CHAPITRE VII

Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout semblait

tranquille; en ce moment, le soir tombait, et la Champagne, au loin,

s'étendait devant nous. La chaleur du jour avait été suffocante, et

la fatigue, unie aux terribles inquiétudes de la nuit, nous avait

plongés dans cette espèce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans

charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de visions

surnaturelles; à ce moment, l'imagination peu à peu s'arrête, le

coeur bat moins vite, et le malheur disparaît. Déjà même nous

pensions voir la reine sauvée au delà du Rhin, et reçue à bras

ouverts, quand notre voiture arrêta au relais, pour changer de

chevaux.

C'était dans un misérable petit village, entre Épernay et Dormans.

Comme nous étions sans inquiétude et sûrs d'arriver, nous fîmes

d'abord fort peu d'attention à ce qui se passait autour de nous.

Cependant plus d'un indice annonçait je ne sais quelle hésitation

qui nous fut bientôt suspecte. La population du village, inquiète,

obéissait à un peu plus de curiosité qu'à l'ordinaire au passage

d'une chaise de poste; on s'assemblait, on pérorait. Les orateurs de

l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas son Barnave

ou son Danton?) montaient sur les bornes de l'hôtellerie,

invoquaient les soins de la police et les soucis de la liberté;

bientôt, à ne plus en douter, nous remarquâmes des signes de

défiance; enfin, le maître de poste, après avoir consulté son

entourage, nous annonça qu'il lui était impossible de nous laisser

continuer notre route avant d'en avoir reçu l'ordre de Paris même...

En ce moment je me réveillai tout à fait..... je compris que le roi

était perdu.

Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs extraordinaires,

la catastrophe aussitôt se devine. À la plus légère secousse, on

comprend que la terre tremble; à la première fumée, on se dit: le

volcan s'est ouvert! C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prédit,

à cent lieues de Paris, la Saint-Barthélemy et l'assassinat de Henri

IV, vingt-quatre heures avant que personne eût rien su des crimes et

des horreurs de Paris.

Je dis à ma mère:--S'il vous plaît, vous reposerez ici cette nuit,

ma mère; après cette pénible journée, il faut dormir dans cette

hôtellerie, et demain nous regagnerons le temps perdu.

C'est ainsi que je cherchais à la rassurer sur l'interruption de

notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait pas.

L'intelligence avait manqué à cette dame à l'ancienne marque; elle

ne comprenait plus rien à ce qui se passait devant elle, et, ne

voulant pas ajouter foi au rêve funeste qui l'agitait, elle s'était

abandonnée au mouvement de la voiture; elle avait renoncé à la

crainte, à l'espoir, à la joie, aux larmes, au sourire, elle

obéissait.

Hélène, au contraire, animée à bien faire, et prête à l'exil, à la

mort, hostie expiatoire du vieux temps, me comprit à mon premier

regard. Elle vit tout d'un coup que quelque chose avait manqué à

cette fuite royale, et que tout était perdu.

Elles descendirent en silence dans l'hôtellerie. Hélène entraîna ma

mère dans une chambre retirée où elles restèrent, ma mère endormie à

demi et priant Dieu, Hélène obéissante à la force implacable... et

prête à tout!

Ces deux femmes, à mon sens, représentaient fort bien cette époque,

abandonnée à tant de malheurs: d'une part, une vieillesse aveugle,

éperdue, et qui tombe au premier souffle en courbant la tête, et

cherchant en vain au chevet de son lit un prêtre pour la bénir, un

fils pour le bénir, des vassaux pour porter son deuil; tristes

moribonds! Ils meurent isolés dans le plus stupide étonnement...

Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse même ils sont

délivrés de toutes les terreurs, et par la mort de tous les dangers.

Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les jeunes

gens, voyant le volcan débordé, choisissent une place apparente où

ils attendent le volcan, de pied ferme. Ils savent que la fuite est

inutile, ils se disent qu'on les garde et d'en haut et d'en bas et

qu'il faut avoir du coeur.

Pour moi, quand ma mère et ma cousine furent retirées dans leur

chambre à coucher, je revint sur la porte de l'auberge où je me

mêlai à cette vie active, exaltée et violente. En vain, ce soir-là,

vous eussiez cherché autour de l'auberge et dans l'intérieur de

l'auberge une scène de repos et de gaieté; à l'intérieur, tout était

morne et sombre; les fourneaux étaient éteints, les tables étaient

dégarnies, aucune voix de buveur ne s'élevait dans l'enceinte,

attristée et déserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux

naguère, on n'entendait ni chansons ni gaieté; du silence encore, ou

bien, plus effrayant que le silence, un perpétuel chuchotement, des

rires énigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands

politiques, dissertaient tout bas avec émotion et chaleur; les

femmes, animées comme à un conte plein de terreurs, se montraient du

doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi,

l'énorme voiture; elles avaient donné à boire au joli enfant; elles

avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante à la

belle dame, qui leur avait fait l'aumône; elles avaient vu tout

cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et

douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient

vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un père de

famille résigné, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre

enfant! c'était la dernière fois qu'il allait dans les champs; il

saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses

mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles

avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misères,

ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans

le coeur, elles avaient prié pour cette fuite, elles avaient

embrassé leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri à leur

pauvre chaumière, au mur tapissé de lierre, à la vigne grimpante, au

pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier génie.

