Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhalé de cette vaste
poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel
aurait dû se couvrir, à ce triste et solennel moment. Je sortis de
cette maison funèbre; je traversai cette galerie encombrée de livres
en désordre, ces cabinets dont les murs étaient chargés de portraits
de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrés
aux festins, à l'étude, à l'éloquence, à l'amour, désormais pleins
de deuil. Il avait laissé, en ce logis, la trace évidente de son
génie et de son désordre, il en avait fait un pêle-mêle étrange où
se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa
vie entière! Évidemment, cette demeure abritait autant de vices que
de vertus! Le bois de chêne sculpté, les vieux cadres entourés de
guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergère en vieille
étoffe, empruntée aux vieux salons du grand roi, la tenture à
l'aiguille, et tout le vieux siècle étoffé, reluisant, épais et
riche! En même temps, sur ces meubles magnifiques, étaient épars
dans la poussière et le mépris des livres, des journaux, des
discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pensée
révoltée... On voyait que cet homme avait vécu à la hâte, et qu'il
était mort brusquement. Comme il était un bon homme à la maison,
chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et
la soeur du mort, appuyée au marbre d'une console, était plongée
dans les plus amères réflexions.
À la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hâve;
ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu _leur bon seigneur_;
car à force de bienfaisance et d'urbanité la féodalité chassée de
toutes parts se retrouvait encore à la porte de Mirabeau avec ses
respectueuses formules; à la porte de Mirabeau, il y avait même un
prêtre... un prêtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur
distribuant les dernières aumônes de Mirabeau.
O Mirabeau! génie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit
charmant! grâce et bonté! force et courage!... Un monument placé sur
les limites de la philosophie et de la politique! Il a réuni, par un
privilége unique, à l'entraînement du grand siècle, le doute et
l'ironie ingénieuse du siècle de Voltaire; il a forcé même ses
passions à l'obéissance, il a dompté même son génie, il est mort
après l'avoir vaincu, après l'avoir fait rentrer dans la voie
étroite qui lui déplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il
est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui
aussi, il a été fléchi par la voix d'une femme; il a embrassé avec
transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, républicains
et gentilshommes; aux républicains il a donné le vrai et sincère
langage qui se doit parler parmi les hommes attachés à la chose
publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au
milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entièrement à son état
d'homme nouveau, de citoyen, d'égalité.
Il était né pour la fête, pour le plaisir, cet homme éloquent dévoré
par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques,
les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi
compagnon avait brisé les outres dans lesquelles étaient contenus
tous les vents de l'orage et les tempêtes les plus bruyantes du
genre humain.--L'outre une fois percée, il n'en fut plus maître, et
le voilà qui succombe à son tour, sous les vents qu'il a déchaînés.
Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas
d'imitateurs, et maintenant que te voilà mort tout entier, le trône
de France renversé de fond en comble te servira d'oraison funèbre,
d'épitaphe et de tombeau!
J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, éperdu, ne concevant
rien à la douleur qui me saisissait à l'âme; jamais je n'avais
ressenti pareille douleur; hélas! jamais je n'aurais imaginé que la
perte de cet homme amènerait pour moi un découragement si complet.
Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rêves de l'avenir, adieu
mon ami qui me protégeait, adieu la reine, adieu Barnave; il était
la reine, il était Barnave, il était moi-même; il était le drame
autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment
poussés par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le
roman de ma jeunesse étaient finis à ce cercueil. Mort Mirabeau,
mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes
amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un écho dans
toutes les capitales du monde; il n'est plus ce génie, il ne bat
plus ce grand coeur, elle est épuisée, enfin (qui l'eût dit?) cette
passion qui s'emportait çà et là, abandonnée à ses propres
hennissements.
Au détour de l'allée où l'Amour, en riant, posait le pied sur la
flamme éteinte de son flambeau renversé, je rencontrai un homme à
demi penché sur un rosier mousseux dont il étudiait l'architecture.
La méditation de cet homme était profonde, et l'enthousiasme perçait
dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait
trouvé dans ces jardins abandonnés la fleur qui manquait à sa
collection, et courbé jusqu'à terre, il était devant cet arbuste,
ivre, heureux, content.... Si l'on disait à cet homme: ami, de cette
fleur qui vient de naître et du bouton qui s'épanouira demain, je te
prie, faisons un funèbre hommage à ce grand esprit qui vient de
s'éteindre?--Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle
est à moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez
tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez
l'oeillet, le lys, l'anémone et la pervenche, et le laurier, et
l'_immortelle_... Ah! de grâce, épargnez ma collection!
C'est ainsi que la nation française a porté le deuil de Mirabeau!
Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a défendu sa passion
jusqu'à la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifié tout
le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer
ces dépouilles mortelles, demandez à ce peuple éloigné de son Dieu,
qui ne lit plus l'Évangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le
plus grand, le plus beau de ses temples, pour y déposer ce corps...
le peuple aussitôt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa
collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il
renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacrée
de l'autel, et chargée encore de reliques, il la posera sur le
tombeau de son héros d'hier... Voilà tout ce qu'il peut faire en ce
moment; un temple où le Dieu n'est plus! Mais demandez à ce peuple
ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus,
l'oubli d'une colère, ou le renoncement à une injustice: au nom de
Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation
d'épargner une seule tête... une seule... Elle dira, comme l'amateur
de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tête
encore... Il me la faut! J'ai donné un de mes vieux temples à
Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que
j'en fasse à mon plaisir!
Voilà comment le paradoxe enfante inévitablement tout ce qu'il y a
de plus lâche et de plus cruel!
Et maintenant que Mirabeau, mon maître, a laissé sans condition son
humble écuyer, je veux quitter ce volcan qui me dédaigne; il faut
m'arracher à la perpétuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il
est mort, Barnave me dédaigne, et la cour m'est fermée; ici je ne
suis aimé de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe
en ce monde; ici j'étouffe et je meurs; je ne crois plus à rien; en
si peu de jours, j'ai tout épuisé, partons.
Adieu donc Paris, la cité reine; adieu, Versailles, la cité morte;
adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opéra
et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrissées
et dorées par le vice; adieu à cette société fardée, en noeuds roses
et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu!
Je pars!... En quelque endroit où j'habite, en ce bas monde, hélas!
le bruit de ta chute arrivera jusqu'à moi!