Cependant trois nouveaux venus étaient entrés dans l'auberge, à la
faveur du bruit, sans avoir été aperçus; Castelnaux criait encore:
«_Un cheval! un cheval!_ Un cheval à moi! Philippe Égalité!» quand
l'un des trois hommes le frappant sur l'épaule:--Pourquoi donc un
cheval à cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air sérieux et
affligé.
Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant
Barnave, il pâlit, il s'appuya contre la table.--«Voici le peuple;
allons, tout est dit, tout est perdu!»
Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui
prend un parti violent, mais nécessaire:--Assez de mensonges comme
cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obéissez pas; je ne
suis pas Philippe Égalité.
--Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il à Barnave, qu'un pareil
mensonge était fait pour obtenir un cheval!
Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entraîna tous les
deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de
l'écurie, et quand il se fut assuré que nous étions seuls:--«Écoute,
ami Joseph, dit-il à Barnave, ô Joseph! mon ami, mon fils, toi que
j'ai tant aimé, je ne veux pas te faire de reproche. Tu étais un
honnête homme, et tu te conduis comme un scélérat; tu pouvais te
couvrir de gloire, et te voilà dans l'infamie! un peu de courage, et
tu sauvais le trône! hélas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux
reproches d'un insensé!
Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des
reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu;
je suis un fou, tu es un républicain, et il n'y a rien de commun
entre nous deux que mon amitié pour toi, et ta pitié pour moi. Tu
sais bien que nous sommes amis, que nous avons été rivaux un
instant... Oh! ne te fâche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph!
Tu es un noble rival, ma jalousie était absurde, enfin tu n'as pas
voulu faire un si grand mal à ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas
voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami
Joseph, tu l'as persécutée et tu as déclamé contre elle, en la
couvrant d'humiliations; à présent qu'elle fuit la prison dure, et
qu'elle est arrêtée à vingt pas de son pays natal... c'est toi qui
la ramèneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour
rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est
reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une
prière, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu
prendras pitié de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si
tu es vraiment roi aujourd'hui, protége-moi, je suis ton sujet,
Joseph!
C'est bon à toi, mon ami, de t'arrêter et de prendre un moment de
repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stoïcien, un Brutus, un
républicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants à mort, si tu
avais des enfants, Joseph! Gloire à toi! mais moi je suis un fou, je
tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a
là-bas, écoute bien cela, Joseph, il y a là-bas, au delà de la
frontière, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait
partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la
rejoindre au delà du fleuve allemand.
Barnave ici fronça le sourcil:--Plût à Dieu, dit-il, ah! plût à Dieu
que la reine eût passé le Rhin!... Après un silence, il ajoutait à
voix moins haute:--Elle est prise, elle est arrêtée, elle est à
nous, la reine, elle sera ici demain.
--O Barnave! ô Barnave! ayez pitié de moi, s'écria le pauvre fou,
laissez-moi partir! que je la voie!
Une fois encore, oh! faites cela par pitié! Que la reine heurtée,
écrasée et jouet de la foule, ait du moins un ami à voir dans cette
foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards
flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au
moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des
blasphèmes, entendent une prière, un cri de pitié dans ces accents
de mort! _Dieu protége la reine!_
Ayez pitié d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille
au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou,
cette femme seule, abandonnée au désespoir, et qui n'a pas même un
chien pour la défendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si,
durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une
consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette
belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant
dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a
encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura
vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnière
et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a
vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa
douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite à moi: je suis
l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commencé par détourner sa
vue à mon aspect...
Un fou qui la dévorait du regard, qui était toujours à ses pieds et
qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par pitié;
elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle
s'est faite à ma vue à force d'être moins heureuse, et elle m'a
trouvé plus supportable, enfin elle m'a cherché quelquefois, tant
elle était malheureuse! Puis ses amis l'ont quittée; ils ont eu
peur; ils se sont sauvés, les lâches! Puis elle a forcé madame de
Polignac de partir: elle est restée abandonnée; alors étant seule
elle a cherché Castelnaux du regard, et toujours elle a trouvé
Castelnaux; puis le peuple est entré chez elle, il en a fait une
prisonnière, il l'a ramenée à Paris violemment; alors au milieu des
têtes coupées elle a vu la tête de Castelnaux, mon regard lui
disait: _Bon courage!_
On n'est pas seule, hélas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On
se dit: C'est lui, c'est mon fou! Ça occupe, on sourit, on oublie.
Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le
fou à Versailles, à côté du jet d'eau; la nuit par le clair de la
lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de pitié
et de respect, sont un miroir où se montre une lueur des beaux
jours; c'est une distraction innocente à laquelle on s'abandonne:
oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son
unique soutien dans ses voyages à travers les peuples: laissez-moi
partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval!
En même temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un
des bons chevaux de l'écurie; il le sella lui-même, et le cheval fut
prêt en un clin d'oeil. Castelnaux le flattait de la main: c'était
merveille de voir ce pauvre homme hâtant ces préparatifs, et
cependant prêtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au
moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut
équipé, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit
lui et son cheval! Arrivé à la porte de l'écurie, il mit le pied à
l'étrier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le
retint:--Notez bien que vous faites ceci contre mon gré, Castelnaux!
Je manque pour vous à tous mes devoirs.
--Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la
reine, et je te la ramène. Adieu, Joseph!
--Dites à la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et
qui la ramène à Paris!
Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, très-naturellement, son
cheval de deux pas; puis, sans affectation:--Mais es-tu seul à venir
au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes
compagnons? Je veux dire aussi ce nom à la reine, afin qu'elle se
rassure un peu.
--Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave.
Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant à
mi-corps, et s'appuyant de la main droite à la croupe du cheval:
--Et le troisième nom, Barnave?
