enfin à l'ouvrir.
Cette lettre était de doña Dolores de la Cruz et ne contenait que ces
quelques mots écrits d'une écriture fine et un peu tremblée:
«Doña Dolores de la Cruz prie instamment le señor don Ludovic de la
Saulay de lui accorder un entretien particulier pour une affaire fort
importante, aujourd'hui à trois heures de la tarde; doña Dolores
attendra le señor comte dans son appartement. »
--Pour cette fois, je n'y comprends plus rien du tout, s'écria le
comte; bah! reprit-il après un moment de réflexion, peut-être vaut-il
mieux qu'il en soit ainsi et que cette proposition vienne d'elle.
VII
LE RANCHO
L'État de Puebla est formé par un plateau de plus de vingt-cinq lieues
de circonférence, traversé par les hautes Cordillères de l'Anahuac.
Les plaines, dont la ville est environnée, sont fort accidentées,
coupées de ravines, semées de monticules et fermées à l'horizon par des
montagnes couvertes de neiges éternelles.
D'immenses champs d'aloès, véritables vignobles de ces contrées,
puisque c'est avec cette plante que se fait le pulque, la boisson si
chère aux Mexicains, s'étendent à perte de vue.
Rien n'est imposant à voir comme ces aloès énormes dont les feuilles,
armées de pointes redoutables sont épaisses, dures, lustrées et ont
jusqu'à six et même huit pieds de long.
En partant de Puebla sur la route de México, à deux lieues en avant à
peu près, se trouve la ville de Cholula, autrefois fort importante,
mais qui, aujourd'hui déchue de sa splendeur passée, ne compte plus que
douze à quinze mille âmes.
Du temps des Aztèques, le territoire, qui aujourd'hui forme l'État
de Puebla, était considéré par les habitants comme une Terre Sainte
privilégiée, et le sanctuaire de la religion. Des ruines considérables,
et surtout fort remarquables au point de vue archéologique, attestent
encore aujourd'hui la vérité de ce que nous avançons; trois pyramides
principales existent dans un espace fort restreint, sans parler des
ruines qui se rencontrent à chaque pas sous les pieds des voyageurs.
De ces trois pyramides, une surtout est célèbre à juste titre, c'est
celle à laquelle les habitants du pays donnent le nom de _Monte hecho
a mano_, montagne construite à main d'homme, ou grand _teocali_ de
Cholula.
Cette pyramide, couronnée de cyprès et sur le sommet de laquelle
s'élève aujourd'hui une chapelle dédiée à _Nuestra Señora de los
Remedios_, est entièrement construite en briques; sa hauteur est de
cent soixante-dix pieds, et sa base d'après les calculs de Humbolt
offre une longueur de treize cent cinquante-cinq, un peu plus du double
que la base de la pyramide de Chéops.
Monsieur Ampère fait observer, avec beaucoup de tact et de finesse,
que l'imagination des Arabes a entouré de prodiges le berceau pour eux
inconnu des pyramides égyptiennes, dont elle a rattaché la construction
au déluge, et qu'il en a été de même au Mexique; et à ce propos il
raconte une tradition recueillie en 1566 par Pedro del Río, sur les
pyramides de Cholula et conservée dans ses manuscrits transportés
aujourd'hui au Vatican.
Nous ferons à notre tour un emprunt au célèbre savant et nous
rapporterons ici cette tradition telle qu'il la donne dans ses
_Promenades en Amérique_.
«Lors de la dernière grande inondation, le pays d'Anahuac (le plateau
du Mexique) était habité par des géants. Tous ceux qui ne périrent pas
dans ce désastre furent changés en poissons, excepté sept géants, qui
se réfugièrent dans des cavernes quand les eaux commencèrent à baisser.
Un de ces géants nommé Xelhua [1], qui était architecte, éleva près de
Cholula, en mémoire de la montagne de Tlaloc, qui avait servi d'asile
à lui et à ses frères, une colonne artificielle de forme pyramidale.
Les Dieux, voyant avec jalousie cet édifice dont la cime devait toucher
les nuages, irrités de l'audace de Xelhua, lancèrent des feux célestes
contre la pyramide, d'où il arriva que beaucoup de constructeurs
périrent et que l'œuvre ne put être achevée. Elle fut consacrée au
Dieu de l'air, Qualzalcoatl. »
Ne croirait-on pas lire le récit biblique de la construction de la Tour
de Babel?
Il y a dans ce récit une erreur qui ne saurait être amputée au célèbre
professeur, mais que, malgré notre humble qualité de romancier, nous
croyons utile de rectifier.
