Le retour de Castelnaux me rendit à moi-même; en ce moment ma mère
allait mieux; notre voiture, grâce à Castelnaux, était à la
porte.--Partez, nous dit-il, il est temps; à présent, s'il y a un
Dieu dans le ciel, la reine est sauvée, et la révolution a perdu sa
proie... Et demain le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit
royal à fouiller avec ses baïonnettes, plus de têtes royales à
souiller de son bonnet rouge; demain les mégères des faubourgs ne
souilleront plus les chastes oreilles des enfants de
Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais lieux et leurs
blasphèmes de carrefour; à présent la royauté est sauvée! Allons,
partez, vous ne courez plus le danger de mettre l'ennemi sur ses
traces; partez, le peuple va se réveiller dans une heure... et je
veux assister à son réveil.
Oui je tirerai ma vengeance! et de ce pas je vais m'asseoir aux
Tuileries, à l'angle du pont, vis-à-vis la fenêtre de la reine,
fermée encore, et gardée, et surveillée. Ah! ma sentinelle bien
veillée! Ah! mon peuple... eh bien! hurle et calomnie... Ah! ah!
l'entendez-vous! il crie, il vocifère, il maudit la reine.--_À bas
la reine! À bas la reine!_ et cependant la fenêtre est toujours
fermée. _À bas la reine! mort à la reine!_ Et quand il verra, malgré
ses cris, que la reine enfin ne vient pas le saluer humblement, lui
le souverain déguenillé, quand il ne verra pas la reine en larmes,
son dauphin dans les bras, lui rendre un sourire pour un blasphème,
un _bonjour_ pour ses cris de mort; le peuple, à lui-même, il se
dira:--(il sait que sa victime est matinale... il a tué son
sommeil!) il dira:--pardieu, l'_Autrichienne_ a diablement prié ce
matin! Et quand ce peuple hideux la sait à genoux, en prières, pour
son époux, pour ses enfants, pour la France, il redouble, ô
blasphémateur, de rage et de fureur:
--_La Reine à mort!... à la lanterne!.._ Elle est le fragile jouet
du peuple. Il s'est donné rendez-vous autour de sa tête, et la fait
pleurer à volonté. Il la fait sourire, il la menace, il la pousse,
il l'emprisonne, il la chasse, et le tigre tenant sa proie, il se la
renvoie comme un jouet; la mordant jusqu'au sang, en attendant qu'il
la dévore... À Versailles même, et dans le palais des rois, ce
peuple impie est entré chez elle, une nuit, comme un époux jaloux,
après un long pèlerinage, en brisant les portes, en se précipitant
au lit nuptial...--Ah! foule insolente!... à la fin, ta proie, elle
échappe à tes appétits! et maintenant qu'elle est partie... et
qu'elle est sauvée... allons, va le chercher ton jouet: _la reine!
eh! la reine!_ Plus de reine et plus de jouet, plus de femme et plus
de mère, et plus d'épouse et plus de prisonnière, et plus de
victime, et plus d'injures... Or çà, citoyens, vous n'avez plus que
le ciel à blasphémer!»
Ainsi parlant, Castelnaux se frottait les mains de joie, il
bondissait autour du salon, il crachait dans le baquet de Mesmer, il
était triomphant, il était fou tout à fait... fou de triomphe et de
bonheur.
--Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais; on frappe
à la porte du roi. On entre en même temps chez le roi. Personne! On
se trouble, on court, on cherche, on appelle... Il est perdu. Plus
de roi! Croyez-vous qu'il y ait de la pâleur, à cette heure, dans
l'histoire de France, à cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de
roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la création,
où la voix venue de l'Orient dira aussi à la terre... Il n'y a plus
de soleil! Eh bien! ce mot sans forme et sans nom: plus de roi! plus
de roi à immoler! plus de reine à charger d'outrages! plus de
royauté qu'on insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que
je sois le premier à l'entendre, à m'en réjouir! Cette effrayante
pâleur d'un peuple sans pitié, Castelnaux veut la voir, pour se
venger; ces palais déserts, ces temples déserts, parce que les
palais sont déserts, Castelnaux les veut parcourir, pour savoir ce
que c'est qu'un trône inoccupé... un sanctuaire inerte et vide. Il
veut savoir ce que dit l'écho de pareilles solitudes, et si cela
fait peur aux nations, quand le trône et l'autel rendent un son
funèbre, privé de son roi dégradé, de son Dieu! Victoire à
Castelnaux, cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille et
l'Ajax Télamon de cette nuit troyenne. À moi l'honneur, chassant les
sans-culottes, les sans roi et les sans Dieu, d'éventrer, le
premier, la muraille de la ville assiégée. Aussitôt vous voyez
entrer, de toutes parts et par la brèche, la mort, la peur, la
famine et la vengeance du ciel et le châtiment des hommes, les
meurtres sans fin, le pillage, les réactions sanguinaires, les
longues terreurs, l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute
et les misères accomplies des bourreaux, enfantant des massacres et
des échafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez! Le roi et la
reine, il n'y en a plus; entrez, tout cela, c'est Castelnaux qui
vous ouvre la porte! Entrez, dissensions intestines, bavardages sans
fin; entrez, brigands armés; entrez, populace; entrez, femmes sans
honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez, armées
étrangères: Anglais, Prussiens, hordes sauvages, vagabonds,
Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de sang, pillez les églises,
renversez les châteaux, incendiez les chaumières, dévalisez les
sacristies, ouvrez les tombeaux, brûlez les livres, déchirez les
chartes, violez les vierges, chassez les saintes filles des saints
monastères, ruez-vous dans le désordre, à la proie, au meurtre, à
l'incendie; allons! çà! brisez les statues et les images, démolissez
les maisons royales pour en vendre le plomb et la pierre; saccagez,
brûlez, dévorez tout sur votre passage... à vous la France! Elle est
à vous, à vous seuls; elle n'est plus ni à Dieu, ni au Roi; elle est
à vous; venez, venez tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en
passant vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau ou
votre bonnet devant Castelnaux!»
Et nous le vîmes ainsi bondir tout un quart d'heure, et jamais dans
tout Paris logis plus sombre et plus caché n'avait entendu un si
grand bruit; la cuve, à ces cris, retentissait comme un tonnerre, et
l'écho troublé balbutiait à peine ces paroles pressées et
haletantes. Or ma mère, hébétée, était là, contemplant toutes ces
choses sans y rien comprendre, Hélène, à mes côtés, se pressait
effrayée et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses
mains.--O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a perdu un
roi, il a crucifié un Dieu, il a chassé Mesmer: royauté, religion,
charlatanisme, et psit... tout est parti; tout a quitté Paris, cette
nuit; il n'y a plus rien à Paris. Paris n'est plus! _De profundis...
Alleluia!_
Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit jusqu'à notre
voiture, et il nous dit adieu en pleurant!
C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne devais plus
revoir. Je le laissai vide; il était si rempli quand j'y entrai,
pour la première fois! J'étais si jeune alors, j'étais devenu si
vieux en peu de temps! Tout ce que j'admirais était tombé! Je
laissais dans ces ruines mes illusions, mes espérances, et
maintenant je ne pensais plus qu'à suivre, à mes risques et périls,
les traces de cette royauté perdue au milieu des grands chemins.
Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants! Ma
mère était retombée en ce triste état d'anéantissement, voisin du
rêve... ma cousine Hélène, abattue et pensive, semblait dévorer
l'espace qui s'étendait devant nous. Elle oubliait ses dangers, à
force de terreur.
Qui l'eût vue ainsi penchée à mon côté, et nous deux, au matin,
courant la grande route où le soleil courait après nous, celui-là
nous eût pris pour deux amants heureux qui se sont rencontrés dans
l'ombre, et qui s'enfuient loin de leur vieux tuteur.
Qui m'eût vu l'entourant d'une tendresse ineffable eût juré ses
grands dieux que nous accomplissions un de ces drames enchantés de
la jeunesse heureuse, quand l'amour jouait un si grand rôle en ce
royaume, éclairant les palais, illuminant les chaumières, animant le
grand chemin, jetant partout la vie et les sourires dans ce beau
pays, sous ces épais ombrages, dans ces vieux châteaux aux gothiques
souvenirs.
Je dis à Mlle de *** en lui prenant les mains, en signe de
témoignage et de serment:--Voulez-vous, Hélène, en ce péril, unir
votre destinée à la mienne, et ne plus nous quitter jamais?
