CHAPITRE III

Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhalé de cette vaste

poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel

aurait dû se couvrir, à ce triste et solennel moment. Je sortis de

cette maison funèbre; je traversai cette galerie encombrée de livres

en désordre, ces cabinets dont les murs étaient chargés de portraits

de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrés

aux festins, à l'étude, à l'éloquence, à l'amour, désormais pleins

de deuil. Il avait laissé, en ce logis, la trace évidente de son

génie et de son désordre, il en avait fait un pêle-mêle étrange où

se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa

vie entière! Évidemment, cette demeure abritait autant de vices que

de vertus! Le bois de chêne sculpté, les vieux cadres entourés de

guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergère en vieille

étoffe, empruntée aux vieux salons du grand roi, la tenture à

l'aiguille, et tout le vieux siècle étoffé, reluisant, épais et

riche! En même temps, sur ces meubles magnifiques, étaient épars

dans la poussière et le mépris des livres, des journaux, des

discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pensée

révoltée... On voyait que cet homme avait vécu à la hâte, et qu'il

était mort brusquement. Comme il était un bon homme à la maison,

chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et

la soeur du mort, appuyée au marbre d'une console, était plongée

dans les plus amères réflexions.

À la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hâve;

ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu _leur bon seigneur_;

car à force de bienfaisance et d'urbanité la féodalité chassée de

toutes parts se retrouvait encore à la porte de Mirabeau avec ses

respectueuses formules; à la porte de Mirabeau, il y avait même un

prêtre... un prêtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur

distribuant les dernières aumônes de Mirabeau.

O Mirabeau! génie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit

charmant! grâce et bonté! force et courage!... Un monument placé sur

les limites de la philosophie et de la politique! Il a réuni, par un

privilége unique, à l'entraînement du grand siècle, le doute et

l'ironie ingénieuse du siècle de Voltaire; il a forcé même ses

passions à l'obéissance, il a dompté même son génie, il est mort

après l'avoir vaincu, après l'avoir fait rentrer dans la voie

étroite qui lui déplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il

est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui

aussi, il a été fléchi par la voix d'une femme; il a embrassé avec

transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, républicains

et gentilshommes; aux républicains il a donné le vrai et sincère

langage qui se doit parler parmi les hommes attachés à la chose

publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au

milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entièrement à son état

d'homme nouveau, de citoyen, d'égalité.

Il était né pour la fête, pour le plaisir, cet homme éloquent dévoré

par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques,

les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi

compagnon avait brisé les outres dans lesquelles étaient contenus

tous les vents de l'orage et les tempêtes les plus bruyantes du

genre humain.--L'outre une fois percée, il n'en fut plus maître, et

le voilà qui succombe à son tour, sous les vents qu'il a déchaînés.

Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas

d'imitateurs, et maintenant que te voilà mort tout entier, le trône

de France renversé de fond en comble te servira d'oraison funèbre,

d'épitaphe et de tombeau!

J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, éperdu, ne concevant

rien à la douleur qui me saisissait à l'âme; jamais je n'avais

ressenti pareille douleur; hélas! jamais je n'aurais imaginé que la

perte de cet homme amènerait pour moi un découragement si complet.

Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rêves de l'avenir, adieu

mon ami qui me protégeait, adieu la reine, adieu Barnave; il était

la reine, il était Barnave, il était moi-même; il était le drame

autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment

poussés par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le

roman de ma jeunesse étaient finis à ce cercueil. Mort Mirabeau,

mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes

amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un écho dans

toutes les capitales du monde; il n'est plus ce génie, il ne bat

plus ce grand coeur, elle est épuisée, enfin (qui l'eût dit?) cette

passion qui s'emportait çà et là, abandonnée à ses propres

hennissements.

Au détour de l'allée où l'Amour, en riant, posait le pied sur la

flamme éteinte de son flambeau renversé, je rencontrai un homme à

demi penché sur un rosier mousseux dont il étudiait l'architecture.

La méditation de cet homme était profonde, et l'enthousiasme perçait

dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait

trouvé dans ces jardins abandonnés la fleur qui manquait à sa

collection, et courbé jusqu'à terre, il était devant cet arbuste,

ivre, heureux, content.... Si l'on disait à cet homme: ami, de cette

fleur qui vient de naître et du bouton qui s'épanouira demain, je te

prie, faisons un funèbre hommage à ce grand esprit qui vient de

s'éteindre?--Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle

est à moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez

tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez

l'oeillet, le lys, l'anémone et la pervenche, et le laurier, et

l'_immortelle_... Ah! de grâce, épargnez ma collection!

C'est ainsi que la nation française a porté le deuil de Mirabeau!

Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a défendu sa passion

jusqu'à la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifié tout

le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer

ces dépouilles mortelles, demandez à ce peuple éloigné de son Dieu,

qui ne lit plus l'Évangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le

plus grand, le plus beau de ses temples, pour y déposer ce corps...

le peuple aussitôt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa

collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il

renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacrée

de l'autel, et chargée encore de reliques, il la posera sur le

tombeau de son héros d'hier... Voilà tout ce qu'il peut faire en ce

moment; un temple où le Dieu n'est plus! Mais demandez à ce peuple

ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus,

l'oubli d'une colère, ou le renoncement à une injustice: au nom de

Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation

d'épargner une seule tête... une seule... Elle dira, comme l'amateur

de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tête

encore... Il me la faut! J'ai donné un de mes vieux temples à

Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que

j'en fasse à mon plaisir!

Voilà comment le paradoxe enfante inévitablement tout ce qu'il y a

de plus lâche et de plus cruel!

Et maintenant que Mirabeau, mon maître, a laissé sans condition son

humble écuyer, je veux quitter ce volcan qui me dédaigne; il faut

m'arracher à la perpétuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il

est mort, Barnave me dédaigne, et la cour m'est fermée; ici je ne

suis aimé de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe

en ce monde; ici j'étouffe et je meurs; je ne crois plus à rien; en

si peu de jours, j'ai tout épuisé, partons.

Adieu donc Paris, la cité reine; adieu, Versailles, la cité morte;

adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opéra

et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrissées

et dorées par le vice; adieu à cette société fardée, en noeuds roses

et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu!

Je pars!... En quelque endroit où j'habite, en ce bas monde, hélas!

le bruit de ta chute arrivera jusqu'à moi!

Barnave · 第 53 / 63 题