À ces mots, le cheval fit volte-face:--Adieu, Barnave, adieu! Ce
troisième nom, je le sais; ton chef à toi, misérable, le chef que tu
ne nommes pas, il a nom Pétion. Honte à toi, Barnave! ô subalterne
d'un Pétion, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par
Mirabeau, puis vaincu par Pétion! Vaincu dans l'éloquence et vaincu
dans le crime! Traîné à la remorque de Pétion! Tremble, et
repens-toi pour le ciel, Barnave... À cette heure... tu es perdu
pour la terre, et ta mission est achevée! Ainsi sois content, tu as
commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et
déshonoré successeur de Mirabeau, tu avais refusé son joug; tu as
courbé la tête sous un joug infâme; tu as trouvé pour maîtres les
derniers des criminels; tu étais un homme de parti, tu es devenu un
homme de complot; tu étais chef d'une révolution, tu es le courtier
d'un émeute. Honte à toi! malédiction!
Malheur à toi!... Je vais dire à la reine, oui, je le lui dirai, que
c'est Pétion qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas
ton nom, Barnave; elle saura celui de Pétion... elle a su le nom de
Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en
criant: _Vive le roi!_
--Je regardais Barnave. Il était accablé.--Qu'allez vous devenir,
Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur de Castelnaux a raison?
--Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus
mon maître, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la
passion m'aveugle; je suis arrivé, trop jeune et trop novice, aux
affaires de ce monde, et je me suis usé tout de suite; à présent je
suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer
ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel à la façon de
Castelnaux; ne me frappez pas à terre, et laissez-moi attendre
humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend
en effet par mes mains. Vous avez lu souvent, dans l'histoire de
France, comment les Français amenaient à leurs rois des épouses
venues d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment le
jeune monarque attendait, patiemment, sa fiancée; ou bien, comme
Henri IV, impatient, il montait à cheval et il allait au-devant
d'elle avec la foule, et perdu dans la foule. Eh bien! je suis le
roi qui attend sa fiancée. On me la ramène, elle traverse, en
tremblant, les populations pour venir à moi, son maître... O mon
règne... il va durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir,
cette reine superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui
je suis, moi Barnave.... Après ces deux jours, moi aussi je pourrai
mourir.
Il cacha sa tête dans sa main droite, et quand il eut songé, il
reprit en ces termes:
--Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envié dans sa vie, il m'a
fait passer bien des nuits sans sommeil; mais sa mort au milieu de
son triomphe, à l'instant où il changea le monde une seconde fois,
sa mort qui souillait une révolution, précédant le dernier jour de
la monarchie, elle était le complément de ce bonheur surnaturel...
elle fut la dernière supériorité de Mirabeau!
Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel était ce grand homme,
et quelle âme, et quel courage, et comme il avait deviné, bien à
temps, les honnêtes gens courant après les chimères! Quel démenti
cet homme a donné à notre république! Où donc est-elle? Où sont nos
institutions grecques et romaines? Athènes, Rome, ô vanité! Où
sont-ils, ces orateurs de l'antiquité, ces sages qui devaient surgir
parmi nous? O rêveurs, rêveurs que nous sommes! Athènes! Sparte!
Rome! Impossibles! Trois utopies qui nous coûteront bien cher à
tous!
Barnave, à son tour, m'inspirait une profonde pitié. Nous rentrâmes
ensemble à l'auberge, où sur une table, dressée au milieu de la
salle principale, le souper était servi. Pétion, morne, idiot, ivre
à demi, développait à grand bruit ses théories d'égalité et de
liberté. Je n'ai jamais vu de plus grand contraste! Pétion à côté de
Barnave! ils représentaient les deux forces..... 1792 et..... 1793!
Barnave, doux, mélancolique, élégant, républicain, sublime rêveur,
orateur savant et passionné, entraîné, poussé dans l'abîme, et se
perdant pour la politique, comme autrefois il se fût perdu pour une
passion d'amour... Pétion était le Falstaff cynique et jovial de ce
moment misérable; il représentait toute la partie matérielle de
l'atroce pouvoir de 93. C'était, chez cet homme, un enthousiasme
idiot, un grossier instinct de puissance; on l'eût pris pour un
Marat gonflé de vent; il s'avançait dans la révolution d'un pas bête
et lourd, sans rien savoir, sans rien prévoir: heureusement pour
lui, il eut peur de lui-même aussitôt qu'il eut vu Robespierre et
d'assez près pour le comprendre. Alors il s'arrêta épouvanté de se
voir dépassé dans ses rêves les plus sanguinaires; un jour que
l'échafaud l'attendait, il fut dévoré par les loups; il mourut à peu
près comme Marie-Antoinette et Barnave, seulement son trépas fut
plus doux.
La nuit était avancée, et de nouveau le silence régna dans l'auberge
où se tenaient les trois députés du peuple; ils se logèrent au
hasard; Pétion s'étendit sur un banc et se prit à ronfler. Pour moi,
inquiet, éperdu, je me promenai longtemps de long en large, enviant
le sommeil de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais
son affreux réveil, tantôt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu,
Barnave, à l'aspect de cette infortunée aux yeux gonflés de pleurs,
appuyée sur ses enfants en deuil, et jetant sur toi, Barnave, un
regard solennel avec ces mots: _Retournons à Paris, Monsieur!_
Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je m'endormis à
mon tour.
Sans doute afin qu'il fût dit que de ces cinq personnes qui
attendaient le roi captif avec des sentiments si divers, pas une
d'elles: amour, haine ou pitié, ait eu la force de veiller pour
l'attendre.
O siècle imbécile et barbare! Il dormait: les uns dormaient sur le
tribunal, les autres sur l'échafaud... seul, le bourreau ne dormait
pas!