Voulez-vous que je réveille en ce moment, qui peut être un moment
solennel, ma mère endormie, et que je lui demande sa bénédiction
pour nous deux? À cette brusque demande, elle ne parut pas étonnée,
et comme je lui avais parlé simplement, elle me répondit simplement:
--Écoutez, Frédéric, nous n'avons pas de temps à perdre en vaines
espérances; il ne faut pas espérer que nos destinées soient unies;
notre séparation est proche, et, je le sens, deux devoirs différents
nous appellent. J'appartiens à la reine, et vous appartenez à votre
mère. Ainsi nous irons, vous et moi, où elles iront, chacun de son
côté: nous ferons notre devoir, tout sérieux qu'il puisse être, et
que Dieu nous protége! Hélas! l'heure est sérieuse, et nous devons,
avant tout, racheter les fautes de notre jeunesse à force de
dévoûment au malheur! Ainsi nous nous partagerons la ruine et les
misères de cette royauté qui s'en va, comme nous avons partagé sa
gloire et sa folie. O Frédéric! vous ne savez pas toutes les fautes
que nous avons commises! toutes les erreurs dont nous devons porter
la peine; et si vous saviez cela, mon cousin, combien nous avons été
tous coupables, vous plaindriez ce peuple éperdu qui gronde et tue;
vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous comprendriez
ces cris furibonds de liberté! Pour moi, je ne m'aveugle pas sur
cette révolution. Cette révolution, c'est notre mort à tous... Mais
vous ne comprenez pas cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux
menaces d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que vous
ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface, et du
peuple que la lie immonde! Vous êtes venu en France au moment où
nous renfermions nos vices en nous-mêmes, surpris par le grand jour,
au moment où le peuple obéissait aux vengeances de quatre siècles de
servitude. Hélas! notre malheur vous a trompé sur notre compte;
innocent au milieu de nos corruptions et de nos vices, vous avez cru
à notre innocence, et maintenant vous voulez partager notre
infortune, et vous me dites à moi: Je suis à vous, Hélène! Imprudent
que vous êtes! Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante,
et ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous si jeune, à
venir porter la peine de tous les crimes de Louis XV? Disant ces
mots, elle appuya sa main droite sur ma tête, comme un témoignage
d'une ineffable protection.
Je lui répondis avec toute l'assurance et toute la conviction qui
étaient en moi; je me montrai bien décidé à ne la plus quitter, à la
suivre, à l'aimer, à vivre à côté d'elle, à mourir avec
elle...--Non, lui dis-je, il n'en sera pas, cette fois, comme de ma
première passion d'amour!
Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos dédains; vous
m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et j'en suis sûr!...
Innocent, dites-vous! mais j'ai partagé, j'ai copié tous ces vices!
Innocent, en effet, et plus à plaindre que si j'avais été coupable!
Un matin, capricieux jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprès pour
vous voir, ma cousine! et me voilà parti pour la France, que vous
habitez; chemin faisant, je me rappelle avec une joie ineffable
votre naissante et charmante beauté; j'entends vos chansons, je vous
vois me sourire... Ainsi rêvant me voilà tombé sur les chemins, et
brisé à demi je rencontre une petite fille agaçante et rieuse, et
pour la petite fille aussitôt je vous oublie... Alors, me voilà, sur
le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant d'accepter
ma fortune et ma main! Voyez si j'étais sage!... Heureusement la
fillette me rit au nez, et, sage autant que j'étais fou, elle
épouse, à mon nez, mon valet de chambre. Désolé, je viens en France,
et je vais à la cour, je vous vois, la nuit, près de la reine, sous
un voile noir; on vous eût dit morte, et chez la reine vous me
recevez avec une froide réserve... On eût dit que vous saviez mes
infidélités de grande route... Éconduit par vous, faiblement reçu
par la reine, oublié de ma mère, alors je vais au hasard, et je
rencontre en tout lieu des hommes plus puissants que le roi: des
libertins qui règnent au nom de la vertu; des charlatans qui
proclament la vérité. Le vice est partout, l'égoïsme et la vanité
encombrent toutes les âmes, la peur règne en souveraine, enfin vous
tremblez tous. Moi, je fais un effort pour être, à l'exemple
universel, un brouillon, un émeutier, un Don Juan de carnaval. Je
prends Mirabeau pour maître et seigneur; je choisissais bien,
convenez-en.
