CHAPITRE V

Dans la cour du château, tout au bas du perron de Leurs Majestés, je

vis arrêté le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'étaient

groupés autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient

en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout était tranquille

en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas

réguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles;

tout le château avait l'aspect accoutumé. Je pensai que j'étais le

jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait

à l'exaltation de ma tête: alors je me rassurai quelque peu, et je

ralentis le pas.

La même voiture arrivée au galop, repartit au galop: les sentinelles

portèrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans

le repos.

Cependant, je demandai ma mère. Elle était chez elle; je montai, un

domestique vint m'ouvrir.

--Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il. Il refusa de

m'annoncer.

Je voulus entrer dans l'appartement: la porte était fermée en

dedans... ce que ma mère ne faisait jamais.

Je grattai à la porte: d'abord on ne me répondit pas; je frappai de

nouveau. Une voix faible et tremblante cria:--_Que me veut-on?_

--C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi!

J'entendis ma mère qui faisait un effort pour se lever; mais elle

retomba sur son siége:--Les jambes me refusent tout service, Hélène!

--Je vais ouvrir, Madame, répondit une voix qui m'était bien connue,

et la porte s'ouvrit.

Hélène me salua tristement d'un signe de tête; ma mère, à mon

aspect, sembla se ranimer, elle me regarda d'un air suppliant. Ce

regard me toucha jusqu'au fond du coeur... nous changeâmes alors de

rôle, ma mère et moi; elle m'avait guidé jusqu'ici, désormais je

comprends que je suis son guide et son appui.

La comtesse avait repris sa place à la fenêtre... elle tenait sa

tête entre ses deux mains.

Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:--Je viens de

rencontrer Sa Majesté, Madame, dis-je à ma mère avec l'accent de la

plus profonde affliction.

--Quelle Majesté? reprit vivement Hélène, et ses joues se couvrirent

de rougeur: de quelle Majesté parlez-vous, monsieur?... il y en a

tant aujourd'hui!

--Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que deux... le roi et

la reine. Oui, repris-je et j'ai vu... le roi et la reine dans la

rue, à cette heure, et si je viens au palais, cette nuit, c'est pour

vous, ma mère! et pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de

la fureur du peuple, aussitôt qu'il apprendra que ses victimes lui

échappent; donc je vous sauve, ou bien je meurs avec vous,

choisissez!

--Vous avez vu le roi? reprit ma mère.

--Oui, Madame, le roi, bien déguisé; j'ai reconnu la reine aux

flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer dans la cour, il n'y a

qu'un instant.

Les deux femmes pâlirent.--Quoi! la reine a rencontré cette fatale

voiture?.. s'écria ma mère en joignant les mains.

--Oui, Madame, elle l'a rencontrée; et elle ne s'est pas contenue,

elle l'a frappée de son fouet, et quand ces flambeaux ont passé,

elle ne s'est plus cachée, et c'est à sa royale allure que je l'ai

reconnue; elle doit être bien loin à présent.

--O ma noble maîtresse! ô ma fille! s'écria ma mère, en pleurant, te

voilà sauvée. Et béni soit Dieu qui t'a conduite à travers tant

d'obstacles! À présent, ma chère Hélène, il ne nous reste plus qu'à

la rejoindre, et à partager de nouveau ses périls.

--Madame, repris-je, agréez tous mes services. Ma chaise de poste

m'attend à la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient

pris Leurs Majestés, nous pouvons arriver presque en même temps à la

frontière. Allons, venez, ma mère; et venez, ma cousine, allons,

rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce

volcan, il finira par tout engloutir.

--Rejoignons la reine! Allons à notre oeuvre! à notre devoir,

Monsieur, reprit Hélène, à côté de la reine est ma patrie; votre

patrie, à vous, c'est votre mère; en ces périls pressants, soyons à

la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi,

notre devoir.

Ma mère était agenouillée à son prie-Dieu! Elle fit une humble

prière, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se

revêtirent d'un mantelet noir, elles se cachèrent sous de vastes

chapeaux, et, me prenant le bras, les voilà qui s'abandonnent à tous

les hasards.

Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'étaient si chères, que je

les sentis à mes côtés, éperdues et tremblantes, la ville me parut

beaucoup plus sombre et plus menaçante. La nuit s'épaissit à mes

yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hélas! ma

pauvre mère, à pied, à cette heure, elle s'abandonnait, pour la

première fois de sa vie à ma conduite, et Dieu sait, malgré tant

d'angoisses, si j'étais fier de l'emporter!

À ma droite et s'appuyant à peine à mon bras, marchait ma cousine

Hélène. Bien plus que ma mère, elle avait la conscience du danger

que nous courions. À chaque instant elle prêtait l'oreille; on eût

dit que Paris se réveillait en sursaut et que la grande voix du

peuple ameuté se démenait autour de ce palais déshonoré dont il

avait fait une prison!... Quelquefois Hélène hâtait le pas, comme si

nous eussions été poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux

moment! Ma mère allait à peine, Hélène aurait voulu courir; j'aurais

voulu porter ma mère, et courir avec Hélène! O fatale, ô fatale

nuit!

Nous avancions, peu à peu, jusqu'à la porte Saint-Denis; nous avions

déjà détourné plus d'une rue; à la lueur du réverbère, Hélène

aperçut un homme qui nous suivait, enveloppé dans un large manteau.

Il nous suivait, rasant la muraille; où nous allions... il allait:

nous faisions halte, il s'arrêtait. Nous allions à gauche, il était

à gauche: on eût dit une ombre impassible qui suivait tous nos

mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient

sa proie. À cette vue, il me sembla que nous étions perdus.

Je regardai ma mère qui se traînait à peine, n'ayant aucune idée du

danger que nous courions; Hélène, avait l'oeil fixé sur l'homme au

manteau noir, elle tremblait autant que moi.

À la fin, elle me dit tout bas:--Si nous allons plus loin, nous

trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de

route,... à coup sûr, nous sommes épiés!

Je sentis en même temps que les forces de ma mère l'abandonnaient.

Je dis à Hélène:--Il est impossible d'aller plus loin, ma mère est

accablée... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne

trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauvée... au petit

jour, et déjà bien loin de ses géôliers.

La rue était étroite. À la porte d'une maison de peu d'apparence il

y avait un banc de pierre, où je les fis asseoir... je me tins

debout dans l'angle de la porte; ainsi nous étions dans l'ombre! À

quelques pas, du côté opposé, se tenait notre espion, immobile, et

dans l'ombre aussi!

La nuit était profonde et le silence était terrible... Serrés tous

les trois l'un contre l'autre, nous attendions.

Tout à coup, à travers les fenêtres de la maison opposée, à

l'instant le plus grand de notre découragement, une étrange

apparition attira nos regards. Une vive lumière vint à frapper sur

cette fenêtre, et dans l'appartement ainsi éclairé, nous vîmes

entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se

placèrent à genoux contre les murailles.

Quand ces personnages furent à genoux, un enfant alluma le lustre

attaché au plancher de la salle, et cette scène lugubre fut éclairée

à la façon d'un spectacle qui se serait donné pour nous seuls.

À la première lueur de la fenêtre, Hélène et moi nous avions regardé

de toutes nos forces cette scène nocturne; ma mère tenait toujours

la tête baissée. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes

regards de cette scène étrange à ma mère, et bientôt, quand nos

yeux, habitués à cette obscurité éclairée, purent distinguer les

objets, nous aperçûmes toutes ces ombres à genoux, hommes et femmes,

prêtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et

se frappaient la poitrine. À la fin, s'ouvrit une porte latérale, et

nous vîmes sortir de cette porte un vieux prêtre qui traînait une

croix de bois; cette croix était noire et massive, et le vieux

prêtre avait peine à la traîner. Quand la croix fut posée au milieu

de l'appartement, l'enfant passa au prêtre son surplis; le prêtre à

genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bénite, on apporta les

clous et les clous furent bénits. Quand tout fut préparé, la même

porte latérale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait

après l'instrument du supplice. Deux femmes âgées conduisaient,

appuyée sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime

était de petite taille, à la tête penchée, au sourire grimaçant; ses

épaules étaient couvertes de longs cheveux, ses pieds étaient

enveloppés de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes;

une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix

et les clous. À cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif,

elle marcha seule, elle grandit de deux coudées; elle arracha

elle-même ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de

la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tête, et croisant

ses pieds l'un sur l'autre, étendant les deux bras, ouvrant ses deux

mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait;

elle se tenait patiente et résignée... elle aussi:--_Je sauverai le

monde à force de douleurs._

Voici ce qu'on lisait dans son regard, fasciné par le jeûne et la

mortification.