Elles comprenaient tes douceurs, ô sainte pauvreté du travail et du

toit domestique! elles savaient que le Louvre était vide, Trianon

fermé, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la

campagne et l'ombrage des forêts, la clarté du ciel, les eaux

limpides, les fleurs, la vie et la liberté, manquaient au roi, à la

reine, à sa soeur, à leur fille, à leur fils, le petit dauphin.

La France, en ce moment suprême, appartenait aux indicibles

angoisses d'une nation sans présent, qui renonce au passé, et qui

doute de l'avenir. C'est une singulière épouvante pour les peuples

si longtemps gouvernés par des intelligences honnêtes et par des

pouvoirs réguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas,

fût-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur

se sont emparés de cette nation malheureuse, quand elle est là sur

sa porte, oisive, inquiète, attristée, et voyant passer à chaque

instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son coeur

s'endurcit à l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle

se sépare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui

agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs

mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tête;

les faibles qui insultent la royauté qui passe et la couvrent

d'injures; les forts qui pleurent sur sa destinée et qui, l'ayant

accompagnée au pied de l'échafaud, meurent sur sa tombe vide, en

voyant au loin ses ossements dispersés.

Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour

ceux qui souffrent, pour les héros de la foule osant saluer, quand

la royauté passe en traînant ses fers, pardonnons aux criminels leur

faiblesse; hélas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'étais,

moi, pendant cette soirée, à la porte de l'auberge, attendant des

nouvelles que j'aurais pu dire à tout le monde. En ce moment,

j'avais besoin de consolation et de pitié, donc je laissai les

hommes à leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi

les rouets et les travaux à l'aiguille, à côté de ces femmes fortes

et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles

avaient vu passer un famille d'exilés: père, mère, enfants, et

maintenant, charitables et chrétiennes, elles faisaient des voeux

dans leur âme, pour que cette famille eût le bonheur de l'exil.

Dans ces alternatives de pitié, de terreurs, la soirée avançait.

Tout entier à mes inquiétudes, j'avais fini par ne plus faire

attention à ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les

habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits

étranges, étaient rentrés, l'un après l'autre, en leur logis, et

dans leurs habitudes ordinaires. L'intérieur de ces maisons

s'éclairait peu à peu; le villageois, voyant son troupeau revenu à

l'étable, rentrait à la maison; le repas du soir arrachait les

hommes à la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'émotion de

la journée, alors s'abaissant peu à peu, les femmes, les enfants, le

coin du feu, reprenaient leur influence accoutumée; à cette heure

enfin, les jacobins les plus forcenés du village étaient redevenus

d'honnêtes laboureurs très-disposés à l'indulgence pour tout le

monde et même pour les rois malheureux.

Si vous saviez combien c'était un pays calme et réglé, la France!

ancienne et poétique patrie où vivent en chrétiens des hommes

simples et bons! Chaque heure, en ce vaste royaume, était une heure

de travail; le royaume s'endormait à la même heure, il se

réveillait, il priait à la même heure! Trente millions d'hommes

passaient leur vie à l'ombre d'un château ou d'une abbaye; la cloche

de leur baptême était aussi la cloche de leurs funérailles. On parle

beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel esprit à cette

époque... il n'y eut jamais en France que Paris même; et,

non-seulement Paris avait gardé tout l'esprit, mais encore (et comme

cela était juste) tous les vices de la France et tous ses vertiges;

la France ne se perdit que le jour où Paris eut trop d'esprit. Alors

il jeta son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant les

extrémités... tout fut perdu.

Resté seul, assis, je suivais, non sans intérêt, le mouvement de ces

populations soumises encore à leurs modestes habitudes domestiques.

Je voyais les groupes se dissoudre et les curieux les plus animés

s'éloigner lentement; j'entendais la sonnette et le bêlement des

troupeaux; je prêtais l'oreille au bruit de la fontaine

jaillissante, dont le murmure étouffé par les clameurs de la foule

reprenait sa mélancolie. Aussi bien, grâce à la nuit, la campagne et

le village avaient retrouvé leur calme et leur charme; on respirait

de nouveau la paix des chaumières; le pain cuisait au four banal;

les grenouilles du fossé défiaient le maître du château voisin;

l'auberge même avait retrouvé le mouvement, l'activité; les

fourneaux s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs

chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait de

ce monde villageois. Hélas! ce fut un grand malheur pour le repos de

ces campagnes, quand le malheur des temps fit passer sous leurs yeux

attristés ces exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia

soudain de pitié, d'héroïsme et de terreur!