Ainsi... à mon premier pas, à mon premier appel, le vice aussitôt
vient à moi dans ses atours les plus charmants. Rien de plus gai, de
plus vif, de plus joli: l'esprit au regard, la grâce à la lèvre, un
feu de vingt ans... Mon premier bal masqué fut un événement... J'en
rêve encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de
cette fête amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore... pourquoi?
je le sais bien. Malheureux que je suis! je la regrette encore, et
(soyons vrai!) j'ai bien peur de la regretter jusqu'au dernier de
mes jours, cette nuit d'ivresse et de fête qui devait me dégager des
illusions de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle
les prolonge, elle les ravive, et voilà mes illusions qui me
reviennent! Dès ce moment je suis poursuivi par les spasmes infinis
de cette minute heureuse, et je n'entends plus rien, je ne vois plus
rien, je cours après une ombre! Ah! Dieu du ciel! je reste un
Allemand, rien qu'un Allemand, un Allemand sans vice et sans vertu.
Pour un parfum... pour un sourire... pour une jupe fripée... Alors
voyant que je n'étais qu'un faux vicieux, un Don Juan de hasard, je
retourne à Mirabeau: Tu m'as trompé, lui dis-je... et c'est à peine
s'il se rappelle une seule des leçons qu'il m'a données! Le Mirabeau
que j'avais vu au bal, en plein délire, amoureux jusqu'au
blasphème... en vingt-quatre heures il était devenu un grand
homme... un homme d'État! La veille encore il m'avait fait le
compagnon de son orgie; aujourd'hui il me fait monter à cheval, et,
dans la nuit, enveloppé d'un manteau, seul avec lui, comme un fidèle
écuyer, il me conduit à une conférence politique. Et de loin je le
vois, réglant les destinées du royaume, et sans vous, que j'ai
retrouvée, je jouais cette nuit-là le rôle d'Osmin ou de tout autre
confident de tragédie! Honteux de moi-même, et poursuivi par mes
rêves, je n'avais plus qu'un espoir, j'espérais en Barnave. Il était
amoureux d'un amour sans espoir, j'étais possédé, moi aussi, d'un
amour sans espoir. Donc, je le rencontre espérant qu'il me
consolerait par le spectacle d'une misère semblable à la mienne...
Barnave était changé autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le coeur
de Barnave et plus de vice dans la tête de Mirabeau: ils m'échappent
l'un et l'autre, après avoir commencé mon éducation tous les deux.
Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave austère,
inflexible, ennemi de la reine, implacable... et voici que le même
jour, la république dresse la tête à la voix de Barnave, et que la
monarchie expire au lit de mort de Mirabeau! Moi resté seul, seul et
cherchant dans mon âme à quoi m'a servi mon dévouement à Mirabeau et
à Barnave, à quoi m'ont servi ma science et mon amour; je reviens à
vous, ma chère Hélène, à vous dont le regard me ravive, et dont la
voix me console: c'est vous qui me faites oublier à la fois tout ce
que je voudrais oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon peu
d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets du passé, mon
désespoir pour l'avenir!... et vous ne voulez pas m'épouser!
À ce long discours qu'elle écoutait, attentive et calme:--Votre
malheur est étrange et me fait pitié, reprit Hélène. À vous entendre
on dirait que le vice seul a manqué à votre bonheur! Certes, voilà
de ces malheurs qui ne sont arrivés qu'à vous; cependant, mon
malheureux cousin, je vous porte envie, à vous, malheureux de si
peu!
Disant ces mots, Hélène se prit à rougir; et moi, la suppliant du
regard, j'essayai de donner le change à ma passion:--Non, non!
m'écriai-je; à présent je n'ai plus d'amour que pour vous; la femme
elle-même que si longtemps j'ai cherchée, elle serait devant moi, je
ne voudrais pas la voir; je suis à vous, à vous seule, à la reine
aussi, puisque vous pardonnez à la reine; enfin, pour vous, j'ai
entrepris mon voyage en France, et je veux le finir avec vous!
Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'écoutait tantôt avec peine et
parfois avec bonheur, souvent émue; et moi, misérable! si j'eus un
instant de calme, oh! je le dis à ma honte, ce fut dans cette fuite
où je foulais des traces royales sur ces chemins couverts de tant de
désolations, dans ce jour d'effroi où la monarchie de Louis XIV,
s'avouant vaincue, accepta les chaînes de la Convention, et s'en
revint, esclave et désolée, au milieu de la fournaise ardente et
souillée où elle devait mourir à petit feu.