Dans la cour du château, tout au bas du perron de Leurs Majestés, je
vis arrêté le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'étaient
groupés autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient
en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout était tranquille
en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas
réguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles;
tout le château avait l'aspect accoutumé. Je pensai que j'étais le
jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait
à l'exaltation de ma tête: alors je me rassurai quelque peu, et je
ralentis le pas.
La même voiture arrivée au galop, repartit au galop: les sentinelles
portèrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans
le repos.
Cependant, je demandai ma mère. Elle était chez elle; je montai, un
domestique vint m'ouvrir.
--Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il. Il refusa de
m'annoncer.
Je voulus entrer dans l'appartement: la porte était fermée en
dedans... ce que ma mère ne faisait jamais.
Je grattai à la porte: d'abord on ne me répondit pas; je frappai de
nouveau. Une voix faible et tremblante cria:--_Que me veut-on?_
--C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi!
J'entendis ma mère qui faisait un effort pour se lever; mais elle
retomba sur son siége:--Les jambes me refusent tout service, Hélène!
--Je vais ouvrir, Madame, répondit une voix qui m'était bien connue,
et la porte s'ouvrit.
Hélène me salua tristement d'un signe de tête; ma mère, à mon
aspect, sembla se ranimer, elle me regarda d'un air suppliant. Ce
regard me toucha jusqu'au fond du coeur... nous changeâmes alors de
rôle, ma mère et moi; elle m'avait guidé jusqu'ici, désormais je
comprends que je suis son guide et son appui.
La comtesse avait repris sa place à la fenêtre... elle tenait sa
tête entre ses deux mains.
Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:--Je viens de
rencontrer Sa Majesté, Madame, dis-je à ma mère avec l'accent de la
plus profonde affliction.
--Quelle Majesté? reprit vivement Hélène, et ses joues se couvrirent
de rougeur: de quelle Majesté parlez-vous, monsieur?... il y en a
tant aujourd'hui!
--Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que deux... le roi et
la reine. Oui, repris-je et j'ai vu... le roi et la reine dans la
rue, à cette heure, et si je viens au palais, cette nuit, c'est pour
vous, ma mère! et pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de
la fureur du peuple, aussitôt qu'il apprendra que ses victimes lui
échappent; donc je vous sauve, ou bien je meurs avec vous,
choisissez!
--Vous avez vu le roi? reprit ma mère.
--Oui, Madame, le roi, bien déguisé; j'ai reconnu la reine aux
flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer dans la cour, il n'y a
qu'un instant.
Les deux femmes pâlirent.--Quoi! la reine a rencontré cette fatale
voiture?.. s'écria ma mère en joignant les mains.
--Oui, Madame, elle l'a rencontrée; et elle ne s'est pas contenue,
elle l'a frappée de son fouet, et quand ces flambeaux ont passé,
elle ne s'est plus cachée, et c'est à sa royale allure que je l'ai
reconnue; elle doit être bien loin à présent.
--O ma noble maîtresse! ô ma fille! s'écria ma mère, en pleurant, te
voilà sauvée. Et béni soit Dieu qui t'a conduite à travers tant
d'obstacles! À présent, ma chère Hélène, il ne nous reste plus qu'à
la rejoindre, et à partager de nouveau ses périls.
--Madame, repris-je, agréez tous mes services. Ma chaise de poste
m'attend à la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient
pris Leurs Majestés, nous pouvons arriver presque en même temps à la
frontière. Allons, venez, ma mère; et venez, ma cousine, allons,
rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce
volcan, il finira par tout engloutir.
--Rejoignons la reine! Allons à notre oeuvre! à notre devoir,
Monsieur, reprit Hélène, à côté de la reine est ma patrie; votre
patrie, à vous, c'est votre mère; en ces périls pressants, soyons à
la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi,
notre devoir.
Ma mère était agenouillée à son prie-Dieu! Elle fit une humble
prière, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se
revêtirent d'un mantelet noir, elles se cachèrent sous de vastes
chapeaux, et, me prenant le bras, les voilà qui s'abandonnent à tous
les hasards.
Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'étaient si chères, que je
les sentis à mes côtés, éperdues et tremblantes, la ville me parut
beaucoup plus sombre et plus menaçante. La nuit s'épaissit à mes
yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hélas! ma
pauvre mère, à pied, à cette heure, elle s'abandonnait, pour la
première fois de sa vie à ma conduite, et Dieu sait, malgré tant
d'angoisses, si j'étais fier de l'emporter!
À ma droite et s'appuyant à peine à mon bras, marchait ma cousine
Hélène. Bien plus que ma mère, elle avait la conscience du danger
que nous courions. À chaque instant elle prêtait l'oreille; on eût
dit que Paris se réveillait en sursaut et que la grande voix du
peuple ameuté se démenait autour de ce palais déshonoré dont il
avait fait une prison!... Quelquefois Hélène hâtait le pas, comme si
nous eussions été poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux
moment! Ma mère allait à peine, Hélène aurait voulu courir; j'aurais
voulu porter ma mère, et courir avec Hélène! O fatale, ô fatale
nuit!
Nous avancions, peu à peu, jusqu'à la porte Saint-Denis; nous avions
déjà détourné plus d'une rue; à la lueur du réverbère, Hélène
aperçut un homme qui nous suivait, enveloppé dans un large manteau.
Il nous suivait, rasant la muraille; où nous allions... il allait:
nous faisions halte, il s'arrêtait. Nous allions à gauche, il était
à gauche: on eût dit une ombre impassible qui suivait tous nos
mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient
sa proie. À cette vue, il me sembla que nous étions perdus.
Je regardai ma mère qui se traînait à peine, n'ayant aucune idée du
danger que nous courions; Hélène, avait l'oeil fixé sur l'homme au
manteau noir, elle tremblait autant que moi.
À la fin, elle me dit tout bas:--Si nous allons plus loin, nous
trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de
route,... à coup sûr, nous sommes épiés!
Je sentis en même temps que les forces de ma mère l'abandonnaient.
Je dis à Hélène:--Il est impossible d'aller plus loin, ma mère est
accablée... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne
trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauvée... au petit
jour, et déjà bien loin de ses géôliers.
La rue était étroite. À la porte d'une maison de peu d'apparence il
y avait un banc de pierre, où je les fis asseoir... je me tins
debout dans l'angle de la porte; ainsi nous étions dans l'ombre! À
quelques pas, du côté opposé, se tenait notre espion, immobile, et
dans l'ombre aussi!
La nuit était profonde et le silence était terrible... Serrés tous
les trois l'un contre l'autre, nous attendions.
Tout à coup, à travers les fenêtres de la maison opposée, à
l'instant le plus grand de notre découragement, une étrange
apparition attira nos regards. Une vive lumière vint à frapper sur
cette fenêtre, et dans l'appartement ainsi éclairé, nous vîmes
entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se
placèrent à genoux contre les murailles.
Quand ces personnages furent à genoux, un enfant alluma le lustre
attaché au plancher de la salle, et cette scène lugubre fut éclairée
à la façon d'un spectacle qui se serait donné pour nous seuls.
À la première lueur de la fenêtre, Hélène et moi nous avions regardé
de toutes nos forces cette scène nocturne; ma mère tenait toujours
la tête baissée. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes
regards de cette scène étrange à ma mère, et bientôt, quand nos
yeux, habitués à cette obscurité éclairée, purent distinguer les
objets, nous aperçûmes toutes ces ombres à genoux, hommes et femmes,
prêtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et
se frappaient la poitrine. À la fin, s'ouvrit une porte latérale, et
nous vîmes sortir de cette porte un vieux prêtre qui traînait une
croix de bois; cette croix était noire et massive, et le vieux
prêtre avait peine à la traîner. Quand la croix fut posée au milieu
de l'appartement, l'enfant passa au prêtre son surplis; le prêtre à
genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bénite, on apporta les
clous et les clous furent bénits. Quand tout fut préparé, la même
porte latérale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait
après l'instrument du supplice. Deux femmes âgées conduisaient,
appuyée sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime
était de petite taille, à la tête penchée, au sourire grimaçant; ses
épaules étaient couvertes de longs cheveux, ses pieds étaient
enveloppés de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes;
une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix
et les clous. À cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif,
elle marcha seule, elle grandit de deux coudées; elle arracha
elle-même ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de
la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tête, et croisant
ses pieds l'un sur l'autre, étendant les deux bras, ouvrant ses deux
mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait;
elle se tenait patiente et résignée... elle aussi:--_Je sauverai le
monde à force de douleurs._
Voici ce qu'on lisait dans son regard, fasciné par le jeûne et la
mortification.