Je m'assurai, d'un coup d'oeil rapide, que ma mère avait toujours la

tête penchée; et, plein de fièvre, je reportai mes regards vers ce

drame épouvantable, dont la réalité me paraissait douteuse, en dépit

du témoignage de mes yeux. Hélène s'était levée de son siége, elle

se tenait debout, pour mieux voir.

Horrible nuit! La croix, le prêtre et la victime étendue; ici, les

assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mère endormie, et, là

bas, l'espion immobile qui nous regarde, éclairés par le reflet de

la faible lumière... et je revenais toujours à ce chapitre en action

de la Passion de Notre-Seigneur.

La victime était prête. Alors le vieux prêtre s'approcha d'elle; il

baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise

les sept plaies du Christ. En même temps l'enfant lui présente un

marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand

clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le

clou sépara les chairs, écarta les tendons, pénétra les os, le sang

coula sur le sein de la crucifiée! Et là, crucifiée, elle était

attachée à la croix... l'oeil gonflé, les joues pendantes, le sein

qui bat, le cou parsemé de veines bleues, la tête expirante... ô

profanation!

Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du

dix-huitième siècle pour croire encore à cette religion chrétienne,

qui avait fait toutes les destinées de la France. En ce lieu, plein

de ténèbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes

étaient les seuls chrétiens que la France eût gardés, ils étaient

les seuls croyants que le doute eût épargnés sur son passage.

Étranges chrétiens, qui démontrent la divinité de leur Dieu par le

cadavre d'une femme attachée à une croix! Étrange foi, qui se

rattache à ces preuves toutes matérielles! Digne résultat de tant de

sophismes!.. de tant de miracles! Voilà une femme appelée en

témoignage de la divinité, d'un Dieu. Que si cette femme eût faibli,

si seulement elle eût appelé à son secours le vinaigre et le fiel,

c'était fait de l'Évangile dans le coeur des assistants!

Il y eut un moment de cette affreuse scène où ma jeune compagne

poussa un grand cri.

Ce cri réveilla ma mère. À son premier regard, ma mère découvrit

cette croix noire, attachée au mur blanchi, et sur cette croix ce

cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main

de l'enfant de choeur.

Elle se mit à fuir en appelant l'exorcisme à son aide... elle voyait

l'enfer!

Elle serait tombée avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait

brisé le crâne contre le pavé; mais l'espion se détachant de la

muraille, elle tomba évanouie entre ses bras...

--O ma mère! m'écriai-je, sentant que ses mains étaient froides;

puis me retournant vers son étrange sauveur, je reconnus _le fou de

la reine_...

Il tenait dans ses bras ma mère évanouie; il me reconnut, d'un

regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mère;

Hélène et moi, nous le suivions sans parler.

Nous arrivâmes ainsi à une maison peu éloignée, et dont la porte

basse était entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout était

sombre. Un tapis moelleux était étendu sur l'escalier; d'invisibles

parfums, à peine entré dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles

échos répétaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient

sur les murs, comme en un miroir, les plafonds étaient chargés de

figures mystérieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques;

l'appartement était vaste, à peine éclairé de ce pâle crépuscule du

matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'étaient

partout, dans ce lieu, des lustres éteints, des miroirs voilés de

gaze, des siéges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux déposa

ma mère contre un meuble inconnu, qui répétait les paroles et

jusqu'aux soupirs de cette épouvantée... Il y avait, en ces

ténèbres, une horrible et mystérieuse confusion!

Nous étions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument

d'airain lui répondit par un sourd gémissement, il ne vint personne

et pas une lumière ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une

voix ne se fit entendre... À la fin, ma mère reprenait ses sens: je

sentis le sang revenir à sa joue, et le battement à son coeur.

--Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours à une

femme évanouie, en cette maison qui guérissait tous les maux! Où

est-il donc allé, le grand médecin? Qu'est-il devenu l'infaillible

et le guérisseur? Autrefois, cette salle était pleine de malades de

tout rang et de tout sexe; autrefois, la santé planait au sommet de

ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve

d'airain vous eussiez trouvé des consolations pour toutes les

douleurs, des parfums pour les maux de l'âme, un feu caché pour les

maux du corps!... Puis, voyant ma mère ouvrir les yeux enfin, il

prenait ses deux mains et les plaçant sur les bords de la cuve:--Ne

sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre âme n'est-elle

pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il,

penchez-vous sur cet abîme. Il est très-vrai que moi qui vous parle,

je suis entré malade ici, j'en suis sorti guéri!

Ce remède indiqué par Castelnaux me fit peur.--De grâce, un verre

d'eau pour ma mère, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous

voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le

jour vient, dans une heure nous sommes perdus!

Il sortit. J'entendis ma mère qui m'appelait.--Où sommes-nous, me

dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?--Nous

sommes dans la maison d'un médecin, ma mère, et le jour va bientôt

venir.

La cuve d'airain répétait chacune de mes paroles; ma mère se

retourna à ce bruit; et fatigués que nous étions tous les trois,

nous nous trouvâmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de

Mesmer, attendant le retour de Castelnaux.

Debout, machinalement appuyés sur les bords de la cuve, nos idées

n'allèrent pas plus loin que l'heure présente. La fatigue, la

terreur, la nuit, nous retenaient à cette place, autour de cette

cuve reluisante autant que l'or. Peu à peu je m'abandonnais aux

visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille

branches d'airain croisées les unes sur les autres, sur les bords de

ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage

inouï d'ombres légères, de bruits étranges, écho mouvant qui eût

répété les battements du coeur.

L'âme entière, abandonnée, séduite à ces harmonies invisibles, se

plongeait dans cette vague obscurité. Bientôt je cherchai à

découvrir Hélène... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle

était fascinée et que son regard plongeait où plongeait mon regard!

Chère âme, en ce moment elle cherchait mon âme; à cette heure et

dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une

union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer eût été là, donnant la

chaleur à l'airain, faisant jaillir la flamme électrique de ce fer,

à présent refroidi... si la foule eût entouré le baquet magique de

ses mille regards, de ses mille espérances, de ses mille terreurs;

si à chaque nouveau venu, il nous eût été donné de comprendre enfin

qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise;

et si l'imagination, vague désir, et la peur, sa plus puissante

compagne, eussent présidé à ces enchantements; si j'avais ignoré

qu'Hélène était près de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la

foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'élèvent et qui

s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, pêle-mêle,

malade, et blasé, crédule aussi, j'eusse pu deviner à son soupir, à

son regard, aux parfums de sa robe, à ses frissons, la femme

inconnue... et ma maîtresse que je cherchais depuis si longtemps; à

coup sûr, guidé par le sixième sens, et le suivant dans le sentier

lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et réclamer tous mes

droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa

lèvre de mes lèvres, et la prendre enfin dans la foule: ô bonheur! ô

miracle! ô Mesmer!

En ce moment de peine et de doute, aussitôt j'aurais reconnu ton

pouvoir, j'aurais proclamé ta science en appelant Mesmer mon

sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgré moi je fus soumis à une

puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du

baquet des restes de magnétisme à mon usage, il me sembla que je

trouverais une explication à tous ces mystères! Je voulais retenir à

mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux

corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part

du drame accompli dans ces ténèbres. À force d'attention, je tombai

dans une rêverie étrange, le rêve magnétique s'empara de mon âme;

ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de

l'espérance à la terreur; j'entendis des voix célestes et des

hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve où s'agitait mon rêve,

mon rêve se nouait et se démenait comme ferait un ballet de l'Opéra

joué en grand costume, et sérieusement, dans la nuit profonde, et

quand le lustre est éteint.

Ah! ce siècle était un siècle infini de paradoxes tels que jamais le

monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme à propos de

tout; sophiste à propos des maladies de l'âme, il crucifie une femme

pour démontrer un Dieu! Sophiste à propos des maladies du corps, il

invente un sixième sens pour n'avoir plus à s'occuper des cinq

autres. Triste condition de la religion et de la science en cette

France au désespoir!.. D'abord sujets féconds en moqueries

indestructibles, puis enfin parodiées l'une et l'autre, jusqu'au

crime, à l'absurde, et jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas

même le nom!

Barnave · 第 55 / 63 题