Ma résolution prise une fois, les préparatifs de mon départ furent
bientôt arrêtés. C'était par une chaude journée, au mois de juin,
j'étais prêt dès le matin; mais avant de partir, je voulus saluer
une dernière fois tous ces lieux où j'avais laissé tant de
souvenirs. Je me rendis à la taverne du _Trompette blessé_, je
montai dans la salle haute, où j'avais vu, pour la première fois,
les héros de ce nouveau monde évanoui déjà! Quel bruit c'était
alors! les brûlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence
aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitués de ce cabaret, si
vifs, si jeunes et si forts, étaient vaincus ou dépassés! Ils
étaient déjà vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dévoré
ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mêmes bancs,
tachés du vin de la dernière orgie, étaient assis les pouvoirs
nouveaux de la France! L'enthousiasme était moins sincère, il avait
oublié le magnifique et superbe écho de ces voix solennelles. Il est
donc vrai, _la théorie_ est une grâce, une force, une fête... et
l'expérience apporte avec soi une tristesse abominable. Où donc
étaient les orateurs de ce club innocent encore? Ils étaient
remplacés par des conspirateurs, cachés dans l'ombre, et chargés des
livrées de l'émeute!... Où tonnait Mirabeau gloussait une ignoble
terreur enfantée au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes
gorgées de vin seront bientôt des tricoteuses; ces Brutus et ces
Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'échafauds!
Ainsi la taverne était un club; l'Opéra était une caverne, et dans
cette caverne arrivaient, à pied, les anciennes divinités de cet
olympe anéanti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans
livrée!
Divinités détrônées et humiliées, on vendait leurs chevaux et leurs
hôtels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses;
l'art était caché, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait
faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain
autour du monument dégradé quelques ombres errantes des sourires
d'autrefois.
Aux colonnes du Théâtre-Français, le _Mariage de Figaro_ avait
disparu de l'affiche; il était remplacé par des drames de son école,
avec moins d'esprit, de style et de talent! Voilà ce que c'est! vous
semez la révolte et l'ironie, étonnez-vous de recueillir le doute et
l'abandon.
La rue ouverte à la ruine était un immense, un incomparable encan.
Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les médailles,
les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot,
tout ce qui faisait jadis l'intérieur d'un gentilhomme, et tout ce
qui composait naguère une vie élégante, heureuse, abondante, ces
trésors du luxe et du goût étaient étendus au hasard, sur les quais
et sur les places publiques; ils étaient exposés sans ordre et sans
choix à la curiosité indifférente des passants. On comprenait que
les portraits de famille arriveraient à leur tour dans cet encan à
l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des
rigueurs de cette époque, mais encore leurs pères et leurs mères,
arrachés aux nobles lambris où ils étaient fixés depuis le grand
roi!
C'est grand dommage, en vérité, de porter des mains impures sur les
générations anciennes, de les arracher violemment à cette vie
intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de
figures vénérables sur les places publiques et dans les carrefours,
de déshonorer l'intérieur des familles, de profaner leurs souvenirs.
À l'époque dont je parle, il n'y avait déjà plus de logis pour
personne en France, le logis du roi lui-même avait été profané, le
premier.
Je l'avoue, hélas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette
maison aux fenêtres mystérieuses où j'avais vu tant de personnages
divers, où j'avais entendu tant de choses inouïes; cette élégante
petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets
rouges... à ce qu'il y avait de plus déguenillé et de plus hideux.
À la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que
l'appartement était à louer. On passait devant la maison, sans se
découvrir.
J'avais voulu m'assurer, avant mon départ, que rien ne pouvait plus
me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gâté en si peu de
temps. Ils ont ôté sa majesté à la maison de Mirabeau, ses grâces à
l'Opéra, son esprit à la Comédie-Française, son inviolabilité à la
vie intérieure; ils ont gâté, jusqu'aux joies du cabaret, les
malheureux!
Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée...
Hâtons-nous, me disais-je, et partons!
J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir!
Ici je fus pris de vertige.--Eh quoi, partir sans voir Barnave, et
sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir Hélène, et sans
présenter mes respects à la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai
quitté Vienne, en écolier délivré de son précepteur! Certes, je ne
saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et
pourtant je quitterai Paris ce soir.
Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon hôtel de Paris,
pour me rendre en toute hâte chez ma mère... Il était huit heures du
soir; cette nuit d'été rayonnait de mille étoiles. Je ne sais quelle
ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel
tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempête et dans quels
périls. Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait!
Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins! Chaque feuille
empruntée à ses arbres devenait une cocarde et chaque écho devenait
une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils,
en voiture, à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au
balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on trouvait, à
cette heure, des énergumènes qui faisaient entendre éternellement
des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcenés
et les écoutaient bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par
un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues
étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les
corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux des
officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect
général, une inquiétude immense, un malaise incomparable! Ainsi
j'allais, comme on va dans un rêve... Et, dans ma course, il survint
plusieurs accidents qui me parurent de mauvais présage: je heurtai,
en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet
homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où je voulus
appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il était
retenu, cet homme... ô vision! ressemblait au comte de Fersen; un
postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus
reconnaître un écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me
dirigeais toujours vers les Tuileries surveillées, torturées,
espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre une femme
d'une taille élégante et d'une noble démarche, elle baissait la
tête, elle donnait le bras à un jeune homme... elle allait
tremblante... et malgré moi, je hâtai le pas pour la voir... Tout à
coup passe au galop un grand carrosse, entouré de gardes et de
laquais. Les laquais portaient des torches brûlantes, comme
autrefois la livrée au devant du carrosse du roi!...
Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de
Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule à travers la rue
ameutée... O misère!... et pensez si j'eus peur... je reconnus à son
orgueil, à l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui,
je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans la
ville...
Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans
les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou
songe?
Et tout à coup, poussant un grand cri:--Et la comtesse Hélène. Et ma
mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les défendra sinon moi,
le fils et le cousin? Et je me précipitai dans les cours du château.
La sentinelle me demanda où j'allais?
--Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la
douairière de Wolfenbuttel.