Je m'assurai, d'un coup d'oeil rapide, que ma mère avait toujours la
tête penchée; et, plein de fièvre, je reportai mes regards vers ce
drame épouvantable, dont la réalité me paraissait douteuse, en dépit
du témoignage de mes yeux. Hélène s'était levée de son siége, elle
se tenait debout, pour mieux voir.
Horrible nuit! La croix, le prêtre et la victime étendue; ici, les
assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mère endormie, et, là
bas, l'espion immobile qui nous regarde, éclairés par le reflet de
la faible lumière... et je revenais toujours à ce chapitre en action
de la Passion de Notre-Seigneur.
La victime était prête. Alors le vieux prêtre s'approcha d'elle; il
baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise
les sept plaies du Christ. En même temps l'enfant lui présente un
marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand
clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le
clou sépara les chairs, écarta les tendons, pénétra les os, le sang
coula sur le sein de la crucifiée! Et là, crucifiée, elle était
attachée à la croix... l'oeil gonflé, les joues pendantes, le sein
qui bat, le cou parsemé de veines bleues, la tête expirante... ô
profanation!
Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du
dix-huitième siècle pour croire encore à cette religion chrétienne,
qui avait fait toutes les destinées de la France. En ce lieu, plein
de ténèbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes
étaient les seuls chrétiens que la France eût gardés, ils étaient
les seuls croyants que le doute eût épargnés sur son passage.
Étranges chrétiens, qui démontrent la divinité de leur Dieu par le
cadavre d'une femme attachée à une croix! Étrange foi, qui se
rattache à ces preuves toutes matérielles! Digne résultat de tant de
sophismes!.. de tant de miracles! Voilà une femme appelée en
témoignage de la divinité, d'un Dieu. Que si cette femme eût faibli,
si seulement elle eût appelé à son secours le vinaigre et le fiel,
c'était fait de l'Évangile dans le coeur des assistants!
Il y eut un moment de cette affreuse scène où ma jeune compagne
poussa un grand cri.
Ce cri réveilla ma mère. À son premier regard, ma mère découvrit
cette croix noire, attachée au mur blanchi, et sur cette croix ce
cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main
de l'enfant de choeur.
Elle se mit à fuir en appelant l'exorcisme à son aide... elle voyait
l'enfer!
Elle serait tombée avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait
brisé le crâne contre le pavé; mais l'espion se détachant de la
muraille, elle tomba évanouie entre ses bras...
--O ma mère! m'écriai-je, sentant que ses mains étaient froides;
puis me retournant vers son étrange sauveur, je reconnus _le fou de
la reine_...
Il tenait dans ses bras ma mère évanouie; il me reconnut, d'un
regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mère;
Hélène et moi, nous le suivions sans parler.
Nous arrivâmes ainsi à une maison peu éloignée, et dont la porte
basse était entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout était
sombre. Un tapis moelleux était étendu sur l'escalier; d'invisibles
parfums, à peine entré dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles
échos répétaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient
sur les murs, comme en un miroir, les plafonds étaient chargés de
figures mystérieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques;
l'appartement était vaste, à peine éclairé de ce pâle crépuscule du
matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'étaient
partout, dans ce lieu, des lustres éteints, des miroirs voilés de
gaze, des siéges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux déposa
ma mère contre un meuble inconnu, qui répétait les paroles et
jusqu'aux soupirs de cette épouvantée... Il y avait, en ces
ténèbres, une horrible et mystérieuse confusion!
Nous étions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument
d'airain lui répondit par un sourd gémissement, il ne vint personne
et pas une lumière ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une
voix ne se fit entendre... À la fin, ma mère reprenait ses sens: je
sentis le sang revenir à sa joue, et le battement à son coeur.
--Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours à une
femme évanouie, en cette maison qui guérissait tous les maux! Où
est-il donc allé, le grand médecin? Qu'est-il devenu l'infaillible
et le guérisseur? Autrefois, cette salle était pleine de malades de
tout rang et de tout sexe; autrefois, la santé planait au sommet de
ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve
d'airain vous eussiez trouvé des consolations pour toutes les
douleurs, des parfums pour les maux de l'âme, un feu caché pour les
maux du corps!... Puis, voyant ma mère ouvrir les yeux enfin, il
prenait ses deux mains et les plaçant sur les bords de la cuve:--Ne
sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre âme n'est-elle
pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il,
penchez-vous sur cet abîme. Il est très-vrai que moi qui vous parle,
je suis entré malade ici, j'en suis sorti guéri!
Ce remède indiqué par Castelnaux me fit peur.--De grâce, un verre
d'eau pour ma mère, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous
voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le
jour vient, dans une heure nous sommes perdus!
Il sortit. J'entendis ma mère qui m'appelait.--Où sommes-nous, me
dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?--Nous
sommes dans la maison d'un médecin, ma mère, et le jour va bientôt
venir.
La cuve d'airain répétait chacune de mes paroles; ma mère se
retourna à ce bruit; et fatigués que nous étions tous les trois,
nous nous trouvâmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de
Mesmer, attendant le retour de Castelnaux.
Debout, machinalement appuyés sur les bords de la cuve, nos idées
n'allèrent pas plus loin que l'heure présente. La fatigue, la
terreur, la nuit, nous retenaient à cette place, autour de cette
cuve reluisante autant que l'or. Peu à peu je m'abandonnais aux
visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille
branches d'airain croisées les unes sur les autres, sur les bords de
ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage
inouï d'ombres légères, de bruits étranges, écho mouvant qui eût
répété les battements du coeur.
L'âme entière, abandonnée, séduite à ces harmonies invisibles, se
plongeait dans cette vague obscurité. Bientôt je cherchai à
découvrir Hélène... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle
était fascinée et que son regard plongeait où plongeait mon regard!
Chère âme, en ce moment elle cherchait mon âme; à cette heure et
dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une
union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer eût été là, donnant la
chaleur à l'airain, faisant jaillir la flamme électrique de ce fer,
à présent refroidi... si la foule eût entouré le baquet magique de
ses mille regards, de ses mille espérances, de ses mille terreurs;
si à chaque nouveau venu, il nous eût été donné de comprendre enfin
qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise;
et si l'imagination, vague désir, et la peur, sa plus puissante
compagne, eussent présidé à ces enchantements; si j'avais ignoré
qu'Hélène était près de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la
foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'élèvent et qui
s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, pêle-mêle,
malade, et blasé, crédule aussi, j'eusse pu deviner à son soupir, à
son regard, aux parfums de sa robe, à ses frissons, la femme
inconnue... et ma maîtresse que je cherchais depuis si longtemps; à
coup sûr, guidé par le sixième sens, et le suivant dans le sentier
lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et réclamer tous mes
droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa
lèvre de mes lèvres, et la prendre enfin dans la foule: ô bonheur! ô
miracle! ô Mesmer!
En ce moment de peine et de doute, aussitôt j'aurais reconnu ton
pouvoir, j'aurais proclamé ta science en appelant Mesmer mon
sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgré moi je fus soumis à une
puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du
baquet des restes de magnétisme à mon usage, il me sembla que je
trouverais une explication à tous ces mystères! Je voulais retenir à
mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux
corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part
du drame accompli dans ces ténèbres. À force d'attention, je tombai
dans une rêverie étrange, le rêve magnétique s'empara de mon âme;
ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de
l'espérance à la terreur; j'entendis des voix célestes et des
hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve où s'agitait mon rêve,
mon rêve se nouait et se démenait comme ferait un ballet de l'Opéra
joué en grand costume, et sérieusement, dans la nuit profonde, et
quand le lustre est éteint.
Ah! ce siècle était un siècle infini de paradoxes tels que jamais le
monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme à propos de
tout; sophiste à propos des maladies de l'âme, il crucifie une femme
pour démontrer un Dieu! Sophiste à propos des maladies du corps, il
invente un sixième sens pour n'avoir plus à s'occuper des cinq
autres. Triste condition de la religion et de la science en cette
France au désespoir!.. D'abord sujets féconds en moqueries
indestructibles, puis enfin parodiées l'une et l'autre, jusqu'au
crime, à l'absurde, et jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas
même le nom!