Tout à coup j'entendis dans le lointain, venant à nous, du côté de

Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet et la voix du

postillon qui demandait des chevaux.

Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrêtèrent devant la

porte de l'auberge; et le postillon descendit, le voyageur restant

en selle, en criant: _un cheval! un cheval!_

Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la poste ne

donnait plus de chevaux à personne, en preuve il me montra du doigt,

tranquillement assis à la porte, et regardant le voyageur d'un air

curieux.

Ce voyageur, c'était Castelnaux. À ma vue il se jetait en bas de son

cheval, il vint à moi, et les bras croisés:--Toujours Allemand! me

dit-il, toujours couché, assis, patient, patient sur des ruines,

patient sur un volcan qui brûle! Et vous ne demandez pas ce que fait

Paris à cette heure?... à cette heure il est en route, il s'agite et

se démène, insultant le ciel et les hommes, marchant à grands pas

sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre aux enjambées de

sept lieues!... vous, cependant, vous l'attendez tranquillement à

cette porte! et vous espérez que la ville aux cent mille têtes va

passer devant vous, dans l'ordre d'une sainte procession des

quatre-temps! Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous

parle, s'éveillant en sursaut, ce peuple enivré de carnage, et

s'arrachant les cheveux de désespoir; tour à tour muet, hurlant,

abattu, emporté, frappant ses chefs, aiguisant ses piques, tirant

ses couteaux, rougissant ses bonnets, déchirant ses culottes: tête

et sang! ruine et feu!...

Si vous l'aviez vu se frappant lui-même au visage et poussant son

désespoir jusqu'à sa propre insulte, à coup sûr vous ne resteriez

pas ainsi comme un campagnard sur sa porte, et vous ne prêteriez pas

si complaisamment l'oreille au bruit lointain du torrent; le

tonnerre approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais quoi!

vous n'êtes qu'un Allemand, sans passion, sans amour, sans crainte.

Or vous ne savez pas un mot des destins de la reine! vous ignorez si

elle a touché la frontière, elle et son mari et ses enfants, et je

suis sûr que vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand!

Puis se tournant vers les écuries:--Un cheval! criait-il, un cheval,

ma vie entière pour un cheval! un cheval, messieurs! un cheval à

moi, homme du peuple, un cheval à moi, qui suis républicain! un

cheval à moi, aide de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de

Danton, le valet du bourreau! Un cheval à moi, qui poursuis les

traces de ce scélérat de Capet... un cheval, citoyens! il faut que

j'arrête au passage ce tas de brigands, et que je vous les ramène

pieds et poings liés; un cheval! je vous ramènerai, demain matin, la

reine; alors vous vous assemblerez sur vos portes, en haillons; vous

vous armerez de haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrière

vous et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire; au

milieu de vous, bien foulés, je promènerai lentement la reine, et

bien lentement... pour que chacun la couvre de boue à plaisir.....

vous verrez, ce sera drôle, et pour que vous ayez tout le temps de

la voir, je veux mettre un cheval décharné à sa voiture: le chemin

sera long, soyez-en sûrs; une injure à chaque pas, à chaque tour de

la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous à moi: je suis

un brigand!--Un cheval! et pour prix de ce cheval, vous insulterez

la reine à votre aise une heure de plus que ceux de Varennes, de

Sainte-Menehould, que ceux d'Épernay et de Dormans; vous serez

traités comme le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins,

citoyens laboureurs! Mais un cheval! par pitié, un cheval!

Je suis un scélérat, voyez-vous, je déteste les aristocrates; j'ai

marché sur le crucifix avant de partir; je suis entré le premier

dans la chambre de la reine; et c'est moi qui hurlais dans la cour,

le jour de Versailles: _Plus d'enfant!_ Le jour où l'on a voulu

l'assassiner, c'est moi qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai

manqué tuer pour elle madame Élisabeth de France. Il y a sur mon

bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est moi qui

écrivais les biographies et les pamphlets venus d'Angleterre; oui,

je suis un biographe à telle enseigne que j'ai volé le collier de la

reine.

Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous dire, à

condition que vous me donnerez un cheval; je vous dirai mon nom et

vous verrez que je suis un pur, messieurs, et vous verrez si je veux

trahir la bonne cause; écoutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de

grâce, donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval à Philippe

Égalité! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula épouvanté

de ce qu'il avait dit.

Les cris de cet homme, ses prières, ses larmes, sa voix émue et son

geste animé, tout le bruit qu'il faisait, attirèrent à lui toute

l'auberge.

On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec admiration, les

autres avec défiance!... Il n'écoutait rien et ne connaissait

personne; il se fût élancé à pied sur la route, s'il avait pu

marcher!

Barnave · 第 57 / 63 题