_Quetzalcoatl_, le serpent couvert de plumes, dont la racine est
_Quetzalli_ plume et _Coatl_ serpent et non pas _Qualzalcoatl_ qui
ne signifie rien et n'est même pas mexicain ou pour mieux dire
aztèque, est le Dieu de l'air, le Dieu législateur par excellence:
il était blanc et barbu, son manteau noir était semé de croix
rouges, il apparut à Tula, dont il fut grand prêtre; les hommes qui
l'accompagnaient portaient des vêtements noirs en forme de soutane, et
comme lui étaient blancs.
Il traversait Cholula pour se rendre au pays mystérieux d'où étaient
sortis ses ancêtres, lorsque les Cholulans le supplièrent de les
gouverner et de leur donner des lois, il y consentit et demeura
vingt ans parmi eux, puis, lorsqu'il considéra sa mission comme
terminée provisoirement, il alla jusqu'à l'embouchure de la rivière
_Huasacoalco_, et là il disparut subitement, après toutefois avoir
promis aux Cholulans qu'il reviendrait un jour les gouverner.
Il y a à peine un siècle, les Indiens, en portant leurs offrandes
à la chapelle de la Vierge élevée sur la pyramide, priaient encore
Quetzalcoatl dont ils attendaient pieusement le retour parmi eux; nous
n'oserions pas assurer aujourd'hui que cette croyance soit complètement
éteinte.
La pyramide de Cholula ne ressemble en rien à celles qui se rencontrent
en Égypte: recouverte de terre dans toutes les parties, c'est une
colline parfaitement boisée, au sommet de laquelle il est facile de
monter non seulement à cheval, mais encore en voiture.
En certains endroits, la terre, en s'écroulant, a laissé à découvert,
les briques cuites au soleil qui ont servi à la construction.
Une chapelle chrétienne s'élève sur le sommet de la pyramide à la place
même où était bâti le temple dédié à Quetzalcoatl.
Nous en sommes fâchés pour certains auteurs qui ont avancé qu'une
religion d'amour a remplacé un culte barbare et cruel; il eût été plus
logique de dire qu'une religion vraie s'est substituée à une fausse.
Jamais le sommet de la pyramide de Cholula n'a été souillé de sang
humain, jamais aucun homme n'y a été immolé au Dieu qu'on adorait dans
le temple aujourd'hui détruit, par la raison toute simple que ce temple
était dédié à Quetzalcoatl et que les seules offrandes présentées sur
l'autel de ce Dieu, consistaient en produit de la terre, tels que des
fleurs et les prémices des moissons, et cela par ordre exprès du Dieu
législateur, ordre que ses prêtres se seraient bien gardé d'enfreindre.
C'était vers quatre heures du matin, les étoiles commençaient à
disparaître dans les profondeurs du ciel, l'horizon se nuançait de
larges bandes grisâtres qui changeaient incessamment et s'irisaient
peu à peu de toutes les couleurs du prisme pour se fondre enfin
dans une nuance d'un rouge sanglant; le jour se levait, le soleil
allait paraître. En ce moment deux cavaliers sortirent de Puebla et
s'engagèrent au grand trot sur la route de Cholula.
Tous deux étaient enveloppés avec soin dans leurs zarapés et
paraissaient bien armés.
A une demi-lieue de la ville environ, ils tournèrent brusquement par
la droite et s'engagèrent dans un étroit sentier tracé dans un champ
d'agave.
Ce sentier, fort mal entretenu, de même que toutes les voies de
communication au Mexique, formait des détours sans nombre et était
coupé par tant de ravins et de fondrières, que ce n'était qu'avec les
plus grandes difficultés qu'il était possible de s'y diriger sans
risquer de se rompre vingt fois le cou en dix minutes. Çà et là,
passaient des arroyos, qu'il fallait traverser dans l'eau jusqu'au
ventre du cheval; puis, c'était des monticules à monter et à descendre;
enfin, après vingt-cinq minutes au moins de cette course difficile,
les deux voyageurs atteignirent le pied d'une espèce de pyramide
grossièrement travaillée à main d'homme, entièrement boisée et haute
d'une quarantaine de pieds environ au-dessus du sol de la plaine.
Cette colline artificielle portait à son sommet un rancho de vaquero,
auquel on parvenait au moyen de degrés taillés de distance en distance
sur les flancs du monticule.
Arrivé là, l'inconnu s'arrêta et mit pied à terre, son compagnon
l'imita aussitôt.
Alors les deux hommes abandonnèrent les chevaux à eux-mêmes,
enfoncèrent le canon de leurs fusils dans une anfractuosité de la base
de la montagne et donnèrent une pesée, en faisant levier avec la crosse
de l'arme.
Bien que la pesée ne fût pas faite avec une grande force, cependant une
énorme pierre, qui paraissait complètement adhérer au sol, se détacha
lentement, tourna sur des gonds invisibles et démasqua l'entrée d'un
souterrain qui s'enfonçait en pente douce sous le sol.